‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 9 sur 113 · JÉSUITE DE LOUVAIN · texte numérisé non relu

JÉSUITE DE LOUVAIN

Sommaire.

1. Occasion de cette controverse. — S. Appréciation générale da Père Ciermaos touchant Jes différentes parties de l'ouTragé. — 3. Objections spéciales sur la théorie des couleurs. — 4. Réponse de Descartes. — 5. Réflexions sur cette discussion.

Dans sa lettre, Plempius annonçait à Descartes qu'il avait passé son ouvrage à un Jésuite de Louvain, le P. Jean Cicrmans, comme Baillet ^ et Tannotateur anonyme des lettres de Descartes 3 nous l'apprennent.

Ce religieux, originaire de Bois-Ie-Duc, donnait un cours

* Ce détail ne se trouve pas dans la Iraduclion française. V. Opéra Carlesii^ Amsterdam, 1 682, t. X , p. 32.

' Baiuct, Tolame I, p. 312.

' 0. Tolume VI, p. 364.

spécial de mathématiques à ses jeunes confrères ^ du Collège de Louvain. il paraît avoir été un homme de valeur, à en juger d'après la manière habile dont il a attaqué l'ouvrage de Descartes. Ce dernier, comme on le voit dans plusieurs endroits de sa correspondance ^, attachait une extrême importance à l'opinion de la célèbre Compagnie. Lui était-elle favorable, il avait une assurance presque complète de voir adopter universellement ses idées; se déclarait-elle contre lui, il ne se faisait pas illusion que le triomphe deviendrait incertain, et qu'en tout cas, la lutte serait longue et ardente. Aussi, dans sa réponse à Plempius, eut-il soin d'insister auprès de lui pour qu'il lui mandât des objections de ce Père : « Je suis bien aise si le révé- » rend Père Jésuite, à qui vous avez prêté mon livre, écrit » quelque chose ; car il n'est pas à croire qu'il puisse rien venir » que de bon et de bien concerté d'aucun de cette Compagnie; » et d'autant plus que les objections que l'on me proposera » seront fortes, d'autant plus me seront-elles agréables 3. »

Ce désir fut exaucé : le P. Cicrmans, tout en posant pour condition qu'on ne ferait pas connaître son nom *, envoya à Descartes une appréciation générale de son ouvrage et une critique détaillée sur sa théorie de la nature de la lumière et des couleurs ».

* De Backer, Bibl. societ. Jesu. — Voyez aussi Waldack, Hist. prm. Flandr, be!g., S. J., annus unus^ 1628, p. 28.

* 0. volume VU, p. 418. — Volume Vlll, pp. 288 el suivantes» pp. 330 et suivantes.

î 0. volume VI, p. 304.

^ 0. volume VU, p. 424. — « De plus, un autre, aussi de Louvaio. qui d'i point voulu nirltre son nom, mais qui, entre nous, esl Jésuite, m'a envoyé des oltjectioiis loucbaul \e^ couleurs de rarc-en-ciel. »

' 0. volume VII, p. 180. — La version française de l'édition de Cousio diffère en plusieurs endroits du texte latin de l*édilion d'Amsterdam, 1682, et In dilTéreuce est, somme toute, constamment à Pavantage de Descartes. Ainsi Plempius, qualifié simplomenl de « Clarissimus », est dit dans la Iradaction : « Homme d'une singulière érudition cl qui a Descartes en très grande estime. » La traduction dit que le corrcsitondant a reçu Touvragede Descartrs depuis peu de jours et qu'il Ta parcouru d'un bout à Pautre dans ses hettres de loisir, tandis que le texte latin ne d.'t pas que l'examen se soit fait eosi peu de temps et avoue que tout le Discours de la Méthode n'a pas été lu.

La prudence du religieux se montre dès le commencement; il se dispense de porter aucun jugement sur le Discours de la Méthode, en disant qu'il ne Fa pas lu tout entier. « Librum » totum evolvi, si pauca demas quœ in Methodo continen- » tur 1. » Or, c'est là, on Ta vu, que sont rassemblées les nouveautés de Descartes en matière de philosophie, et plus tard les attaques des jésuites se porteront contre elles, pour ne plus combattre la physique, si ce n'est dans les points généraux, où elle se confond presque avec la philosophie ^. Il loue ensuite le génie entreprenant de Descartes, qu'il compare à un nouveau Colomb 3, en quête d'un monde inconnu, car '( n'est-ce pas découvrir un nouveau monde en philosophie » que de rejeter, comme vous faites, toutes ces troupes de qua- )) lités pour expliquer sans elles, et par des choses qui sont sen- » sibles et comme palpables, tout ce qu'il y a de plus caché » dans la nature. » Après cet éloge de l'originalité des vues de Descartes, Ciermans s'occupe des trois dernières parties de Touvrage du philosophe français. Autant il a usé de réserve pour le Discours de la Méthode, autant il se répand en éloges pour la Géométrie, montrant par là qu'il était lui-même versé dans cette science, puisqu'il savait apprécier la haute valeur de ces théories entièrement nouvelles et présentées d'une façon très concise 4. Et il ajoute, non sans une pointe de malice,

* Opéra omnia B. Descartes, Amsterdam, 186â, epist. part, f, p. 109. ' BoQiLLiER, volume 1, pp. 571 et suivaiDles.

* Thomas se servira de la même comparaison en 1763, dans son Éloge de fkicaries (0. volume I, p. M ).

* 0. volume VII, p. 181. « Votre Géométrie est telle qu^elle se recommande assez d'elle-même, el n*a pas besoin de Tapprobation de personne pour être mise en estime et pour élerniser le nom de son auteur; le vôtre ne peut qu^il De s'acquiert une gloire immortelle pour rexcelience de cet ouvrnge. » Au iémoi^nage de M. Liard, dans son ouvrage sur Descaiies (Paris, 188i» p. 51), le P. Ciermans comprit mieux que no le tirent plus lard les grands historiens des sciences mathématiques, quelle était la grande [K>rtée de l:i Géométrie de DeM^artes. Sur la difficulté de celte Géométrie, pour le temps oh elle parut, voir X Éloge de Descartes, par Thoiias, en tète des Œuvres de Descartes p. 99.

qu'il n'aurait pas dû craindre de mettre son nom en tête de cette partie de son œuvre (l'ouvrage de Descartes avait paru sous le voile de l'anonyme). La Dioptrique et les Météores ne sont pas, tant s'en faut, jugés aussi favorablement. Encore que le Jésuite de Louvain trouve chaque assertion de Descartes très ingénieuse et très neuve et, sous ce double rapport, digne de louange, il joint à ces paroles un blâme bien capable de troubler l'assurance qu'avait le novateur de la vérité de ses idées.

Nous citons d'après le texte latin : « On peut regretter, pensé-je, dans beaucoup d'endroits, qu'il n'y ait pas plus de vérité^. Je n'ai point le loisir pour vous les énumérer tous et me contenterai d'en .prendre un dans le traité de l'arc-en-ciel, où votre talent se montre plus que partout ailleurs 3. » Ces paroles ne reviennent-elles pas à celles-ci : « Puisque je trouve des défauts importants dans ce qu'il y a de mieux, jugez par là de la valeur que je donne au reste » ?

Les objections de Ciermans touchant aux théories fondamentales de la physique de Descartes, nous nous en occuperons brièvement. Descartes avait prétendu que la vision de la lumière blanche a lieu à la suite d'ondulations partant du foyer lumineux et se propageant dans la matière subtile répandue entre ce foyer et l'œil du spectateur. Il disait aussi que les diverses couleurs sont dues à des rotations diverses des corpuscules qui forment les ondes, rotations produites à la suite de leurs chocs mutuels, principalement sur les confins de l'ombre et lorsqu'ils changent de milieu, de telle façon que

* Opéra, t. fX, p. 1 10 : u In muUis tamen plus aliquid TeriUtis desiderar posse puto. » Voici comment est traduite ceUe phrase dans l'édition de Cousin : « Ce n'est pas qu'il n'y ait plusieurs endroits où j'aurais souhaité on peu plus de vérité ou du moins plus de lumière pour la reconnaiire, •

' Le texte latin dit : « Unum arripiam ex tractaiu de iride qui plus caeteris ingenium redolet. »

la vision du rouge correspondît à la rotation la plus rapide et celle du bleu, à la moins rapide ^.

Le P. Ciermans crut comprendre que la matière subtile était émise par les sources lumineuses, et s'en prévalut pour inférer (id homiiiem l'existence de formes et de qualités capables de les produire, et ainsi renverser un point capital â, quoique négatif, de la philosophie de Descartes. Si ces corpuscules, (iit-il, faisaient partie de la masse solaire, celle-ci devrait diminuer et en fin de compte disparaître. Car vous ne direz pas, comme Tçnt imaginé quelques anciens philosophes, que le soleil se nourrit des exhalaisons de la terre. Il faudra donc assigner quelque qualité occulte, cause efficiente de ces œrpuscules. Ciermans touche une question difficile et encore débattue de nos jours : la conservation de l'énergie solaire ; mais il prête le flanc à son adversaire en se méprenant sur une de ses assertions. La difficulté suivante a aussi sa valeur : comment, dit-il, les rotations provenant des corps colorés situés à une longue distance, comme par exemple de l'étoile roogeâtre qui forme l'épaule gauche d'Orion 3, se maintiennent-elles constamment à ti*avers des espaces aussi grands? Et si elles ont cette constance, comment leur choc mutuel panient-il à changer leur direction?

Mais Ciermans insiste encore davantage sur la difficulté suivante : l'expérience nous apprend manifestement que si deux objets sont placés vis-à-vis de deux spectateurs de façon à ce que les rayons colorés se rencontrent au milieu du parallélogramme, les couleurs de l'un ne changent pas quand on supprime l'autre; ce qui pourtant devrait avoir lieu dans l'hypothèse de Descartes. « Je sais, continue-t-il , ce que vous me

* 0. volume V, Météores, discours VIU, p. 271. Cf. ibidem, Dioptrique, ^\sconts \y pp. 1 et suivantes.

' 0. volume VII, p. 186. — « De plus quelle pourrait être la source d'un si i^rand écoulement ? car c'est ici où je crains que vous ne puissiez tout à fait ^OQs passer des formes ou des qualités que vous avez, ce me semble, tant *n horreur. »

' Betelgeme, Alpha d'Orion.

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