‹ Histoire du Cardinal Pitra, bénédictin de la Congrégation de FranceChapitre 65 sur 91 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Vertus religieuses et monastiques de dom Pitra. — Ses relations avec Je Père Abbé dom Guéranger. — Vie de retraite. — Esprit liturgique. Culte des saints. — Pratiques de dévotion. — Conclusion.

Les anciens hagiographes, imités sur ce point par un certain nombre d'écrivains plus modernes, avaient la coutume, après avoir raconté la vie d'un saint, de revenir sur leurs pas pour reprendre, chapitre par chapitre, l'histoire de ses vertus. Nous avons préféré, dans notre récit, pour n'en pas rompre l'unité, ne pas séparer de Texposé des événements ce côté édifiant de la vie du saint cardinal. Toutefois il ne sera pas inutile, dans un chapitre spécial, d'insister sur quelques points particuliers de cette vie, afin d'en mieux marquer le caractère.

La base de toute vie religieuse repose dans la pratique des trois vœux de religion, pauvreté, chasteté, obéissance; ils en forment l'essence, ils sont comme la triple barrière qui sépare le religieux des autres hommes, ou, si l'on préfère, le triple lien qui le rattache à Dieu.

Aussi est-ce à la pratique sérieuse de ces trois vœux que se reconnaît le vrai religieux. Déjà soumis par la vocation sacerdotale à l'observation du second des vœux de religion, dom Pitra se crut, par le nouvel engagement de sa profession religieuse, astreint plus rigoureusement encore à la pratique de cettejvertu, dont l'éclat n'a jamais été terni en lui par le plus léger soupçon. Forcé par son genre de vie,

au milieu de ses voyages et dans son existence, de renoncer à la clôture monastique qui est comme la sauvegarde et la garantie de la vertu, il mit dans ses relations et dans son commerce avec le monde tant d'austérité, que sa réserve a été souvent taxée de froideur hautaine par les gens du monde qui n'en devinaient pas le motif.

Nous avons eu l'occasion de dire comment il a pratiqué la pauvreté, ne s' autorisant jamais de la plus grande liberté laissée au religieux en voyage et chez les étrangers, pour abandonner ses pratiques, y trouvant au contraire un motif d'ajouter aux sévérités de la règle qu'il avait embrassée. Il étonna souvent ceux qui le connurent dans l'intimité ; on eût dit que la vie des bibliothèques et la lecture des manuscrits lui faisaient oublier les besoins ordinaires delà vie et en suspendaient les fonctions. Dans ces longues séances aux bibliothèques, de neuf heures du mâtin à six heures du soir, il n'emportait souvent qu'un petit morceau de pain qu'il mangeait sans suspendre son travail. Devenu cardinal, il dut se plier aux nécessités de Fétiquette et apporter quelques modifications extérieures à son régime, mais il s'arrangea de manière à garder ses habitudes d'austérité. On obtint à grand' peine, dans ses dernières maladies et sur l'ordre formel des médecins qu'il se servît de son lit ; il couchait d'habitude sur un canapé, avec une couverture, comme un soldat toujours prêt à la lutte, ou plutôt comme les moines dont saint Benoit a dit dans. sa Règle « qu'ils couchent tout habillés, ceints de leur ceinture ou d'une corde, afin d'être toujours prêts à se lever au signal pour faire Toeuvre de Dieu » (1).

A Frascati, successeur des grands seigneurs et des prélats de cour, é^êques de Frascati, s'il crut devoir dans sa nouvelle dignité faire quelques concessions à son entourage pour son train de vie, il sut se maintenir dans de justes limites. Il prit du reste ces nouvelles habitudes avec un tact exquis, gardant sa réserve et ce grand air que lui

(1) Régula S, P. Benedicti, cap. xxii.

donnaient la distinction native de ses manières et la conscience qu'il avait de l'espèce de souveraineté que confère une science éminente.

Uobéissance monastique dont la pratique n'avait pas été enfermée encore dans d'aussi étroites limites, fut rigoureusement déterminée par saint Benoît à l'obéissance sous une règle et sous un abbé, sub régula et abbate. A partir de cette époque et dans les monastère3 qui adoptèrent sa règle, un élément nouveau fut ajouté à l'obéissance, la stabilité, en vertu de laquelle le moine était lié à un monastère et par suite à un Abbé. Lorsque plus tard les congrégations^ se fondèrent par la réunion de plusieurs monastères, la stabilité fut étendue du monastère à la congrégation^ mais sans changer de caractère. Saint Benoît exige de son disciple qu'il soit soumis à son Abbé, bien plus, qu'il ait pour lui une aflFection humble et sincère, abbatem suum sincera et humili charitate diligant (1). Du reste, Tabbé étant le père de cette famille, ces sentiments de respect, de soumission et d'amour découlent de la notion même de la vie monastique et ne sauraient manquer sans un grave détriment. Dom Guéranger l'écrivait un jour à dom Pitra, en des termes que nous voulons rapporter et qui montreront en même temps l'humilité du saint Abbé : <c Je vous plains d'avoir un supérieur aussi peu secouru d'en haut et aussi indigne. C'est pour la congrégation un malheur qui durera le moins longtemps que je le pourrai consciencieusement. Mais en attendant,* tel qu'il est, il est le canal des grâces et l'étroite communion avec lui n'en est pas moins, je dois le confesser humblement, le moyen d'être plus près de Dieu. Je vous dirai ces choses-là plusà mon aise, quand je ne serai plus votre père mais seulement votre frère dévoué » (2).

Ce sentiments répondaient pleinement à ceux que don» Pitra professait pour dom Guéranger. Une étroite intimité

(1) Régula sancti Benedicti, cap. lxxii.

(2) Lettre du le»" septembre 1852.

régnait entre l'abbé de Solesmes et son disciple, fondée sur l'estime réciproque, le respect, un même dévoûment à l'Eglise, et la même passion pour les études ecclésiastiques. La correspondance de ces deux hommes éminents est bien intéressante à ce point de vue ; ils se communiquent leurs vues, leurs projets, leurs chagrins et leurs joies. Dom Guéranger y apparaît comme un père affectueux et tendre, qui de loin veille avec sollicitude sur son enfant; il revoit ses articles, s'applaudit de ses découvertes, assiste avec un intérêt tout paternel à l'éclosion de ses livres, lui donne des conseils et des encouragements dans ses études, le console et le raffermit dans ses épreuves. On y voit éclater à chaque page la confiance en Dieu et en l'avenir de Solesmes qui animait (Jom Guéranger. Au milieu des plus graves périls, des catastrophes qui menacent l'existence même de sa jeune congrégation, il reste ferme et serein, et même enjoué. On y relève à tout instant des phrases comme celles-ci, de ces mots qui mettent à nu le fond des cœurs et sonnent francs comme l'or : « Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous? nous sommes entre ses mains ; il n'en sera que ce que le bon Dieu voudra. Portons nos croix et aimons-nous dans le Seigneur comme de braves compagnons de guerre. Prions et aimons-nous dans le Seigneur. Dieu veille sur nous; ayons confiance et prions ; tout s'arrangera et dans peu d'années nous jouirons de la paix. En attendant, il continuera d'intervenir à chaque nécessité, au moment oii tout semblera perdu. Dabit Deus his quoque finem ; Dieu a voulu que l'infortune nous unît et fût un lien de plus entre nous ; tout est bien de sa main. Je suis avec vous dans la tribulation qui est mienne autant que vôtre. Confions-nous à la Madone de la victoire. Adieu, vous m'êtes présent à chaque heure du jour, aimez-moi et priez pour moi » (1).

Dom Pitra étant à Rome, le P. Abbé lui écrit : « Je vous prie de visiter une fois pour moi mes trois chères basi-

m'w, 22 février et 3 juin 1851 ; l«r juillet et l^r octobre 1853, etc.

liques de Saint-Pierre, de Sainte-Marie Majeure et Sainte- Cécile. Quant à Saint-Paul, rappelez-vous qu'il a été témoin de ma profession. (Le P. dom Guéranger fit profession à Saint-Paul, le 26 juillet 1837.) Adieu, mon cher et bien-aimé fils, je vous bénis et vous embrasse de cœur en Notre-Seigneur. Aimez-moi comme je vous aime et favorisez de vos prières les derniers jours de mon pèlerinage. Vos lettres me rendront toujours heureux, adieu encore et que rétoile de la mer vous soit propice » (1).

De son côté, dom Pitra témoigne à son abbé la plus profonde affection et un entier dévoûment; il lui reste invinciblement attaché au milieu des défections, des défaillances de tant d'autres, et on voit que dom Guéranger compte absolument sur lui. Malgré ce respect et cette soumission, dom Pitra conserve une grande liberté de parole ou de plume et ne se prive pas de proposer son avis sur toute question. Il y donne surtout libre cours à son imagination et TAbbé est plus d'une fois obligé, avec un sens plus pratique et une vue plus sûre des besoins de la vie bénédictine, de réduire à néant les plans formés par le cerveau trop fécond de son correspondant. Au cours de ses recherches dans les bibliothèques, dom Pitra ne manquait pas de recueillir soigneusement tout ce qui pouvait servir aux travaux de son Abbé. Il se plaint bien un peu de la rareté des lettres, de lettres restées sans réponse. Mais dom Guéranger, accablé de besogne et de soucis, souvent en proie à la fièvre et aux maladies, ne donne aux études que les rognures de son temps. « Je succombe sous les travaux de ma charge, et c'est bien rarement que ma santé me permet de travailler un peu. Je tombe de lassitude, écrit-il souvent, mais cela ne m'empêche pas de vous bénir et de vous embrasser comme je vous aime. Ma tête se fend, je suis à bout de forces; j'ai une moatagne sur la tête et sur le cœur. Alleviet me Deus » (2).

(4) Ibidem^ 22 septembre 1861.

(2) Passim, 2 novembre 1855, 1er juillet 1853, 13 juillet 1851, etc.

VIA HISTOUtB DU CARDINAL PITRA

11 faut citer encore celle lettre <iue dom Pitra écrit à son Abbé le 34 juin 1857, à propos <lc la rencontre des deuï fites de leurs patrons saint Jcaa-Bapliste et saint Prospcc: ■« Je suis beureoz que la fête du saint précurseur soit le prélude de la vdtre : les deux jours sont également pour 4noi chaque année une double el commune fête, une seule «t même joie, deux jours vraiment de saint Prosper. Puis- ■qu'il.a plu à Dieu de mêler si complètement nos vies, dos ■consolatioQB et nos peines, comment puis-jc séparer la fête du Père de celle du Fils ? Votre palronage n'esl-il pas mon patronage? Votre bon ange, mon bon ange? Votre Dieu est mon pieu et votre peu[)le est mon peuple. Je vivrai de votre TÎe et là où tous mourrez je mourrai et reposerai à côté it vous, car j'espère que Dieu m'accordera la grâce de ne pas finir tristement Imn de vous, au milieu de mes perpétuelles pérégiinatiouB. Gomme il nous a réunis par le cœur, par l'&me et par toutes les divisions de l'esprit el du eoeur;!! nous réunira t6t ou tard sous la même tente, au même désert, dans la même solitude et la même prière, entre salut Jean-Baptiste et saint Prosper. Je demande encore aujourd'hui cette grâce à mon saint précurseur; en me conduisant à saint Prosper, il me mènera à la joie et à la consolation, au repos, à la ferveur, à Dieu même. » Cette grâce, on le sait, ne devait pas lui être accordée.

En terminant cette lettre, il s'aperçoit qu'il n'a parlé que de lui ; il s'en excuse, « mais, ajoute-t-il, tout n'est-il pas commun entre un fils et un Père ? s'occuper de l'un c'est penser à l'autre » (I). Que de lettres de l'un et de l'autre ne faudrait-il pas citer si l'on voulait recueillir dans leur correspondance les témoignages de confiance et d'affection réciproque 1

Son amour pour dom Guéranger s'alliait, nous l'avons dit, à un grand amour pour son monastère de profession, Solesmes; il y resta toujours attaché parles plus profondes racines de l'âme. Que de fois il s'est arrêté au milieu de sa

{!) Lettre du 24JQin 1857.

route pour jeter un regard d'envie vers ses frères qui vivent dans ie cloître ! « En me trouvant si souvent sur les chemins, dit-il un jour, comment puis-je échapper au necesse est de mundano pulvere etiam religiosa eorda sordescere ! Je ne perds pas, grâce à Dieu, Tattrait de la cellule et même le besoin du cœnobium^ et Tamour de notre belle et sainte vie cloîtrée me presse de plus en plus » (1).

Dans les dernières années de sa vie sa pensée revient souvent vers Solesmes, il voudrait y mourir. « Utinam^ s'écrie-t-il, in nidulo meo moriarl Heureux frères, heureuses sœurs, vous êtes sur le Thabor. Pour nous, otages du Vatican, nous sommes parmi ces démoniaques que Raphaël a placés au pied de la montagne » (2).

Ne pouvant vivre dans son monastère, il resta fidèle à l'amour de la retraite et du silence. On peut dire que sa vie à Saint-Calliste était une vie sévèrement cloîtrée ; il s'y livrait sans relâche à la prière et à l'étude. Chaque année et même plusieurs fois par an, il faisait trêve à ses travaux pour s'adonner complètement à la méditation et aux exercices religieux.

Comme nous l'avons déjà fait observer, sa vie eut un caractère bien marqué d'isolement ; il le constate avec regret dans plusieurs de ses lettres ; quelques-unes sont comme le douloureux commentaire du chant de Fexilé : Texilé partout est seul. Quelques années avant sa mort, jetant un regard sur sa vie entière qu'il sent sur le point de s'achever, il écrit cette page empreinte d'un si profond sentiment de tristesse : ducam eum in solitudinem, je le conduirai dans la solitude, c'est bien le mot de toute ma vie. Toujours pressé de vivre par le cœur surtout, affamé d'affection, à dix ans j'ai quitté la famille et la meilleure des mères, presque pour toujours. Au moment de sortir du séminaire j'étais orphelin.

(1) Ibidem.

(2) Lettres du 40 août 1871, et 7 février 4875, à Madame TAbbesse de Sainte-Cécile.

(( Pour sortir de l'étourdissement de renseignement et éviter l'isolement du ministère, je cherchai le cloître ; à peine profès, j'en sortis pour n'y plus revenir que furtivement. Combien j'ai été tristement seul dans les foules et les grandes villes que j'ai traversées pendant vingt ans I La solitude du Sacré-Collège, de la bibliothèque Vaticane, de Saint-Calliste a été la plus dure et la plus complète. Dieu seul sait en quel vide j'ai dû vivre sans étouffer. L'épiscopat parut d'abord me remettre au cénacle. Mais la dispersion m'a mis au désert de Porto, immense diocèse de la mer aux portes de Rome, à cette heure et chaque année pendant cinq mois, sans prêtres, sans peuple, sans messe, sans autre prière que celle de ses nombreux martyrs sanssépulture, sans noms connus pour la plupart » (1).

Dans son voyage de France en 1875 il y eut à Cuisery une scène touchante qu'il aimait à raconter plus tard. Il venait de présider la cérémonie de la première communion et retournait en voiture, quand il rencontra sur la route une petite orpheline que la charité d'une nièce du cardinal avait revêtue des habits de première communiante. Elle revenait seule tristement sur la route, tandis que les autres enfants étaient entourés et fêtés par leurs parents. Le cardinal ne put la voir sans être touché; il se rappela sa jeunesse, l'isolement de ses premières années d'orphelin ; il fît arrêter sa voiture et obligea l'enfant à monter avec lui. La pauvre enfant, tremblante et le cœur oppressé, ne dit mot pendant la route et n'osa même lever les yeux. Le souvenir de cet incident s'est sans doute effacé de sa mémoire, mais le cardinal ne l'oublia plus ; il pensait souvent à sa petite orpheline et dans ses moments de délaissement, quand la solitude pesait plus lourdement sur lui, il se rappelait l'orpheline de Cuisery (2). Il est des âmes qui ne sont jamais plus seules qu'au milieu des foules ou dans la vie tumultueuse des capitales ; pour ces âmes délicates et fines

(1) Lettre du 47 juillet 1886, à Madame l'Abbesse de Sainte-Cécile.

(2) Lettre du 18 septembre 1875, à la même.

les moindres contacts sont douloureux ; elles les évitent et recherchent le calme de l'intimité. Le cardinal Pitra était de cette famille d'âmes. Il eut bien à Rome quelques amis qui lui étaient très attachés, mais ils ne suffirent pas à lui faire oublier son isolement dans un pays étranger et loin de la famille qu'il s'était choisie .

Si nous voulions maintenant donner une idée de sa piété, il nous faudrait descendre dans le détail de sa vie ; il faudrait tout d'abord parler de sa dévotion à l'office divin , l'œuvre par excellence, l'œuvre de Dieu, Vopus Dei. Saint Benoît veut que cette œuvre occupe la première place dans la vie du moine, qu'on ne lui préfère rien, nihil operi Dei prœponatur (1). A l'école dedom Guéranger, dom Pitra avait cultivé avec zèle cette dévotion à l'office divin et en général à la liturgie. 11 récitait son bréviaire avec la plus grande attention, et il lui arrivait souvent après cette récitation de faire sur la liturgie, sur la composition d'un office, sa formation historique, les analogies entre la liturgie romaine et les liturgies orientales, des observations judicieuses qui témoignaient en même temps de son sens liturgique et de l'intérêt qui s'attachait pour lui à toutes ces questions. Dans ses retraites il ne voulait souvent d'autre prédicateur que son bréviaire ou son missel, dans lesquels il trouvait une sève toujours nouvelle d'instructions.

Devenu évêque, il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il avait à accomplir les grandes fonctions liturgiques. Il le faisait avec un souverain respect et les fidèles étaient frappés de la dignité et de la piété qu'il mettait dans les cérémonies.

A Frascati il reprit la tradition interrompue depuis le cardinal Micara, d'après laquelle l'évêque présidait la procession du Saint-Sacrement. Le peuple de Frascati, qui depuis près d'un demi-siècle n'avait pas vu cette cérémonie, en exprima sa joie et jamais les fêtes du Saint-Sacrement ne furent célébrées avec plus de solennité. Le cardinal

(1) Régula Sancti Benedicti, caput xl.

aimait à entourer les principales solennités liturgiques de la plus grande pompe ; il convoquait son clergé et son séminaire ; par ses soins la cathédrale était magnifiquement parée comme une épouse, tanquam sponsa^ et les fidèles accouraient en foule à l'office divin. C'était une des grandes joies du prieur cardinal.

Il écrit à propos des fêtes de Noël : « Mon petit Frascati fait au mieux qu'il peut son christmas... G'^si pour moi toujours comme un Noël nouveau. Après l'évangile de la messe de minuit, après ce dépôt sur la paille de l'Emmanuel, je suis toujours ému jusqu*aux larmes, quand éclate le beau cantique de Nicée Deum de Deo^ lumen de lumine. Et quand ce credo vient après l'évangile de saint Jean In principio erat Verbum^ les lettres d'or de saint Augustin éblouissent )• (1).

Sa piété était à la fois très élevée, simple et naïve ; elle s'alimentait aux sources les plus pures de la théologie, de la liturgie et de l'antiquité ecclésiastique, mais elle ne dédaignait pas de se traduire par les pratiques chères au peuple chrétien, la récitation du chapelet, les pèlerinages, la vénération des reliques et des autels des saints, la dévotion à la Sainte Vierge, à ses sanctuaires, et à ses images (2). Rome est, après Jérusalem, la. ville sainte par excellence, la ville où la piété catholique retrouve ses plus chers souvenirs. Aussi a-t-elle de tout temps attiré les pèlerins ; elle n'a pas seulement le privilège de posséder dans ses murs le siège de Pierre, on dirait que cette primauté de ses pontifes a rayonné puissamment et a fait éclore autour d'elle une autre primauté, celle de la sainteté. Les martyrs et tous les grands saints de l'Eglise y ont leurs sanctuaires ou leurs souvenirs. Le cardinal Pitra aimait Rome non pas seulement en artiste et en archéologue, mais encore en chrétien, et s'il se plaisait à visiter les monuments

(1) Lettre à Madame l'Abbesse de Stanbroock, décembre 1883.

(2) Il récitait chaque jour le rosaire, quelquefois même il le récitait une fois avant et une fois après la messe. Sa méditation roulait souvent aussi sur les mystères du rosaire.

anciens, si la plus courte inscription, le moindre pan de mur, une simple ruine attirait son attention et le ramenait en pleine antiquité, de même sa piété le portait à visiter les sanctuaires et les souvenirs des saints.

« Quelle merveilleuse cité de Dieu, s'écrie-t-il un jour qu'il vient de rentrer chez lui après un long pèlerinage à travers la ville, quelle merveilleuse cité de Dieu que celle où Ton peut visiter en un jour la basilique de Saint-Paul, Vara cœli et le céleste bambino, l'église de Sainte-Françoise Romaine et son monastère de Tor de Specchi, le Colisée, Sainte-Marie Majeure, Saint-Marc, la chambre de saint François de Borgia, celle du bienheureux Labre, sainte Cécile » (1).

Il aimait aussi les reliques des saints, les recherchait avidement et il en avait réuni une riche collection devant laquelle brûlait jour et nuit une petite lampe. Il venait souvent prier devant elles.

Il faut noter parmi ses principales dévotions son culte pour Notre-Dame de perpétuel secours, dont l'image empruntée aux peintres byzantins ornait toujours une des chambres principales à Saint-Calliste, àFrascati ou à Porto. Quand il entrait ou sortait, il la saluait profondément en récitant une courte prière ; il aimait à faire remarquer à ses hôtes en les introduisant qu'elle était la maîtresse de la maison, la padrona di casa. Sainte Cécile, l'illustre vierge romaine, que dom Guéranger s'est attaché à faire connaître dans un de ses plus beaux ouvrages, avait aussi une part principale dans sa dévotion; il faisait son pèlerinage à la basilique de Sainte-Cécile au Transtévère toutes les semaines, parfois tous les jours, et allait souvent y célébrer la messe.

Il honorait aussi d'un culte particulier les saints et saintes de Tordre bénédictin ; la lecture qu'il faisait chaque soir de quelques pages d'un auteur mystique était la plupart du temps tirée d'un mystique bénédictin ; sainte Gertrude,

(1) Lettre à dom Gaépin, 12 octobre 18G1.

sainte Hildegarde et sainte Mechtilde avaient ses préférences. Il avait lu et relu leurs ouvrages ; il enavait même recherché les manuscrits dans les diverses bibliothèques, il édita plusieurs parties des œuvres de sainte Hildegarde, et on peut dire qu'il fut le promoteur des belles éditions de sainte Gertrude et de sainte Mechtilde données par deux de ses confrères (1).

Il disait retrouver dans les dialogues de Sainte-Gertrude <( un cantique des cantiques intraduisible, quelque chose de semblable aux douces paroles de la Sainte Vierge à Jésus adolescent » (2).

Mais sainte Scholastique était sa patronne de prédilection, sa mère, celle qui présida sa profession religieuse, sa promotion au cardinalat et sa mort. Il ne se rappelait jamais sans émotion cette date de sa profession religieuse. « Que n'ai-je vécu qu'un jour ou qu'une nuit comme la très heureuse sainte, ma mère, qui aurait dû me laisser sous le drap funèbre, en sa fête de 1843 (l'année de sa profession) ou emporter ma pauvre âme sous les ailes de sa colombe... En réalité saint Benoît comme sa sœur n'ont vécu qu un jour, car la vie religieuse n'a qu'une journée ; toujours la même, toujours un seul et même cantique, un seul et même entretien sur la céleste vie. Au dehors la nuit, la pluie, les heures froides et longues... parfois il est vrai la tête tombe avec des larmes sur les deux mains, mais on se relève pour sourire et parler et penser de la céleste vie » (3).

Un autre grand amour que dom Guéranger lui avait mis au cœur ou du moins qu'il avait cultivé en lui, c'était l'amour de l'Église. Dom Pitra avait dévoué sa vie à cette céleste Épouse du Christ, il la servait avec un désintéressement sans bornes, écoutait avec docilité tous ses enseignements et lui demandait la règle de sa vie et de ses

(1) Dom Louis Paquelin avec la collaboration de dom Joseph Pothier. Revelationes Gertrudianœ et MecMildianœ, 2 vol. in-4o 4875* Oudin, Poitiers.

(2) Lettre à Madame TAbbesse de Sainte-Cécile, 44 août 4876.

(3) A la môme, 40 février 4885, 45 janvier 4886.

sentiments. Il ne faut pas chercher d'autre mobile à sa conduite que cet amour et ce dévoûment.

Dans Rome il vénéra toujours l'Église mère et maîtresse, et dans le Souverain Pontife l'interprète infaillible de la foi et le chef souverain dont la juridiction s'étend et s'exerce sur toutes les parties de l'Église. Il ne varia jamais dans ses convictions. Aujourd'hui que l'unité s'est faite sur ce point de l'enseignement catholique nous avons peu de mérite à professer cet article de foi, mais dans la génération à laquelle appartient dom Pitra, il ne faut pas oublier qu'une telle doctrine était encore l'exception; il fallait pour la soutenir un certain courage et une science théologique très indépendante. Il eut ce courage, cette indépendance de caractère, et fut toujours sur ce point le digne fils de dom Guéranger qui, en 1830, inscrivait aux premières pages de ses constitutions comme une règle pour tous ses disciples, le respect et la soumission entière au siège de Pierre et à la personne de son successeur.

Dans les circonstances où il lui fut donné d'exercer son zèle, il y mit tout son cœur. On l'invitait souvent au cours de ses pérégrinations à prêcher des retraites ou à donner des conférences. Malgré ses répugnances pour la chaire il acceptait volontiers ce ministère. A Rome avant d'être cardinal et encore installé à Saint-Paul Hors-les-Murs il fut aumônier des zouaves pontificaux et tous ont gardé le meilleur souvenir des conférences que le savant bénédictin leur faisait le dimanche soir sur la Rome chrétienne (1).

Dans sa correspondance nous trouvons peu de lettres de direction proprement dites. Sa vocation ne le destinait pas spécialement à ce genre d'apostolat; on eût même dit qu'il cherchait à s'y dérober. Néanmoins il fut en relations avec quelques femmes du monde, sérieusement chrétiennes qui trouvèrent en lui un conseiller sage et dévoué. Les quelques lettres qui appartiennent à cette catégorie sont

(i) Lettres à dom Guéranger, 22 novembre et 21 décembre 1861.

pleines de délicatesse et de tact et d'un ton très sérieux; au premier rang des devoirs, il place ceux auxquels la femme est obligée dans la famille par son titre de mère ou d'épouse. Ses conseils sur l'éducation des enfants sont aussi pleins de fermeté et de prudence.

Au moment de déposer la plume et après avoir vécu plus de deux années dans l'intimité de l'illustre et pieux cardinal par l'étude de ses ouvrages et de sa correspondance, nous ne voulons pas nous séparer de lui sans jeter un dernier regard sur son caractère et sur son œuvre pour essayer de saisir dans son ensemble cette attachante figure de Tévêque de Porto.

Avant tout il fut moine. Il semble que Dieu Tait choisi dès ses premières années et l'ait acheminé pas à pas vers la profession rehgieuse ; son premier maître, les souvenirs monastiques de sa province, son goût pour l'étude, la prière et la retraite, sa ferme et solide piété éveillèrent en lui les premiers germes de la vocation; ce furent les voix dont Dieu se servit pour faire entendre à son cœur le premier appel auquel tant d'autres résistent. Lui, avec sa générosité et la docilité de son cœur, y prêta l'oreille et quand il se fut assuré de la réalité de cet appel, il marcha résolument vers le but.

En dépit des circonstances et de ces remous qui pendant des années semblèrent le reprendre et l'éloigner du rivage, il resta fidèle à sa vocation, moine par le cœur, moine au milieu du monde par la vie sévère de travail et de recueillement qu'il s'imposa et qu'il sut garder avec un courage et une énergie dont on citerait peu d'exemples. Parce côté de sa vie il est bien digne d'entrer dans les rangs de ceux que saint Benoît appelle dans sa règle cœnobitarum forHssimum genus^ la très forte race des moines (1). Du moine il eut encore l'humilité et l'abnégation, analogue à celle du soldat qui combat pour un plan qu'il n'a pas congu et souvent pour réparer des fautes qu'il n'a pas commises.

(i) hegula sancti Benedicli, cap. i.

Mais cette règle monastique, ce joug sous lequel saint Benoît courbe ses disciples, n'écrase quoi qu'on en ait dit, ni la personnalité, ni la spontanéité. C'est une discipline forte et souple qui comprime les mauvais penchants de la nature humaine sans détruire ses aspirations généreuses. Il suffit pour s'en convaincre de lire l'histoire monastique. A chaque pas on y trouvera do puissantes originalités, des caractères fortement trempés, pour lesquels la règle n'a été qu'une sauvegarde et une force.

Dom Pilra put donc cultiver les heureux dons de son caractère et les développer sous la paternelle tutelle de l'obéissance. On a pu dire de lui, non sans quelque malice peut-être, qu'il était resté un romantique. Nous dirons à notre tour sans intention railleuse, qu'il est sous bien des aspects un des représentants de cette génération qui s'étend de la fin de TEmpire aux premières années du gouvernement de juillet. Par plusieurs de ses qualités, il appartient à son temps, époque de foi généreuse en l'avenir, d'aspirations ardentes, d'espérance, et par suite d'enthousiasme et d'élan. C'était comme un printemps plein de riches promesses, avec un sentiment presque universel chez les contemporains, d'une sorte de renaissance, d'un renouvellement général dans les lettres, les sciences et les arts, et même dans l'état social. Bien des illusions se mêlaient sans doute à ces désirs un peu vagues d'un renouveau, mais à tout prendre, combien nous sommes tentés de regretter cette période d'entrain et de vie, quand nous regardons autour de nous et que nous voyons finir ce siècle dans le désenchantement et la torpeur !

Nous ne nous sommes donc pas étonnés de retrouver dans les livres et dans les lettres de dom Pitra cette ardeur presque juvénile et ce ton d'enthousiasme qui quelquefois étonne le lecteur peu préparé par son milieu et par ses habitudes à de tels accents. Quant il eut vu « tant de missions avortées, de promesses trahies, de belles vocations manquées», quand il eut vu, selon son énergique expression « notre triste époque sur le point de tomber

dans sa fosse séculaire » le cardinal fut pris d'une tentation de découragement et ne trouva de consolation que dans sa foi en la mission divine de l'Église sur terre.

L'étude lui fut aussi une diversion puissante. L'amour de l'étude naquit en lui dès le premier coup d'oeil jeté sur les livres et les monuments qui lui révélèrent les hommes et les institutions antiques. De ce jour, il fut historien par sa sympathie et son goût pour le passé, par son intelligence des événements qui appartiennent à Thistoire. Il aima la science historique sous toutes ses formes, paléographie, épigraphie, archéologie ; il cultiva tous ces genres avec succès. Cet amour de Tétude se développa rapidement et devint une passion de tous les instants ; il connut toutes les joies et les tourments de la recherche scientifique; il eût pu écrire cette page si profondément vraie, tombée de la plume d'un jeune savant enlevé par la mort avant d'avoir pu tenir toutes ses promesses : « L'homme qui ne s'est jamais livré à la recherche scientifique ignore quelles en sont Ips jouissances et les douceurs sans cesse renouvelées; c'est une fascination de tous les instants. Plongé dans ce travail on se découvrent sans cesse des horizons inattendus, on s'abîme avec une telle ivresse, que rien ne saurait en distraire. Dans cette poursuite acharnée, les meilleures facultés s'exaltent ; on oublie les durs soucis ou les frivoles besoins, on se sent en quelque façon plus noble, plus digne, plus heureux ; l'activité de l'être est à son maximum » (i). Dans le champ scientifique de notre siècle, dom Pitra a creusé son sillon. Son nom restera attaché à des découvertes importantes, les écrits de Commodien, de Juvencus, de Nicéphore, l'hymnographie grecque, Romanus et la poésie des mélodes, le droit de l'Eglise grecque ; ou à des époques historiques et des personnages comme saint Léger et le septième siècle, sainte Hildegarde, les Pères Anténicéens.

(1) F. Papillon, Histoire de la philosophie moderne^ citée dans la notice de Charles Lévêque, p. xxxvi.

Il ne fut pas seulement un savant, il fut un type achevé le rhumaniste, au meilleur sens du mot et dans sa plus Large acception, ne se confinant pas comme le philologue qui n'est que philologue, dans les arides études d'érudition, la critique grammaticale, la connaissance des lois de la transcription des manuscrits ou de la déformation d'un texte, mais étudiant l'antiquité avec des yeux d'artiste, la comprenant et la goûtant.

Le philologue et le savant était doublé d'un poète à l'âme tendre et naïve, à l'imagination ardente.

Son caractère était fait de réserve et d'une certaine timidité qui Tempèchait de se livrer. Mais cette froideur n'était qu'apparente, et cachait mal un cœur affectueux et bon qui ne demandait qu'à aimer et à se confier. La famille et ceux qui furent ses vrais amis pourraient seuls dire de quelle affection attentive, de quelle sollicitude prévoyante il les entourait, et quelle était sa délicatesse de sentiments; il la portait parfois jusqu'à une susceptibilité qu'un oubli froissait. Ses confrères, de leur côté, témoigneraient de la sûreté de son commerce et de l'aimable simplicité qu'il apportait dans ses relations quotidiennes. Ennemi des compromis, il avait une fermeté de caractère et de principes qui ne craignait pas le reproche d'intransigeance et de raideur.

De bons juges, en matière de style, comme Louis Veuillot, Aubineau, Mgr Darboy, reconnaissent en lui les qualités d'un écrivain de race, qui eût pu prétendre, avec de légères réformes, à l'une des premières places.

A Rome, il fit revivre la tradition des cardinaux savants qui ont honoré la pourpre romaine et ont brillé au premier rang dans le monde de l'érudition. Dans cette ville où se coudoient les diplomates, les grands seigneurs, les voyageurs de toute nation, les évêques, les dignitaires ecclésiastiques et les chefs d'ordres, il garda sa physionomie Driginale de bénédictin et de savant, un peu isolé, éloigné les affaires, mais arrivant à exercer de l'influence sur une »artie de ses collègues par sa science, l'intégrité de son

caractère, la fermeté de ses convictions. Ce n'est que grâce à une calomnie que ses ennemis ont pu un jour l'accuser d'ambition ; il se tint toujours à Técart, et si, à un moment donné, il est sorti de sa réserve, il n'est pas possible de suspecter la droiture de ses intentions, alors même que Ton condamnerait sa démarche.

Sa famille religieuse restera surtout jalouse de sa gloire et gardera un culte pour son souvenir. Elle ne saurait oublier sans ingratitude que ce prince de la science et de TEglise a, pendant vingt ans, travaillé pour elle obscurément, au milieu de fatigues et de difficultés sans cesse renaissantes, sacrifiant au bien de la communauté ses goûts, sa tranquillité, sa noble passion de Tétude. Au milieu de nous il méritera le titre d'ancêtre, et, quoi qu'il arrive, il restera Tun des plus illustres, un de ceux qui ont jeté sur l'ordre monastique en notre temps le plus grand éclat.

Ce n'est jamais sans un profond regret et un serrement de cœur que Ton voit disparaître ces hommes, que de longues études et des qualités soigneusement cultivées ont si bien préparés à des recherches fructueuses. Que de travaux suspendus, que de découvertes arrêtées par l'inexorable mort, que de forces intellectuelles perdues. C'est le cas de répéter avec l'Ecclésiaste : vanitas vanitatum et omnia vanitas. Même la science est vanité si elle ne sert à rapprocher l'homme de Dieu. Toute science est vaine qui ne se ramène par son but dernier à la gloire de Dieu et à son amour.

C'est bien ainsi que le cardinal Pitra entendait la science, et il ne nous pardonnerait pas de n'avoir peint en lui que le savant, en laissant dans l'ombre la figure du moine et du prêtre. La science avait élevé son âme au-dessus des préoccupations terrestres et des intérêts de ce monde, elle lui avait donné le noble goût de la vérité, le dédain de tout ce qui n'est pas elle ; son âme trouvait son aliment dans cette recherche, et il n'est presque aucune de ses connaissances qui n'augmentât son amour de Dieu et de l'Eglise. Ceux qui ont connu les secrets de ses dernières années ont

VU avec une édiQcation profonde, le travail qui se faisait en cette âme sous la main de Dieu et la lumière toute céleste qui s'y répandait. Les épreuves et les souffrances la puriflèrent encore et la préparèrent à jouir de la vue de Dieu.

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