CHAPITRE XV
VOYAGE DE RUSSIE ET d'aUTRIGHE II
Le droit canonique des Grecs. — Pie IX et les églises orientales. — Iter Italicum. — Voyage de Russie, i— La légende du Mont-Athos. — Saint-Pétersbourg et Moscou. — Le monastère de Troîtza. — Voyage en Autriche. — Les Basiliens. — Retour en France (1858- 1861).
Au premier appel du nonce, dom Pitra avait quitté Solesmes et s'était rendu à Paris. S'il avait espéré apprendre d'une façon plus précise quelle mission on lui destinait, son attente fut promptement déçue. Le nonce lui dit seulement que le Pape l'appelait à Rome et que les travaux dont il le chargeait pourraient être longs. Il lui confia en même temps quelques dépêches, lui prescrivant d'aller dès son arrivée h Rome voir le cardinal Antonelli. Dom Pitra était si loin de soupçonner encore le véritable motif de ce voyage, qu'il se crut un moment appelé pour prendre part au chapitre général de la congrégation bénédictine du Mont-Cassin, ou pour remplir à Rome les fonctions de procureur général de son ordre (1). Dans tous les cas c'était encore l'absence, l'éloignement de Solesmes. « Bénissez une fois encore, écrit-il en terminant une lettre à dom Guéranger, bénissez ce pauvre frère que le bon Dieu mène par des voies si étranges et qui demeure à jamais votre respectueux et très dévoué fils (2). »
(1) Lettre à dom Guéranger, mars 1858.
(2) Au même, mars 1858.
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Il partait quelques jours après et le 15 avril il arrivait à Rome. Son premier soin fut de se rendre auprès du cardinal Antonelli et ensuite chez M. de Rossi. Il ne devait être reçu par le Pape que quelques jours plus tard, mais dès sa première visite au secrétaire d'Etat il sut enfin à quoi s'en tenir au sujet de sa mission. Elle était toute littéraire et scientifique et en parfaite conformité avec ses goûts.
i< La présence des princesses et des diplomates russes, à Rome, pendant cet hiver dernier, écrit dom Pitra à l'abbé de Solesmes, a fait beaucoup penser aux moyens de ramener à l'union les schismatiques et de fortifier les Grecs unis. L'Autriche met une grande solhcitude à toute cette affaire et le cardinal Reisach est le chef et le centre de toutes les commissions et négociations en ce genre. Au moment où la question préoccupait les esprits le plus vivement, je publiais ces pauvres articles sur les canons grecs. Le cardinal les lut et en parla à M. de Rossi, en lui déclarant qu'il faudrait m'amener à Rome » (1). De là l'intervention du nonce et le brusque départ de dom Pitra.
Ces articles qui l'avaient signalé à l'attention du cardinal de Reisach et qui allaient ouvrir devant lui un nouveau champ d'études, ne devaient guère leur origine qu'à un hasard. Le libraire Durand, avec qui dom Pitra était en relations pour achats de livres, lui avait demandé un compte rendu sur une collection des documents canoniques de l'Église grecque pubJiée à Athènes (2). Le sujet devait plaire à dom Pitra qui depuis longtemps s'occupait de l'histoire de l'Eglise grecque et avait consacré à cette
(1) Lettre du 17 avril 4858.
(2) Rhalli et Potli, SiSvTayfjia tûv Oe^wv, xai i£pwv xavovcov, etc. Recueil des canons des saints apôtres, des conciles œcuméniques et provinciaux et des pères de l'Église par MM. Rhalli et Potli, 1852-1836, 5 vol. in-8o, Athènes. L'étude de dom Pitra intitulée : des canons et des collections canoniques de l'Église grecque, a paru dans l'Univers des 4, 17, 23 novembre 1857 et en tirage à part, in-8°, Paris 4858. Elle a été reproduite dans V Histoire des auteurs sacrés et ecclésiastiques de dom Ceillier, 2« édition 4862, t. XII, p. 982-4001.
élude quelques-unes des pages les plus savantes de son Spicilège. L'article bibliographique se développa peu à peu sous la plume du critique, jusqu'à devenir une dissertation très érudite sur le droit canonique des Grecs, sur son histoire, ses sources et ses principales collections. Dom Pitra émettait au cours de son article des vues originales sur les canonistes grecs, sur l'influence de Photius, sur les principes qui ont inspiré leur droit public et ont soumis l'Eglise à la puissance des empereurs.
Les connaissances spéciales que supposait cette dissertation et la renommée scientifique de dom Pitra, le firent considérer à Rome comme l'un des hommes les mieux préparés par leurs études à travailler à l'union des Eglises orientales. Ce projet caressé par Pie IX dès les premières années de son pontificat, avais pris dans les derniers temps une plus grande consistance (1). Dom Pitra put s'en rendre plus exactement compte dans Taudience qu'il reçut du Pape le 20 avril. Il en rapporte lui-même textuellement les paroles avec cette fidélité de mémoire dont nous lui avons déjà vu donner des preuves. La conversation a par elle-même assez d'intérêt pour mériter d'être transcrite tout entière. « Le Pape m'ordonna de me relever, me fit placer en face, devant sa table et m'adressa ces paroles : Je vais vous dire sans réserve la pensée que j'ai eue en vous appelant à Rome et je vous permettrai volontiers de me dire aussi sans réserve ce que vous pensez pouvoir faire pour répondre à mes désirs. Il y a une portion de l'Eglise qui en ce moment tend les bras vers moi et m'adresse par la plus instante correspondance ses supplications. Ce sont les Grecs unis de la Russie. Je viens de leur accorder un nouvel archevêché et le titulaire m'écrivait encore hier pour me presser de lever les difficultés de sa situation. Je n'ai pu répondre jusqu'à ce moment qu'en termes généraux qui ne peuvent toujours suffire. Pour aller au fond
(1) EQcyclique de janvier 1848 cf. Revue de Louvain, t. VJ, 117 (Lettre de Pie IX aux Orientaux).
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-des choses, j'ai résolu d'envoyer un homme de confiance qui, avec le titre d'archevêque, serait accompagné d'un théologien canoniste, versé dans le droit canonique des Grecs et qui serait chargé d'étudier et d'éclaircir les questions difficiles qui se présenteraient. J'ai pensé que je trouverais cet auxiliaire dans un homme que vous connaissez, dom Pitra, dont j'ai pour ma part une bonne idée et que je compte bien conserver. Voilà mon projet » (1). Dom Pitra invité à s'expliquer commença par protester de son dévoûment absolu au Saint-Père, mais il demanda à réfléchir quelque temps sur une proposition aussi grave. Après quelques questions sur Solesmes et son abbé dom Guéranger, le Pape reprit : « Nous ne pouvons perdre de vue que nous sommes à la veille de grands événements. Je ne partage point les illusions de beaucoup de gens qui n'ont, comme on dit, que les pensées couleur de rose. Surtout je me rassure assez peu à Tégard de la Russie et de son empereur Alexandre. Cependant le seul afi'ranchissement des serfs est un très grand événement, même pour la religion. Cela entraîne en Russie toute sorte de mouvements oii il semble que Dieu veuille faire sa part. Il faut donc aviser à seconder les vues de la Providence et nous préparer. Je ferai appel aux hommes de bonne volonté et je vous crois du nombre. Voyez, prenez conseil, réfléchissez et faites pour le mieux » (2). Dom Pitra put ensuite prendre congé du Saint-Père comblé par lui de nouveaux témoignages de bonté.
L'objet de la mission allait bientôt se dessiner avec plus de précision. Le Saint-Père l'avait renvoyé auprès du préfet de la Propagande, le célèbre cardinal Barnabe, qui devait lui donner de plus amples instructions, d'accord avec le cardinal de Reisach; celui-ci s'occupait aussi très activement de ces questions. Le premier avait d'abord l'idée de l'attacher à une commission dont le but était de s occuper des
(4) Lettre à dom Guéranger, 21 avril 4858. (2) Ibidem.
affaires russes et orientales ; il aurait rempli les fonctions de théologien canoniste chargé de résoudre les problèmes ou les questions difficiles qui se présentaient chaque jour dans les rapports avec ces populations de rite étranger. Ces fonctions souriaient peu à dom Pitra ; elles Tenlevaient d'une façon à peu près définitive à la vie mcmastique, de de plus il ne se sentait ni la préparation, ni les aptitudes suffisantes pour remplir une telle mission. Il exposa humblement ces objections dans une seconde audience au Souverain Pontife et proposa une autre combinaison plus en rapport avec ses études antérieures. « Il existe à Saint-Pétersbourg, dit-il au saint Père, un assez grand nombre de manuscrits précieux provenant de la bibliothèque de saint- Germain-des-Prés de Paris. Il serait tout naturel qu'un bénédictin français fît un voyage en Russie pour revoir ces manuscrits; nul ne s'étonnerait après les voyages qu'on m'a vu faire sur beaucoup de points, que j'entreprisse cette excursion. Il est à peu près certain que le gouvernement français prendrait lui-même Tinitiative en accordant dans ce but ses lettres de recommandation pour le gouvernement russe et l'ambassade française. J'ai déjà obtenu cette médiation pour d'autres voyages littéraires et telle a été la confiance que j'ai obtenue par cette recommandation officielle, qu en Angleterre l'archevêque anglican de Cantorbéry m'a ouvert sans réserve, non seulement sa bibliothèque de Lambeth-Palace, mais jusqu'aux archives qui remontent sans interruption au treizième siècle ; au point que j'ai eu à ma disposition toute une journée, même le& pièces et procès-verbaux concernant l'intrusion de Mathieu Parker qu'aucun cathohque assurément n'a vus depuis la consommation de l'apostasie de TAngleterre. . « Va bene^ va bene! me répétait souvent le très saint Père qui prenait goût de plus en plus à mes histoires et à mon projet. » Dom Pitra continua : « Ces précédents me font espérer que si je pénétrais en Russie, avec la même mission et les mêmes recommandations, j'obtiendrais également une confiance qui me permettrait de voir les manus-
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«rits que possèdent les bibliothèques dites des synodes de Pétersbourg et de Moscou et que Ton assure être importants pour l'histoire et Téclaircissement du droit byzantin ; -de visiter les autres bibliothèques publiques et privées qui <ioivent renfermer des documents semblables; d'étudier ^ur place et de voir à l'œuvre ce qu'il peut rester encore •du droit canonique grec dans tout ce qui est imposé par ia chancellerie russe dont les rescrits et les formulaires ont dû rester ou pénétrer parmi les Grecs unis... » (1)
Ce projet fut accepté d'autant plus volontiers que Pie IX nourrissaitdéjà depuis longtemps la pensée d'une mission de -ce genre en Russie. C'est ainsi que domPitra pour répondre à la pensée du Saint -Père conçut la vaste entreprise, à la- «quelle il allait consacrer les plus belles années de sa maturité scientifique, de réunir et d'éditer les sources canoniques du droit des Grecs. Après de longues études, il arrivera à cette conclusion que jusqu'au schisme de Photius ou aux tentatives qui l'ont amené, l'Eglise orientale, notamment l'Eglise de Constantinople, a été étroitement unie à l'Eglise romaine.
Dom Pitra se mit donc à l'œuvre avec son ardeur accoutumée et pendant les trois mois qui suivirent, on le vit chaque jour faisant des séances à la Vaticane, à la Propagande, à la Vallicellane et dans les autres bibliothèques de Rome, collationnant les manuscrits du droit grec, relevant les variantes, les pièces encore inédites et préparant une grande édition qui pût compléter les ouvrages des Ballerini, des Assemani et autres savants canonistes grecs. Quand il eut terminé ce travail de révision à Rome, le Souverain Pontife, par l'intermédiaire du cardinal Antonelli, lui confia officiellement la mission de visiter les autres bibliothèques d'Europe, en particulier celles de la Russie, pour compléter ses recherches sur la tradition canonique de l'Eglise orientale. Il quitta Rome vers la mi-août et s'ar- -rèta dans les principales villes d'Italie, entre autres Florence,
(i) Lettres à dom GuéraDger du 28 avril et du 4 mai 1858.
Venise, Este, Verceil, Milan, Turin (1). Ce fut son Ilerltalicum^ ce voyage en Italie sans lequel une carrière scientiflque, littéraire ou artistique reste incomplète. Visiter ces villes non plus en simple touriste mais en missionnaire de la science sur les pas des Mabillon, des Papebrock, des Montfaucon, c'est un voyage d'un attrait puissant pour les esprits curieux des choses d'art et d'histoire et des spectacles variés de la nature, comme était le sien. Après les longues séances dans les bibliothèques au milieu des manuscrits, il reste encore quelques heures à consacrer à la promenade, à la visite des collections d'art, des musées et des églises; l'esprit fatigué par un travail pénible se détend et semble plus aiguisé, mieux préparé à comprendre l'idée qui a présidé à l'organisation et au développement de ces cités, à la construction de leurs édifices ou de leurs murs, à leurs travaux et à leur art. Et puis ces bibliothèques de manuscrits ne sont pas des nécropoles ; elles parlent à l'intelligence et au cœur ; on dirait qu'elles ont attiré en elles la vie antique et la résument. Chacun de ces manuscrits a son histoire; les uns furent apportés précieusement de Constantinople ou de quelqu'autre ville d'Orient par des humanistes fuyant devant l'invasion musulmane; d'autres furent le prix d'un traité ou d'une rançon, ou un butin de guerre ; plusieurs portent la trace de nombreuses étapes à travers les bibliothèques d'Europe, tandis que leurs voisins ont vieilli pendant des siècles sur les rayons de la bibliothèque d'un monastère ou sur le pupitre du chœur et ont nourri l'intelligence et la piété de plusieurs générations de moines ; la plupart conservent ainsi presque à chacune de leurs pages l'empreinte d'un événement de l'histoire locale.
Après ce voyage rapide, mais de haute importance pour ses études, dom Pitra rentrait en France. L'hiver de 1858-1839 qu'il passa à Solesmes et à Ligugé, fut consacré dans le silence de sa cellule à mettre ses notes en ordre et
(4) Juris ecclesiastici Grœcorum historia et monumentafi. I, p. mseq.