VOYAGE DE RUSSIE ET D AUTRICHE
à préparer son voyage do Russie. La bibliothèque de droit de Poitiers et celles de Paris lui fournirent aussi leur contingent pour ses futures éditions.
Enfin, au commencement de Tété de 18S9 il était prêt à partir. « Je n'ai fait que traverser comme un trait toutel'Allemagne, écrit-il de Berlin le 4 juillet. En revanche j'ai cru devoir multiplier un peu et allonger les haltes jusqu'aux frontières germaniques, tant de choses me restaient à savoir, à prévoir, à préparer. J'étais encore à Douai chez nos bons frères anglais le jour de l'Ascension. De l'Ascension à la Pentecôte, j'ai travaillé presque nuit et jour dans la bibliothèque de Mgr de Bruges (Mgr Malou), qui se trouve occupé des mêmes questions et qui avait pré-^ paré exprès pour moi plus de deux cents volumes, sans prévoir la coïncidence. J'ai passé près de huit autres jours au musée boUandien qui. en eût demandé quinze. Je faisais des adieux que probablement je n'aurais plus à renouveler^ aussi je me sentais troublé à mesure que j'avançais et j'avais peine à résistera un vertige de distractions...
» Le 22 juin à six heures du soir, j^entrai en Allemagneet avant la fin du jour, j'étais auprès du tombeau de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle. J'ai pu dire là, de très bonne heure le surlendemain, une messe au milieu des chants du matin et des communions de ces bons catholiques du Rhin. J'attribue au grand et bienheureux empereur que j'ai invoqué sous sa coupole, une certaine grâce de sérénité et de paix joyeuse qui ne m'a presque plus quitté depuis. L'imprévu et l'inconnu, grâces à Dieu, m'ont toujours trouvé très calme » (1).
D'Aix-la-Chapelle il se dirige vers Cologne, la ville sainte qui le ravit par sa cathédrale, ses vénérables reliques et ses souvenirs historiques ; il s'arrête à Paderborn pour vénérer les restes d'un saint évêque du Mans, saint Liboire, puis à Leipsig où son nom est déjà célèbre parmi les plii-
(1) Lettres à dom Guéranger, 4 juillet 1859 et à dom Ferron^ B juillet 1859.
lologues ; il y étudia des manuscrits gérées qui lui fournirent quelques nouveaux canons de droit byzantin. Malgré la bienveillance qu'on lui témoigne partout, il constate « dans toute TAllemagne catholique contre tout Français un gros grief qu'on lui a exposé douloureusement, la guerre, la guerre de la France et du Piémont contre l'Autriche... J'étais menacé, dit-il, d'en payer les frais, malgré mon passeport diplomatique qui me fait traiter en ambassadeur fêté et rançonné... » (1)
Quelques jours après il s'embarquait à Stettin, sur la Baltique. La traversée qui dura trois jours. fut pénible et l'éprouva assez rudement. Enfin on arriva en vue de Cronstadt et le navire passa sous ses formidables positions. En franchissant ce passage, une impression pénible saisit notre voyageur ; il lui sembla que les lourdes portes de la Russie se refermaient sur lui, et qu'il était désormais le prisonnier des Russes. Ces craintes n'étaient pas sans fondement. Prêtre catholique, sans titre officiel bien défini, il entrait avec des papiers compromettants et chargé d'une mission délicate dans ce pays du schisme, qui s'est toujours signalé par son intolérance en matière religieuse. Il était du reste sans appui, sans connaissances, et se sentait plus isolé que jamais sur cette terre étrangère.
Le spectacle qui s'oflFrait à ses yeux donna bientôt un autre cours à ses pensées en lui rappelant les belles pages qui ouvrent les Soirées de Saint-Pétersbourg, La Neva s'étendait large et majestueuse entre des rives couvertes de prairies et de bois toufl*us ; peu à peu émergeaient du sein des eaux les monuments, les palais aux larges façades et les coupoles dorées de la capitale. C'était le 12 juillet qu'il débarquait à Saint-Pétersbourg sous son habit reUgieux qu'il conservera tout le temps de son séjour en Russie.
Il est bien regrettable pour le public, que dom Pitra n'ait pas écrit la relation de ce voyage comme il Ta fait pour
(i) Lettre du 4 juillet à dom Guéranger.
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ceux de Hollande et d'Angleterre. Sa correspondance et les récits qu'il fit au retour à ses confrères ne suppléent qu'en partie à cette lacune.
Dom Pitra ne venait pas en Russie, comme il a été de mode depuis, étudier l'âme slave, avec ses profondeurs inquiétantes, ses brusques soubresauts, ses outrances, son rêve d'infini ; ce qu'il venait y chercher, c'est la tradition de l'Eglise grecque dont il aimait passionnément l'histoire, dont il étudiait partout les monuments. L'Eglise russe est fille de l'Eglise byzantine ; elle en a adopté les croyances, les usages, la liturgie, la législation, gardienne jalouse des formes extérieures de la tradition primitive, alors même que, comme sa mère, elle en perdait l'esprit.
Les premiers incidents à Saint-Pétersbourg n'étaient pas de nature à rassurer notre moine voyageur. Ses malles arrêtées à la douane contenaient des livres prohibés. La police russe, très soupçonneuse, ne transige pas sur ces questions. Un dominicain français, compatriote et ami du cardinal Pitra, le P. Souaillard, en avait fait, peu auparavant, la triste expérience. Grâce à l'intervention de notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Montebello et du baron Baude, dom Pitra obtint, par un privilège bien rare, qu'on lui rendît ses bagages sans les visiter. Un autre incident des plus heureux vint jeter un nouveau rayon sur sa vie dès les premiers jours de son installation dans la capitale. Il avait trouvé l'hospitalité chez les dominicains de Féglise Sainte-Catherine. La modeste cellule qu'on mit à sa disposition ne lui offrit, nous dit-il, d'autre luxe que celui d'un manuscrit grec déjà entamé par l'humidité et illisible pour tout autre que pour un paléographe de sa force (1). Ce livre fut un ami arrivé fort à propos pour charmer les loisirs de sa solitude. Il provenait du Mont-Athos, une des capitales du monachisme grec, où les moines, entre ciel et terre, vivent séparés du reste du monde, bercés par
(1) Hymnographie de l'Eglise grecque, p. 40.
l'éternel murmure de la mer. Dom Pitra s'empare du mafiuscrit, déchiffre les premières pages et voit peu à peu se <lévelopper devant ses yeux une délicieuse légende.
C'était au huitième siècle de l'ère chrétienne, à l'époque des luttes iconoclastes, alors que les fanatiques briseurs des saintes images terrorisaient en Orient les populations -catholiques et fouillaient les maisons des fidèles pour y briser les statues et les tableaux des saints. Une pauvre veuve de Nicée possédait pour unique trésor une image représentant la panagia^ la Vierge toutesainte. Pour soustraire sa précieuse relique aux profanations des hérétiques, rhumble femme, dans un mouvement de foi, s'en vient la nuit sur le bord de la mer et confie aux flots l'image de la très sainte Mère de Dieu. Au lieu d'être submergée, celle-ci reste suspendue, comme soutenue par d'invisibles mains ; -elle se couronne d'une auréole brillante et disparaît en Renfonçant dans un sillon de lumière.
Les années se passent; chassés par les briseurs d'images -et par les musulmans, de pauvres moines d'Orient traversent la mer et viennent chercher un refuge sur les hautes et inaccessibles montagnes de la presqu'île Chai- -cidique, au sud de la Macédoine. L'un de ces sommets visités par les proscrits va rester à jamais célèbre dans l'histoire du monacliisme sous le nom de mont Athos. La sainte Laure commence par d'illustres abbés ; de vaillants capitaines se font moines ; le fils d'un roi de Géorgie, Euthymius, fonde le monastère des Ibères au mont Athos. C'est l'âge héroïque, et le moment oii l'image voyageuse se révèle. Une colonne de feu annonce sa présence au rivage de la mer. Deux fois les moines accourent, des barques s'élancent à sa rencontre ; elle recule et disparait devant des mains trop profanes. Le plus saint moine d'entre les Ibères, Gabriel, est averti en songe que l'honest réserve de la recevoir. Il part, en tête d'une et, sur l'ordre de l'abbé Paul, marche sur les eut à la sainte image, et l'apporte en triomphe, poser comme reine et patronne, à la plus solen-
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nelle entrée du monastère, sous le titre de nopTatTiaa. Elle €ut son jour de fête avec office solennel.
La légende de Notre-Dame des Ibères était suivie, sur le manuscrit Sainte-Catherine, d'un canon ou cantique en l'honneur de la sainte Vierge, qui mit dom Pitra sur les traces de l'une de ses plus belles découvertes dont nous parlerons plus tard. Pour le moment, nous devons continuer à le suivre dans son voyage à travers la Russie.
Le même bonheur qui l'avait accompagné dans ses pré- <îédents voyages, le suivit dans l'empire des czars.
Comme dans sa mission d'Angleterre, il pénétra dans les sanctuaires de la science, fermés jusqu'alors aux profanes ; il semble qu'il possédât le mot magique qui fait ouvrir toutes les portes, lever les consignes les plus sévères. Était-ce habileté de sa part, constance qu'aucun refus ne décourage, aménité de caractère qui finit par triompher -de tous les obstacles, ou bien faut-il n'y voir qu'un effet des puissantes recommandations diplomatiques qu'il avait obtenues? Toujours est-il qu'au cours de son voyage il obtint d'insigneii faveurs. Il disait plus tard : « J'ai pu très librement voir tout ce que j'avaijs en vue, tout ce que j'ai voulu voir, coUationner et copier. A Saint-Pétersbourg, la bibliothèque impériale, l'ermitage, la bibliothèque de l'étatmajor, l'académie des sciences, les deux universités catholique et russe, les couvents, plusieurs collections privées m'ont confié leurs manuscrits sans réserve. » Son attention est surtout excitée par cinq à six cents manuscrits provenant de la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés, ayant appartenu aux Bénédictins de Saint-Maur ; dépouilles tombées aux mains des barbares, s'écrie-t-il, barbarus has végètes yi (1).
Mais la ville qui l'attirait de préférence à toute autre était Moscou, la ville sainte, l'héritière de Kiew^, la nouvelle Rome de la religion russe. Il y fit un long séjour qui eut les plus heureux résultats pour ses études. 11 passa de
(1) Lettre à dom Guéranger, 47 mars 1860.
longues heures au musée patriarcal, dans les salles réservées du Kremlin, dans les deux bibliothèques synodales.
Il croyait son travail achevé et se disposait à quitter Moscou, quand, par une bonne fortune inespérée, il vit de nouveaux horizons s'ouvrir devant lui. « On eut, dit-il, la pensée de m'inviter à visiter les archives du ministère des affaires étrangères, centralisées à Moscou dans un vaste^ établissement que très peu de privilégiés ont visité, et parmi eux, personne, m'a-t-on dit, n'a exploré un fonds de huit à neuf cents chartes grecques qui se sont accumulées surtout au dix-septième siècle par les relations avec tous les patriarches et tous les monastères de l'Orient. Il y a plus de soixante lettres de Cyrille Lucar ; le mont Sinaï remplit tout un carton... J'ai même eu à ma disposition ua carton des relations avec le Saint-Siège et pu copier de belles lettres pontificales d'Innocent XI, entre autres, qui font le plus étrange contraste avec ces correspondancesgrecques » (1).
« Je devais pénétrer, raconte dom Pitra, dans les caves et les souterrains des anciens patriarches pour y déterrer cinq à six cents manuscrits (le grand objet de ma campagne de Russie). Je devais pousser jusqu'aux archives de Tempire russe pour lire et copier à mon aise sept à huit cents lettres des patriarches de Constantinople, d'Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie, correspondance confidentielle des czars avec tous les hiérarques, archimandrites et caloyers de l'Orient. Je prétendais palper jusqu'aux brefs^ et bulles des suprêmes patriarches de Rome qui subsistent encore là. J'aspirais à faire ouvrir jusqu'à des cassettes d'or et d'argent qui renferment les pièces les plus mystérieuses dans le cabinet même des czars. Grâce à Dieu, j'ai tout vu, tout lu, tout tenu, tout copié, autant que faire se pouvait, pendant plus de cent trente jours de travail, sans compter les nuits » (2).
(1) De Moscou, 20 décembre 4859, â dom Guéranger, et de Dresde^ 17 mars 1860, au même, et à dom Ferron, même date.
(2) Lettre à dom Bérengier, 12 mars 1860.
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Son nom et son habit de bénédictin, loin de lui nuire, lui servirent dans plusieurs circonstances auprès des archimandrites et notamment du métropolite de Moscou , qui reconnaissaient dans ce moine latin des liens de parenté.
11 faut encore dans ce voyage signaler, parmi les plus mémorables souvenirs de dom Pitra, son séjour au monastère de Troïtza, le monastère national de la Russie. C'est une immense laure à vingt lieues de Moscou, entourée de hautes murailles crénelées comme une citadelle, et flanquée de neuf énormes tours. Il rappelle par son organisation et le nombre de ses moines nos grandes abbayes du moyen âge, Cluny, Fulda ou Saint-Gall. C'est une ville monastique qui ne renferme pas moins de treize églises ou chapeJles ; la plus importante, celle de la Trinité, contiejit les reliques de saint Serge, le fondateur de la Laure^ et la dépouille mortelle de plusieurs tzars et tzarines. Il compte plus de cinq cents moines ; les divers états ou métiers sont exercés à l'intérieur du monastère ; son école de peintres n'a pas été sans influence sur le développement de Tart religieux moscovite. Dans les environs se trouve un ermitage où se retirent les plus saints moines qui ne veulent plus vaquer qu'à la prière et à la pénitence.
En sa qualité de moine, dom Pitra fut reçu comme un frère dans l'intérieur du monastère. Le vieil archimandrite tout ému bénissait Dieu qui lui avait donné de contempler avant de mourir un de ces moines d'Occident, un des fils de saint Benoît dont la famille monastique a tant d'affinité avec les basiliens d'Orient. Le bénédictin put assister aux difl'érents exercices monastiques et aux offices du chœur.
On comprend quels sentiments de tristesse dut éveiller dansTàme de dom Pitra la vue de ces institutions, puissantes encore, même au sein du schisme, mais qui, par une destinée funeste, se sont séparées de l'Eglise catholique.
Au milieu de toutes ces recherches, un regret restait au cœur du savant moine : à l'étude des manuscrits grecs, il eût voulu joindre celle des manuscrits slaves. Mais c'était pour