‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 10 sur 113 · Tome XXXIX. o · texte numérisé non relu

Tome XXXIX. o

» répondrez : Ces corpuscules ne se gênent pas dans leur action » mutuelle ; ce qu'on ne doit pas trouver étrange et qu'on ne » doit pas faire difficulté de leur accorder, puisqu'ils sont d'une » matière presque céleste; mais, si cela est, vous ne pouvez pas » dire alors que, dans un prisme, les couleurs se changent par le » choc mutuel de ces petits corps, puisqu'ils ne se nuisent pas » les uns aux autres. » Dans une dernière objection, le Jésuite s'efforce de prouver, selon les principes mêmes de Descartes, que l'ombre ne serait pas nécessaire pour la production des rotations diff'érentes, et que la résistance du milieu suffirait pour cela ; que, dans cette hypothèse, les rotations les plus rapides correspondraient au bleu dans le spectre, et les moins rapides, au rouge; que même, là où il y a ombre et réfraction, il n'y a pas toujours de couleurs. L'analogie des idées du P. Ciermans avec les découvertes de la science moderne est assez remarquable. On sait aujourd'hui que l'ombre n'entre pour rien dans la production du spectre : si la fente par laquelle passe le pinceau lumineux est trop large, il y a superposition des spectres, et, par conséquent, lumière blanche dans la région moyenne. On sait aussi que les rayons bleus vibrent plus rapidement que les rouges. Seulement, diff'érence essentiellet Ciermans part de l'hypothèse de Descartes sans l'admettre, tandis que la science actuelle admet comme certaine Thypo* thèse cartésienne, en tant qu'elle affirme les ondulations et attribue les couleurs à des mouvements de l'éther, et la rejette comme fausse, en tant qu'elle nie la composition de la lumière et attribue à des mouvements rotatoires les différentes couleurs. Le P. Ciermans a lui-même caractérisé son attitude : ^i Comme la philosophie que vous cultivez est nouvelle, il » est malaisé de no la pouvoir combattre que par vos principe* » mêmes *. »

La conclusion de la lettre est des plus courtoises : le P. Ciermans souhaite do voir Descartes donner encore des témoignages de son talent , on produisant de nouveaux ouvrages.

« O. \olunie VII, p. 18^

Transmise à Descartes par l'intermédiaire de Plempius, elle fît bonne' impression sur lui ; il y répondit tout de suite, le 9 janvier 1638 ^. Sa lettre commence par une allusion à Tanonyineque voulait garder le P. Ciermans et par un compliment sur son habileté : a J'ai été touché, en lisant votre lettre, d'une »> émotion pareille à celle que j'imagine que ressentaient autrei> fois ces chevaliers errants, toutes les fois que, dans le cours » de leurs voyages, ils faisaient rencontre de quelque chevalier n inconnu, tout couvert d'armes, et de qui la contenance et » la démarche semblaient promettre beaucoup de valeur; car il » ne pouvait leur arriver rien de plus souhaitable que de faire >) ainsi rencontre de quelque brave, avec lequel ils pussent » faire épreuve de leur force .» Nous avons vu pourtant que Uescartes savait déjà qu'il avait affaire à un Jésuite 9, et le compliment qu'on vient de lire montre tout ailssi bien la confiance (fu'il avait en lui-même, que son estime pour l'objectant.

Après avoir accepté modestement l'éloge que Ciermans fait (ie ses « petites inventions », il en vient aux objections que nous avons résumées plus haut. On y a vu que Ciermans, après avoir contesté, en général, la vérité de beaucoup d'assertions de Descartes dans la Dioptrique et les Météores, non sans une pointe de malice (il n'y en a pas qu'une dans sa lettre), dit qu'il va s'attaquer au traité de l'arc-en-ciel, où, d'après lui, mieux que partout ailleurs, se montre le talent de Descartes. Celuici pare ce coup insidieux d'une façon assez habile : <c Et » lorsqu'entre beaucoup d'endroits de mes écrits qui vous sem- >blent manquer de vérité, vous choisissez celui où j'ai tâché » d'expliquer les couleurs par le roulement ou tournoiement de n certains petits globes, vous faites voir que vous n'êtes pas peu ') versé en ce genre d'escrime : car, s'il y en a quelqu'un qui ne » soit pas si bien muni que les autres, et qui, par conséquent,

' 0. tolame VII, p. tOO.

' V. p. 62, noie À.

» soit plus exposé aux attaques de mes adversaires, j'avoue que » c'est celui que V. R. a choisi .» Cette confession devait, le cas échéant, lui permettre de s'avouer vaincu, sans que, pour cela, il dût reconnaître que son ouvrage était renversé. Pourtant son génie, vraiment admirable, sait le tirer des embarras où le jetaient les objections du Jésuite. Il a soin ^ de relever la méprise du P. Ciermans, qui lui fait tenir la théorie de rémission, tandis qu'il tient celle des ondulations. Quant au fond de l'objection, qui tendait à amener Descartes à reconnaître dans le soleil, comme source de son activité lumineuse, une forme ou qualité péripatéticienne, du genre de celles que le gentilhomme tourrahgeau avait en horreur, il ne veut pas s'expliquer là-dessus : il se borne à dire qu'il en parle dans un autre ouvrage, et, ajoute-t-il, la crainte qu'a le P. Ciermans qu'il ne puisse se passer des formes et des qualités ne le fera point changer de résolution. Pourquoi ce refus de s'expliquer? Il faut, sans doute, y voir un effet de la condamnation récente de Galilée. L'explication de la lumière se rattache, dans le système de Descartes, à sa théorie astronomique des tourbillons et ceux-ci impliquent le mouvement de translation de la terre autour du soleil s.

^ 0. volame vu, p. 106.

' O.Tolume VI. LeUre au P. Mersenne, p. 239; au même, ibidem, p. 3i3; au même, ibidem, p. 247; au méme^ibidem, p. 250 ; au même, ibidem, p. 255. — Descartes Jugeait assez bien cetie question. Il remarque que la condamnalion est émanée d*unecongrégation qui n*est pas absolument infaillible, pp. 243, 246; qn*elle suffit cependant pour Tobliger à ne pas soutenir le mouvement de h terre, p. 230. Mais, en même temps, il avoue que, si ce point est faux, tous les points fondamentaux de son système physique le sont aussi, à cause de leur étroite connexion, pp. 243, 248, voir volume VIII, p. 406; aussi refuse-t-il de publier son Traité du Monde, qu'il avait tout entier en manuscrit, trois ans avant la publication du Discours de la Méthode et des Essais, pp> ^-^ et 250. Au commencement de la sixième partie de ce discours, il parle de rincident de Galilée en termes voilés, mais à travers lesquels on voit qu'il tient encore en son for intérieur son opinion sur le mouvement de la terre : • J'ai appris que des personnes à qui je défère et dont Tautorité De peui guère moins sur mes actions que ma propre raison sur mes pensées, ont désapprouvé une opinion de physique publiée par quelqu'autre, etc. » C'est

L'objection tirée de la rencontre des rayons lumineux venant de deux foyers différents est ingénieusement résolue. Descartes £dt d'abord remarquer que la lumière et les couleurs ne sont pas des mouvements ; de là, dit-il, ma théorie n'exige pas qu'un corpuscule se meuve de plusieurs côtés à la fois : ce qui serait absurde. En second lieu, un même corpuscule peut avoir simultanément diverses propensions au mouvement, par conséquent en recevoir de nouvelles qui ne modifient pas les anciennes ; il peut aussi en recevoir qui les modifient. Quand deux rayons se croisent, le corpuscule où a lieu la rencontre acquiert deux propensions du genre de celles qui coexistent et restent distinctes; quand, au contraire, un corpuscule est situé entre d'autres qui tendent à aller plus lentement ou plus vite, il acquiert des propensions qui modifient ou détruisent les propensions antérieures. Ce dernier cas se vérifie dans le prisme, à la sortie des rayons lumineux par la face inférieure, quand il y a de l'ombre aux deux côtés des rayons sortants. Descartes l'affirme; mais, après avoir montré la possibilité de la chose par une comparaison, il remet la preuve à un autre endroit. Cette preuve ^ est, somme toute, la même que celle qu'il a donnée dans ses Météores ; seulement, il explique d'une façon plus distincte les conditions des rayons lumineux antérieurement à leur contact avec les deux confins de l'ombre.

A la dernière difficulté du P. Ciermans Descartes oppose toute une série de théorèmes où se trouvent épars les éléments

peoi-élre sor ce passage que se fondait le P. Ciermaos, lorsqu'il écrivait dans sa ieure, 0. volame VII, p. 186: u Dans l'opinion de Copernic qui est, comme je crois, aussi la vôtre. > — Il est d^ail leurs à peu près certain que le passage de sa réponse à Froidmont, oU il rabaisse les arguments tirés de TÉcriture ^te pour prouver rimmobilité de la terre, avait été vu du P. Ciermans. — Eo 1640, Descartes, écrivant encore au P. Mersenne sur ce même sujet, s'exprimait en ces termes : c Je n'ajoute point que je ne veux pas me mettre >u hasard de la censure des chefs de la religion catholique : car, croyant très fennement rinraillibililé de TÉglise, et ne doutant point aussi de mes raisons, je ne puis craindre qu'une vérité soit contraire à Tautre. » 0. volume VIII, p. 407.

* Voir pp. 204 et suivantes.

de la réponse : nous allons tâcher de les rassembler. Le P. Ciermans disait que, étant donnée Thypothèse des ondes, les différentes rotations à la sortie du prisme pouvaient s'expliquer par la seule réfraction, sans qu'on dût se prévaloir de la présence de l'ombre; il tentait même cette explication que, pour cause de brièveté, nous n'avons pas rapportée, mais qui, en vérité, est fort ingénieuse ^.

Descartes répond en somme que, dans son hypothèse, les choses doivent se passer comme il l'a dit, et non pas 'comme le pense le P. Ciermans, vu que le point de départ de son objection n'est pas le bon s. En effet, Ciermans suppose que la lumière se propage plus facilement dans l'air que dans le veire, ce qui a été démontré inexact dans la Dioptrique 3. Cette réponse, on le voit, est fausse en elle-même. Descartes y ajoute une autre, où se révèle son esprit ingénieux. Il remarque au préalable qu'avant de sortir du prisme, tous les corpuscules, bien que tournant sur eux-mêmes avec une vitesse à peu près égale à la vitesse de leur translation, tournent dans des sens différents; et que l'obliquité de la réfraction, si elle est suffisante pour détruire les obstacles, a précisément pour effet d'amener dans toute la rangée des rotations en sens uniforme. Or, le P. Ciermans suppose cette unanimité déjà avant la réfraction, l'effet avant sa cause.

Quant à ce que le P. Ciermans dit que la couleur rouge est due aux rotations les moins rapides, et la couleur bleue, aux

* Il suppose que les ondes se propagent plus aisément dans Tair que dans le verre ; Descaries prétend le contraire. Là encore le Jésuite était d'accord avec la science moderne. Cela étant, il prouve que le corpuscule sorti le premier du prisme doit concevoir un mouvement de rotation, en imprimer un en sens contraire à son voisin, encore empêché dans le \erre\ celui-ci, sorti du verre, doit en imprimer un plus considérable au troisième, et ainsi do suite, de telle façon que les couleurs supérieures de l'écran vertical répondent aox rotations les plus rapides.

* 0. volume Vil, p. 1^.

* 0. voliime V, p. S7. Descartes lire son argument de ce qu'un corps mou amortit plus la lumière qu*un corps dur, de même qu'une balle roule plus facilement sur une table nue que sur un tapis.

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plus rapides, Descartes répond que son argument, lequel aiioutit à l'assertion contraire, est très bon et il le répète brièvement; qu'il y en a, du reste, une infinité d'autres qu'il aurait pu apporter, s'il avait au préalable traité les parties de la physique d'où ils sont tirés ^

Enfin, Descartes, admettant que toute réfraction, même avec (ie l'ombre, n'est pas suffisante pour produire des couleurs, «xplique celte absence de couleurs par la petitesse de la réfraction, qui n'est pas assez forte pour vaincre les obstacles, quoique peu considérables, qui s'opposent toujours aux rotalions des corpuscules de la matière subtile.

Telle est, en résumé, la controverse entre le philosophe frani^is et le Jésuite de Louvain. Si Descartes n'a pas répondu (empiétement aux objections de son contradicteur, il a cependant répondu suffisamment pour faire voir que sa thèse peut ♦Hre la vraie.

11 est intéressant de savoir si cette discussion a influé sur les idées de Descartes, si elle leur a fait subir quelque inflexion : nous sommes pour l'affirmative. On a lu l'exorde de la réponse où il confesse que le chapitre de l'arc-en-ciel est le moins fortiiîé de tous. C'était pourtant « celui qui lui avait donné plus 'le peine que tout le reste », ainsi qu'il le dit lui-même 2. En 't'te du chapitre, il avait écrit : « L'arc-en-ciel est une mer-

" veilie de la nature si remarquable, et sa cause en a été de fl tout temps si curieusement recherchée par les bons esprits, '^ et si peu connue, que je ne saurais choisir de matière plus ^^ propre à faire voir comment, par la méthode dont je me

^ il eo indique qaelques-uns, par exein|)le celui que l'on tire de la couleur rouge (lu sang des animaux ; de la couleur rouge que prennent, sous Taction ^^ feu, le mercure, le fer et quelques autres métaux. Il renvoie aussi au oeQ?ième discours des Météores, oii il a traité de la couleur des nues, et qui ^ toat entier une confirmation manifeste de cette opinion. Dans le Traité ^e ^(i formation dû fœtus, n« 31 (0. volume IV, p. 469), il explique la couleur ■^Qgedo sang et du fer chaufie, et la manière dont il en parle fait voir quVn ''et endroit, il pensait à sa controverse avec le P. Ciermans.

' 0. voiame VI, p. 54, leUre du 8 octobre 1629.

» sers, on peut venir à des connaissances que ceux dont nous » avons les écrits n'ont point eues ^. » De même, à la fin , il conclut : « Je crois qu'il ne reste plus aucune diflScuIté en cette » matière, si ce n'est peut-être touchant les irrégularités qui » s'y rencontrent»; affirmant ainsi d'autant plus nettement que son explication était certaine, lorsque le phénomène était normal ^.

Dans son traité posthume du monde et de la lumière, il réfute explicitement l'objection tirée de la rencontre des rayons lumineux 3 ; il est bien probable que l'idée de cette réfutation lui a été donnée par l'objection du P. Ciermans. Quoiqu'en terminant sa lettre, Descartes dise espérer que ce religieux lui indiquera ces autres points où il aurait désiré trouver un peu plus de vérité, nous ne sachions point que cette correspondance ait été reprise. Seulement, à quelque temps de là, Descartes songea à publier les objections que lui avait envoyées le P. Ciermans et lui en fit demander la permission par Plemplus : le Jésuite l'octroya facilement, mais toujours à la condition de ne pas être nommé. Cette publication n'eut pas lieu, on ne sait pourquoi. Et le P. Ciermans ayant demandé plus tard de partir pour la mission de Chine, mourut en Portugal, l'an 1648, tandis qu'il se rendait à son poste.

< 0. volume V, p. 365, Météores, discours boitièine, p. 274. Après avoir démoDtré la difTérence de vitesse des rotations, il dit : « Et en toul ceci, la raison s'accorde si itarfaitenient avec Texpérience, que je ne crois pas qu*il soii possible, après avoir bien connu Ton et l'autre, de douter que la chose ne soit telle que je viens de Pexpliquer. <» Cf. 0. volume VII, p. 377, lettre à on

P. Jésuite.

■ 0. volume V, p. 201.

' 0. volume IV, p. 316. Seulement, il apporte une restriction à ce qu*il avait répondu au P, Ciermans en admettant que si Tune des sources dt* lumière est beaucoup plus forte que Tautre, le ravon émané de la plus forte arrête complètement celui qui émane de Tautre.

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