CHAPITRE XIX
LEON Xin ET LE GARDLNAL PITRA
Mort de Pie IX. — Le conclaTe^ Léon XIII. — Protection accordée aux sciences et aox lettres par Léon XIII. — Trayanx et réformes à la bibliothèque Yaticane. — Les catalogues. — Les archÎTes da Vatican. — L'école française de Rome. — La commission pour les étodes historiques. — Véwèché de Frascati. — Les Anaiecta novissima et les prédécesseurs du cardinal. — Zèle du nouTel èYêque (1875-1884).
Après son retour de France, le cardinal Pitra s'était remis à ses études avec une ardeur nouvelle. Il y trouvait une diversion aux tristesses qui se multipliaient à cette heure de sa vie. Son isolement à Rome se faisait sentir plus vivement depuis les quelques jours qu'il avait passés à Solesmes au sein de sa famille monastique ; ses appartements de Saint-Calliste lui paraissaient bien solitaires et bien vides ; personne avec qui il pût s'ouvrir de ses aspirations les. plus chères, avec qui il pût jouir des avantages de cette fraternité étroite qu'il était venu chercher dans la vie monastique. Il semblait même que le cardinalat, en l'élevant au-dessus de la foule, eût encore rendu son isolement plus complet. Il s'en plaint quelquefois dans ses lettres, mais sans amertume ; il se résignait à cette vie comme il s'était résigné à la vie errante que les circonstances l'avaient contraint de mener après sa profession religieuse (1).
^•ettre à dom Couturier, 25 décembre 1877.
La captivité du Souverain-Pontife à Rome qui devenait chaque jour plus étroite, et les nouveaux dangers pour TEglise qui paraissaient à Thorizon de la politique en France et en Italie, étaient de nature à augmenter ses tristesses, if Sans être ni découragé, ni accablé, écrit-il à un de ses correspondants, la tourmente où nous vivons, ici comme partout, engourdit la plume la plus vaillante. On s'attarde à compter sur un lendemein meilleur, qui est toujours pire que la veille, non pas seulement depuis sept ans, mais depuis deux fois sept ans : car je n'ai cessé de sentir la captivité et l'angoisse qui nous oppressent » (1). La santé de Pie IX, malgré les avis rassurants que l'on publiait, rinquiétait; elle déclinait de jour en jour. « En ce moment, écrit-il encore, la santé du Très Saint Père ajoute un nouveau poids à tant d'autres. Depuis que toute promenade a dû cesser, j'ai vu de plus en plus la vieillesse se faire sentir. La longévité n'est plus qu'un miracle, que la grâce de Dieu seule prolonge. Puisse-t-il se continuer assez pour qu'au moins un dernier jour de joie console la fin de ce grand et douloureux pontificat » (2).
Ces espérances timidement exprimées ne devaient pas se réaliser.
Quelques semaines après, le cardinal raconte ainsi les derniers moments de l'auguste vieillard : « Pie IX vient de rendre sa grande âme à Dieu. Sur le matin commença plus violemment cette toux opiniâtre qui m'avait toujours paru si inquiétante. Le Très Saint-Père demanda et reçut les sacrements. Peu après la toux cessa et fut remplacée par un râle de plus en plus douloureux. Jusqu'à deux heures la connaissance était complète et la parole libre. J'ai peutêtre entendu les derniers mots. Sur l'invitation du cardinal pénitencier, il déposait au pied de la croix ses souffrances et toutes les peines de son pontificat. Je crois avoir été reconnu quand je lui baisai la main pour me retirer un mo-
(d) Lettre à l'abbé Davin, 4 décembre 1877. (2) Ibid.
ment. A mon retour Fagonie commençait et a duré près de trois heures... Comme on finissait le rosaire, le saint pontife a cessé d'être suffoqué et a doucement expiré comme un agneau sur la croix » (1). C'était le 7 février 1878. Pie IX pouvait répéter au moment de sa mort ces paroles d'un de ses plus grands prédécesseurs : « J'ai aimé la justice et j'ai haï l'iniquité, voilà pourquoi je meurs en exil. »
Le cardinal Pitra le pleura comme un père et lui conserva dans sa mémoire le plus pieux souvenir. Durant les années qu'il avait passées auprès de lui comme cardinal, jouissant souvent de son intimité, il avait appris à connaître chaque jour davantage tout ce que l'âme du pontife avait de grand et de pur, la générosité de son cœur et le charme qu'il savait répandre autour de lui.
Après quelques jours donnés au deuil et à la douleur, il fallut songer à l'élection du successeur. Les circonstances étaient graves ; Rome aux mains d'un pouvoir étranger; l'Orient en proie à une guerre entre la Russie et la Turquie, dont les conséquences pouvaient se faire sentir dans les autres pays de l'Europe ; partout l'Église était en lutte contre la révolution. L'univers chrétien . attendait dans l'anxiété et la prière ; tous les cardinaux sentaient qu'il fallait se hâter de donner un chef à l'Église, un chef qui pût la conduire avec sûreté et sagesse au milieu des crises que le monde traversait.
Les cardinaux présents in curia au moment de la mort de Pie IX étaient au nombre de trente-huit. Ils commencèrent aussitôt à se réunir en conseil. La première question qui se présenta était celle de savoir si le conclave se tiendrait en Italie ou dans un pays étranger. Dans la première congrégation qui eut lieu le 8 février, les avis furent très, partagés ; la majorité semblait disposée à réunir le conclave hors de Rome ; mais le lendemain, un revirement s'était opéré ; à la majorité de trente-deux voix contre cinq, les cardinaux optèrent pour Rome. Le cardinal Pitra
Lettre à madame Tabbesse de Sainte-Cécile, 7 fèyrier 1878.
avait voté dans ce sens. Nous trouvons à ce sujet dans ses lettres un passage qui mérite d'être cité, car il rectifie une erreur assez généralement accréditée : « On a prétendu, dit-il, que dans la très grosse question du départ de Rome pour affranchir le conclave et la papauté, les cardinaux, que Ton a appelés ultramontains^ ont voulu le départ, tandis que les autres ont voulu le conclave à Rome. On sait maintenant ici et Ton dit à bon droit que c'était tout le contraire. De part et d'autre dominait un sentiment surnaturel. Les cardinaux italiens et romains renonçaient généreusement à leur patrie, les étrangers préféraient partager la captivité du vicaire de Jésus-Christ et lui réserver la responsabilité et l'inspiration d'une mesure radicale, qui entraînait l'exil indéfini delà papauté, une élection tardive et sans voir nulle part où elle pourrait se faire » (i).
Les jours suivants de nouvelles congrégations se tinrent pour discuter les questions pendantes ; on y décida entr' autres choses que le conclave se réunirait dans le palais du Vatican (2). Aussitôt, sous la conduite de l'architecte Martinucci, cinq cents ouvriers commencèrent les travaux d'aménagement pour préparer les cellules des cardinaux et murer toutes les portes du palais, sauf la seule porte du conclave, dont les deux clefs intérieures sont confiées au cardinal camerlingue et les deux clefs extérieures au maréchal du conclave, le prince Mario Chigi. Les travaux furent poussés avec activité, et continués une partie de la nuit, à la lueur des flambeaux.
Le 17 février, toutes les cérémonies funèbres prescrites pour le pontife défunt étant terminées, les cardinaux firent leurs derniers préparatifs pour entrer en conclave. Le lendemain vers quatre heures, leurs carrosses fendaient Ja foule qui stationnait autour du Vatican, et quelques heures après, le cardinalJoachim Pecci, camerlingue, fermai la porte dut conclave. Il y avait soixante-et-un cardi-
(1) Lettre à madame Tabbesse de Sainte-Cécile, 4 mars 1878.
(2) Les deux précédents conclaves s'étaient tenus au Quirinal.
naux présents ; les annales de l'Église ne conservent pas le souvenir d'un conclave aussi nombreux (1). De ces cardinaux, quatre seulement avaient assisté au précédent conclave, c'étaient les cardinaux de Grégoire XVI, Amat, Asquini, Carafa, Schw^arzenberg. Le cardinal Pitra avait pour conclaviste dom Alessandro Pieralisi, son secrétaire. Le sort lui assigna comme cellule, les appartements de Mgr Cenni, au premier étage du Vatican sur la cour de Sixte V (2).
Écoutons encore en quels termes il nous fait part de ses impressions sur ce grand événement : « Je ne saurais vous dire quelle profonde influence surnaturelle nous avons sentie dans ce court conclave et durant les neuf jours qui l'ont précédé. Il faut qu'on ait bien prié pour nous, et je dois vous remercier de la part que vous avez prise à ces prières pour tous et sûrement tout particulièrement pour le plus infirme du conclave. J*y pensais à toute heure ; je me trouvais trop seul ; cette solitude avait sa voix qui parlait au cœur.
c( Me trouvant déjà l'un des vieux cardinaux, plus d'une fois j'ai dû prendre une assez redoutable initiative. J'ai eu la consolation de me trouver toujours en dernier lieu avec la majorité qui a prévalu. Et toujours majorité et minorité se confondaient dans la concorde la plus fraternelle et le dévoûmentle plus cordial à la sainte Église » (3).
(1) Le patriarche de Lisbonne que nous comptons, n'arriya que le lendemain.
(2) C'est le no 40, dans le plan du conclave donné par di Gesare, d'après les dessins de Martinucci. // conclave di Leone XIII^ Città di Castello, 1888, tavola II.
(3) A madame l'abbesse de Sainte-Cécile, 4 mars 1878. A un autre ami il écrivait : « J'aurais voulu vous faire voir de près la paix de notre conclave. Vous auriez surtout admiré la bonne et édifiante tenue de nos collègues allemands comme de tous nos étrangers, qui se sont si vite trouvés d'accord avec les inconnus d'Italie. Je n'ai jamais de ma vie senti une impression plus surnaturelle que dans ces trois jours. Combien je bénis Dieu que ces trois jours ne soient pas devenus six mois comme après la mort de Pie YI en prison. » A Tabbé Davin, 5 avril 1878.
Du reste ce conclave fut un des plus courts que Ton eût vus et des plus pacifiques. La majorité des votes se groupa facilement autour d'un nom, et le 20 à midi, trois jours après l'entrée en conclave, le cardinal camerlingue, l'archevêque de Pérou se, Joachim Pecci, était élu pape sous le titre de Léon XllI (1). Sa haute intelligence, sa science théologique, la fermeté de son caractère dans les charges diverses qu'il avait exercées, comme délégat à Bénévent, à Spolète et à Pérouse, comme nonce en Belgique, l'avaient désigné au choix de ses collègues. Le cardinal Pitra partageait sur ce point l'avis de son ami, Mgr Pie, qui lui écrivait à cette occasion : « Je n'ai pas eu l'ombre d'un doute que la majorité se portât vers le cardinal Pecci. Le conclave aurait pu traîner en longueur et multiplier les ballottages ; mais la majorité relative des voix eût toujours été pour lui, jusqu'au moment où elle eût atteint les deux tiers. Le Sacré-Collège s'est beaucoup honoré en finissant dès le matin du troisième jour ce que les indices de la veille rendaient manifeste. Et tout cela s'est accomph providentiellement dans un moment de préoccupations publiques qui n'ont pas laissé aux adversaires le temps et la liberté d'intervenir en quoi que ce soit : voilà la main de Dieu sur son Église, et ecce ego vobiscum sum omnibus diebus... Tout le passé du Saint-Père montre en lui un homme
de doctrine et de caractère (2). »
(1) Le détail des scrutins a été déjà donné dans l'ouvrage deCesare, i. c, p. 244 et suiv. Cf. aussi Don Gerardo Mullè de la Cerda : Resena historica del ultimo conclave, Madrid, 1878, et Touvrage de Louis Teste : Léon Xlll et le Vatican,
Des hommes remarquables à des points de vue différents, Louis Teste dans la Préface du conclave ; Bonghi, Il conclave et il "papa futuro ; di Gesare, Corriere délia sera^ avaient à Tavance prédit Télection du cardinal Pecci.
(2] Lettre au cardinal Pitra, 10 mai 1878. Un autre incident qui se rapporte à l'histoire du conclave est l'apparition de la brochure : La crise de VEglise, attribuée à l'inspiration de Mgr Dupanloup et dans laquelle le pontificat de Pie IX était condamné avec une si injuste passion. Nous verrons plus loin que le cardinal Pitra fut un des premiers à signaler ce libelle qui fut condamné par l'Index. Cf. chapitre xxi.
Le cardinal bénédictin avait des raisons spéciales d'applaudir à cette élection. Il savait Léon XIII animé du désir de réformer sur plusieurs points l'administration pontiflcale. Comme camerlingue de la sainte Eglise pendant la vacance, le cardinal Pecci avait déjà commencé cette œuvre de réforme par des mesures dont l'heureux effet se fit bientôt sentir au Vatican. La bibliothèque ne pouvait échapper à la sollicitude du nouveau souverain. Le cardinal Pitra sentait la nécessité d'apporter des changements soit dans le personnel, soit dans les règlements pour les mettre mieux en harmonie avec les besoins nouveaux du monde savant. Après avoir souhaité longtemps ces réformes, il croyait toucher maintenant à la réalisation de son vœu le plus cher. Dès les premiers jours de son pontificat, Léon XIII lui demanda en effet sur ces questions un mémoire qui ToMigea, dit- il, « à remuer en trois semaines trois ou quatre siècles d'archives. » Il parle dans une autre lettre de ses promenades du soir dans les jardins dli Vatican avec le Pape pour traiter ce sujet (i).
Léon XIII ne voulait pas se borner à ces réformes, si utiles qu'elles fussent. Il voulait reprendre la tradition des papes protecteurs des lettres et des sciences, de Nicolas V, de Sixte IV, de Clément XI, de Benoît XIV. Il confia ses pensées au cardinal Pitra qui lui proposa en première ligne le projet depuis longtemps rêvé mais toujours entravé, de la rédaction dès catalogues des manuscrits de la Bibliothèque Vaticane, entreprise grandiose, plusieurs fois tentée sous les pontificats précédents, mais qui ne pouvait être menée à bonne fin que par les efforts combinés de nombreux savants. Si l'on songe en effet à la somme de travail et aux connaissances variées qu'exige la rédaction d'un catalogue pour une bibliothèque de quelques centaines de manuscrits, on se fera facilement une idée de la diffi-
(1) A dom Couturier, 2 juin 1878, Vendredi-Saint d8T8. Cf. le Moto proprio suUa Biblioteca apostolica Vaticana, dans Leonis XIH^ P. M. Acta, 1. 1, p. 112-138, 9 septembre 1878. Rome, in-8, 1881, et la lettre à M. de Rossi, Lœtamur maxime^ ibidem, 23 oct. 1878.
culte que présente une tâche de cette nature pour une bibliothèque comme la Vaticane qui en compte environ vingt-cinq mille.
C'est à tort, qu'au sujet de la rédation des catalogues, on a accusé quelquefois d'inertie les papes et les employés de cette bibliothèque. M. de Rossi a démontré preuves en main, que nulle bibliothèque d'Europe jusqu'à ce moment n'a été l'objet de travaux aussi sérieux.
Des savants de premier ordre, depuis le dix-septième siècle jusqu'à nos jours, ont consacré leurs veilles à ce labeur ingrat, par exemple Alemanni, les Assemani, les Raynaldi, Allatius, Golista, Holstenius, Schelestrate et tant d'autres. Des papes, Nicolas V, Innocent XIII, Benoît XIV, se signalèrent par leur zèle à faire rédiger des inventaires. De notre temps. Pie IX, au moment de l'invasion piémontaise en 1870, instituait une commission sous la présidence du cardinal Pitra, avec l'aide de M. de Rossi, du professeur Vincenzi et des custodes, pour mener cette entreprise à bonne fin (1).
La proposition fut donc reprise à l'avènement de Léon XIII, et cette fois les efforts allaient aboutir à un meilleur résultat. La commission formée sous la présidence du cardinal Pitra, comprenait le sous-bibliothécaire, Mgr Capeccellatro, depuis cardinal-archevêque de Capoue, les Pères Cozza-Luzzi, Ciccolini et Boilig, avec quelques autres employés de la Vaticane (2). M. de Rossi, qui en était le secrétaire, se chargea de rédiger une sorte de programme des travaux. Dans une série d'articles publiés par Y^Aurora et qui méritent de faire époque dans l'histoire de la Vaticane, avec une précision et une clarté qui trahissent la main d'un homme du métier, le savant romain rappelle les essais d'inventaires dont la bibliothèque a été l'objet
(1) Lettres à Tabbé Davin, 45 janvier, 4 février 1882. Sur les essais de catalogues avant Léon XIII, cf. de Rossi, cfe origine^ historia, indicibus scrinii et bibliothecœ sedis apostolicœ, chapitre xiv et suiv.
(2) Lettre de Mgr Battandier au R"»e dom Gauthey, 17 oct. 1886.
jusqu'ici, fixe le but que Ton veut atteindre, et les limites dans lesquelles il faudra se renfermer (1).
On se mit à l'œuvre, et en l'année 1885 paraissait le premier volume contenant les manuscrits grecs du fonds palatin (2). La collaboration du cardinal Pitra à cette œuvre avait consisté à revoir toutes les notices et à y ajouter ses observations ; M. de Rossi, bon juge en ces matières, et qui de son côté collaborait à la rédaction d'une autre partie des catalogues, nous assure que ces notes étaient du plus grand intérêt (3).
Le premier volume s'ouvrait par une épître à Léon XIII dans laquelle le cardinal Pitra célébrait le nouveau pontife, ami des lettres, et rappelait ce que ses prédécesseurs avaient fait pour la Bibliothèque Vaticane (4). .
Une autre mesure que le cardinal appelait de tous ses vœux et à laquelle il applaudit aussi de grand cœur, ce fut le libre accès accordé aux savants, des archives du Vatican. Cette inappréciable collection de richesses historiques n'avait jusqu'alors été accessible qu'à un petit nombre d'érudits. Là se trouvent consignés jour par jour, depuis
(4 ) Ci*, plus haut, p. 279^ où nous citons le travail du commandeur de Rossî.
(2) Sous le titre général : Bibliotheca Apostolica Vaticana codicibus manuscriptis recensita, In-4, Romae, ex typographeo Yaticano. Volumes parus jusqu'ici : Codices palatini Graeci descripti, prseside J.-B. Pitra, recensuit H. Ste^renson senior, 4885; Codices palatini latini^ t. I, 4886 ; t. II, Codices manuscripti graeci reginœ Suecorum et PU Vapx II, 1888. Il y a aussi deux volumes de catalogues des livres imprimés précieux du fonds palatin, Rome, 4886-4890.
(3) Historia, etc., p. cxxxi. Cf. aussi de Nolhac, la bibliothèque de Fulvio Orsini, p. vni, et E. Mûntz, la Bibliothèque Vaticane^ p. n.
(4) Epistola sanctissimo Dno nostro Leoni FP. XLll^ 1. 1, p. vu-xm. D'après le conseil du cardinal et de M. de Rossi, on s'arrêta dans la rédaction des notices à la méthode la plus simple, la plus expèditive, la seule pratique dans une bibliothèque comme la Vaticane. Au lieu de se jeter à la suite des Assemani et des anciens rédacteurs, on a laissé de côté les examens critiques, les notions historiques sur la valeur des manuscrits, travail presque infini ; on adopta la simple formule du titre, du siècle, du format et du nombre des pages.
le commencement du moyen âge, les actes des papes, les rapports des nonces et des ambassadeurs, les lettres des souverains et des plus hauts personnages. Ce sont les pièces justificatives de Thistoire de Rome et de la papauté, et Ton peut dire, de l'histoire du monde chrétien, puisque toutes les grandes affaires durant des siècles ont abouti à Rome. Un savant dont le nom est resté illustre en Allemagne, le docteur Pertz, après de longs travaux sur les archives vaticanes, annonçait il y a plus de vingt ans, que de là sortirait « la plus belle apologie de la papauté » (1). Aussi cette mesure hautement libérale a-t-elle été le signal d'une série de travaux importants, qui se continueront pendant de longues années encore avant que l'on ait épuisé cette mine féconde. De laborieux et patients ouvriers se sont partagé cette tâche de l'étude des lettres pontificales et en ont fait l'objet de savantes publications. Pendant que les éditeurs des Monumenta Germaniœ donnaient les lettres des papes du treizième siècle, les savants autrichiens étudiaient les actes des papes correspondants aux règnes de Rodolphe PS d'Albert P"^ et de Louis de Bavière ; les bénédictins de Saint-Calliste, en particulier dom Gregorio Palmieri et dom Anselme Caplet, s'occupaient de Clément V; le cardinal Hergenrœther de Léon X, l'abbé Pressuti d'Honorius III (2).
Mais au premier rang de ces travaux, il faut placer ceux de noire école d'archéologie, établie à Rome, au palais Farnèse. Elle a déjà mené à terme, dans une excellente série de travaux, les registres d'une partie des papes du treizième siècle (3). Le cardinal attachait un intérêt tout
(1) Cité par le cardinal Pitra, Lettres des Papes, p. 244.
(2) Pertz et Rodenberg : Epistolae sœcuU XlII e regestis Pontificum Romanorum selectœ, Berlin, 1883, ia-4 ; Académie de Vienne : Mittheilungen aus dem Vaticanischen Archiv, Vienne, 4889, in-8; Riezler: Vaticanische Akten zur deutschen Geschichte in der Zeit Kaiser Ludwigs des Bayern, Innsbruck, 4891 ; Regestum démentis papœ 7, Rome, 4885, in-4, 7 yolumes ; Leonis X pont. max. regesta^ Fribourg-en-Br., 1884, in-4 ; Pressutti, Regesta Honoriipapœ IIl, 4888, in-4.
(3) Ce sont les papes : Grégoire IX, Innocent IV, Clément IV, Gré-
particulier à ces études et il encouragea de son mieux les travaux de nos jeunes savants dans cette direction ; plusieurs lui en ont témoigné publiquement leur reconnais- «ance dans leurs ouvrages.
Cette école française d'archéologie, fondée à Rome» «lors que le cardinal Pitra était bibliothécaire du Vatican, avait toutes ses sympathies. Les directeurs qui s'y sont rsuccédé, MM. Albert Dumont, Le Blant et Geffroy, avaient avec lui les relations les plus cordiales qui s'inspiraient d'un même zèle et d'un même amour pour la science. Bientôt il fut de tradition que le 6 janvier, pour la fête de l'Epiphanie, le directeur et les jeunes membres de l'école •se réunissent au palais Saint-Calliste, pour célébrer, dans tun banquet, à la table du cardinal bibliothécaire, la Fête des Rois, au milieu de savantes causeries d'où n'était pas /bannie la vieille gaieté de nos pères.
On nous permettra d'anticiper de quelques années sur la suite des événements pour donner place ici à un autre grand acte de Léon XIII qui a un lien étroit avec les précédents. Lorsque le Pape voulut compléter ses enseignements en faveur de la restauration des études théologiques et philosophiques dans l'Eglise, il adressa aux trois cardinaux Pitra, de Luca et Hergenrœther une lettre importante dans laquelle il exposait ses vues sur l'histoire de TEglise et les travaux qu'il désirait voir entreprendre dans •ce domaine (1).
Le Saint-Père, avec l'ampleur de son langage et la vi-
^oire X, Jean XXÏ, Honorius IV, Nicolas IV, Boniface VIII, Benoît XL Les principaux éditeurs sont : MM. Elie Berger, Maurice Prou, Grand- Jean, Digard, Faucon, Thomas, Ernest Langlois, Auvray, Jordan, •Guiraud et Gadier. Ges volumes ont paru chez Thorin sous le titre ^général : Bibliothèque des Ecoles d'Athènes et de Rome,
(1) Cette lettre, datée du 48 août 4883, a été aussitôt reproduite dans VUnwers et dans la plupart des journaux catholiques. Nous renvoyons au texte publié par la Revue des questions historiques, octobre 4883, t. XXXIV, p. 353. Nous croyons pouvoir dire que la traduction française de ce document était l'œuvre de dom Pitra ; il en parle dans une de ses lettres^
gueur ordinaire de sa pensée, y développait cette thèse sur laquelle il est revenu plusieurs fois dans ses encycliques, que l'Eglise a toujours protégé et propagé la vraie civilisation, qu il n'y a pas de progrès véritable en dehors d'elle. Venant à Tobjet spécial de sa lettre, il cherchait à déterminer le caractère de l'influence sociale de la papauté. La présence des souverains pontifes à Rome, la souveraineté qu'ils ont exercée sur les domaines qui leur étaient confiés, a été pour la société chrétienne en général et pour le peuple italien en particulier une source inappréciable de bienfaits.
L'histoire impartiale des papes est donc à elle seule une apologie, elle montre les services rendus par le pouvoir temporel des Papes, elle doit amener tout bon patriote italien à souhaiter le rétablissement de ce pouvoir. Le Saint-Père terminait en recommandant aux trois cardinaux d'encourager, chacun dans sa sphère, les- travaux sur l'histoire de l'Eglise.
Cette intervention du Pape dans la question était des plus opportunes. Le gouvernement italien, digne héritier des révolutionnaires, s'efforçait dans ses manuels d'enseignement primaire de falsifier l'histoire, de travestir le rôle de la papauté au moyen âge (1). N'était-il pas singulier aussi de voir que la plupart des travaux entrepris de nos jours sur l'histoire pontificale, ont eu pour auteurs des protestants, comme Jaffé, Potthast, Ranke, Hurter et Voigt ? Il y avait donc une salutaire pensée à pousser les savants catholiques vers ces études.
Pour répondre aux désirs du Saint-Père, les trois cardinaux formèrent une commission des études historiques, qui se rattachait à la Congrégation dés études, et qui commença vers cette époque ses réunions hebdomadaires. Plus tard on adjoignit aux trois cardinaux le cardinal Parocchi et le cardinal Bartolini (2).
(1) Lettre du cardinal Pitra à Madame TAbbesse de Sainte-Cécile, 45 août 1883.
(2) Le cardinal Pitra faisait partie de la Congrégation des études
808 mSTOIRB Du CARDINAL PITHA.
Le cardinal Pitra, pour s<! conformer au désir du Souveraio-PoDtife, s'adressa à ses amis, à ses confrères de l'ordre bénédictin» à quelques jeunes gens dont il dirigeait les études, pour leur faire entreprendre des travaux dans la genre de ceux que recommandait le Saint-Père. Il dressa même un programme de questions historiques dont I'qdsemble constitue une histoire apologétique de l'Eglise (Ij. Ce mouvemeot, dont le Souverain-Pontife avait pris l'initiative, a produit de remarquables travaux sur les regesles des papes, leurs archives, leur hibliolhèifue, sur l'histoire pontificale en général, études savantes et consciencieuses dont le dernier résultat sera toujours à la gloire de l'Eglise romaine.
Seize ans s^étaieot écoulés depuis la nomination de dom Pitra au cardinalat. Les vides qui s'étaient produits dana le Sacré-Collège allaient l'obliger d'occuper en qualité de cardinal-évêque l'un des six évêeliêa suburbicaires. On appelle ainsi les sièges d'Oatie, de Porto, d'Albanu, de Frascati, de Palestrina et de Sabine, situés dans un rayon de quelques lieues autour de Rome. Ils sont dévolus aux plus anciens cardinaux. Le cardinal Pitra n'avait jamais envisagé sans terreur cette charge épiscopale dont il redoutait la responsabilité. Deux fois il se déroba h cet honneur et céda la place d'abord au cardinal BiUu, puis au cardinal Guidi. A la mort de ce dernier, il lui fut impossible de résister plus longtemps et il dut opter pour le siège de Frascati. a J'ai espéré jusqu'au dernier moment, écrit-il, que le cardinal Panebianco, qui me précède, m'aurait épargné l'option. Eu refusant comme lui le siège de Tuscnlum, je n'aurais pu éviter Albano qui vient de vaquer. Le désir du Très Saint Père n'était pas équivoque et devenait un ordre. Que la sainte volonté de Dieu soit faite et que saint Pierre,
depuis 1876. Il donDa sa démission de la Commission en 1884. Lettres de Mgr Battondier & dom Gauthey, 14 avril 1884, etSjDinl8S4. Lettre du cardinal Pitra & dom Couturier, 19 mai 1885. (1) Nous donnons ce programme aux pièces justificatives.
patron du futur évêché, me couvre de sa protection » (1).
Le sacre du nouvel évêque eut lieu le 1®' juin, fête de la Pentecôte, et la cérémonie fut accomplie à la chapelle Sixtine par le Pape Léon XIIL « Ce jour, a dit le cardinal, est le plus grave événement de ma vie après ma profession religieuse » (2). Il s'y était préparé par une longue et fervente retraite. « Aucune langue, dit-il encore, fût-ce celle •des apôtres au jour de la Pentecôte, ne saurait exprimer ce que j'ai éprouvé... J'écoute encore et je crois entendre la voix de Léon XIII, plus grave et plus solennelle que je ne Tai jamais entendue, accentuant toutes les syllabes de ces grandes paroles du pontifical pour la consécration des évoques » (3).
Quelques jours après il prenait possession de son évêché. Nous allons voir avec quel respect scrupuleux et quel zèle il s'eflForcera de remplir tousles devoirs de sa nouvelle charge.
Frascati, l'ancienne Tusculum, est une charmante petite ville à six lieues environ au sud-est de Rome. Bâtie sur le versant des monts Albains, elle jouit d'un climat très salubre et très doux ; c'est le séjour favori des nobles romains •et des riches étrangers pendant les mois d'été.
Son origine est des plus antiques. La fondation en est attribuée par la légende à Télémaque. Elle e&t la patrie de Caton l'Ancien ; Cicéron y eut sa célèbre maison de campagne et il en prit occasion de donner comme titre à ses <;onversations philosophiques le nom de Tusculanes ; les
(1) Lettre à dom Couturier, 6 mai 1879. Dom Guépin alors à Rome •écrivait de son côté à Mgr Pie, 23 avril 4879 : « J'ai été témoin de rémotion et des souffrances de Son Eminence, depuis le jour où Elle a vil la nécessité de prendre une décision à cet égard. Après trois refus -successifs pour trois évéchés, le cardinal accepte cette fois parce que les circonstances sont changées. » Le cardinal écrivait lui-même à Mgr Pie : « J'avais refusé deux fois depuis dix ans, pour faire place aux plus dignes... Cette fois-ci je ne pouvais refuser sans prendre devant Dieu et devant l'Eglise une responsabilité dont vous-même ne m'auriez pas déchargé. » Lettre du 24 avril 1879.
2) A dom Couturier, 6 juin 4879.
A Madame TAbesse de Sainte-Cécile, 5 juin 4879.
moines grecs de Grotta Ferrata croient leur monastère construit sur remplacement même de cette villa (1). Au moyen âge les comtes de Tusculum se signalèrent par leur ardeur belliqueuse et plus d'une fois ils firent trembler Rome. Sous le terrible Albéric de Tusculum, au dixième siècle, le pontificat suprême devint comme un fief dont ce seigneur disposa selon son caprice pour le compte de ses enfants ou de ses créatures. Les Romains fatigués enfin de la tyrannie de ces redoutables féodaux, s'emparèrent de Tusculum et la détruisirent de fond en comble en H91 (2). Une nouvelle ville se fonda à quelques cents mètres des ruines et prit le nom de Frascati (3). Sa population est aujourd'hui de sept mille habitants. Comme Tivoli, comme Albano, elle a bien l'aspect de la petite ville italienne des environs de Rome ; ses maisons pauvres et basses pour la plupart deviennent presque riantes sous l'éclat du soleil et du beau ciel d'Italie, et ses rues étroites et tortueuses s'ouvrent tout à coup sur de magnifiques perspectives, l'immense plaine romaine, ou les montagnes et les bois de pins, d'oliviers et de chênes qui couvrent les coteaux. Ses contadini oisifs, drapés dans leurs longs manteaux couleur de brouillard, stationnent sur la place, tandis que les ânons sellés, le dos tendu et l'oreille basse, attendent philosophiquement le touriste.
Parmi les jolies villas qui émergent d'un bouquet de verdure et donnent à Frascati un aspect si gai et si riant,
(1) A. Rocchi, La Badia di Grotta Ferrata, Roma, Guggiani 4884, in-8o, p. 17 et seq. C'était déjà l'opinion de Gardoni, de Tusculano M. Tullii Ciceronis, Rome 4757, de Gozza Luzi, il Tusculano di M. T. C, Rome 1866, et de Rossi, Les Villas Tusculanes (Bull, d'arch. ehrét,^ 4872). Selon d'autres archéologues la maison de Cicéron aurait été située dans la villa Ruffinella appelée quelquefois Tasculana.
(2) N'omettons pas de dire que le cardinal Pitra, dans son livre sur les Lettres des Papes, a tenté un timide essai de réhabilitation des comtes de Tusculum.
(3) Cf. surtout le récent ouvrage de Seghetti, Tuscolo e Frascati, Roma 4891, 8o de 400 p. et aussi G. Raggi, I colli Albani e Tusculani, Roma 1879.
LÉON Xlll ET LE CARDINAL PITRA 31 1
quelques-unes rappellent de grands souvenirs historiques. Celle des Piccolomini fut autrefois habitée par le grand cardinal Baronius; la villa Aldobrandini fondée par le cardinal Petro Aldobrandini, neveu de Clément VIII, appartient aujourd'hui aux Borghèse ; la villa Ruffinella ou Tusculana fut un moment la propriété de Lucien Bonaparte, puis de Marie Christine de Sardaigne, de Victor Emmanuel et enfin du prince Lancelotti; la villa Moudragone, fondée par le cardinal Altemps, a été transformée ea collège par les Pères jésuites. Les Camaldules et les Théatins ont aussi des couvents à Frascati. C'est chez ces derniers que Lamennais, au moment des affaires de Rome, vint se retirer quelques mois, et au milieu de cette riche et paisible nature, il trouva pour son cœur ulcéré un apaisement malheureusement trop passager. Il y a écrit quelques-unes des pages les plus fraîches et les plus poétiques d'un livre où éclatent déjà ses ressentiments et se» colères contre Rome (1).
La cathédrale construite sur la grande place d'après les dessins de Fontana et acbevée en 1700, est en mauvais style du dix-huitième siècle et n'a rien de remarquable. Le palais épiscopal sur la place Sainl-Roch est l'ancien château de la ville, appelé La Rocca^ et bâti au quinzième siècle par le cardinal d'Estouteville, évêque de Tusculum. Il a été restauré par un des plus fameux prédécesseurs du cardinal Pitra, le cardinal d'York, dernier des Stuarts (2).
Vu de la place Saint-Roch, avec ses tours massives, ses épaisses murailles et ses solides soubassements, le palais a gardé un certain air féodal. L'intérieur, qui n'a rien de princier, se compose de quelques chambres, deux ou trois salles, une petite chapelle, et rappelle plutôt une modeste
(1) Affaires de Rome, 4836, p. 100 et suiv.
(2) C'est ce que rappelle l'inscription qu'on lit près de la porte d^entrée : Arcem hanc vetustate fatiscentem... Henricus card. dux Ebor. ejfus tuscul. inter ruinas incolumis servatus.,. pêne a fandameiitis renovavit, a. d. MDGGLXXVI. Une seconde inscription mentionne les travaux de réparation du cardinal Paulucci en 1759.
maison de campagne que la villa ou le palazzo romain. Ce qui donne un charme incomparable à cette rustique habitation, c'est le panorama splendide sur lequel s'ouvrent la plupart des fenêtres. Un bois de grands oliviers au feuillage pâle s'étend sur les dernières pentes de Frascati et va rejoindre la plaine; puis sur un immense espace comme un désert, c'est la campagne romaine « semblable à une mer dont les flots soulevés en mille directions auraient été soudainement pétrifiés » (1). La monotonie de la plaine n'est interrompue que par deux lignes blanches et sinueuses, l'antique voie appienne et la voie latine qui la traversent. Des débris d'aqueducs, quelques pans de vieux murs rappellent à l'esprit les civilisations disparues et achèvent de donner au paysage son caractère de majestueuse et morne grandeur. Dans la direction de l'ouest et au dernier plan apparaît Rome, dominée par le dôme de Saint-Pierre dont l'œil aperçoit la courbe gracieuse. A gauche, à la dernière limite de Thorizon, une ligne étroite brille sous les reflets du soleil comme une plaque d'argent px)li, c'est la mer qui s'étend des rives d'Ostie à Porto d'Anzio. A l'est, le mont Soracte et les montagnes d'Etrurie se dessinent en arêtes vives sur le fond bleu du ciel. Derrière Frascati s'élève la chaine volcanique des monts Albains, envahis jusqu'à micorps par d'épaisses et sombres forêts de pins, et au-dessus desquels se détachent les pics escarpés de Rocca di Papa, Marino et Monte Cavo.
Tel est le lieu oii le cardinal Pitra allait passer quelques années de sa vie, des plus fécondes pour ses travaux littéraires et des mieux remplies par les devoirs de sa charge pastorale.
Pour faire face aux obligations que lui créait sa nouvelle dignité, le cardinal se retrouva en présence des mêmes
(1) Lamennais, 1. c, p. 96. M. Emile Olllvier s*est heureusement souvenu de cette description quand il a parlé de c l'imposante mer verte aux vagues pétrifiées qui vient mourir au pied de la ville aux sept collines avec le murmure mélancolique des grandes solitudes. » Le Correspondant y 25 juin 1891.
difficultés qu'au moment de son cardinalat. Il n'avait pour vivre que la modeste pension servie par le Souverain Pontife aux cardinaux di curia. Ce qui n'était pas consacré à Tentretien de sa maison cardinalice, passait en aumônes ou en achat de livres (1); il n'avait pas de dettes, mais aucune avance pour faire les premiers frais de son installation à Frascati. Il fallut emprunter à son frère et à quelques amis. Le Pape, ayant appris sa situation, lui avança deux mille francs. Grâce à ces secours et à une sévère économie, il put pourvoir aux premières dépenses (2). Pour remplacer dom Leduc qui avait quitté Rome depuis plusieurs années, le cardinal avait heureusement près de lui un autre bénédictin de Solesmes, dom Guépin, venu à Rome pour les affaires de sa congrégation et qui lui rendit |)ar son intelligente activité les plus signalés services.
Quelques jours après son sacre, le nouvel évèque fit son entrée à Frascati. Cette journée fit époque dans son histoire. On avait sorti des armoires les vieilles et lourdes livrées, chamarrées d'or, et les laquais d'emprunt, fiers de les exhiber aux yeux du public, avaient pris place sur des voitures de gala prêtées au cardinal. La population reçut son nouvel évêque avec des démonstratiqns enthousiastes au son des cuivres et des tambours ; à s^a tête le syndic et les officiers municipaux, le sénat et le peuple de Frascati, comme disait plaisamment le cardinal, senatus populusque tusculanus.
(4) « Le cardinal, écrit dom Guépin, vit avec 20,000 fr. par an, lui, trois domestiques, sa voiture ; ses impressions et ses livres lui coûtent cher. Tout ce qui reste est partagé jusqu'au dernier sou entre les pauvres du Transtéyère et nos communautés de bénédictins... Le cardinal tient sa maison avec un ordre admirable et que personne ne pourrait soupçonner a priori. » Lettre à Mgr Pie, 22 mai 4879. « Frascati, ajoute dom Guépin, est le plus pauvre des évéchés suburbicaires ; la mense est de 4,039 fr., sur lesquels il faut compter 3,847 fr. de dépenses obligées. »
(2) On aura une idée de ces économies quand nous aurons dit que pour éviter une dépense de quatre cents francs le cardinal emprunta une chape pour la cérémonie de la prise de possession.
Pour se conformer à la coutume, il salua ses nouveaux diocésains par une magnifique lettre pastorale en grand style cicéronien, dans ce latin savant et de bonne marque où se révèle l'humaniste en même temps que le docteur versé dans la lecture de la Bible et des Pères (1).
La nécessité pour les cardinaux di curia d'être présents à Rome (es dispense de la loi de résidence imposée à tous les évêques. Néanmoins le cardinal Pitra voulut passer à Frascati une partie de Tannée (2).
Il avait appelé auprès de lui de jeunes ecclésiastiques français, étudiants à Rome, Tabbé Battandier dont il fit bientôt son vicaire général et sur lequel il se déchargea d'une partie des soins de son diocèse et l'abbé Mougeot; plus tard, en 1882, il prit aussi l'abbé Lazaire, élève comme les précédents du séminaire français. Les journées se passaient au milieu d'une étroite intimité dans la prière, l'étude et les soins donnés au diocèse. Le cardinal avait changé peu de chose à ses habitudes de Saint-Calliste. Levé avec le jour, il assistait à 6 heures et demie à la messe de Mgr Battandier, disait la sienne à 7 heures, et entendait encore comme action de grâces celle de l'abbé Lazaire qui suivait. La plus grande partie de la journée était consacrée à l'étude. L'exemple du cardinal était contagieux; il n'eût du reste pas permis qu'autour de lui on restât inoccupé. Aussi tout le monde travaillait à la Rocca, comme les abeilles d'une ruche. Lui-même aimait à diriger les études de ses jeunes commensaux. Pendant que le cardinal se plongeait dans le déchifi'rement de ses manuscrits, son grand vicaire suivait attentivement le mouvement scientifique contemporain, collaborait au Cosmos et à d'autres revues savantes et faisait lui-même quelques études d'astronomie ; une des tours du château avait été transformée en observatoire. Il tenait le cardinal au courant des
(1) Epistola pastoralis ad clerum et populum diœcesis Tusculanœ, Romœ, in-4, 1879. Elle est datée du ler juin 4879.
(2) A savoir, le mois d'octobre, les fêtes de Noël, et de la Semaine Sainte à la Saint-Pierre.
LÉON XIII ET LE CARDINAL PITRA âlS
progrès de la science, des inventions modernes, et Son Eminence Técoutait avec une curiosité très éveillée. Le cardinal a rendu compte lui-même de cette activité scientifique dans une lettre au directeur du Cosmos^ dont nous nous reprocherions de ne pas citer quelque chose.
« Essayons à travers des souvenirs plus qu'effacés, raconte-t-il, de reprendre nos impressions, quand tous deux, au sommet des tours de ce vieil évéché qu'on appelle la Rocca^ nous avions devant nous l'horizon de Rome. Au moins nous souviendra-t-il toujours de ces soirées, où le soleil à son déclin s' arrêtant sur les hauteurs deViterbe, enveloppait la coupole de Saint-Pierre d'une auréole de feu. Longtemps la girandole s'accrut chaque soir d'un incendie de lueurs crépusculaires, lançant des flammèches de pourpre sur les bords de l'horizon, jusqu'aux lointains argentés de la mer qui baigne les côtes de France. C'était l'heure du triple Angélus venu jusqu'à nous du vieux Tusculum. Sous nos yeux les travailleurs de la journée se recueillaient sous la vigne et l'olivier pour réciter le symbole en s'acheminant à la ville, c'était le salut de l'ange; rentrés au foyer, au troisième tintement des cloches, on priait pour les chers défunts. » Ce tribut payé, aidés de votre télescope, nous passions de la terre au ciel. La lune, en montant à l'horizon, découpait son croissant et nuançait ses abîmes noirs et ses blanches montagnes. Les étoiles une à une sortaient de l'azur ; les planètes se détachaient, avec leurs satellites, la voie lactée déployait son ruban de nébuleuses. Un soir, vint tout à coup en sens inverse une fière comète, jetant son panache en arrière, et disant comme l'astre de Job : Me voici, et voici le Créateur! Sous ce pavillon, sous ce royal manteau de David, immobiles et muets, nous étions saisis par le silence et par les grandes ombres s'étendant sur ce vaste campo santo de la plaine de Rome, oii les générations de la ville éternelle dorment dans la poussière des empires et des volcans.
» Je demandais si ce n'était pas là le spectacle que Cicéron, peut-être à la place où nous étions, appelait inépui-
sable, spectaculum inexhaustum; si ce n'était point là qu'il écrivait sur le système du monde « le Songe de Scipion », qu'il dictait ses élévations sur la nature des dieux. N'est-ce point cette plaine dont deux mille ans plus tard l'orateur français disait : « Tombeaux, temples, aqueducs, débris majestueux de la nature et du peuple romain, au milieu desquels la Rome chrétienne élève ses saintes images et ses dômes tranquilles » (1).
Un autre des secrétaires du cardinal, l'abbé Mougeot, travaillait à une vie du Bienheureux de Rossi, que Léon XIII venait de placer sur les autels, tandis que l'abbé Lazaire rééditait une vie de saint Roch et préparait son livre sur les Vestales (2). Comme délassement après les repas, on faisait de la musique, ou le plus souvent, le cardinal prenait la parole et discourait sur les choses de TEglise, les événements contemporains, ses études, ses souvenirs de voyage qu'il contait avec autant de verve que d'esprit. Quelquefois on faisait des promenades archéologiques aux ruines de Tusculum, on recherchait des fragments d'inscriptions, de vases antiques ou de lampes en terre cuite, On eut bientôt rassemblé un petit musée d'antiquités étrusques, romaines et chrétiennes, que le cardinal laissa au séminaire en quittant Frascati.
L'antiquité chrétienne n'occupait pas exclusivement le cardinal bénédictin, il aimait encore à faire des excursions dans le domaine de la littérature classique, et souvent durant ces promenades, la lecture des grands écrivains de Rome venait alterner avec les recherches archéologiques. « Combien de fois, écrit l'auteur de ce livre charmant sur les Vestales que nous avons déjà cité, combien de fois, durant les longs séjours qu'il faisait au printemps et à l'automne dans la délicieuse ville de Frascati et plus tard à Porto, non loin des rivages d'Ostie, ne nous faisait-il pas apporter les œuvres de Cicéron, les
(4) Cosmos, 2 février 4885. Reprodaite dans YUnivers, 3 fév. 1883. (2) Etade sur les Vestales, in-18, Paris, 4890.
odes d'Horace, les poésies de Virgile ! Il trouvait de la joie à les relire ; et dans nos promenades aux ruines de Tusculum, le long de la voie latine, ou à travers ces riantes collines du Latium, d'où le regard embrasse tant de souvenirs depuis le Soracte jusqu'à la mer, il mettait son bonheur à nous les commenter » (1).
On vivait donc en famille à l'évêché de Frascati. Le cardinal s'efforçait de faire oublier à ses jeunes commensaux la distance qui le séparait d'eux et de ne pas leur rendre ce séjour trop austère. Le respect n'en souffrait pas ; cette intimité dans laquelle il les admettait n'empêchait pas qu'ils ne le considérassent comme un maître et comme un prince de l'Eglise. jMais ce maître était aussi un père.
Le cardinal, pendant son séjour à Frascati, voulut payer un tribut littéraire à ses prédécesseurs sur ce siège fameux; il consacra un volume de ses Analecta novissima à la mémoire de quatre prélats français qui ont illustré Frascati à des titres divers (2).
Le premier en date est Odon, abbé cistercien d'Ourscamp au diocèse de Noyon, connu quelquefois sous le nom d'Eudes de Soissons. U appartient au douzième siècle. Contemporain de saint Bernard, il suivit les leçons de Pierre Lombard et d'Abélard. Son nom était presque complètement tombé dans l'oubli; Y Histoire littéraire de la France ne lui consacre pas de notice ; il n'était pas compté dans la série des évéques de Tusculum. L'étude du cardinal Pitra est donc une véritable résurrection. Maître Odon méritait mieux du reste que l'oubli. Parmi les œuvres inédites de cet auteur que publie le cardinal se trouve une lettre à saint Thomas Becket, une au pape Alexandre, puis des Quœstiones et Responsiones^ c'est-à-dire une série de réponses aux objections présentées par les disciples au maître sur la théologie, la dialectique ou la métaphy-
(1) L'abbé Elisée Lazaire, Etude sur lesVestaleSy p. x, xi.
(2) Analecta novissima Spicil. Solesm., un vol. in-4o, d888, typis Tasculanis. Dix-neuf évéques français avant le cardinal Pitra ont occupé le siège de Frascati.
sique. Ce traité d'Odon d'Ourscamp nous fait pénétrer dans les écoles si peu connues encore du douzième siècle, dans renseignement de chaque jour. Plusieurs des problèmes que se posent maîtres et élèves, témoignent de l'ardeur de recherche qui animait ces générations d'étudiants et les réponses nous étonnent quelquefois par leur audace. « Qu'on cesse donc, écrit le cardinal Pitra, après avoir relevé ce caractère des leçons du maître, qu'on cesse d& déclamer sur la captivité des esprits au moyen âge, et la servitude de ces nobles et puissantes écoles, magnifique gymnastique des intelligences » (1).
Jacques de Vitry est plus connu que l'abbé d'Ourscamp. Prédicateur de la croisade, évêque de Ptolémaïs, patriarche de Jérusalem, légat des papes, enfin cardinal-évéque de Frascati, il a joué un grand rôle dans la première partie du treizième siècle. Tous les historiens de cette époque s'en sont longuement occupés ; aussi le cardinal Pitra n'a-t-il voulu étudier en lui que le prédicateur qui était moins connu et il a édité un grand nombre de ses sermons restés manuscrits. On sait le parti que l'on a tiré de nos jours de l'histoire de la chaire chrétienne pour peindre les mœurs et les coutumes du moyen âge, surtout au treizième siècle. Dans les Sermons vulgaires de Jacques de Vitry, que de traits piquants, que d'amusants tableaux sur les différentes classes de la société, sur le clergé, les rois, les nobles, les ordres militaires, les changeurs et les marchands, les apothicaires ou les avocats, les écoliers et les maîtres ! L'évêque de Ptolémaïs est un homme d'esprit, d'esprit souvent caustique, un railleur impitoyable, dont la liberté de langage étonne parfois, mais qui, sous ces apparences, conserve un grand fonds de charité et de bonté. Ce qui paraîtra peut-être plus curieux encore aux lecteurs de nos jours que ses sermons, c'est son Spéculum exemplorum^ le miroir des exemples. Jacques de Vitry fut un grand conteur dont les histoires restèrent célèbres ; au dire d'un de
(1) Anakcta novissimUf i, II, p. lu.
ses contemporains, il remua plus la France entière par ses exemples que personne ne l'avait fait avant lui. Ses historiettes vraies ou fausses, mais presque toujours édiOantes et contées avec grâce, étaient le grand attrait de ses sermons. Aussi n'est-on pas surpris qu'on ait songé à faire un recueil de ses apologues ; le cardinal Pitra pour son compte en a publié un bon nombre dans ce volume, et on y retrouve avec plaisir le thème de plusieurs des fables qui furent plus tard immortalisées et vulgarisées par les vers de La Fontaine.
Eudes de Châteauroux, qui vivait dans la seconde moitié du même siècle, ne nous présente pas les mêmes qualités eomme prédicateur que Jacques de Vitry. Plus correct et plus solennel, il est moins pittoresque et moins original, il A moins de chaleur. Néanmoins, parmi les sermons que nous donne de lui le cardinal Pitra, on trouve encore de •curieux traits de mœurs, des remarques historiques qui ont leur prix, notamment dans les sermons pour la croisade. Il fut ami de Robert de Sorbon. Comme Jacques de Vitry, c'est un grand politique d'Eglise, et il s'acquitta ^vec une rare habileté des missions de légat qui lui furent souvent confiées par les papes (1).
Avec Bertrand de la Tour nous arrivons au quatorzième «iècle. Si le temps a marché, les hommes ont marché avec lui et non pas pour progresser ; Bertrand eut, comme ses prédécesseurs, de grandes et délicates missions à remplir; c'est lui qui fut chargé de rétablir la paix dans Tordre franciscain dont le général, Michel de Césène, venait d'être déposé. Le cardinal ne nous donne que quelques fragments de ses œuvres oratoires, lieux communs de théologie ou de droit canonique, qui ressemblent moins à des sermons qu'à des dissertations d'école et qui sont loin d'avoir l'intérêt des précédents. Bien qu'il ait mérité le titre de doctor famosiis^ les fragments que nous donne le cardinal Pitra ne semblent pas de nature à faire ratifier ce titre par la postérité.
(i) Cf. sur Eudes de Châteauroux, Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits latins, Paris, 1891, t. II, p. 117-121.
Ce pieux hominage rendu à la mémoire de ses prédécesseurs reçut en France un excellent accueil. Un des vétérans de la littérature, M. Barthélémy Hauréau, membre de rinstituty en (it au Journal des Savants une étude très approfondie et très sympathique. Il rappelait le temps où le cardinal Pitra faisait ses débuts auprès de lui dans ces études historiques, a II est loin de nous, disait-il, le temps où, sous des habits différents, nous faisions dans le même lieu (à la Bibliothèque nationale), des recherches communes ! De ce temps-là quarante années nous séparent ; ce qui peut certes s'appeler grande mortalis œvi spatium. Eh bien, cette surcharge de quarante années, nous ne la sentons plus ; ou du moins, M. le cardinal Pitra nous la rend bien légère, quand il vient aujourd'hui nous inviter à traiter avec lui les questions diverses qui touchent la vie et les œuvres de ces quatre prélats. Nous voilà comme autrefois appliqués à la même besogne. Est-ce que nous avons vieilli » (1).
(1) Journal des Savarits, juin 1888, p. 358. Les trois autres articles ont paru en juillet, août et septembre de la même année. Fidèle aux règles d'impartialité qui nous ont guidé jusqu'ici, et tout en accordant à cet ouvrage les grands éloges qu'il mérite, nous devons, avec M. Hauréau, faire quelques réserves au sujet de la méthode critique employée ici par le cardinal. La plupart du temps il ne s'est servi, pour établir son texte, que d'un seul manuscrit, il en a laissé de côté plusieurs autres qui auraient permis, soit de rectifier dans la lecture plusieurs leçons fautives, soit d'établir avec plus de précision les attributions de telle ou telle œuvre à l'auteur. Pour Jacques de Yitry surtout, le manuscrit dont le cardinal s'est servi est très défectueux. Citons comme exemple parmi ces leçons fautives les suivantes : siciU in libroYl dicitur. Quel est ce livre YI demande l'éditeur? Un autre manuscrit, inconnu de lui, donne la réponse ; il porte in capite VI Sapientiœ. P. 350, asinum, leçon incompréhensible pour in sinian; P. ?"" prœlati nostri imperatoris. Quel est cet empereur, se
f ! l'éditeur? Il faut lire simplement nostri temporis.
ris habens, verba matris habe, qui n'a pas de sens doit
atris habes, ubera matris habe. Déjà à cette époque on
>our : ubera matris habe (abbé). Cf. Hauréau, articles
J, et aussi un article de la Revue critique, 1891, 1, 127,
Les travaux littéraires ne lui faisaient pas oublier ses devoirs d'évêque. Cette charge qu'il avait tant redoutée et qu'il avait tout fait pour écarter, il s'efforça de la remplir avec le zèle le plus scrupuleux. Son épiscopat à Frascati ne dura que cinq ans, mais il fut des plus féconds, et lorsque le cardinal quitta ce diocèse, un de ceux qui Tout le mieux connu a pu dire qu'il avait fait plus dans ce court espace de temps que ses prédécesseurs en un siècle.
Ses premières sollicitudes furent pour les religieux. Moine lui-même, il conservait pour la profession religieuse un souverain respect et une prédilection qui lui faisait voir un frère dans tout religieux. On trouve dans sa lettre pastorale une gracieuse et délicate allusion à tous ces ordres religieux qu'il saluait avec enthousiasme (1).
Il avait coutume de dire que les monastères entouraient sa ville épiscopale comme une couronne de gloire et un rempart. Outre les camaldules, les théatins et les jésuites que nous avons déjà mentionnés, le diocèse possédait encore les franciscains réformés de l'observance, des pères de Saint Joseph de Calasanz, dits piaristes, qui
qui signale une autre édition de Jacques de Vitry et critique celle du cardinal Pitra.
Exprimons enfin le regret que parmi ses prédécesseurs le cardinal Pitra n*ait pas jugé à propos de parler de l'un des plus célèbres, le légat Pierre de Paire. Cf. les articles du P. Delahaye, Revue des questions historiques, 1890 et 4892.
(1) « Pacem autem in Gruce, quam alii docent et quaerunt tenetis et habetis vos, qui in montem Domini ascenditis, et habitatis in tabernaculo ejus, felices heremi et claustri incolse, filii Sancti Basilii, Romualdi, Francisci, Ignatii, Caietani, Galasancti, Pàuli a Gruce, quos œquo amore amplecti, simili et perpetuo prsesidio tueri me juvabit, memorem ejusdem sacrœ religîonis vinculi, quo me deyinxit summus ille monachorum patriarca ex cujus plenitudine acceperunt quicumque religiosam familiam condiderunt;ex cujusgremio adsedemlusculanam jam venerunt octo filii ante me, nonum et novissimum, quem juvabit inter vos commorari, fortasse et mori, dum dulces meos reminiscar Solesmos. Neque vos ultimo loco babebo Virgines Deo dicatas quse in claustris, in sacellis, in scbolis, in orpbanotrophiis commoramini, expectantes beatam spem et adventum gloriœ Magni Dei, etc. »
tenaient une école, des frères de Saint-Jean de Dieu qui desservaient un hôpital, des capucins chez lesquels le cardinal aimait à rencontrer le vieil apôtre de TAbyssinie, Mgr Massaia, plus tard cardinal, un de ses meilleurs amis. Il y avait aussi de nombreuses communautés de femmes, des religieuses augustines de Flavia Domitilla, des dames du Sacré-Cœur, des sœurs de Saint- Vincent de Paul qui s'occupaient des pauvres, des malades ou de Téducation des enfants (1). Enfin le cardinal avait encore la joie de retrouver à quelques kilomètres de Frascati, au milieu des bois, dans la célèbre abbaye de Grotta-Ferrata fondée au onzième siècle par saint Nil, les derniers moines grecs que possède encore l'Italie, ses chers basiliens, qui conservent leurs coutumes et leurs rites orientaux. Le cardinal aimait à les visiter et à étudier leur magnifique collection de manuscrits (2).
Il se plaisait à visiter ces diverses communautés et à leur prodiguer les marques de sa bienveillance, à présider les cérémonies, vêtures et professions religieuses. Il voulut même doter sa ville épiscopale d'une nouvelle comjfnunauté. Protecteur des sœurs de Saint-Charles de Nancy, il avait admiré leur dévoûment au Manicomio (hôpital des fous) de Rome, il les attira à Frascati où elles fondèrent une maison de retraite et un hôpital; l'œuvre prospéra et le cardinal en voyant; le bien accompli, put se féliciter de sa fondation. Il parvint aussi durant son épiscopat à racheter dans sa ville épiscopale le monastère de Flavia Domitilla et à y maintenir les religieuses augustines (3).
(1) En dehors de la ville de Frascati, on trouve encore dans le diocèse à Monte Gompatri des Carmes, à Rocca Priora les Scolopi, à Monte Porzio les religieux de la Croix de Saint-André. Au sommet du Monte Cavo, le plus haut pic des monts Albains, dans une position superbe, dominant les lacs d'Albano et de Némi, les Pères Passionistes avaient alors un couvent.
(2) En 1864 le cardinal Pitra avait eu l'occasion de défendre les basiliens de Grotta-Ferrata, auxquels on voulait enlever leurs coutumes et leur liturgie. Aussi le regardaient-ils comme leur sauveur.
(3) Lettre & madame l'abbesse de Sainte-Cécile, 26 mai 1880.
Un des premiers soins du cardinal Pitra en prenant possession de son nouveau diocèse avait été de réorganiser le séminaire (1). Celui de Frascati, comme la plupart des séminaires italiens, contenait en même temps les classes élémentaires et les classes élevées de philosophie et de théologie; c'est la réunion en une seule institution du petit et du grand séminaire, avec des élèves de 10 à 25 ans. Cette réunion déjeunes gens d'âges aussi difiFérents peut présenter l'avantage d'une plus grande unité dans l'éducation ; la transition est mieux ménagée, moins périlleuse entre les classes d'humanités et renseignement des hautes études ecclésiastiques; l'instruction jusqu'à la philosophie et la théologie est d'un esprit plus ecclésiastique et mieux ordonné en vue de ces études. Le cardinal ne prétendit pas réformer cette méthode ni importer dans sa ville épiscopale nos habitudes françaises. Mais le séminaire de Frascati était trop peu nombreux pour les besoins du diocèse; à son arrivée il contenait seulement une quinzaine d'élèves. Le cardinal Pitra eut ridée d'y joindre un collège d'instruction secondaire. Dès la première année le séminaire attira de nombreux élèves de Frascati et des environs, et plusieurs entrèrent dans les ordres, si bien que lorsque cinq ans après le cardinal quitta ce diocèse, le nombre des séminaristes proprement dits avait plus que doublé.
Depuis plus de cinquante ans aucune retraite n'avait été prèchée à son clergé et les missions pour le peuple avaient été également négligées : il appliqua tout son zèle à attirer des prédicateurs capables de donner de solides enseignements à ses prêtres et à son peuple (2). Il voulut installer
(1) Le cardinal d'York a laissé au séminaire sa riche bibliothèque qui contient quelques manuscrits précieux, entre autres le livred'heures de Catherine de Médicîs qui fut mis dans la corbeille de noces d'Henriette d'Angleterre et passa ensuite aux Stuarts. Cf. Art chrétien, t. 32, 1882, Notice sur le manuscrit inédit de la bibUothè-que du cardinal d'York, évéque de Frascati, par le D' A. Battandier.
(2) Une de ces retraites pastorales fut prêchée par le révérendissime Zelli, abbé de Saint-Paul-Hors-les-Murs.
dans sa cathédrale conformément aux règles prescrites par le concile de Trente, un théologal chargé de faire des homélies et des conférences sur TÉcriture sainte ; son choix tomba sur don Espagnoli, jeune prêtre d'un grand talent que le peuple venait entendre avec plaisir. Ce dernier était en même temps directeur d'un vaillant petit journal, le Carrière del Tusculo^ que le cardinal Pitra avait fondé et et qui exerça une très salutaire influence.
Pour cette œuvre de restauration, il trouva des auxiliaires dévoués dans son clergé et surtout dans le chapitre de sa cathédrale. L'administration municipale de Frascati composée alors des plus notables familles de l'aristocratie, le seconda aussi généreusement dans ses efforts (1).
Le diocèse de Frascati, quoiqu'il soit un des moins peuplés de l'Italie, a une superficie assez étendue. Le cardinal visitait les paroisses les plus pauvres et les plus éloignées. Monte Porzio, Monte Compatri, Rocca di papa, relevait les églises, et veillait à ce que partout le culte fût décemment organisé.
Dans la plupart des diocèses d'Italie où la foi est encore très vive, l'usage existe, dès que la vie d'un enfant est menacée, d'appeler aussitôt l'évêque pour lui administrer le sacrement de confirmation. Le cardinal s'acquittait de ce ministère avec un zèle admirable, prévenant au besoin le désir des parents pour aller visiter l'enfant malade dans la mansarde du pauvre ou dans la chaumière du paysan, et il se tenait à toute heure, même au milieu de la nuit, à la disposition de ses diocésains. Il trouvait dans cette œuvre de zèle une de ses plus grandes consolations d'évêque.
Telles furent les principales œuvres du cardinal durant sonépiscopat de Frascati. Ces cinq années furent des plus heureuses et des plus tranquilles ; c'était comme une fraîche oasis qu'il rencontrait sur sa route à la veille des épreuves qui l'attendaient dans ses dernières années.
(1) Lettre da cardinal Pitra à dom Couturier, 27 décembre 1869. Parmi les principaux collaborateurs du cardinal, il faut citer don Francesco Giacci, chancelier de Tévêché et le chanoine Toffioi, archiprêtre.