‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 58 sur 91 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

La bibliothèque Vaticane, son origine et son histoire. — Travaux du cardinal comme bibliothécaire. — Analecta novissimay les lettres et les registres des papes. — Lord Ashburnham et les registres d'Innocent III. — Le concile du Vatican; attitude du cardinal Pitra. — Prise de Rome. — Mort de dom Guéranger. — Second voyage en France. — Visite à Solesmes et à Autun (1869-1875).

Au Vatican, lorsqu'on entre dans la salle de travail de la fameuse bibliothèque, à côté des portraits de Baronius, de Sirleto et des autres cardinaux bibliothécaires, on aperçoit celui du cardinal Pitra tel qu'il était vers l'âge de soixante ans : le front est largement dessiné sous des cheveux abondants et encore noirs; les yeux ombragés d'épais sourcils conservent tout leur éclat à travers des lunettes de myope; Je vêtement noir et la calotte rouge font ressortir la pâleur du visage; la bouche énergique et forte garde encore sa finesse ; les traits anguleux et d'une maigreur ascétique seraient presque durs sans un grand air de bienveillance et de distinction répandu sur toute cette physionomie pensive du savant. Il y a dans Texpression de la figure un mélange d'austérité, de fermeté, d'intelligence et d'ardeur contenue; c'est une belle tête de moine, de poète, de méditatif et de chercheur. Tel il était bien en effet et tel, nous l'espérons, il aura apparu au lecteur, apportant dans les recherches les plus abstruses une ardeur persévérante, une flamme

de passion qui le soutenait et l'excitait à la poursuite de la vérité, une richesse d'imagination qui fécondait le travail de l'érudit et en général le secondait heureusement, parfois aussi, faut-il le dire, l'égarait sur de fausses pistes et lui faisait prendre pour des réalités ce qui n'était que le mirage de sa propre pensée.

Les derniers travaux du cardinal avaient étendu sa réputation de science et l'avaient mis au premier rang des hellénistes, des philologues, des théologiens et des canonistes. Aussi lorsque vers le commencement de janvier 18691a charge de bibliothécaire de la sainte Église romaine, une des neuf grandes charges cardinalices, vint à vaquer par suite de la mort du cardinal Tosti, le savantbénédictin se trouvait désigné naturellement par ses travaux à cette haute fonction. Il y fut nommé le 23 janvier et la voix publique ratifia le choix de Pie IX.

La bibliothèque Vaticane dont le cardinal allait prendre la direction est la plus célèbre et à bien des points de vue, la plus riche du monde entier. Elle est devenue dujour de sa fondation, au quinzième siècle, la bibliothèque des papes, et a peu à peu absorbé dans son sein les trésors qui formaient l'ancienne bibliothèque de l'Eglise romaine. Dès la plus haute antiquité cette Eglise, illustre entre toutes, a eu sa bibliothèque, ses archives, son scrinium. Son histoire est liée à celle des papes et de l'Eglise. Aucune bibliothèque ne saurait prétendre à une aussi antique et aussi noble origine. On oserait presque dire que cette institution a bénéficié des promesses de perpétuité faites à la sainte Eglise romaine; nulle bibliothèque n^a été formée avec autant de suite et de sollicitude, en dépit des révolutions et des crises que la papauté a eues à traverser. L'histoire de la VatiCane en particulierest presque l'histoire des papes depuis le quinzième siècle. Elle reçoit à partir de cette époque le tribut de diverses bibliothèques, de fonds considérables comme le fonds Ottoboni, ceux de la reine Christine, d'Urbin, de Grotta Pftppata, du couvent de Saint-Basile, la Palatine, d'autres qui semblent comme entraînés par sa puissance

d'atlraction. Comme le dit un de ses plus zélés historiens, elle est « une autre Roma Sotterranea^ mais une Roma Sotterranea à qui Bosio a manqué » (1). Par ses archivistes et ses bibliothécaires qui furent des humanistes, des philologues, des orientalistes distingués, elle touche à toutes les époques littéraires et les reflète dans son histoire, a En retraçant les vicissitudes de cette collection célèbre, selon le mot d'un autre de ses historiens, M. Eugène Miintz, on touche à tout instant aux annales mêmes de Tesprit humain ))(2). La charge de bibhothécaire du Saint-Siège a été

(1) L'abbé Pierre Batiffol, La Vaticane depuis Paul HT, Revue des questions historiques, 1889, t. XLV, s. 177, et à part : La Vaticane de Paul m à Paul F, Paris, 1890.

(2) Eug. Mûntz, La Bibliothèque du Vatican auXVl^ siècle, p. 1. Paris, 1886. L'hibtoire complète et générale de la bibliothèque de l'Eglise romaine n'est pas encore faite et ne pourra vraisemblablement être écrite d'une façon définitive avant de longues années. Mais de nombreux savants ont déjà apporté leur contribution. Sans parler des travaux des savants anciens, comme Muzio, Pansa, Possevino, Assemani, Rocca, Marini, Jugler, citons seulement parmi les modernes les magistrales et lumineuses dissertations de M. de Rossi que tous les historiens de la bibliothèque devront prendre pour base de leur travail : La biblioteca délia sede apostolica ûdi calalogi deisuoi manosciitti^ Rome 1884; les articles de lAurora des 13 lévrier, 25, 27, 28, 29 avril 1880, traduits en français dans les Annales de philosophie chrétienne, juin, juillet, août 1880, et : De origine, historia, indicibus scrinii et bibliotecœ sedis apostolicœ commentatio, préface du catalogue des codices palatini latini, t. I, Rome lb66; les savants travaux des pères Denifle et Ehrle dans Archiv f. Literatur u. KG, des Mittelalters, sur la bibliothèque des papes au Xllle et au XIV* siècle, et dans la Biblioteca dell' Academia storico giuridica, t. VII, Hibtoria bibliotecœ Romanorum Pontificum, t. I, Rome 1890; ceux de M. Maurice Faucon : La Librairie des Papes d'Avignon 1316-1420, Paris 1886-1887; de MM. Fabre et Mûntz, La bibliothèque Vaticane au XV^ siècle ; de Nolhac, la bibliothèque de Fulvio Orsini, Paris 1887 ; Duchesne, de codicibus maniscriptis grœcis PiiU, Bibliothèque de l'école de Rome, fascicule XIII; Stevenson senior, Histoire de la Palatine, préface aux Codices Palatini Grœci, Rome 1885; Batiffol, outre l'ouvrage cité ci-dessus plusieurs dissertations : Marini et les collections du Saint-Siège (Bulletiii des antiquaires de France); Les manuscrits de Lollino, Mélanges de l'école de Rome, 1889; Le Cabinet des manuscrits du collège grec^ Re-

illustrée avant le cardinal Pitra par les plus grands noms de la science et de l'érudition ecclésiastique, les cardinaux Baronius, Gasanate, Sirleto, Antoine Carafa, Noris, Quirini, Passionei, Maï. Le cardinal Pitra était digne de prendre place à la suite de ces illustres savants.

Il accepta avec joie sa nouvelle charge ; nulle n'eût mieux convenu à ses goûts. Ami passionné des chartes et des manuscrits au milieu desquels s'était écoulée une partie de sa vie, il voyait le plus riche dépôt que possède le monde mis à sa libre déposition. Il était déjà avant cette époque l'hôte assidu de la Vaticane, désormais il ne la quittera plus.

Avec le soin consciencieux qu'il mettait en toute chose, il chercha à remplir de son mieux ces graves et difficiles fonctions. Etablir des règlements plus larges pour faciliter aux savants Tétude des manuscrits, mettre plus d'ordre et de régularité dans l'organisation de la bibliothèque et surtout exercer une active surveillance afin de sauvegarder contre toute tentative de fraude ou tout autre danger ces précieux trésors qui lui étaient confiés, tel fut le programme qu'il s'imposa et qu'il s'eflForça de remplir, encore qu'il n'ait pas toujours été secondé comme il aurait pu le souhaiter. Il faudrait citer presque tous les savants qui, durant ces vingt années qu'il a exercé sa charge, ont passé à la Vaticane, si l'on voulait rappeler tous ceux qui de retour chez eux, en Italie, en France et à l'étranger, lui ont envoyé de leur cabinet de travail l'expression de leurs remerciements pour ses prévenances et sa libéralité. Nous aurons à dire ce qu'il fit à l'avènement de Léon XIII pour les nouveaux règlements de la bibliothèque et pour l'édition des fameux catalogues. Lui-même était le premier à profiter de cette riche collection; un certain nombre des inédits qu'il a publiés dans ses Analecta^ par exemple les œuvres deProclus,

«tie des questions historiques; L'abbaye de Rossano^ contribution à ire de la Vaticane^ in-8o 1891 .

BIBLIOTHÉCAIRE DE LA SAINTE ÉGLISE ROMAINE 28i

sont tirés de la Vaticane ; plusieurs autres se retrouvent dans ses notes encore manuscrites (1).

Il a voulu faire davantage et apporter lui aussi sa contribution à l'histoire de la bibliothèque des papes. Quelques chapitres d'un de ses livres les plus curieux et les plus suggestifs, contiennent des renseignements précieux sur cette histoire, sur les archivistes, les chanceliers et les bibliothécaires, qui furent ses prédécesseurs depuis Anastase le bibliothécaire et le cardinal Humbert jusqu'au cardinal Maï, sur leurs attributions aux diflférentes époques et leurs travaux. Mais la plus grande partie de ce livre est consacrée aux lettres des papes et aux collections qu'on a tenté d'en faire, question qui le préoccupait depuis longtemps et qui se rattache étroitement à l'histoire de la bibliothèque des papes et de leurs archives.

Dès l'année 18S2, à Toccasion du livre de Jatfé sur les 2?e^e5/a pontificaux, qui a fait époque dans l'histoire de l'érudition, dom Pitra écrivit une importante étude sur les lettres des Papes, les buUaires et les collections qu'on en a faites (2). Depuis lors il n'avait pas cessé de faire de cette question l'objet de ses méditations et de ses recherches. Il n'en publia le résultat qu'en 1885 (3). Le cardinal Pitra dans cette histoire des Lettres des Papes ne s'est pas proposé d'écrire un traité méthodique et complet de diplomatique pontificale ; il se laisse aller le plus souvent au hasard de ses notes ou de ses souvenirs et relève les détails les plus curieux sur les lettres pontificales, les bulles et les brefs, sur les formahtés d'expédition et en général sur la chancellerie romaine. Il recueille aussi des renseignements précieux sur les notaires pontificaux, sur les collections des lettres papales, sur les diverses tentatives d'édition de-

(4) Par exemple un catalogue des papiers des Mauristes à la Vaticane. Qiî, Analecta novissima, I, 28.

(2) Les Lettres des Papes, dans le Correspondant, 10 août et 25 décembre 1852.

(3) Analecta novissima Spicilegii Solesmensis, tome I, d^ epistoîis et registris romanorum Pontificum, in-4o, Typis Tusculanis, 1885.

HISTOIRE Dtt CABDINAL PITH

puis Denys le Petit jusqu'aux travaux des Coustant, iei Mopinot, des Jaffé, des Potthast, de Thifl, de Lœwcnfeid, " de PIlug-HartUDg et des autres. C'est moins un ouvraç;e dactique sur la matière qu'une causerie sans apprêts, mm pleine de charme et de bonhomie d'un vieux savant dans le commerce duquel les jeunes auront beaucoup ù profiler. Cest UD des omTages tes mieuxfaitspour initier aux études de diplomatique et de critique des manuscrits. L'auluur nous livre ce qu'il a recueilli sur le sujet pendant Irunle ans d'études daos Ie9 bibliothèques de l'Europe. « Nous ne pouvons, dit-il lui-même, que détachei- d'un carnet de voyage ce qui fut crayonné au hasard d*u>u> liallc, sans hul préconçu » (!]. Il faut le féliciter d'avoir pour celle Tuis sacrifié les règles d'une composition sévère et de ne s'être pas interdit les digressioQS. Citons parmi celles qui préseateat le plus d'intérêt: la réhabilitation de Libère, le portrait de saint Grégoire I*', de sa politique, de son influence sur ses successeurs ; les fausses décrétales ; le Liber diurmis, les pénitentiels qu'il désigne de la qualification origi> nale de n vadc mecum de pharmacie spirituelle » ; les vues rapides et souvent profondes sur les principaux pontifes du moyen âge. 11 a donné aussi dans ce volume la savante apologie du pape Vigile due à dom Coustant, et un choix de lettres inédilcs des papes saint Hilaire, Vigile, saint Grégoire P% saint Léon IX, saint Grégoire VII, Innocent III et ses successeurs jusqu'à Paul V (2).

Une grande joie lui fut même réservée; celle de compléter le plus important des régesles de cette époque, le régeste d'Innocent III. Un volume manquait aux archives vaticanes dans la série des régestes de ce pape, celui qui contient les dixième, onzième et douzième années de ce pontilicat. Lorsque les archives des papes.aprèsavoirémigrédeRome à Assise, d'Assise à Avignon, firent retour au Vatican, ce précieux volume resta en France. Le trop fameux Libri s'en

&! Cf. les derniers travaux da Cardinal Pitra par dom Lévêque, Revue du Monde calhotique, 4" série, t. VII .

empara et le vendit à un grand seigneur anglais, lord Ashburnham. Après des négociations dont le cardinal Pitra fut le principal agent, le noble lord consentit à se séparer du précieux manuscrit et profita pour le restituer au pape de Ja circonstance du jubilé pontifical. « Un tel événement, ditLéopold Delisle, le meilleur juge en ces matières, marquera dans la carrière administrative et littéraire du cardinal Pitra dont la haute infiuence et le profond savoir ont ouvert des voies nouvelles aux études sur la diplomatique pontificale » (1).

Cependant de graves événements se préparaient à Rome. Le 29 juin 1868, Pie IX lançait la bulle de convocation d'un concile œcuménique qui devait s'ouvrir au Vatican l'année suivante, le 8 décembre 1869. Depuis le concile de Trente, le monde n'avait plus revu ces assises solennelles de la chrétienté. Il n'entre pas dans notre plan de refaire, même en résumé, à propos de la vie du cardinal Pitra, l'histoire de cette grande assemblée dont le récit appartient aux annales générales de TEglise. Nous devons seulement dire l'attitude qu'il eut pendant le concile, et la modeste part qu'il y prit.

Nous connaissons déjà assez le savant cardinal, ses sentiments et ses idées, pour deviner le rôle qu'il jouera au sein du concile. Il était le disciple fidèle de dom Guéranger qui avait toujours professé envers le Saint-Siège la plus profonde soumission et une vénération filiale. Ce dernier élevé dans les maximes galhcanes comme tous les hommes de sa génération, était parvenu à refaire peu à peu, au moyen de fortes études théologiques et historiques, son éducation, et à se débarrasser de cet héritage ; dans ses livres en faveur de la liturgie romaine et dans ses autres

(1) Cf. Pitra, De epistolis etRegestis romanomm pontificum (Analecta novissima, I), p. 480-487. Delisle, Les régestes d'Innocent 111, Bibliothèque de l'école des Chartes^ janvier 1885 et Mgr Battandier, Un volume dei regesti di Innocenzo lll donato alla santita di N»-S, Leone XIII da lord Ashburnham dans les Studi e documenti distoria e diritto, AnnoYl, 1885, p. 81-86.

ouvrages, il avait enseigné par avance toutes les doctrines que le concile du Vatican allait consacrer par ses définitions (1). Si le mauvais état de sa santé l'empêcha de prendre part au concile, il combattit de loin. Du fond de son monastère, au milieu de ses livres, il en suivait attentivement la marche. Ses vigoy reuses lettres au Père Gratry ne laissent debout aucune des objections que faisaient les opposants à la définition de l'infaillibilité. Mais son livre de la Monarchie pontificale arrivant au moment où les débats étaient le plus vivement engagés, produisit, de Taveu des témoins les mieux renseignés, la plus profonde impression. « Les Pères du concile, a dit Mgr Pie, y trouvèrent la solution que tant de sophismes leur dérobaient et les derniers nuages furent dissipés » (2). Ce traité survivra, dit un historien du concile, à la controverse qui Ta suscité et on y retrouvera la thèse désormais officielle de l'infaillibihté dans sa rigueur et avec ses meilleures preuves » (3). Le cardinal Pitra suivait avec un intérêt chaque jour croissant cette lutte, dans laquelle se trouvaient engagées les questions qui lui tenaient le plus à cœur ; il applaudissait aux coups. « On se dispute ici, écrit-il à dom Couturier alors prieur de Solesmes, les trois ou quatre exemplaires de la Monarchie pontificale^ les seuls qui nous soient encore parvenus par la poste. Ce matin les présidents du concile me pressaient de les comprendre dans la première distribution... C'est, parmi les œuvres du cher abbé, la meilleure et la plus accomplie, de l'aveu unanime » (4).

« Le succès de votre polémique, écrit-il à dom Guéranger lui-même, est ici complet sur toute la ligne... Le Saint- Père vous a lu et a tenu à témoigner sa satisfaction. Les

(i) C'est ce qui a fait dire à Mgr Pie, répétant une parole de Mgr d*Outremont, évéque du Mans, que « l'Eglise vint en quelque sorte lui demander et cueillir sur ses lèvres la;forme de ses jugements solennels et définitifs. » OraUon funèbre de dom Guéi*anger, Poitiers, 1875, p. 24. *

(2) Mgr Pie, Oraison funèbre de dom Guéranger.

(3) E. Ollivier, l'Eglise et l'Etat au concile du Vatican^ t. II, p. 52 U) Lettre du 31 janvier 1870.

présidents du concile n'ouvraient aucune de leurs séances privées sans redoubler chaque jour d'éloges » (1).

Lui-même prenait part activement au combat et ne manquait pas une occasion, soit dans les commissions, soit dans les réunions publiques ou privées, de défendre la doctrine de l'infaillibilité des papes avec l'autorité que lui donnait son renom de science et l'élévation de son caractère. Lié intimement avec quelques-uns des évoques français qui soutenaient l'infaillibilité pontificale, il entretenait avec eux des relations suivies et les réunit plusieurs fois à sa table. Le parti de la minorité , qui citait avec orgueil les savants qui s'étaient rangés de son côté, était bien obligé de s'incliner devant des noms comme le sien. Ce n'est pas à lui que l'on eût pu reprocher de n'être pas au courant des méthodes de la critique moderne ou d'ignorer les fastes de l'Eglise. Sa compétence scientifique s'imposait. Il ne prit que deux fois la parole durant le concile, mais ses deux discours produisirent une impression profonde. Pendant que les adversaires cherchaient à fausser les traditions de l'Eglise et l'enseignement des siècles, le cardinal vint parler au nom des Eglises grecque et orientales. Il montra en remontant le cours des âges et en citant les témoignages peu connus de leurs écrivains, la perpétuité de la foi de ces Eglises en l'infaillibilité des papes. Il n'y eut pas jusqu'à son latin d'allure savante et classique qui ne fût pour charmer agréablement l'oreille des délicats et les reposer du style pauvre et exotique de certains orateurs plus rompus aux délicatesses de notre langue qu'à celle de Cicéron (2).

Les lettres du cardinal Pitra à dom Guéranger sont peu nombreuses durant le concile. Il savait que les événements de quelque importance étaient notés au jour le jour par les journalistes et suffisaient à renseigner ce dernier. Quant à l'histoire intime, assez peu porté par caractère à se faire le Dangeau du concile, il se sentait retenu par la loi du secret et par la crainte de voir ses lettres égarées. Néanmoins

(1) Lettre du 7 mars 1870.

(2) Ces deux discours furent prononcés le 13 et le 18 juin*

nous en avons plusieurs dans lesquelles il juge sévèrement les manœuvres des opposants qui, se voyant impuissants à faire prévaloir leurs idées, cherchaient, comme on dit dans la langue parlementaire, à faire obstruction et à entraver la marche des délibérations (1). Au moment où ce parti se plaignait que Ton ne laissât pas aux opinions la liberté de se produire, le cardinal Pitra constate que depuis trois semaines on a entendu soixante-cinq orateurs, la plupart appartenant à ce groupe, dont les discours n'avaient roulé que sur des questions secondaires d'opportunité et d'organisation (2).

Enfin, malgré les violences de l'opposition, le concile passa et la constitution dogmatique de l'Eglise fut votée. La session du 18 juillet, la dernière que tint le concile, fut empreinte d'une solennité majestueuse et terrible qui laissa un souvenir ineffaçable en tous ceux qui en furent les témoins. Les circonstances étaient graves ; la guerre avait été déclarée la veille entre la France et la Prusse ; le concile n'était pas terminé, mais les définitions qui venaient d'être votées suffiraient à le classer au rang des plus importants dans l'histoire de l'Eglise. Pendant que les Pères siégeaient au Vatican et prononçaient leur dernier placety l'orage éclatait sur Rome et le bruit du tonnerre se mêlait aux prières et aux acclamations de la foule. « Au moment, raconte le cardinal, où dans un lugubre silence on prononçait les noms des opposants sans autre écho qu'un mot maussade abest^ de temps en temps le tonnerre grondait; tonnerres et éclairs redoublèrent sur la fin, le Te Deum eut pour contrepoint une véritable tempête qui frappa l'attention de tout le monde. Etait-ce la justice de Dieu qui se levait impatiente, ou le rugissement des puissances de Tair vaincues? J'en conservai pour ma part une impression de terreur. La guerre a éclaté, elle englobe à coups de foudre les deux points de l'Eglise où la minorité a le plus élevé la

(1) Lettres à dom Gaéranger, 7 mars, 20 avril, 6 juin, 46 juillet 1870.

(2) Au même, lettre du 6 juin.

voix, r Allemagne et notre pauvre France. Les plus rudes coups tonibent sur le Rhin et la traînée de poudre passe par Metz, Nancy, Verdun, pour arriver selon toute apparence à Châlons, Reims, Soissons, Paris, peut-être jusqu'à Orléans... » (1). Ces tristes prévisions écrites aux premiers jours de la guerre ne devaient que trop se réaliser.

Désormais les événements qui vont se précipiter avec une foudroyante rapidité, auront leur contre-coup à Rome.

Le 6 août, moins d'un mois après la déclaration de

guerre, les dernières troupes françaises s'embarquaient à

•Cività-Vecchia, laissant Rome abandonnée, enlevant le

dernier obstacle qui s'opposait à l'accomplissement d'un

plan depuis longtemps concerté.

Le roi de Piémont avait bien choisi son heure. L'Europe, tout entière à la partie formidable qui se jouait sur les bords du Rhin, ne devait donner qu'une attention distraite ou impuissante aux agissements de la politique italienne. Le 11 septembre, le territoire pontifical, par une odieuse violation de tous les droits et des promesses les plus sacrées, est envahi par soixante mille hommes de troupes piémontaises qui marchent sur Rome, défendue seulement par trois ou quatre mille pontificaux. Le 20 septembre, , après quelques heures d'une vigoureuse résistance, suspendue par la volonté de Pie IX, les troupes italiennes pénétraient dans la capitale du monde chrétien par la brèche de la porta Pia, consommant ainsi la série des trahisons et des coups de force qui avaient progressivement amené la chute d'un pouvoir temporel^ consacré par une possession de douze siècles, par les bienfaits de la papauté, par le droit social chrétien et par les besoins du gouvernement de l'Église. Depuis ce temps la question romaine est moins près d'une solution qu'elle ne l'a jamais été.

Le matin de cette triste journée du 20 septembre, le cardinal s'était retiré dans sa chapelle pour y prier, attendant avec anxiété mais sans frayeur, l'issue de la lutte. Les

(1) Lettre au Prieur de Marseille, 24 août 1870.

principaux personnages de Rome et le corps diplomatique, quelques cardinaux et les chefs des ordres religieux s'étaient réunis au Vatican. Pendant la messe du pape, le canon tonnait au dehors. Cadorna, l'ancien chanoine de Milan, devenu général des troupes piémontaises, bombardait Rome sur cinq points à la fois. Pie IX entendit une seconde messe en action de grâces, puis il fit introduire dans son cabinet les membres du corps diplomatique, et protesta devant eux contre la violence dont il était victime. Sur ces entrefaites un aide de camp du général Kauzler annonçait que la brèche était ouverte à la Porta Fia. Le Pape donna aussitôt l'ordre de cesser la résistance ; il avait voulu faire constater au monde la violation brutale de ses droits, il ne voulait pas sacrifier ses défenseurs (i).

Les malheurs du Saint-Siège atteignaient profondément le cardinal Pitra dans sa foi de chrétien et dans son affection de fils envers Pie IX qui l'avait toujours honoré de sa confiance. Il sentit la nécessité de se retirer de plus en plus à l'exemple de son auguste maître, dans la retraite et la prière. Les désastres de la France venant s'ajouter à ceux de la Rome des Papes renouvelèrent toutes ses tristesses.

Un moment il désespéra de l'avenir et il contracta à partir de ce jour une certaine disposition au pessimisme, qui diminua un peu dans la suite mais ne se dissipa jamais complètement. Sa seule consolation était dans l'étude. En dehors de ses travaux dans les congrégations et de ses autres travaux littéraires, sa vie ne présente aucun incident à noter jusqu'en 1875.

Les premiers jours de cette année furent marqués pour lui par un nouveau deuil, le plus cruel qui pût le frapper. Celui qui avait été son père et son maître dans la vie monastique, et à qui il se plaisait encore à donner ces titres, dom Guéranger mourut le 30 janvier 1875 après une maladie de quelques jours. Quoique la santé de l'abbé

(1) Histoire de l'invasion des états pontificaux en 1870, par le comte de Beaufort ; Villeneuve, Pie IX, sa vie, son histoire^ p. 317.

de Solesmes fût atteinte depuis longtemps, le cardinal Pitra était loin de s'attendre à un si prompt dénoûment ; il en fut douloureusement surpris. Il en exprimait son profond chagrin à son ami, Mgr Pie, en le remerciant d'avoir accepté de prononcer l'oraison funèbre du célèbre abbé : « nul, lui écrit-il, n'a vu plus à fond et mieux compris le grand abbé. Nul ne peut en mieux parler que vous, bien cher Seigneur. » Il disait en même temps son regret de n'avoir pu assister aux derniers moments du cher malade. « Si la maladie avait été moins prompte, j'aurais tout laissé pour accourir. La surprise a été d'autant plus violente qu'après avoir été longtemps des plus alarmés, j'avais fini par me rassurer et rassurer tout le monde, surtout après le voyage de Marseille » (i).

L'oraison funèbre dont il est question dans cette lettre fut prononcée dans l'Église abbatiale de Solesmes, le 4 mars 1875. Elle fut digne à la fois du grand abbé qui en était l'objet et de l'illustre évèque, son intime ami, qui avait partagé ses luttes et s'était nourri de la même doctrine (2). L'éloquent évêque de Poitiers, avec un sens infiniment délicat, un rare bonheur d'expression, une perspicacité supérieure, avait su apprécier le rôle de dom Ouéranger dans notre siècle, déterminer le véritable caractère de ses œuvres, deviner son esprit et le mobile de sa vie. Le cardinal Pitra applaudit de tout son cœur à cette œuvre magistrale ; il retrouvait vivant dans ce discours le grand abbé, le docteur et l'homme d'Eglise auprès duquel s'étaient écoulées les meilleures années de sa vie (3). Il remercia chaleureusement l' évêque et ne fut pas étranger au bref que le souverain Pontife adressa à Mgr Pie, le 29 mars, pour le féliciter et souscrire à l'éloge qu'il avait

(i) Lettre à Mgr Pie, 5 février 1875. Au mois de janvier, quelques jours avant sa mort, le père abbé était allé visiter le monastère de Sainte-Madeleine de Marseille.

(2) Cf. Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie, tome II, p. 558, 2« édition.

(3) Lettre du cardinal Pitra à Mgr Pie, 15 mars 1875.

BISTOIBB SU CABDmAL PITBA

fait du défuot. Pie IX avait ressenti prufoodénienl la mori de dont Guéran^r. m Lorsque je lui en portai la nouvelle, nous dit le cardinal Pitra, j'ai vu le TK's-Sainl-Père pâlir et un moment interdit. 11 a eu peine à rompi-c la sileiue pour me dire qu'il perdait un ami dévoué et l'Fglifïi' un grand serviteur » [1). À la sollicitation du cardinal et par acte presque sans précédent. Pie IX adressa le 1!) mars lH7î un bref à l'univers catholique dans li^picl renscignemeat . et les actes de l'abbé de Solesmes i^laicnl magnifiquement loués (2).

Après la mort de dom Ghiéranger, le cardinal Pitra sembla comprendre que la jeune congrégation hénédidinc avait plus que jamais, au milieu de ses cruelles épreuves, besoin de sa bienveillance et de son appui. Le nouvel abM de Solesmes, dom Charles Couturier, élu au lendemain àe la mort de dom Guéranger, était l'ancien prieur de Solesmee que le cardinal aimait et qu'il avait apprécié depuis de longues années. Il voyait en lui le successeur indiqué dom Guéranger. Aussitôt après son élection, il entra en relation avec lui, et il s'établit entre eux une étroite intimité dont font foi les nombreuses lettres échangées jusqu'à la mort du cardinal. Nous parlerons dans un chapitre spécial des services que le cardinal rendit depuis ce moment à la congrégation dont il allait bientôt devenir le protecteur officiel.

Il donna un gage précieux de cette bienveillance quelques mois après ces événements. Depuis son élévation au cardinalat, dom Pitra n'avait pas revu Solesmes. N'ayant pu recevoir le dernier soupir de dom Guéranger, il lui tardait de s'agenouiller sur sa tombe. Le voyage en France fut donc résolu. Dans sa vie de cardinal, cloîtrée désormais entre les étroites murailles de Saînt-Calliste et qui ressemblait si peu à la vie errante qu'il avait menée jusqu'en 1863,

(1) Au mâme, 5 février 1875.

(2) Cf. Dom Guépin, Solesmes et dom Gu^angei; p. 174. Ce bref, Ecctesiasticis viris, se trouve à l'appeDdice de l'ouvrage, p. 193.

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un voyage était une grande affaire. Le cardinal se mit en route vers le milieu de juin de Tannée 1875. Il fit une première halte à Marseille pour visiter le prieuré de Sainte- Madeleine dont il avait encouragé les débuts. Là les ovations et les fêtes commencèrent. Ses confrères de Marseille n'oublièrent rien pour lui marquer leur joie de le recevoir au milieu d*eux. Mais aucune surprise ne lui fut plus agréable que de retrouver dans le monastère un de ses plus chers souvenirs du voyage de Russie . Quelques . jeunes enfants de la ville qui avaient pris l'habitude de se réunir au monastère pour les jours de fête lui furent présentés. Après une brève allocution du cardinal, ils entonnèrent sous la conduite d'un chantre grec, ancien élève de la Propagande, M. Ulacacci, un cantique grec en l'honneur de la Sainte Vierge, l'Ayv^ xopri Ç^ç, Vivez^ chaste Vierge, une des plus belles poésies de ces mélodes dont il avait exhumé tant de pièces ignorées.

A Marseille.il prit comme compagnon de route, le P. dom Gauthey, enfant comme lui du diocèse d'Autun et plus tard abbé de Sainte-Madeleine.

A Nîmes o£i il fit un court séjour, il revit sa sœur, la mère Eulalie Pitra, supérieure des Filles de la Charité de cette ville.

Mais il avait hâte d'arriver à Solesmes qui était le but principal de son voyage. Il y fit son entrée solennelle le 10 juillet pour les premières vêpres de la fête de la translation du corps de saint Benoît en France, la principale fête des monastères bénédictins français. « Depuis le pape Urbain II dont le passage à Solesmes est un des plus glorieux souvenirs de l'histoire locale, jamais nous dit un témoin oculaire dont nous empruntons le récit, jamais le monastère n'avait reçu un visiteur d'un rang aussi élevé, et ce visiteur était l'un de ses fils, aussi tendrement affectionné au monastère de sa profession que s'il ne l'avait pas quitté un seul jour » (i). Le maire, M. Léon Landeau, le fidèle ami

(1) Dom Guépiû, Solesmes et dom Guéranger p. 180.

de dom Guéranger, à la tête du conseil municipal officiellement convoqué, le reçut à l'entrée de la commune et le conduisit jusqu'aux portes de Fabbaye où l'attendaient tous ses frères en religion. Il y eut pendant ces quelques jours à Solesmes une succession de fêtes telles que l'abbaye n'en avait connu depuis longtemps. Par une délicate attention qui était encore une preuve de sa bienveillance envers le nouvel abbé et de son dévoûment à ses frères, le cardinal avait obtenu du Souverain-Pontife que le successeur de dom Guéranger fût nommé consulteur de la Sacrée Congrégation de l'Index. En conférant cette faveur au Père Abbé devant la communauté réunie au chapitre, le cardinal s'exprima en des termes qui ont été recueillis avec un religieux respect et qui méritent de trouver place ici : « Par cette nomination Sa Sainteté reconnaît une fois de plus que dom Guéranger a fondé ici une chaire d'enseignement irrépréhensible. Je ne parle pas seulement du grand abbé dont le Souverain-Pontife s'est chargé lui-même de louer la doctrine ; je veux désigner ici la congrégation tout entière, dont aucun membre n'a encouru une note d'erreur quelconque. Il faut maintenir à tout prix cette tradition ; nous souvenant que le danger est aujourd'hui moins dans ces doctrines qui vont droit à Tantichristianisme que dans ces erreurs qui cherchent à se rendre insaisissables pour envahir comme par surprise des chrétiens sans défense. C'est contre ces dernières surtout qu'il faut se tenir en garde et combattre avec courage » (1).

Après quelques semaines trop courtes passées à Solesmes, il fallut de nouveau songer au départ ; on eût dit que le cardinal avait le pressentiment qu'il ne reverrait plus ses frères tant il eut de peine à se séparer d'eux ; il répéta en les quittant au milieu des larmes, ces paroles de saint Paul : a Je vais à Jérusalem, ignorant ce qui m'arrivera dans cette ville. » Mais son cœur était réjoui et consolé de ce qu'il avait vu. Après le rude coup qui l'avait frappée, la

(1) Dom Guépin, /. c, p. 481.

congrégation s'était relevée et avait donné une nouvelle preuve de sa force et de sa vitalité.

Le cardinal avait eu aussi la joie de voir la famille bénédictine accrue d'une fondation nouvelle, le monastère des bénédictines de Sainte-Cécile, fondé par dom Guéranger quelques années seulement avant sa mort. « Quand l'abbé de Solesmes, comme l'a dit Mgr Pie, fut arrivé à cette plénitude de sagesse que donnent les longues études ainsi que les profondes souffrances de la vie, la vierge Cécile lui amène une élite de vierges qu'elle lui commande de façonner sous ses auspices à la règle de Saint-Benoît. Et pendant les huit dernières années de sa vie il partagea entre ses deux familles ses soins et ses labeurs, dirigeant à la fois des deux côtés ces jets de lumière et de génie qui devenaient plus ardents et plus vifs à mesure qu'il approchait du foyer éternel » (1).

Le cardinal témoigna le plus grand intérêt à cette fondation qui, en quelques années, avait pris les plus heureux développements.

Plus tard il devint le protecteur officiel de cette abbaye et il eut l'occasion de lui rendre de signalés services.

Nous ne pouvons parler de ce voyage à Solesmes du cardinal Pitra sans mentionner une sorte de révolution qui s'accomplit dans sa vie spirituelle durant ces jours bénis. Ceux qui l'entouraient purent s'apercevoir que de grandes grâces lui furent faites à ce moment ; il entendit un appel divin et cette voix qui réveillait tant d'échos dans son cœur, il récouta docilement. La vie monastique qu'il retrouvait à Solesmes après tant d'années d'exil, raviva en lui le souvenir de sa profession religieuse et des engagements pris devant l'autel. La sainteté de son état lui apparut dans une plus grande lumière ; il comprit que Dieu voulait posséder son âme sans partage ; le mystère de sa vie d'isolement se révéla à lui. C'est Dieu qui l'attirait et qui « dans sa fureur jalouse, comme il le dit lui-même, brisait tout autour de

(1) Oraison fanèbre de dom Guéranger.

lui, pour être seul à lui » (i). Il comprit que le Seigneur lui demandait plus encore qu'il n'avait jusqu'ici donné. Lui dont la vie avait été sans reproches, il se considéra -comme pécheur, comme à peine entré dans la voie de la perfection, et se remit à l'œuvre avec la ferveur d'un néophyte. Dans quelques-unes de ses correspondances intimes de cette époque, on retrouve toutes ces pensées et ces sentiments ; une profonde tristesse au souvenir de ses fautes, de ce qu'il appelait ses ingratitudes à l'égard de Dieu, en même temps un plus grand calme intérieur et une vie d'union plus intime avec le Seigneur.

En quittant Solesmes, le cardinal vint à Paris visiter les maisons-mères des congrégations religieuses dont il était le protecteur, entre autres celle des frères de la Doctrine chrétienne. Nous aurons l'occasion dans la suite de revenir sur ce sujet.

Le maréchal de Mac-Mahon, alors président de la République, était l'ancien condisciple du cardinal au petit séminaire d'Autun. Dom Pitra lui rendit visite à l'Elysée et s'entretint longuement avec lui des grands intérêts de l'Eglise et delà France. Les bibliothèques de Paris, où il avait si souvent travaillé, eurent aussi sa visite; il y fit quelques séances et revit les manuscrits dont il devait faire l'édition dans son Spicilège.

A l'abbaye de Ligugé, il retrouvait quelques-uns de ses plus chers confrères; les souvenirs de sa vie monastique l'attiraient aussi. Il y passa quelques jours, partageant son temps entre le monastère et le palais épiscopal de Poitiers où Mgr Pie se faisait une joie de le recevoir.

Il ne pouvait quitter la France sans revoir Autun et le pays de son enfance et de sa jeunesse. Il s'arrêta quelques jours à Ouroux et Cuisery qui reçurent le prince de l'Eglise avec un véritable enthousiasme. Les vieillards se rappelaient en(îore l'enfant, le jeune lévite, l'élève de dom Teissier qu'ils avaient vu grandir et qui revenait aujourd'hui au milieu d'eux couvert de la pourpre cardinalice ; d'aucuns

(l) Lettre 'à Madame Fabbesse de Sainte-Cécile, ii août 1876.

prétendaient avoir entrevu dès ce moment son illustre destinée ; ils pleuraient de joie en le revoyant ; les mères lui faisaient bénir leurs enfants ; magistrats et clergé rivalisaient pour Tlionorer de leur mieux : on sentait que c'était une fête à la fois patriotique et religieuse.

Quoique son caractère l'eût porté naturellement à se dérober à ces manifestations, le cardinal Pitra se prêta néanmoins de bonne grâce, pour cette fois, aux désirs de ses compatriotes. Il présida toutes les fêtes, officia dans les cérémonies, premières communions, consécrations, anniversaires, prenant la parole jusqu'à trois et quatre fois par jour dans les plus humbles paroisses, qui ont inscrit dans leurs annales comme un souvenir des plus glorieux la mention de son passage.

A Autun, il retrouvait une partie de ses anciens condisciples, dont quelques-uns, prêtres respectables, remplissaient encore leurs charges. M. le chanoine Bezonquet, doyen du chapitre, lui présenta ses confrères, pendant que l'évêque, Mgr Perraud, le félicitait au nom du diocèse.

Dans ces fêtes, la science devait aussi avoir sa part. La société éduenne, dont il avait été un des premiers membres, tint à son occasion une séance extraordinaire, dont le président, M. Bulliot, le savant archéologue autunois, lui fit les honneurs. Le cardinal prit ensuite la parole, et, dans une heureuse improvisation, il rappela les gloires de la ville d' Autun et les richesses archéologiques qu'elle renferme. Portant, selon qu'il en avait l'habitude, son regard au-delà de son sujet, il traçait le plan d'une histoire de nos origines ecclésiastiques par l'épigraphie et les monuments lapidaires ; vaste programme d'études qu'il développait avec sa verve entraînante devant ses savants auditeurs (i). . Le cardinal reprit ensuite le chemin de Rome ; il ne fit plus qu'un court arrêt au monastère de Marseille et rentrait à Rome avant la fin de septembre, emportant de son voyage les impressions les plus profondes.

(1) Mémoires de la Société éduenne, nouvelle série, t. V, Autun 1876, pp. 518521. (Séance du 6 septembre 1875.)

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