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CHAPITRE V

CONTROVERSE ENTRE OESCARTES ET VOPISCUS- KORTINATLS PLEMPIUS, PROFESSEUR A l'UNIVERSITK DE LDUVAIN, SUR LA CAUSE DES PULSATIONS DU COEUR ET SUR LA CIRCULATION DU SANG.

Sommaire.

1 . Relation des opinions de Descartes en cette matière avec tout son système philosophique. — 2. Importance historique de cette controverse. — H. Opinian de Descartes sur la cause du mouvement du cœur et la circulation du sang. — 4. Objections de Plcmpius. — 8. Réponses de Descartes.^ 6. Plempius revient à la charge.— 7. Nouveiles réponses de Descartes. — 8. Continuation de l'histoire de la controverse. — 9. Appréciations mutuelles des deux adversaires. — 10. Du rapport des idées de Descartes avec celles de Van Helmont.

Les rapports multiples qui existent entre les diverses substances de l'univers découlent de la nature de chacune d'elles. Et si, après avoir pris pour objet de ses considérations un des principaux êtres, on en est venu à apprécier d'une façon nouvelle sa constitution intinie et ses propriétés caractéristiques, il ne se peut faire qu'on ne soit pas amené à une foule d'appréciations de même sorte sur les matières connexes. C'est ce qui est arrivé à Descartes. Pour lui, l'âme est une substance pensante, un être dont toutes les actions sont des pensées et rien que des pensées. Sans doute, revenant au sens primitif, il donnait à ce mot une signification plus large que n'avaient fait les philosophes qui l'avaient précédé : il retendait aux sensations, aux imaginations et généralement à tout acte pensé, c'est-à-dire révélé par le sens intime. Mais, en même temps, l'âme humaine se voyait dépouillée (à tort ou à raison, nous ne le cherchons pas maintenant) de toute activité incon-

sciente, de toute participation aux actes de la vie et même ù la locomotion. Dès lors, il fallait bien chercher ailleurs qu'en elle l'explication des phénomènes vitaux, aussi variés que men'eilleux. Il était à prévoir que Descartes n'irait pas la prendre dans une âme végétative, moyenne entre le corps el Tesprit : il avait trop horreur des notions confuses pour admettre des choses qu'il ne pouvait concevoir ni comme étendues ni comme pensantes ; il les appelait plaisamment « des êtres philosophiques qui lui étaient inconnus » ^. C'était donc exclusivement le corps organisé qu'il était amené à reconnaître comme la source de toutes les fonctions de la vie ; et comme, pour lui, tout corps n'était qu'une chose étendue, n'ayant d'autre activité que le mouvement, il faisait du corps humain vivant une pure machine et, ainsi qu'on va le voir, une sorte de machine à vapeur. Cette connexion entre les diverses parties de son système philosophique avait pour conséquence qu'on ne pouvait l'ébranler sur un point sans atteindre du même coup tous les autres. Ainsi, quand Plempius combattait la physiologie de Descartes, il combattait en réalité tout le système du philosophe français, et quand celui-ci repoussait ces attaques, il défendait l'éditice que son génie avait construit de toutes pièces. Nul n'en doutait moins que Descartes luimême. L'année qui suivit la publication de son premier ouvrage, il s'en ouvrait avec son confident, le P. Mersenne, dans une lettre datée du 9 février : « Je veux bien que l'on » pense que, si ce que j'ai écrit de cela (c'est-à-dire du mou- » vement du cœur ou des réfractions) ou de quelque autre » matière que j'ai traitée en plus de trois lignes dans ce que » j'ai fait imprimer, se trouve faux, tout le reste de ma philo- » Sophie ne vaut rien 2. » On peut remarquer soi-même cette connexion dans tous les endroits de ses ouvrages où il s'est attaché, ex professa, à l'exposition de ses théories physiologiques. Pour n'en citer qu'un exemple, dans le préambule du

* 0. volume VII, pp. 2t»0, 283, leUre à Morin.

* 0. volume Ylll, p. 91, lettre au P. Mersenoe.

passage du Discours de la Méthode, visé par Plempius, il imagine que Dieu façonne un corps en tout semblable au nôtre, mais sans mettre en lui aucune âme, et il aflSrme que « dans ce corps se trouveraient toutes les fonctions qui peu- » vent être en nous sans que nous y pensions (donc toutes les » fonctions vitales), ni, par conséquent, que notre âme, c'est-à- '> dire cette partie distincte du corps dont il a été dit ci-dessus > que la nature n'est que de penser, y contribue *. »

Cette controverse, philosophique par son objet, a de plus une importance historique très considérable. C'est sans contredit une des plus éclatantes de celles auxquelles le Discours de la Méthode a donné lieu : le renom de Plempius, sa position de professeur à l'Université de Louvain, l'importance de la thèse attaquée, la force de ses argumentations, la publicité qu'il leur donna, les colères qu'elles lui attirèrent de la part dfê cartésiens de Hollande , toutes ces circonstances font de cette dispute un des événements les plus considérables de i'histoire du cartésianisme en Belgique.

Et, à ce propos, il est bon de remarquer que les historiens <la cartésianisme ne mentionnent aucun ouvrage imprimé où l'on parle explicitement de Descartes et de ses opinions avant 1639. En effet, le premier qu'ils citent est l'éloge funèbre de notre compatriote Reneri, prononcé à Utrecht par Antonius Aemilius, le 18 mars 1639, et imprimé la même année 2. Or, le Discours de la Méthode avait paru en juin 1637 ; les deux lettres de Descartes à Plempius où il répond aux objections de ce dernier sont respectivement du 15 février et du 23 mars 16383, et cette même année, au mois de septembre, parais-

' 0. volume J, p. 174.

* Wquot noas rapprend. Mémoires^ volunte VI, p. 166.

' Ces dales sont celles qu*assigne Plempius, mieux à même de les connaître ^^^c^cment que n'importe qui. L'anooiateur anonyme des lettres de Oescartes <^De i tort le 20 iaoyier et le 1 2 février.

sait à Louvain Touvrage de Plempius intitulé : Fundamentaseu Instituâmes medkinœ. Il y exposait les théories de Descartes sur la cause des battements du cœur et sur la circulation du sang, résumait ses arguments et combattait l'une et l'autre thèse ^. C'est ainsi qu'un Hollandais établi en Belgique commença publiquement en 1638 la lutte contre Descartes, tandis qu'un fils de Belge, établi en Hollande, à l'occasion de la mort du premier professeur cartésien, Belge aussi, y imprimait en 1639 le premier panégyrique de la nouvelle philosophie.

Nous commençons par donner une courte exposition des sentiments de Descartes, tels qu'il les expose dans le Discours de la Méthode.

Qu'on remarque.d'abord qu'ils ont un double objet : le fait de la circulation du sang, la cause de cette circulation et des mouvements du cœur. Généralement, on croit que Plempius a contredit longtemps et fortement la belle découverte de Harvey : on verra qu'il en a reconnu la grande vraisemblance dès la première réponse de Descartes à ses difficultés contre elle; dès lors, cette opinion ne lui déplaisait pas. En 1644, il en proclama ouvertement l'évidente certitude, dans la deuxième édition de ses FundameiUa medicinœ. Mais il est vrai que, toute sa vie, il combattit avec véhémence l'opinion de Descartes sur la cause de la circulation du sang et des pulsations du cœur : c'est surtout contre elle qu'est dirigée sa première lettre; c'est exclusivement contre elle qu'il continue à soulever des objections dans sa seconde lettre; c'est elle avant tout qu'il combat dans la première édition des Fundameiitu, et il n'en veut plus qu'à elle seule dans les trois éditions subséquentes de 1644, 1684 et 1664.

Nous omettons la description que Descartes fait de la circu-

* Ou toit par là que M. Haaii, daos la notice qu'il consacre à Plempio^' Annuaire de l* Université de Louvain, 1845, p. 9â5, a eu tort de dire que ce fut Descaries qui aUaqua Plempius: c'est le contraire qui est trai.

htion du sang et les arguments par lesquels il la prouve. Il reproduit ce qu'avait imprimé Harvey en 1628, dans son Ezerdtatio analomica de motu cordis et sanguinis in animalibus. L'explication de cette circulation est propre à Descartes et à ses disciples; nous en rencontrerons quelques-uns dans cette histoire. Comme toutes ses opinions, celle-ci est extrêmement ingénieuse et a la mérite de se représenter facilement par l'imagination. Selon lui, il existe dans le cœur a un feu sans lumière », semblable à celui qui échauffe dans la grange le foin humide, ou qui fiadt bouillir les vins nouveaux, lorsqu'on les laisse cuver sur la râpe. Le sang qui remplit les veines-caves gonfle l'oreillette droite, presse la valvule auriculo-ventriculaire, l'ouvre et coule en certaine quantité dans le ventricule droit. Par là, l'oreillette se dégonfle, tandis que, dans le ventricule, sous l'action de la chaleur, le sang se dilate, par le même coup fait enfler le ventricule, ferme la valvule qu'il avait ouverte, ouvre la valvule sigmoïde et passe dans l'artère pulmonaire, dont il enfle toutes les branches. Le ventricule, étant presque vide, se dégonfle, et la valvule sigmoïde se referme. Un fonctionnement identique introduit dans l'artère pulmonaire une nouvelle quantité de sang qui ehasse la précédente devant elle. Arrivé dans les poumons, le sang s'y mélange avec l'air qu'y introduit la respiration, et ainsi y devient capable d'alimenter le « feu sans lumière » du ventricule gauche. Il revient de là dans l'oreillette gauche, dont il gonfle les parois par sa pression, entre dans le ventricule correspondant, y produit les effets décrits quelques lignes plus haut et en sort finalement par l'artère qui le distribue dans tout le corps. £n deux mots, la pression du sang, due à son poids sur les oreillettes, et sa pression extraordinaire, due à la chaleur résidant dans le cœur, sur les parois du ventricule, sont, d'après Descartes, les causes de leurs gonflements. La force expansive que lui fait acquérir cette même chaleur est celle qui l'envoie dans les vaisseaux artériels et xeln^ux. Descartes a soin de supposer que le sang sorti du ventricule devient immédiatement moins chaud et perd ainsi sa

force de pression, afin de permettre aux valvules sigmoïdes de se refermer.

Tel est le système de Descartes ; il l'appuie d'une foule d'arguments plus ou moins spécieux, mais qui reviennent en somme à celui-ci : a Mon explication ne contredit aucun fait; elle en explique beaucoup, elle est donc la vraie. » Peutrêtre son explication ne contredisait-elle aucun fait observé ; mais, actuellement que l'étude de l'anatomie a été poussée si loin, l'hypothèse de Descartes est contredite par une foule d'expériences. La science moderne, au lieu de faire entrer le sang de lui-même dans le$ artères, l'y fait pousser par le cœur, grâce aux fibres musculaires dont sont formées ses parois et dont les contractions successives ont pour effet de rétrécir la cavité du cœur en en expulsant le contenu. Il est vrai qu'il reste encore à se demander quelle est la force qui contracte les fibres.

Avant de passer plus loin, il est bon de remarquer que les esprits animaux, auxquels sont dus, d'après Descartes, tous les mouvements de l'homme et de la bête, ne sont que les parties les plus agitées et les plus pénétrantes du sang échauffé dans le cœur.

Nous n'avons pas parlé de la nature du ce feu sans lumière »• dont Descartes affirme l'existence dans le cœur, voulant réserver cette question pour la fin de ce chapitre, où nous rechercherons les rapports du système philosophique de Descartes avec celui de Van Helmont.

Comme on l'a vu plus haut*, Plempius, en rendant compta à Descartes des impressions qu'avait faites sur lui la lecture de son ouvrage, avait marqué son désaccord sur l'explication du mouvement du cœur, mais sans s'étendre davantage. Ce point était trop capital, dans le système de Descartes, pour que

relui-ci ne mît pas tout en œuvre afin de le fortifier contre toutes les attaques possibles. Si celles-ci pouvaient se produire »'n public sans qu'elles fussent prévenues ou tout au moins sans qu'on les repoussât assez vite, il y avait danger que les nouvelles théories, à peine nées, ne tombassent dans le discrédit. Ce danger était d'autant plus considérable dans le cas actuel que l'opposition venait d'un professeur déjà célèbre. Aussi voyons-nous Descartes insister dans ses lettres pour que Ptempius lui envoie des objections; le 27 novembre 1637, il lui écrit : a J'attends avec grande impatience vos opinions toun chant le mouvement du cœur et vous prie de me les envoyer » au plus tôt^. » Le 20 décembre de la même année, il revient encore là-dessus : « D'autant plus que les objections » que l'on me proposera seront fortes, d'autant plus me > seront-elles agréables : c'est pourquoi j'attends avec grande » impatience les vôtres touchant le mouvement du cœur. »

Plempius se rendit à ses sollicitations qui, comme nous le i^avons par sa lettre du lo janvier et par la seconde édition des FundamentOf avaient été répétées dans des lettres de Descartes malheureusement perdues s.

Les objections de Plempius portent sur les deux thèses défendues par Descartes ; elles sont courtes et nettes. Contre 1 opinion de Descartes sur les mouvements du cœur, il apporte des faits qui tendent à prouver que ce mouvement et celui des artères doivent être attribués à une énergie résidant dans leurs tuniques, et non aux chocs successifs du sang provoqués par sa dilatation dans le cœur sous l'action de la chaleur de

* 0. folume VI, p. 337.

' 0. Tolume VII, p. 338 : « Vous in*avez demandé tant de fois et avec Uni

* d*iDstances mes objections contre votre opinion touchant le mouvement du ** cœur, que je suis obligé dMnlerrompre tant soit peu mes autres petits

* travaui, pour vous donner enfin celte satisfaction. » Fundamenta medicinm^ (^tio2a, 1644. lib. II, cap. 5 : • Objectiones ad D. Cartesium mittere placuit,

■ Di inielligerem ecquid ad versus eas responderet, quod lamen ut faoerem, > iam uspius ab ipsomet Cartesio amicissimo viro ac mihi familiarissimo per

■ epistolas flagitatos eram. »

celui-ci *. Contre la circulation du sang, ilobjecteque lesangdes artères est différent de celui des veines; que, si elle existe, les accès de fièvre intermittente devraient se répéter plusieurs fois le jour 2 ; qu'en liant longtemps les veines de la jambe d'un animal vivant, sans lier les artères, le membre ne gonfle pas beaucoup.

Mais le passage le plus piquant de toute la lettre est celui où, malicieusement, il fait remarquer à Descartes que son opinion sur le mouvement du cœur n'est pas nouvelle, mais très ancienne et même d'Aristote, qui en fait mention au livre de la respiration, chapitre xx, et il cite le passage où vraiment le gonflement du cœur est attribué au liquide sanguin se dilatant sous l'action de la chaleur 3. Bien que Plempius reconnaisse que l'explication de son ami d'Amsterdam soit plus ingénieuse et plus brillante que celle d'Aristote, il ne veut voir entre les deux qu'une différence de degré. Il n'y a pourtant là matière qu'à un innocent badinage : car il est, à première vue, évident qu'Aristote n'explique pas, dans le passage précité, la systole, qui est pourtant un élément essentiel du fonctionnement du cœur. Mais Plempius connaissait le caractère de Descartes et la prétention quelque peu exagérée qu'il avait de se donner comme l'inventeur d'une foule de vérités, avant lui inconnues de tous et nommément d'Aristote ^.

* 0. volume VII, pp. 339 et sai vantes. Voici quels sont ces faits : a) '^ cœur, séparé du corps et vide de sang, bat encore quelque temps. Cela est même vrai des parcelles en lesquelles on le divise; b) si Ton insère une canule dans une artère et qu'on serre fortement celle-ci à son bout inférieur, il n*y a plus de battement au-delà; si on enlève la ligature, le battement reparaît; e) si le sang doit se dilater sous Taction de la chaleur du cœur, qui n*est pas fort considérable, surtout chez les poissons, cette dilatation demandera du temps et par conséquent aassi la diastole; d) si la pulsation des artères provenait du choc du sang, elle ne pourrait pas avoir lieu simultanément dans les régions voisines du cœur et dans celles qui sont éloignées.

* Plempius suppose que la cause des fièvres est une substance résidant dans les petites veines les plus éloignées du cœur.

* Plempius cite ce passage d*après la traduction latine, reproduite dans rédition des œuvres d'Aristote publiée à Bâie, 1538, 1. 1, p. 549.

* V. par exemple 0. volume I, p. 168, Discours de la Méthodey 5« partie.

Descartes répondit à un mois de là, le 18 février. Il commence par justifier le désir qu'il avait manifesté tant de fois de voir arriver les difficultés de Plempius , en faisant l'éloge de son talent, de sa science et de sa franchise. Immédiatement après, il vient à la comparaison de son opinion sur le mouvement du cœur avec celle d'Aristote : « J'ai à vous rendre grâce i de ce que vous m'avez ouvert un moyen pour appuyer mon •> opinion de l'autorité d'Aristote. » On va voir quelle valeur purement de circonstance il donnait à cette autorité, et comme quoi il niait même qu'il pût raisonnablement s'en prévaloir dans le cas présent.

a Comme cet homme a été si heureux que quelques choses » qu'il ait avancées dans ce grand nombre d'écrits qu'il a » faits, même celles qu'il a dites sans y prendre garde, pasy sent aujourd'hui, chez la plupart, pour des oracles, je ne '> souhaiterais rien tant que de pouvoir, sans m'écarter de

> la vérité, suivre ses vestiges en tout. Mais certes, je ne dois ') pas me glorifier de l'avoir fait au sujet dont il est question. » Et il montre très bien l'immense différence qu'il y a entre les paroles vagues et incomplètes d'Aristote et l'explication si distincte et si adéquate qu'il a donnée. « Qu'Aristote, dit-il en 0 terminant, ait dit là quelque chose de vrai, encore, celui '> qui, sur de fausses prémisses (comme parlent les logiciens), » conclut par hasard quelque chose de vrai, ne raisonne pas

> mieux, ce me semble, que s'il en déduisait quelque chose » de faux ; et si deux personnes étaient arrivées en un même

> lieu, l'une par des chemins détournés, et l'autre par le

> droit chemin, il ne faudrait pas penser que l'une ait été sur « les voies de l'autre. » Tout cela est admirablement dit et admirablement vrai en général. Nous croyons cependant que •^* Stagirite, là où il a attribué le gonflement du cœur à la dilatation du sang (ce qu'enseignait de nouveau Descartes), l'a lîiil, guidé par un des arguments dont se prévalait le plus son

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