Tome XXXIX
antagoniste français, savoir, celui qu'il tire de la chaleur du cœur '. Suivent les réponses aux quatre objections de Plempîus touchant le mouvement du cœur. Ici, Descartes emploie en vérité toute espèce de ressources pour se défendre ; niant catégoriquement, bien qu'un peu a priori, les faits absolument inconciliables avec sa théorie s, introduisant une nouvelle hypothèse pour expliquer la dilatation du sang 3, retournant les objections contre les tenants de l'opinion classique, attaquant Galien 4-, Harvey ^ et les anciens 6 ; il ne manque pas d'ailleurs de faire ressortir le défaut de conséquence dans l'une ou l'autre l>artie de l'argumentation de Plempius t,
La rétorsion qu'il prétend faire de la première objection de celui-ci, mettant la question sur le terrain tout à fait philo-
* Qa'oD veuille bieo lire les deux derniers paragraphes de la deuxième partie du Traité de la formation du fœtus (0. volume IV, p. 456) : c^est certainemenl le rapprochement qu*avait fait Plempius qui a décidé Descaries à les rédiger.
* C*est ainsi qu'il nie que les battements du cœur séparé du reste du corps aient lieu, lorsqu'il n'y tombe plus du tout de sang, donnant pour raison quMl a toujours jugé, et même, comme cela se peut souvent faire, vu qu'il y avait quelque reste de sang dans la partie oh se faisait le battement (0. volume VII, p. 345). — A propos de l'expérience du tuyau inséré dans l'artère, quoiqu'il ne Vait jamais faite^ il est sûr que si le tuyau la remplit exactement, et qae son diamètre intérieur soit plus petit que celui de l'artère, la pulsation de celleci n'aura pas lieu plus bas; mais qu'elle aura lieu, s'il a même diamètre. [Ibidem, pp. 346 et suivantes.)
* Nous en reparlerons plus bas; ce nouveau facteur est une sorte di fermeDt ou levain, capable d'exciter par son mélange une grande effervescence dans le sang» (Ibidem^ p. 347.)
* n attaque, pour prouver qu'on ne doit pas s'arrêter à son autorité, la théorie de Galien, qui assimile le fonctionnement des artères à celai des poumons. {Ibidem ^ p. 349.)
^ Il attaque Harvey pour avoir dit que le sang est lancé dans les ventricales , dans le temps de la systole, ce qui |)ourtant est la vérité. {Ibidem, p. 351.)
* « Ils ont eu besoin d'un livre entier de Galien pour savoir que le sang 9 est contenu dans les artères. *
* 11 explique très bien, par exemple, comment l'action du sang se fait sentir instantanément dans les régions du réseau artériel éloignées du cœur. [ibidem, p. 347.)
sopbique, il importe de Texaminer plus particulièrement. Le fait d'où part Plempius est celui de la persistance des mouvements du cœur, quelque temps après sa séparation d'avec le reste du corps. « Cette objection, écrit Descartes, a, ce me )) semble, beaucoup plus de force contre ceux qui croient que » le mouvement du cœur procède de quelque faculté de l'âme ; >j car, de grâce, comment ce mouvement dépendrait-il de >) l'âme, et surtout celui qui se rencontre dans les parties d'un ') cœur après qu'elles sont séparées, vu qu'il est de foi que ) Tâme raisonnable est indivisible et qu'il n'y a aucune autre >) âme sensitive ou végétante qui lui soit jointe? » Effectivement, la théologie enseigne que l'âme raisonnable est simple, et qu'il n'y a qu'une seule âme dans l'homme, et, pour peu que Descartes eût poussé plus loin ses recherches, peut-être aurait-il dû constater qu'elle enseigne aussi que cette âme est le principe de la sensibilité, de la vie et du mouvement. Nous verrons tout à l'heure la réponse triomphante de Plempius : brnons-nous, pour le moment, à remarquer dans cette rétorsion une nouvelle preuve de la portée philosophique de la discussion.
Aux objections contre la circulation du sang, Descartes se ^ent sur un terrain plus ferme, et, sans diversion d'aucune sorte, il pare tous les coups de son adversaire, expliquant la différence du sang veineux et du sang artériel, rejetant avec Kernel, comme improbable au moins, l'opinion que la matière des fièvres intermittentes réside dans les veines ; faisant voir comment la ligature des veines de la jambe ne doit pas nécessairement amener en dessous d'elle un gonflement trop considérable * .
* TeUe que la lettre de Descartes est reproduite par Cousin, elle se termine M brosqueroent qu*oo devine aisément que la fin manque. Or, Cousin a copié ie texte de Clerselier, et Clerselier a traduit le texte de Beverovicius dans ses Qmesiiones Epistolicœ^ Roterodami, 1644, pp. 125-139. — On trouve cette ^oale dans les trois dernières éditions des Fundamenta medicinœ de PlempïQs (voir édition de 1644, p. 192): « Atque ut verbo concludam, etiamsi tuas * objectiones omnium optimas esse existimem, quse in meam de cordis et san-
La parole est maintenant à Plempius. Nous retrouvons dans ses instances datées du S février * les mêmes qualités que dans ses objections : la brièveté et la netteté. On y voit avec plaisir que son intelligence commence à se prononcer en faveur de la découverte de Harvey : ce Le reste de ce que vous m'avez écrit )) pour la preuve de la circulation du sang se soutient assez, et » c'est une opinion qui ne me déplaît pas beaucoup 2. »
Mais il le presse vigoureusement sur l'autre point, maintenant les faits dont il se prévalait et qu'il avait constatés de ses propres yeux. Il taxe d'imaginaire l'hypothèse d'un ferment résidant dans le cœur et nie d'ailleurs qu'il suffise pour rendre compte des faits.
Comme nous l'avons annoncé, il répond très bien à la rétorsion du philosophe en faisant d'abord voir que, fût-elle même efficace contre l'opinion classique, l'opinion de Descartes ne serait pas pour cela démontrée vraie : « Vous ajoutez que cette » objection fait moins contre vous que contre l'opinion vul- » gaire de ceux qui croient que le mouvement du cœur pro- » cède de quelque faculté de l'âme. Mais cela ne vous excuse » point; car peut être que ni vous, ni eux, ne connaissez point » encore la vraie cause de ce mouvement. »
» guinis moiu sententiam poieraot afft rri, nulla tameii est, quae me inducat, » ut illam mutem. Sed quo pacto bse mese responsîuDCulae tibi saiisfaciuQi, si u placeti sigoiOcabis, et me amare perges. Vale. 15 feb. 1633.
Sum tibi ad omne officium
paratissimus famulus
Des Caries. »
Il est à remarquer que les premiers mots de la réponse de Plempius (0. volume VU, p. 301) se rapportent au couienu du fragment omis.
* 0. volume Vil, p. 361. — 11 appert cepeudant par les Fundamenta de 1644 que les nouvelles objections de Plempius ont été rédigées plus lard, entre le 15 février et le 33 mars.
* L*ad verbe ne se trouve pas dans la version française, mais il est dans Je texte latin : Opéra Cariesiif volume iX, p. 174.
Il va plus loin, il fait sienne cette opinion vulgaire et montre qu elle est parfaitement d'accord avec les faits : « Et même, » quoi que vous disiez, il me semble pouvoir aisément sauver >> lopinion vulgaire. Car, bien que Tâme ne soit plus dans le • cœur humain, quand il est séparé du corps, et qu'ainsi il n'y >' ait plus en lui de facultés, toutefois, il reste dans le cœur un » certain esprit qui, ayant été l'instrument de l'âme, agit encore n par sa vertu après qu'elle est sortie; et c'est ce qui me fait > croire que l'attraction , la coction et l'assimilation des » aliments se font aussi bien dans le corps d'un homme nou- » vellement décapité que s'il était vivant, tant qu'il y reste de la » chaleur et de cet esprit vivifique. » Au fond, et abstraction faite de la nature de l'instrument de l'âme, cette réponse est iwmptoire.
La lutte devenait de plus en plus intense : Descartes sentait qu'il avait affaire à un adversaire digne de lui, et, de même que, «ians la lettre au P. Ciermans, il reconnaît la valeur de ses raisonnements, ainsi et plus encore dans sa lettre à Plempius, •?n date du 23 mars, il ne dissimule pas la valeur des arguments de son correspondant : « Vos nouvelles instances sont très ' considérables et, si jamais il m'en a été fait que j'ai jugées » dignes d'une réponse soignée, ce sont celles-ci. »
fl est intéressant de voir le philosophe français déployer toutes les richesses de son esprit pour éluder la force des arguments de notre professeur. Forcé de concéder certains faits, qu'il avait d'abord niés, il les interprète en sa faveur : il reconnaît que l'existence du levain dans le cœur est problématique, mais que, du reste, son opinion s'explique et même se démontre fecilement sans lui.
Revenant encore à sa rétorsion, Descartes prend occasion de la doctrine scolastique émise par Plempius pour démontrer que sa théorie, qui les attribue à une autre cause que l'âme, ^vant comme après son départ, est bien plus simple et plus intelligible. c< Car, lorsque pour expliquer comment le cœur
» peut encore être mu dans le cadavre d'un homme par l'âme » qui en est absente, vous avez recours à la chaleur et à un » esprit vivifique, comme à des instruments qui, ayant servi à » l'âme pour cet effet, sont encore capables de le produire par » sa vertu, de grâce, qu'est-ce autre chose que de vouloir tenter » les extrémités ? Car enfin, si ces instruments sont quelquefois » suffisants pour produire cet effet, pourquoi ne le sont-ils pas » toujours? Et pourquoi vous imaginez-vous plutôt qu'ils » agissent par la vertu de l'âme, quand elle est absente, que » non pas qu'ils n'ont pas besoin de sa vertu, lors même qu'elle » est présente? »
Quelque subtile que soit cette argumentation, elle admettait réplique. En effet, qu'un fait donné ait son principe immédiat dans une substance corporelle, mais que l'on constate en même temps que cette substance corporelle ne trouve ni en elle-même ni dans les corps avoisinants de quoi expliquer ce phénomène, il faut, dans ce cas, l'attribuer à un principe supérieur à la matière. Et il n'y a pas de difficulté à admettre que cet effet dure encore, quand le principe auquel il est dû a déjà disparu. Dans l'entretemps. Descartes est tellement persuadé de la bonté de son raisonnement qu'il ne peut croire que Plempius le lui ait proposé avec la conviction de sa valeur probante : « Vous » avez sans doute voulu imiter ces braves, qui, ayant entrepris » de défendre une place mal munie, ne se rendent pas d'abord » aux assiégeants, quoiqu'ils voient bien qu'ils ne pourront » leur résister, et qui, pour donner des preuves de leur cou- » rage, veulent d'abord user toute leur poudre et tenter les » dernières extrémités, d'où il arrive que leur défaite leur est » souvent plus glorieuse qu'à leurs vainqueurs. » Ces dernières lignes sont peut-être plaisantes ; mais elles étaient à coup sûr humiliantes pour Plempius, qui voyait suspecter la conformité de ses paroles avec ses convictions et annoncer sa défaite par son vainqueur même *»
^ Cette seconde réponse de Descartes à Plempius est, comme la première, privée de sa flnale; la voici comme la donne Plempius, Fundamenta, 1664, p. 195 : • Magnas ttbi ago grattas oh liUeras, quoe tuis inclusse erant; hic
Nous n'avons malheureusement plus la réponse du professeur de Louvain. Une lettre que lui adressait Descartes, datée, selon Tamiotateur anonyme, du l**" septembre 1638, nous apprend que Plempius lui avait écrit le 20 avril et qu'entre autres choses, il lui donnait la permission d'insérer ses objections, sauf pourtant celles contre la circulation du sang, entre les objections que Descartes se proposait de faire imprimer. Cette restriction confirme ce qui a été dit plus haut, que Plempius était bien prés de devenir le défenseur de cette opinion.
Descarte^ aurait bien voulu pouvoir publier ces dernières : « Et pour ce qui est, écrit-il, des objections que regardent la n circulation du sang que vous aimez mieux que j'omette, j'en » ferai entièrement comme il vous plaira ; mais j'en juge plus » avantageusement que vous ne faites, et je puis dire qu'elles » sont des plus fortes que j'ai reçues : c'est pourquoi j'aimerais » mieux qu'elles demeurassent comme elles sont, sinon que » vous y fissiez insérer quelques mots par-ci par-là, où ils
io venies meam ad cas responsioDem, quam si piacel, illi qui scripserat, (rades, et ne amare pcrges. Su m,
Clarissinae Domine,
libi muftis nominibus devinctus
Des* Cartes.
33 martii 1638. »
Si Tanuotatear aDODyme de Cousin a raison de placer au 4 janvier 1638 la I e ttre du P. Ciermans à Descaries et au 9 janvier la réponse de celui-ci, il y a eo Belgique un correspondant du philosophe français dont personne n'a connaissance jusquMci. Mais les indicalioos de cet anonyme ne méritent pas une confiance absolue, et divers indices nous foni croire qu*il s*agit ici de la lettre de Ciermans à Descartes et de celle de Descartes à Ciermans. Nous en tirons le principal d'un passage d*uue lettre de Descartes à Constantin H oygens, certainement postérieure aux premières objections de Plempius, par conséquent au 15 février et antérieure aux objections du P. Ciermans, poisque Descaries dit qu1l eût surtout désiré que les RR. PP. Jésuites eussent vouIq être du nombre des opposants, et qu'ils le lui avaient fait espérer, etc. V.O. volume VII, p. 419.
» viendront à propos pour témoigner que vous les proposez » pour exercice d'esprit, ou parce que je vous en ai prié, » plutôt que parce que vous les jugez véritables. Mais j'aurai )> encore tout le loisir d'en apprendre votre volonté avant que » j'en fasse rien imprimer; car je ne commencerai pas de plus » de trois mois. »
Descartes ne mit pas ce projet à exécution. Pleropius, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le reprit pour son propre compte dans ses Fmidamenta tnedicUiœ, mais en se bornant à résumer les arguments de Descartes. Cet acte, assez insignifiant par luimême, devait susciter dans la suite bien des colères et consommer la rupture entre les deux amis d'autrefois.
Il n'est pas hors de propos d'entendre les deux jouteurs s'apprécier mutuellement. Nous trouvons le jugement de Plempius dans la seconde édition de son principal ouvrage ' : c( J'écrivis à Descartes; nullement ébranlé dans ses opinions, il répondit à chacune de mes objections, mais d'une manière si pénible et si embarrassée que j'ai bien vu qu'il avait été acculé : « Verum, (respondit) ita operose et contortuplicate ut facile » viderim hominem pressum fuisse. » Et plus loin, s'adressant dans son livre à Descartes lui-même : a Operosam perplexamque » reddis mihi epistolam, vir ingeniosissime, et multis expe- » rientiis curiosisque infarcitam. » C'est ainsi qu'il apprécie la lettre dont nous avons parlé au § 8.
D'autre part, Descartes montre vis-à-vis de ses divers correspondants une grande estime pour les objections de Plempius. Il en parle avec éloges dans une lettre du 20 mai à H. de Zuitlichem ^. Dans une autre au P. Hersenne du 32 juin 3, il dit que les objections de Plempius touchant le mouvement du cœur
' Fundamenta medicinœ, editio Sa, 1644, lib.ll, cap. V. ' C'est Constantin Huygens, le père du grand Huygens. 0. volume VII, 3 0. volume VII, p. 424.
roDtiennent tout ce qu'on pouvait lui objecter sur cette matière. Enfin, dans une troisième à un P. Jésuite de la Flèche, en date da 24 janvier \ il dit qu'il a reçu de son ami Plempius, profes- ^ear à l'Université de Louvain, sept ou huit objections sur le mouvement du cœur ; qu'il voudrait que toutes fussent semblables à celles-là ; qu'il ne manquerait pas d'y répondre soigneusement, etc.
Nous croyons pour notre part que, si Descartes a, dans cette controverse, l'avantage pour ce qui regarde la circulation du sang, il a le dessous pour l'autre question. Et la chose est aisée à comprendre. Une opinion contraire à la vérité ne peut se (iéiendre qu'à force de paralogismes. Or, il est avéré que ce n'est pas la force expansive du sang qui le force ^ se précipiter dans les artères.
Il nous reste à dire quelques mots sur la relation entre le système physiologique de Descartes et celui de notre Van Helmont. Divers auteurs 2 affirment que les idées de Van Helmont imt été l'origine de quelques-unes de celles de-Descartes. Il s'agit surtout des ferments. Van Helmont avait affirmé que chaque œq)s brut, chaque corps vivant et même chaque organe du porps vivant possédait son ferment, dont le rôle était d'exciter à l'action « l'archée » (principe actif), joint à la matière (prin- ( >pe inerte). Les ferments, les archées intervenaient surtout dans ^explication des fonctions vitales : la digestion notamment < tait due à l'existence d'un de ces excitants, inhérent à l'appareil digestif; c'était par eux aussi qu'il expliquait la chaleur animale 3.
Nous avons dit plus haut que Van Helmont ne peut guère
' 0. volume VI!, p. 380. La date doit être erronée.
' Lb Rot, La philosophie au pays de Liège. Liège, i860, 4'*, pp. 35, 40, *il, Si. - Broeckx, Ess€ù sur thistoire de la médecine belge, Bruxelles, 1838, P ^— SpftEKGEL, Histoire de la médecine, t. V, p. 51 .
* GoETHALs, Histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, Braxelles, 1840, 1. 1, pp. 183 et suivantes.
avoir profité des idées de Descartes : ses principaux ouvrages avaient paru en 1637 ou étaient déjà rédigés. Les malheurs de toutes sortes qui Tassaillirent l'empêchèrent de les modifier notablement pendant les sept années qu'il vécut encore. Mais Descartes doit avoir entendu parler de l'ouvrage si intéressant de Van Helmont De magnetica vulnerum curatione* Nous croyons même qu'il pensa en faire une réfutation article par article. Cette opinion n'ayant jamais été mise en avant jusqu'ici, nous allons tâcher de la justifier.
Le P. Mersenne, ainsi qu'il a été dit plus haut <, a séjourné en Belgique le printemps et l'été de 1630, et s'y est mis en rapport avec les savants, comme il avait fait en Hollande. En 1630, Descartes lui écrivit le 25 février 2, le 16 avril 3, k 20 mai^, le ? novembre s, le 15 décembre 6 et peut-être le ? juin "7. Quoique ces dates puissent être inexactes quant au jour et au mois, elles sont vraies pour l'année. Or, en 1630, la Belgique était en émoi à cause d'un procès intenté à Van Helmont depuis 1627, par l'official de Malines, au sujet de son ouvrage sur la guérison magnétique des blessures, paru en 1621, et dont le succès avait été très considérable. Peut-être parce qu'il s'agissait d'un livre où était attaqué un Jésuite, la procédure marchait-elle lentement; et depuis trois ans que l'ouvrage avait été soumis au jugement des professeurs de théologie de l'Université de Louvain, aucun incident n'avait sui^i.
Toutefois, en 1630, la Faculté de théologie censura l'ouvrage de Van Helmont comme « du tout pernicieux et contenant » assertions et propositions hérétiques fort pernicieuses, blas- » phèmes contre Dieu et ses saints 8 ».
■ Ibidem, p. 111 » 0. volume VI, p. 99.
• 0. volume VI, p. 130. s Ibidem, p. 162.
• Ibidem, p. 176.
' Ibidem, p. 179. — L'annotateur de Cousin date cette lettre du 10 janvier 1631 ; mais une première main la datait de juin, à bon droit, ce noas semble. Voye?. ce que dit Descartes dans sa lettre de novembre, p. 165.
' GoETHALS, Histoire des lettres en Belgique, Bruxelles, 1840, vol. I,p. 17S.
Le P. Hersenne et Descartes étaient certainement en rapport pendant le voyage du premier dans les Pays-Bas; les dates des lettres rapprochées de celle du voyage de ce religieux le montrent suffisamment et Descartes lui-même nous l'apprend*. Or, voici ce que Descartes lui écrivit le 15 avril 1630^ : ({ Si toutefois le livre dont vous parlez était quelque chose de » fort bien fait et qu'il tombât entre mes mains, il traite de ma- 0 tières si dangereuses et que j'estime si fausses, si le rapport 9 qu'on vous en a fait est véritable, que je me sentirais peut-être 0 obligé d'y répondre sur-le-champ. » Ainsi Mersenne, écrivant de Belgique, avait parlé à Descartes, sur le rapport d'autrui, d'un livre contenant des assertions très dangereuses et trcs fausses et l'avait engagé à en entreprendre la réfutation. Tout cela s'applique à merveille à l'œuvre de Van Helmont. Mais il y a mieux : voici en effet ce que Descartes écrivait de nouveau là-dessus vers le 20 mai 1630 ^ : « Pour le méchant livre, je ) ne vous prie plus de me l'envoyer, car je me suis maintenant
> proposé d'autres occupations, et je crois qu'il serait trop » tard pour exécuter le dessein, qui m'avait obligé de vous » mander à l'autre voyage que si c'était un livre bien fait, et » qu'il tombât entre mes mains, je tâcherais d'y faire sur-le- » champ quelque réponse ; c'est que je pensais qu'encore qu'il
> n'y eût que trente-cinq exemplaires^ de ce livre; toutefois,
' 0. volume VI, p. 16$. • Je vous écrivis une leUre lorsque vous étiez, je ' crois, à Anvers, par laquelle vous me pourrez justifier, s'il vous pi ait. » Cette ietirp de Descartes adressée à Anvers est certainement celle qui se trouve 0.. volume VI, p. 113. On y lit en effet une justification de la ligne de conduite ^vie par Descartes dans ses rapports avec Topticien Ferrier. Il n*est pas ioDiile de faire remarquer que cette justification fait partie d'une lettre écrite te 35 mars 1630 (0., volume VI, p. 119, note). Le P. Merse nne aurait doncété ^ Aiivers à cette date.
* 0. volume VI, p. 103.
'^ 0. volume VI, p. 130.
* V. sur le nombre des exemplaires du De magnetica vulnerum eurolione encore existant en 1630, Brobckx, Notice svr le manuscrit Causa J. B, ffeimontii, pp. 35, 59, 61, 69, 70, 74. D'ailleurs le P. Mersenne a luiiQéme correspondu de Paris avec Van Helmont. Ibidem^ p. 67.
» s'il était bien fait, qu'on en ferait une seconde impression, » et qu'il aurait grand cours entre les curieux, quelques » défenses qui en pussent être faites. Or, je m'étais imaginé » un remède pour empêcher cela, qui me semblait plus fort » que toutes les défenses de la justice, qui était, avant qu il » se fît une autre impression de ce livre en cachette, d'en faire yy faire une avec permission, et d'ajouter après chaque période, » ou chaque chapitre, des raisons qui prouvassent tout le » contraire des siennes, et qui en découvrissent les faussetés. » Car je pensais que, s'il se vendait ainsi tout entier publique- » ment avec sa réponse, on ne daignerait pas le vendre en » cachette sans réponse, et ainsi que personne n'en appren- » drait la fausse doctrine qui n'en fût désabusé en même » temps : au lieu que les réponses séparées qu'on fait à sem- » blables livres sont d'ordinaire de peu de fruit, pour ce que » chacun ne lisant que les livres qui plaisent à son humeur, » ce ne sont pas les mêmes qui ont lu les mauvais livres qui » s'amusent à examiner les réponses. Vous me direz, je m'as- » sure, que c'est à savoir si j'eusse pu répondre aux raisons de » cet auteur; à quoi je n'ai rien à dire, sinon que j'y eusse au » moins fait tout mon possible, et qu'ayant plusieurs raisons » qui me persuadent et qui m'assurent le contraire de ce que » vous m'avez mandé être en ce livre, j'osais espérer qu'elles )) le pourraient aussi persuader à quelques autres, et que la )> vérité expliquée par un esprit médiocre devait être plus forte » que le mensonge, fût-il maintenu par les plus habiles gens » qui fussent au monde. »
Tout dans ces lignes cadre admirablement avec notre hypothèse : écrites en 1630, elles concernent un livre édité, dont il reste peu d'exemplaires *, au sujet duquel la justice informe. Qu'il est regrettable que Descartes n'ait pas donné suite à sa
* Diaprés Gobthals, Histoire des lettres en Belgique, BruxeUes, 1840, t. f, pp. 179, 190, ce fut la rareté de Touvrage qui amena Varchevéque Boooen à accorder un nouveau sursis en octobre 1630.
première idée ! il eût été si intéressant de voir en lutte ces deux grands esprits; avec de tels lutteurs, la vérité serait apparue plus resplendissante '.
Nous avons aussi des raisons pour croire qu'il a lu le traité de Van Helmont sur les eaux de Spa, publié à Liège, en 162i. En effet, le chimiste bruxellois se vante d'avoir trouvé, en analysant l'eau de la Sauvenière et du Pouhon, qu'elle ne comprenait que du vitriol de fer, et, à ce propos, il dit que cette sul)- .stance avait échappé aux auteurs qui l'avaient précédé ^. Or, nous voyons dans une lettre de Descartes à la princesse Elisabeth qu'il ne mentionne dans les eaux de Spa que la présence du fer et du vitriol 3.
De même que Van Helmont 4, Descartes préconise les eaux de Spa pour les obstructions du foie et de la rate ^.
Dans le Discours de la Méthode^ Descartes ne parle pas encore du ferment; il est vrai qu'il compare déjà la chaleur du cœur à celle du foin qui est humide et du vin qui cuve; mais il n'en fait mention que pour faire comprendre qu'il s'agit d'un feu sans lumière. Dans les premières réponses à Plempius, forcé dexpliquer les battements d'un cœur sensiblement vide de ^ang, il recourt à la présence possible dans les replis du cœur de quelque humeur qui ressemble au levain (fennentum)^ par le mélange de laquelle s'enfle le peu de sang qui survient <>. Plus loin, il expose que ce levain est du vieux sang, resté dans le cœur 7 ; qu'il explique la différence entre le sang artériel et le sang veineux ^. Cependant, comme Plempius lui avait dit que
' Descartes ne rejetait pas tous les faits merveilleux, expliqués vulgairemeoi par les sympathies et les antipathies. On peut voir le jugement qu'il en donne à la fin du quatrième livre des principes (0. volume III, p. 497). Cf. Var Helmozvt, Ortua medicinœ. Amsterodami, 1652, p. 613, col. b.
' Sujtplemenium de Aquis Spadanis. Leodii, 1624, p. 32, Cf. pp. 34, 35 et 36.
' 0. volume IX, p. 401.
' Supplementum, p. 36.
' 0. volume IX, p. 401 ; ibidem, p. 202.
' 0. Tolome V(I, p. 345.
' Ibidem, p. 356.
• Ibidem, p. 357.
son fermeiitum était sans douta un figmentum, dans la seconde lettre Descartes ne suppose plus l'existence de ce levain dans ses argumentations et la fin de sa lettre prétend que, sans lui, sa thèse s'explique encore très bien et même se démontre vraie.
On voit par là que les idées de Descartes sur la présence d'un ferment n'étaient pas encore bien arrêtées en 1638; il penchait pourtant à l'admettre, et nous voyons plus tard qu'il l'admit complètement ', ainsi que l'existence dans l'estomac d'un ferment acide semblable à l'eau -forte effectuant la digestion des aliments s. Il enseigne aussi que la semence des animaux est un mélange de deux liqueurs qui servent de levain l'une à l'autre 3.
Dans sa lettre du 20 mai 16*0, adressée à Regius *, il est aussi clairement que possible partisan de la théorie des ferments : la nourriture, y dit-il, est dissoute et convertie en chyle par la force de la chaleur que le cœur lui communique et de YhumW (|ue les artères y ont poussées... Le chyle mêlé dans le foie, où reste du sang, y fermente, s'y digère et se change en chyme, c'est-à-dire en suc. Dans le cœur, le chyme se change en un sang parfait et véritable par une fermentation qui cause les battements du pouls.
Toutes ces affirmations ressemblent beaucoup à celles de Van Helmont; seulement Descartes expliquait mécaniquement l'action des ferments, comme il faisait toute action corporelle.
t 0. volume IV, Traité de la formation du fœtus, pp. 441, 500; iMetn, t. IX, p. 332, lettre ^ un seigneur.
« 0. volume IV, Traité de fhomme, pp. 357, 384; volume JX, p. 338, leUr^
k un seigneur.
^ 0. volume IV, Traité de la formation du fœtus, p. 467, * 0. volume VIII, pp. 224 et suivantes.