‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 56 sur 91 · POÈTES ET MÉLODES DE L*ÉGLISE GRECQUE · texte numérisé non relu

POÈTES ET MÉLODES DE L*ÉGLISE GRECQUE

VOUS ont enlevé!... Voilà trois jours que tu es mort, toi qui renouvelles toutes choses ; toi qui as ressuscité Lazare après quatre jours d'ensevelissement, qui l'as fait marcher encore enveloppé de ses bandelettes, tu restes dans le sépulcre. Je voulais voir ton sépulcre pour Tarroser de mes larmes... 0 Seigneur, qui as ressuscité le fils de la veuve, ressuscite-toi ! toi qui as ranimé la fille de Jaïre, pourquoi es-tu encore dans le sépulcre? Lève-toi, viens, manifestetoi à ceux qui te cherchent, ô toi, qui aux pécheurs tombés, donnes de ressusciter. »

Le poète continue à commenter le récit biblique ; la scène de la rencontre entre Jésus ressuscité et la pécheresse lui inspire encore des accents pleins d'éloquence et de naïveté. Madeleine revient auprès des saintes femmes qui l'attendaient; sa joie de la résurrection éclate en transports que le poète a rendus avec le même bonheur d'expression : « J'oserai le dire, s'écrie-t-elle, j'ai reçu la même grâce que Moïse. J'ai vu, oui j'ai vu, non pas sur la montagne mais dans le sépulcre, non pas sous une nuée mais dans son propre corps, ce maître des vents et des nuages, celui d'hier, d'aujourd'hui et de toujours, il m'a dit : Marie! comme la colombe portait le rameau d'olivier, porte-moi sur tes lèvres, porte aux fils de Noé cette bonne nouvelle : voilà que la mort est morte. Car je me suis levé du sépulcre, moi, qui aux pécheurs tombés, donne de ressusciter. » Les saintes femmes ajoutent foi aux paroles de Madeleine, elles vont, elles aussi, au tombeau, elles voient Fange qui garde le sépulcre, échangent quelques paroles avec lui, à la gloire du ressuscité, et s'en reviennent annoncer aux apôtres ce qu'elles ont vu» L'hymne se termine par une dernière invocation au Christ, en faveur du mélode : « 0 Sauveur, que mon âme morte ressuscite avec toi et qu'elle ne s'afflige plus... Je t'en prie et t'en conjure, ô miséricordieux, n'abandonne pas un pauvre pécheur. Car ma mère m'a conçu dans le péché et dans l'iniquité. Saint! Saint et Miséricordieux! Que ton nom soit sanctifié, par ma bouche, et par jnes lèvres, et

par mon chant. Donne ta grâce à celui qui t'a chanté. Donne-moi cette grâce toi qui donnes aux pécheurs tombés la résurrection » (1).

Nous n'avons donné de ce beau poème qu'un résumé très incolore et fort imparfait; mais qu'pn revête ces pensées et ces dialogues de tous les ornements d^un beau langage poétique mesuré et rythmé, d'une riche mélodie ; que Ton se représente l'éclat de ces magnifiques cérémonies et peutêtre arrivera-t-on à comprendre le plaisir que le peuple chrétien de l'Empire trouvait dans les chants de ses mélodes.

Ce cantique pascal est de Romanus, le plus ancien et aussi le plus grand des mélodes, dont le nom même était ignoré chez nous avant la découverte du Père Pitra. Diacre de l'église de Béryte au cinquième siècle, Romanus fut moine àConstantinople. Nul mieux que lui n'a connu les ressources de cette poésie rythmique, dont il est sans doute en partie l'inventeur ou dont il a du moins perfectionné les règles; doué d'un vrai génie poétique, il dépasse tous les autres hymnographes par la hauteur de l'inspiration et la richesse de sa langue. C'est un Adam de Saint- Victor oriental; plusieurs de ses chants peuvent être comparés sans désavantage à ceux de Pindare. Et s'il est permis de répéter le jugement du savant contemporain qui a le mieux étudié la littérature byzantine, Krumbacher, « Thistoire littéraire le célébrera peut être un jour, comme le plus grand des poètes religieux de tous les temps » (2).

La légende a donné sous une forme populaire le secret

(1) Analecta Sacra^ I, p. 424-140, Canticum in Dominica paschœ,

(2) C'est M. Bikélas, connu lui-même par ses travaux sur la littérature byzantine, qui attribue ces paroles à M. Krumbacher, en souscrivant à ce jugement, l.a Littérature byzantine, Revue des Deux- Mondes, i5 mars 4892, p. 389. Les expressions de M. Krumbacher sont un peu différentes, du moins dans Tédition que nous avons sous les yeux, Handbuch der KlassischenAltertums-Wissenschaft, Geschichte der Byzantinischen Literaivr^ Munich, 4894, p. 342-343. Sur Tépoque à laquelle a vécu Romanus, voir le même auteur. Dom Pitra et le Père Bouvy ont porté sur Romanus le même jugement que Krumba- <*her et Bikélas.

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de son inspiration. A la fête de Noël, comme il passait la nuit en prières dans Téglise des Blachernes, à Constantinople, la Mère de Dieu lui apparut et lui présentant un rouleau de parchemin, elle lui dit : « Prends et mange », €omme le Seigneur avait dit autrefois au prophète Ezéchiel. Romanus obéit, puis la vision ayant disparu, il monta à Fambon et chanta son cantique de la Nativité, un de ses plus beaux poèmes.

Après Texposé que nous venons de faire des découvertes de dom Pitra dans le champ de Thymnographie grecque, on ne s'étonnera pas d'entendre un savant dont nous aimons à invoquer l'autorité, M. Henry Stevenson, s'exprimer en ces termes : « Les chants d'une ancienne et grande Eglise, vingt volumes, quatre à cinq cents manuscrits, sont rendus à la poésie grecque. Ce vaste et grandiose monument de l'hymnographie byzantine, antérieur au schisme par toutes ses bases et ses parties intégrantes, œuvre des saints, devient aussi l'œuvre des muses. Trois cents mélodes ont à reprendre leur place dans l'histoire littéraire. Un moyen est enfin donné de restituer sûrement le texte le plus ancien des prières solennelles qui, de l'Eglise grecque, ont passé dans tout le monde slave et oriental, et nous met en mesure de dégager de tout alliage « l'or pur de l'hymnographie légitime » (1).

Ces diverses publications du cardinal Pitra ne passèrent pas inaperçues ; elles suscitèrent de nombreux travaux, et tandis que la plupart adoptaient ses conclusions, quelquesuns, ce dont on ne saurait s'étonner beaucoup, soulevèrent contre son système diverses objections qui, du reste, ne sont pas restées sans réponse. Aujourd'hui la démons-^ tration du savant bénédictin paraît définitivement établie (2).

(1) L'hymnographie de VEglise grecque, Revue des Questions histori" ques, t. XX, p. 542.

(2) Parmi les études dans lesquelles les conclusions du cardinal Pitra ont été contestées, nous citerons le P. Gagarin, Eludes religieuses et littéraires des pères jésuites, 1868, p. 337-353; Christ et Paranikas

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