CHAPITRE VI
l'augustinus de jansenius et son influence sur la propagation
DU CARTÉSIANISME (l640).
Sommaire.
i. État de la question. — 2. Alliance en Belgique du jansénisme et du Cartésianisme. — 3. Sentiments de Jansenius sur Aristote et la scolastique.
— 4. Sentiments identiques de Descartes. — S. Déterminisme de Jansenius. — 6. Déterminisme de Descartes. — 7. Ressemblances secondaires.
— 8. Conclusion.
S'il est un fait constant dans Fhistoire du cartésianisme, c'est que, généralement, les Jansénistes ont été des cartésiens et les adversaires de Jansenius, des adversaires de Descartes. Naturellement, ce phénomène n'a puse produire en Hollande, pays presque entièrement protestant ; mais il a été constaté en France par tous ceux qui se sont occupés de l'une ou l'autre de ces deux écoles ^. De là. M"® de Sévigné écrivait à sa fille 2 : « Le P. Le Bossu 3 est janséniste, c'est-à-dire cartésien. » Or, le jansénisme a pris origine en Belgique; il y a recruté des adhérents nombreux, ardents et habiles ; il est donc intéressant de constater si cette loi historique de coexistence des deux systèmes dans les mêmes esprits s'est vérifiée aussi dans notre pays. Il l'est surtout de voir si les idées du chef des Jansénistes n'ont pas été pour quelque chose dans cette alliance. Tel est le double objet de ce chapitre.
* BooiLLiER, volame 1, p. 432. —Sainte-Beuve, Port-Royal, t. Il, p. 120. " Les amis de JaiiseDîus suivirent bienlôt Descartes, sans trop se clouter de ia fin. >
* Lettre du 16 septembre 1676, citée par Bou illier, volume I, p. 454.
* Religieux Géoovéfain, auteur d*UD parallèle des principes de la physique d^Arislote et de celle de Descartes.
On peut poser en thèse qu'en général les Jansénistes belges furent cartésiens. Richard Simon, dans sa Bibliothèque critique, nous apprend que les théologiens de Flandre, amis ou disciples de Jansenius, ont pris fortement le parti de Descartes et se sont déclarés avec beaucoup de chaleur contre Aristote et ses partisans '.
Bouillier, dans Y Histoire de la philosophie cartésienne, après nous avoir montré le système de Descartes généralement adopté dans l'Université de Louvain au XVII® siècle, obsem* qu'alors aussi cette Université s'est fait remarquer par un certain esprit d'indépendance en théologie et par une propension aux doctrines de Jansenius, qui, plus d'une fois, la mit aux prises avec les nonces de Bruxelles et avec les Jésuites. Et il ajoute : ce Dans la Belgique, comme en France, il y eut une )) sorte d'alliance entre le jansénisme et le cartésianisme ^. »
H. Van Meenen, dans VHistoire de la philosophie en Belgique, dit la même chose : « On enseigna au XVII*' siècle les prin- » cipes cartésiens à Louvain, sinon ouvertement, du moins D avec réserve... Il est, au reste, à noter que le jansénisme » et le cartésianisme, tous deux en butte aux attaques des » Jésuites, vivaient en assez bonne intelligence et que l'Uni' » versité de Louvain était alors infectée de jansénisme 3. »
M. Le Roy, dans son Histoire de la philosophie au pays de Liège, ne parle pas autrement. Nous y lisons que les Jésuites liégeois se montrèrent d'autant plus hostiles au cartésianisme que les sectateurs du jansénisme avaient éprouvé dès rorigine plus de sympathie pour les tendances du nouveau système ♦.
Qu'on examine en particulier la liste des défenseurs de Jan-
* Cité par Bouilli m, volume 1, p. 4*3.
* Boi'iLLiKit« volume I, p. 378.
* Patria Belgica, 3* |>arUe, p. 134.
< iiulMndif l*InstUut archéologique liégeois, 1860, p. 48.
senjus, et Ton verra que ceux d'entre eux qui ont eu Toccasion de se prononcer sur les points controversés entre cartésiens et partisans de la scolastique, l'ont fait en général dans le sens favorable à Descartes.
Il y a d'abord à considérer que quatre au moins des plus cëièbres jansénistes cartésiens français ont séjourné en Belgique, et y ont entretenu de fréquents rapports avec nos concitoyens. C'est premièrement Antoine Arnauld, le grand Amauld, qui y demeure depuis 1679 jusqu'à sa mort, arrivée en 1694 ^. C'est ensuite Pierre Nicole, qui s'en vient dans notre pays en 1679, habite successivement Bruxelles, l'abbaye d'Orval et Liège 2, et ne quitte la Belgique qu'en 1683, pour rentrer en France 3. L'oratorien Jacques Duguet, en 1678, sort de sa congrégation, à l'occasion du décret rendu dans ce '^orps pour proscrire le cartésianisme et le jansénisme, et vient rejoindre Amauld à Bruxelles 4. Enfin, Pasquier Quesnel quitte la même congrégation et sort de son pays à la même i)€casion que Duguet; il passe de longues années en Belgique ^t s'en va achever sa vie à Amsterdam ^.
Ces noms sont revendiqués par la France ; il en est qui nous appartiennent : Arnold Geûlincx, d'Anvers, célèbre cartésien, fut un janséniste logique qui passa au protestantisme; Guillaume Philippi, de Hal, son professeur, se révèle passablement janséniste dans son cours de philosophie; Gommaire Huygens, de Lierre, ami d'Arnauld et de Quesnel, fut cartésien ; Arnold Oeschamps, professeur au grand séminaire de Liège, fut janséniste et cartésien. Nous en rencontrerons plusieurs autres 'Jans la suite de ce travail. A tous ceux-là, il faut encore ajouter 1^ oratoriens belges, surtout ceux du Hainaut, longtemps
' MiCHADD, Biographie, i* édiUoo, in voce, p. 250, col. a (Notice par Noël).
* MiCHADo, Biographie, 2< édition, in voce, p. 555. col. a (Notice par Weiss).
* D4?iEs, Generalis lemporum noUo (aucta a Paquot), Lovanii, 1773, p. 544. ' MiciAOD, Biographie, S* éditioD, m voce, p. 479, col. b (Notice par Picot).
l^coi ajoute pourtant qu*il n'y demeura pas longtemps. ^ Oakes Generalis temporum notio {aticta a Paquot), Lovanii, 1773. graphie universeile, pp. 634 et suivantes, col. a (Notice par Ltcur).