Tome XXXIX
poursuivis (on le verra plus loin) pour leur attachement à Jansenius et à Descartes; on peut dire d'eux en particulier ce que Tabaraud a dit en général des Oratoriens : « Quarante ans » de persécution contre le cartésianisme et le jansénisme, » confondus sous le même anathème, n'ont pu faire aban- » donner aux disciples de BéruUe cette philosophie que leur » père leur avait recommandée *. »
Les témoignages cités ci-dessus ne prouvent pas seulement que les jansénistes belges se rangèrent parmi les cartésiens, mais ils font voir aussi que les mêmes hommes furent adversaires des uns et des autres. Les internonces et les Jésuites, qui avaient combattu avec tant de force les erreurs philosophicothéologiques de Jansenius, combattirent aussi les hardiesses de Descartes, au double point de vue de la raison et de la foi. D'autres membres du clergé séculier et régulier agirent de la même sorte : l'Augustinien Chrétien de Wulf (Lupus), le Cistercien Jean Caramuel y Lobkowitz, Martin Steyaert, Léger Charles de Decker, ces deux derniers, prêtres séculiers, sont cités tous par M. Van Meenen, comme étant à la fois adversaires du jansénisme et du cartésianisme 3.
D'où venait cette association de sympathies ou d'antipathies? Faut-il y voir un effet du hasard? Nous ne le croyons pas. D'une part, il est naturel que ces deux corps de doctrines, étant l'un et l'autre opposés à l'enseignement des écoles, aient été repoussés ensemble par elles. Mais comment expliquer, d'autre part, que les mêmes hommes les aient admises? La
* MicHAi'x, Biographie, in voce « BéruUe * , t^ éditioD, p. 1M.
» Chose remarquable: le mystérieux cardinal F. A. dool il sera quesiiou plus loin, qua:jd nous raconterons Pépisode le plus intéressant de Tbisloire (lu cariésianisme en Belgique, se trouve être François Albizzi; c'est donc '^ rodacieiip de la Bulle d'Urbain Vlll, condamnant VAugustinus en 1642, H^'> vjngt ans plus tard, décidera la faculté de théologie de Louvain à condamne^'' Iç curtéaianisme.
communauté des ennemis les a-t-elle réunis ? En partie, oui. ïais cette explication ne suffit pas; sans cela, on devrait observer le même phénomène pour tous les autres systèmes. Nous sommes donc amenés à rechercher s'il n'y a pas une affinité doctrinale entre les idées de Descartes et celles de Jansenius. Cette recherche est importante, non seulement pour l'histoire du cartésianisme en Belgique, mais aussi pour son histoire générale. Si, en effet, dans les doctrines de Jansenius, il eu est qui coïncident avec celles de Descartes, là où elles ont pénétré, elles ont dû être adoptées avant tout par les cartésiens, et ceux qui les ont adoptées avant d'être cartésiens ont dû par là même être disposés à le devenir. Pour une raison semblable, les ennemis de Descartes se recruteront chez les ennemis de Jansenius, et ceux de Jansenius, chez les ennemis à* Descartes. Or, la querelle janséniste remua tous les esprits pendant le XVil® siècle. Nous allons voir qu'il y avait des rapports marqués entre les sentiments des deux novateurs.
Les opinions de Jansenius sont contenues dans VAtigustinus, Cet ouvrage parut en 1640, deux ans après la mort de son auteur. Chose notable, ce fut notre Libert Froidmont qui, avec Calenus (Henri Caelen), archiprêtre de Bruxelles, en soiiina l'édition ^ : ainsi le premier janséniste que nous rencontrons ici, fut un des adversaires de Descartes, et fait excepion à la règle générale. Toutefois , nous verrons que, dans la manifestation de son opposition à Descartes, Froidmont a été 'ms\ modéré qu'on peut l'être, et qu'il ne Ta attaqué ouvertement qu'une seule fois, et encore, poussé à bout par les failleries d'un de ses collègues.
Quoiqu'on ne puisse douter que Jansenius n'ait entendu Ner de Descartes, grâce à ses rapports, soit avec son col-
* « Il paraît même que Froiiimout, qui s'était acquis ud peu de politesse l-our écrire en latin, dans les années qu*il enseigna la rhétorique à Louvain, ' Feioucha Pouvrage de Jansenius pour lui donner un style un peu passable ' Hcei air vif et brillant qui paraît en certains endroits de ce livre. » Rapin, ^i^ioire du Jansénisme jusqu'en 164i, Paris, Gaume frères et Dupujr, "»«' IV, p. 197.
lègue Plempius, soit avec les oratoriens de Louvain, dont il était le grand protecteur^, il n'est pas croyable que les idée* de Descartes aient pu avoir quelque influence sur les siennes : en effet, Jansenius lui-même nous apprend qu'il travaillait à son ouvrage depuis vingt-deux ans ^ ; le Discours de la Méthode parut dans le temps où son évêché d'Ypres et la révision de son manuscrit absorbaient toute son attention. 11 faut plutôt attribuer les similitudes des deux écrivains aux circonstances semblables où ils se sont trouvés. Au reste, ces ressemblances n'existent que sous certains rapports : dans beaucoup de cas, à cause de la diversité même des sujets qu'ils traitent, leurs doctrines sont disparates sans être contradictoires.
Un premier trait caractéristique chez Jansenius, c'est son antipathie pour la philosophie d'Aristote et celle des écoles. On en pourra juger par l'inspection des tables des matières des trois tomes, au mot Aristote 3 : on n'y trouve que des
* Nous avons dit plus haut que le cardinal de Bérulle avait recommandé Descartes aux oratoriens de la Flandre. — Le directeur spirituel de Descartes eo Hollande était un oratorieu, Rohrbacher, Histoire de V Église, Palmé, I88i, t. XI, p. 34, coi. a. Plusieurs des lettres de Descartes sont adressées à des religieux français de cette congrégation. Pour les rapports de Descartes avec rOratoire, voir Booillibr, volume I, p. 431 ; volume 11, pp 8, 9.
* Volume 11, chap. X, col. â6. iNous nous servons toujours de la l*"' éditioû de Louvain.
3 Nouis transcrivons mot pour mot, sans rien omettre :
T. I. Aristotetis dogma peccato originali adversum, p. 378.
T. IL Aristoteles, Platonis discipulus, p. 796. — Platonem temere in qui* busdam carpit, p. 796. — Ejus philosopbia theologiam ex cathedris pêne deturbavit, pp 57, 61, 184, 493, 790, 797, 798, 834. — Ejus philosophia longe abjectior quam Platonica, p. 797. — Eam nibilomiuus scbotastici amplexi sunt, p. 834. — Aristotelici theologi minus recte sentiant quam Platooici pbilo&opbi, pp. 796, 797, 798. — Aristoteles, Pelagianismi origo, pp. 796,797, 798, 833, 834.
T. IIL Aristoteles homioero liberum définit : qui sui ipsius et non aUerius gratia est, pp. 614, 741, 797. — Aristotelis pbilosophia multorum errorom origo, pp. 9, 604, 606, 883. — Aristoteles, Pelagiauorum prodromos et patronna pp. 9, tl, 606. — Aristotelici magis quam Augostlniaoi tant qui prcdeter-
appréciations défavorables sur lui et les scolastiques qui l'ont suivi.
Cette antipathie s'étend à la logique et à l'ontologie, qu'il appelle toujours dialectique et métaphysique et qu'il blâme pour elles-mêmes. Voici quelques passages à l'appui de ce que nous avançons. Cherchant la cause des discussions continuelles entre les scolastiques, «je me suis demandé, dit-il, comment la plupart d'entre eux se préparaient à éclaircir les points obscurs de la théologie, et j'ai vu que le grand nombre de ceux qui enseignent cette branche, ont d'abord passé de longues années dans une chaire de philosophie, et qu'on ne les juge pas aptes à professer la théologie, s'ils n'ont consacré une bonne partie
de leur vie aux spéculations dialectiques et métaphysiques
Toutes les fois qu'ils ignorent ce qu'il faut penser ou dire dans les questions plus importantes ou plus mystérieuses, ils n*ont pas le soin de voir ce que répondent la sainte Écriture ou les Pères de l'Eglise ; mais aussitôt, ils recourent
à la philosophie comme à l'arsenal de toutes les solutions
Et ainsi sur des matières théologiques, souvent très sublimes, ces hommes très versés dans les doctrines aristotéliciennes, discutent avec assurance et un ton doctoral; et ils le font sans difficulté : car, dans les écoles, avec le secours de la dialectique, on sait défendre n'importe quoi contre n'importe qui ^. » Plus loin, il se plaint que les scolastiques modernes recherchent l'explication de tous les dogmes : c< Recentiores » nunquam sobria ista sapientia nudse cognitionis ab Ecclesia » traditœ contenti fuere; sed semper in omni argumento, » philosophia duce, novas excitaverunt curiosasque quaes- » tiones , quibus definiendis non raro magis Aristotelis
mioaiiooem pbjsicam ad aogelos vialores et protoplasios innocentes exteodunt, p. 821. — Ut et ii qui positivam indifferenliam ad utrumiibet liberiaii faciunt esseoUalcin, pp. 9, 10, 11, 12, 604, 606.
' T. 111, Liber proœmialis, cap. 3, col. 5. « Non fere idonei isii theotogiae con- • teDtiosaeprofitendae judicanlur, nisi ante non exiguam aelatis partem in dialec- » ticismetapfaysJcisquespeculalionibustriverint...quidlîbet in scbolis ad versus » quoslibet Oialecticae prssidio sine magna difficultate defendunt, etc. •
}) commentatio quam Sancti Spiritus revelatio prs^idet ^. » Et il cite pour exemples les nombreuses questions de la nouvelle théologie sur les anges, leurs principes spécifiants et individuants, leurs espèces intelligibles, etc. ^, montrant bien par là qu'il étend l'appellation de théologie nouvelle à celle même de saint Thomas d'Aquin et, par conséquent, à la scolastique ancienne.
Terminons par une dernière citation, d'où ressort manifestement combien Jansenius avait d'aversion pour la philosophie de son temps : « Pourquoi, s'écrie-t-il , le plus souvent les disciples sont-il en désaccord avec leurs professeurs et entre eux, si ce n'est parce qu'ils cherchent à appuyer leurs opinions sur des raisonnements humains, puisés dans les ouvrages des philosophes? Et en vérité, il semble que nous sommes revenus au siècle des anciens philosophes, dont ces maîtres se sont assimilé les principes dès leurs jeunes années, et dont ils
suivent les traces Quel est l'homme au jugement sain,
qui puisse douter que la plupart des idées vraiment scolastiques ne soient de pures abstractions et des solutions diluées de la métaphysique d'Aristote 3 ? »
' Liber proœmialis, t I II, cap. 6, col. 1 1.
* Ailleurs, Il cite ironiquement un autre principe familier aux scolastiques {Liber proœmialis, cap. 11, col. â7) : la matière première est le principe dMndividuation : « Esse singulare, ex materia, ut volunt, nascitur. »
' Liber proœmialis, cap. 8, col. 19. c Ut sane tôt altercationibus phiinso- » pborum antiquorum sxculum, quorum principia sibi a (eneris propinata » imbiberunt et vestigia terunt, revixisse videatur..,..
» Enimvero, quis sano judicio dubilare possit plerasque notitias geinnioe > scholasticas, nonnîsi puras abstractiones esse, depuratasque Aristoielicx » melapbysicae eliquaiiones, etc. »
Cf. sur le même sujet, t. î, lib. 6, cap. 18, col. 377; cap. 22, col. 587. — T. II, £,i6erproa?m., cap. 5, col. 11;cap. 9,col. 21; cap. 24. col. 535cap.25,col 5S; dans ce dernier endroit, il est dit que tout ce qu*on a ajouté aux doctrines d*Augastin n*est que : • Metaphysicorum quarumdam formalilatum et qoxs- » tionum spinae, quibus ingénia tractandis urticis inassueta terrereotnr. ' Cap. 28, col. 61 : on ne peut pas bien comprendre Augustin, si on Vétadle • animo philosophie Aristotelicse Tel scholasticae recentioris opinionibns
Or Descartes, lui non plus, n'ai me pas la philosophie d'Aristote , ni celle de TEcole; il n'est partisan ni de l'étude étendue de la logique, ni de celle de la métaphysique ^. « Qu'il fût vrai, dit-il » dans sa lettre à Voêtius, comme vous vous engagez à le » prouver, que je ne comprends pas les termes de la philoson phie péripatéticienne, peu m'importerait assurément, car cv » serait plutôt une honte, à mes yeux, d'avoir donné à cette » étude trop de soin et d'attention 2. » Au P. Dinet, il écrivait: c( Je dis hardiment que l'on n'a jamais donné la solution » d'aucune question suivant les principes de la philosophie »> péripatéticienne, que je ne puisse démontrer être fausse » ou non recevable 3. » Il écrivait au P. Mersenne, en appréciant un ouvrage de Galilée, : « Il est éloquent à réfuter » Aristote, mais ce n'est pas chose fort malaisée ^. » Il n'est pas moins explicite, lorsqu'il apprécie la doctrine reçue dans les écoles. Entendons-le parler dans la préface des Principes : « En étudiant mes principes, on s'accoutume peu à peu à » mieux juger de toutes les choses qui se rencontrent, et ainsi, » à être plus sage : en quoi ils auront un effet tout contraire
> praeoccupaio. » I3n peu plus loin, il dit : • Nibil naturalius et vicinius quam
* Qt iiomines ex Peripatelicis fiant Academici. » T. II, lib. â, cap, 'i, col. 797; S^âce surtout à ceux qui ont voulu que la doctrine d*Aristote devint la règle ^ la philosophie, les subtilités de cette science ont commencé à être en admiration chez les cbréliens..... « Sive multo ma^is pp r eos qui Aristoielem
* in Ecclesîae scboli svelut normam doctrinae naturalis sectandum esse statue-
* mm, minuliloquium rerum natnralium christianis admirationi fuit. » Cf. cap. ^^, col. 833. Liber unicus de gratia primi bominis et angelorum, cap. 20, <^1- 184; quant à ce qui concerne la prédétermination physique, « nihil
* recentiores novi dixerunt, praeter nonnullasphilosopbla; Arislolelic.!^ iricas
* aot inepiias e classibus dialecticis in ih<*ologinm imnii>sas. » ' En tant que celle-ci se distingue de la tbeodicér.
* 0. volume XI, p. 11.
' Ibidem, volume IX, p. 27*
* Ibidem, volume VII, p. 439. Qu*on vole sur le même sujet, volume I, P 303; volume III, pp. 14, 29; volume VII, p. 343; volume VIII, p. 381.
» ù la philosophie commune ; car on peut aisément remar- » quer, en ceux qu*on appelle pédants, qu'elle les rend moins » capables de raison qu'ils ne seraient, s'ils ne l'avaient jamais )) apprise i. » Et quelques lignes plus bas, il dit que les con> troverses de l'École sont peut-être la première cause des hérésies et des dissensions qui travaillent maintenant le monde.
Quant à la logique, il suffira de rappeler le passage du Discours de la Méthode où il en parle en termes peu flatteurs, et où, à ce grand nombre de principes dont elle est composée, il substitue quatre règles seulement; car, donne-t-il pour raison, « la multitude des lois fournit souvent des excuses aux » vices 2 ; en sorte qu'un Etat est bien mieux réglé, lorsque, n'en » ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées 3, »
Nous avons dit enfin que Descartes n'était pas partisan de la métaphysique, dans le sens où Jansenius prenait ce mot, c'est-à-dire dans celui d'ontologie, ou, d'après Wolff, dans celui de métaphysique générale. Non pas qu'il refusât d'analyser les concepts généraux et les principes communs à toute science, mais, comme il avait restreint la logique à quatre règles, de même, il restreint l'ontologie à quelques points. Ainsi, au lieu que, d'après les métaphysiciens de l'Ecole, et, ajouterons-nous, d'après la nature même de cette science, il y faut s'occuper de chacune des catégories d'êtres, avec leurs divisions et subdivisions, Descartes omet par principe l'étude de plusieurs. Tandis que, dans les écoles, il est de règle que les questions de métaphysique portent sur les parties les plus subtiles des concepts généraux, autantet plus que sur leurs éléments les plus visibles. Descartes se fait un devoir de n'y considérer que ce qu'ils ont
' 0. volame III, p S8. Voyez aussi, volame I, p. 190 * >• Multiplicilas legum, reipuMicas corruptela •*, a dit uu .incîen. ' 0. volume I, p 141. - V. volume TU, p. ^3. Préface des Prtnripis .- • On ne doit pas étudier la logique de TÉcole, car elle n*est. ik proprement » parler, qu'une dialectique qui enseigne les moyens de Taire entendre 4 » autrui les choses qu*on sait, ou même aussi de dire sans jugement plusieurs » paroles touchant celles qu'on ne sait pas, et ainsi elle corrompt te bon sens. > plutôt qu'elle ne Taugmenle. •
le clair et de distinct : « La première partie de la philosophie ) est la métaphysique, qui contient les principes de la connais- } sance entre lesquels est l'explication des principaux attributs ) de Dieu, de l'immatérialité de nos âmes, et de toutes les ) notions claires et simples qui sont en nous L »
Mais il est un point capital du système de Jansenius, qui a permis d'allier facilement sa doctrine avec celle de Descartes : s'est, comme l'affirme Bouillier 2, la tendance de l'évêque fYpres ce à anéantir l'homme sous la main de Dieu, à donner 0 tout à la grâce qui opère tout en nous, sans nous. » Nous liions tâcher de mettre en lumière cette nouvelle ressemblance, en esquissant d'abord la doctrine janséniste.
il s'agit d'expliquer la relation entre les actes méritoires de la volonté et la grâce actuelle qui les précède. La doctrine des écoles catholiques dit que, sous l'action de cette grâce, la liberté d'indifférence 3 continue à exister, de sorte que la volonté peut encore poser l'acte et ne pas le poser. Les jansénistes enseignaient, au contraire, que l'acte méritoire ne peut pas ne pas être posé, étant donnée la grâce qui l'a précédé. Cette pâce consiste en une délectation indélibérée, spirituelle, dont l'objet est la bonté divine et dont l'intensité est plus forte que la délectation indélibérée, terrestre, poussant à l'omission de l'acte. Pour eux, par conséquent, il n'y a pas de liberté d'indifférence. Sans doute, Tacte méritoire est fait volontiers, ïnais il n'est pas fait librement; ou, pour prendre les expres-
* 0. volume III, 4>. 24. Préface des Principes, — V. volume VIII, p. 354, iHire au P. Mersenne : « Le principal but de ma métaphysique n'est que
* d'expliquer les choses qu'on peut concevoir clairement. •
* Volume 1, p. 452.
' Nous DVnlendons pas par liberté d'indifférence celle qui suppose qu*oo oevoii aucun avantage dans les deux partis à prendre; celte supposition ne
* se réalise jamais. La liberté d'indifférence, au sens oii nous la comprenons, suppose, au contraire, qu*on voit des avantages dans les deux partis.
sions consacrées, l'acte vertueux est libre, dans le sens qu'il est exempt de toute violence {libertas a coactioné), mais il n'est pas libre, dans le sens qu'il serait exempt de toute nécessité (libertas a necessUate interna vel naturali). Entendons l'ancien professeur de l'Université de Louvain nous exposer lui-même son système : « Gratia Christi medicinalis, quam efficacem )) schola vocat, non aliud est quam cœlestis quaedam atque )) ineffabilis suavitas seu spiritualis delectatio, qua voluntas » praevenitur et flectitur ad volendum faciendumque quidquid » eam Deus velle et facere constituent i. » Ainsi, quand Dieu a décrété qu'un certain acte sera posé, il donne une suavité qui prévient cet acte et fléchit la volonté, de façon qu'elle le pose. 11 est plus explicite encore : « Jamais une délectation plus grande ne peut être vaincue par une moindre, et l'âme suit toujours la délectation qui l'affecte davantage. Et de là, la grâce est appelée par saint Augustin délectation victorieuse 2. » Tel est le point capital de la doctrine janséniste. On peut l'exprimer d'une autre manière : l'action qui plaît davantage avant toute délibération, est fatalement posée par la volonté, et jamais celle qui plaît moins. Il est évident que cette affirmation est la négation de la liberté. Il nous reste à voir si, dans les idées de Descartes, on trouve une doctrine semblable.
On l'y trouve en effet, bien que non conçue dans les mêmes termes, ni même tout à fait identique. L'erreur de Jansenius revient en substance à penser qu'acte libre et qu'acte spontané sont une seule et même chose. C'est aussi ce que juge
' AvgustinuSy De gratia Christi, lih. 4, cap. t, col. 394.
* Ibirtem, col. 410 : « Major enim delectatio nunquam sane deleciatioDe « minore supernhitiir, sed eam sequitur animus, qu£ magts eam afficiendo » sua vitale deliniierit. >' Ibidem, col. 412 : t Cum igitur ad opus jasliiiz » qualecumquc raciendiim, necessarium sit ut ex major! juslitiae ôeleciaiiooe
» iiascatur, hioc fil, ut istam Christi gratiam Augustinus, epttbeto, ad hoc expn- » mendum propriissimo atqoe efficaci.oroare soleat.Nam plerumque vocat eam s deleclationrm victricem, vel illo ipso, vel aiio aequipolleiiU vocabuio. *
Descartes : seulement, le déterminisme de celui-ci est dû à un jugement, tandis que celui de Jansenius vient d'une délectation {. Sans doute, Descartes enseigne qu'en nous existent la liberté et l'indifférence; qu'il n'est rien que nous connaissions plus clairement ^ ; mais l'important est de voir quel sens il attache à ces mots. Voici la définition que lui-même en donne dans la quatrième méditation 3 : « La liberté du franc-arbitre « consiste seulement en ce que nous pouvons faire une même » chose, et ne la faire pas, c'est-à-dire, affirmer ou nier, pour- » suivre ou fuir une même chose, ou plutôt, elle consiste seu- « lement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir » les choses que l'entendement nous propose, nous agissons » de telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force » extérieure nous y contraigne. » Comme on le voit, il donne fleux définitions. La première peut, par elle-même, se prendre dans un sens vrai ; mais alors, elle est contredite par la seconde. Le seul moyen d'éviter cette contradiction, c'est d'entendre cette puissance dont il y est fait mention, comme éloignée, et non comme prochaine (remota, non proxima); et alors elle est fausse. Quant à la seconde, elle est positivement vicieuse, car t*IIe s'applique à la liberté opposée à la coaction (libertas a coaclione), et non à la liberté d'indifférence (libertas a necessitate interna ^). Nous continuons la citation : ce Car afin que je sois
* Il n*y a pas nécessairement de contradiction entre le déterminisme de l^^scarips el relui de Jansenius; en effet, on peul dire qre riiitellifrence, par ^ jugement déterminant, cause une délectation indéiibérée que suit falalenjenl Tacip volontaire, dit délibéré.
' O.voinme III, p. 88. Principes, partie I, n" 41. ' Volame I p. 500.
* La troisième des quatre proportions, extraites de VAugustinus et con- ''^uiDées par Innocent XI, est conçue en ces termes : « Ad merendum et ad * demerendnm, in statu naïune lapsa: non requirilur in homine libertas a ' oecessiiate, sed safficit libertas a coactione. » Le pape la déclare hérétique <!tla condamne comme telle. Or, dans le langage de TÉcoIe. libertas a roac^ ^one et libertas a vi eœtrinseca sont deux expressions équivalentes. Sakseve- ■>î<o,Btein«nto ph*losophiœ christianœ, Neapoli, i873-74. Volume I, Dynaoiilogia, n»345* p. 280 : c bine duplex libertas distingui solet, boc e^i, libertas
» libre, il n'est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir » l'un ou l'autre des deux contraires; mais plutôt, d'autant » plus que je penche vers l'un, soit que je connaisse évidem- » ment que le bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu » dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus libre- » ment, j'en fais choix et je l'embrasse; et certes, la grâce » divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer » ma liberté, l'augmentent plutôt et la fortifient. » En d'autres termes, plus on agit volontiers, plus on agit librement : ce qui implique qu'agir volontiers, c'est agir librement.
Sans doute, une lettre de Descartes au P. Mersenne contient un fragment de date postérieure, où Descartes imagine un biais qui lui permette de concilier son opinion avec la doctrine de l'École ^, mais dans une autre au P. Mesland, du 16 mai 1644, il explique ce biais d'une telle façon que le déterminisme intellectuel des Méditations reste debout, quoique à demi voilé 2.
La liberté humaine est mise en un danger aussi considérable par les idées de Descartes sur l'étendue de l'activité divine. Pour lui, Dieu est en même façon cause de toutes les actions qui dépendent du libre arbitre et de tous les effets qui n'en dépendent pas. Car, ajoute-t-il, il ne serait pas souverainement
B a coactioneet liberlasa r.ecessitate nalurx. Illa lanliinimodoexternam vim » excludil, qua voluutas bominis invita atque reluclaus contra propensionem » suam ad acius im|)eili possil. Haec aulein excludit quamcumque vim tum » exiernam lum inieniam, ita ul voluDtas acluum suoruin prori»usdominasii; » UDde eliam libellas arbitrii vel liberuin arbiliiuin appellari solel. »
^ 0. vulunie VI, p. 133.
• Volume IX, p. 168 : « Voyanl très claireniei.t qu'une chose nous est propre, » il est très malaisé, et même, je crois, impossible, pendant qu'on demeure en » celte pensée, d'arrêter le cours de noire désir. Mais, pour ce que la nature » de Pâme est de n'être quasi qu'un moment alteniive à une même choseï » sitôt que notre attention se détourne des raisons qui nous foui connaître que » celte chose nous est propre, et que nous retenons seulement en notre > mémoire qu'elle nous a paru désirable, nous pouvons représeuier à notre » esprit quelque autre raison qui nous eu Tasse douter, et ainsi, suspendre » notre juKemeni, et, même aussi peut-être en former un contraire. » ^ cessation de l'attention découlant de la nature de l'àme n'est pas libre, ei l»^ conséquent la prédétermination existe à tous les instants.
parfait, s'il pouvait arriver quelque chose au inonde qui ne vînt pas entièrement de lui. Or, Descartes ne connaît que deux natures, le corps et l'esprit; le corps pour lui est purement passif, le mouvement qu'il possède venant de Dieu, qui le lui a donné et qui le lui conserve par son action immédiate et exclusive de toute autre ^. L'âme est passive à l'égard des idées de l'entendement, vis-à-vis desquelles elle est comme le morceau de cire, vis-à-vis des diverses figures qu'il peut recevoir ; res idées sont dues ou à Dieu qui les a infusées dans l'âme à l'instant de sa création, ou à Dieu qui les produit par l'intermédiaire des corps qu'il meut 2. D'où il suit que Dieu seul est actif dans les actes de la volonté, et si Descartes les nomme actes, c'est apparemment parce qu'ils sont actes de Dieu, quoiqu'ils soient passions de l'homme 3.
Outre ces ressemblances principales, il en est de secondaires, qu'il suffira d'énumérer. Jansenius avait une prédilection spéciale pour la philosophie platonicienne 4. Celle de Descartes se rapproche de cette dernière par ses théories sur l'origine des idées, sur leur innéité et sur la valeur des sens. Jansenius exagérait la faiblesse de l'esprit humain, auquel il refusait, par exemple, la connaissance certaine de l'immortalité de l'âme sans le. secours d'une révélation divine ^. Descartes l'exagère aussi, quand il dit que toute la philosophie antérieure à la sienne n'est qu'un ramassis d'erreurs, que toute connaissance à laquelle on n'arrive pas en passant par son doute méthodique est téméraire et illégitime, et que l'immortalité de l'âme ne se démontre pas par la raison seule 6. Jansenius met sou-
^ 0. volume III, p 150. Principes, 2* partie, d<>36. ' O.TolaineIX,p. 166, Lettre au P. Mesland. ' BociLLiBR, volume I, p. 139.
* V. cbap. VIT, voir aussi Augustinus^ L II, tiv. 2, cbap. 2, col. 706, et piosieurs des endroits cités à la table des matières, m voce < Plato ».
' Augustinus, I. Il, chap. 7, coi. 820.
* 0. volume VIII, p, 431, Lettre au P. Mersenne.
vent ses lecteurs en garde contre les préjugés ^. C'est une manière très familière à Descartes 2. Jansenius prétendait que les souffrances d'un être ne s'expliquaient que par des fautes antérieures 3 ; il fallait de là en venir à nier l'existence de la souffrance, et par conséquent, de la sensibilité dans les animaux^. L'automatisme de Descartes était donc une conséquence rigoureuse d'une doctrine des Jansénistes. Il fournissait d'ailleurs à ceux-ci une réponse péremptoire, contre ceux qui leur objectaient l'assimilation de la liberté humaine à la spontanéité des animaux.
Il n'y a du reste rien de bien étonnant dans cet air de parenté entre les sentiments du philosophe français et ceux de Jansenius. Vivant au milieu des protestants, lié d'amitié avec beaucoup d'entre eux, obligé de ne pas froisser trop ouvertement les doctrines religieuses de ses adversaires en philosophie. Descartes a pu facilement prendre chez eux quelques idées; or, la négation de la liberté d'indifférence sous l'action de la grâce est un dogme protestant. De plus, ses liaisons avec plusieurs jansénistes avoués, Arnauld, par exemple, et plusieurs religieux oratorieas penchant vers les doctrines de l'évéque d'Ypres, auront introduit ou confirmé dans son esprit des idées, que d'ailleurs des preuves spécieuses appuyaient. Arnauld, dans ses objections aux Méditations, nous donne les dernières raisons de l'alliauce entre les deux doctrines jansé-
^ Augustinus, dédicace au cardinal-iDfanl, signée par Froidmont et Caleous; censure de Calenus, t. II, lib. proœm., cap. 18, col. 19; ibidem, cap. 6, col. 309; col. 210, Mb. U, cap. 9, col. 2t ; lib. iV, cap. 8, col. 581, Libri de statu purœ naturœ, lib. I, praeral., col. 678.
• Le P. Daniel, dans son Voyage du monde de Descartes, nouvelle édiiioo, La Haye, 1739, pp. 46, 49 et passim, plaisanle assez agréablemenl sur celle conduite.
> Libri de statu purœ naturœ, lib. III, cap. H, col. 925.
* « Les bêles auraient elles donc mangé du Toin dérendu? » disait M^ branche. V. Bouillier, volume I, p. 155.
niste et cartésienne : c'est la conformité (qu'on a du reste exagérée) de plusieurs idées favorites de Descartes avec les sentiments de saint Augustin, le cinquième évangéliste des jansénistes. Dès l'abord, il y fait ressortir avec complaisance ces affinités ^. ce La première chose que je trouve ici digne de n remarque est de voir que M. Descartes établisse pour fon- » dément et premier principe de toute sa philosophie , ce » qu'avant lui saint Augustin, homme de très grand esprit » et d'une singulière doctrine, non seulement en matière de » théologie, mais aussi en ce qui concerne l'humaine philo- » Sophie, avait pris pour la base et pour la sanction de la » sienne. » Et il cite à l'appui le chapitre III du livre deuxième du libre arbitre. Plus loin 2, Arnauld retrouve dans saint Augustin (chap. IV de la quantité de l'âme; Soliloques ^, livre I, chap. XV) la préférence donnée à la raison sur les sens pour la certitude des connaissances dont ceux-ci et celle-là sont la source, a II y a longtemps que j'ai appris de saint Augustin » (chap. XV de la quantité de l'âme) qu'il faut rejeter le sentiment » de ceux qui se persuadent que les choses que nous voyons » par l'esprit sont moins certaines que celles que nous voyons » par les yeux du corps, qui sont presque toujours troublés par n la pituite. Ce qui fait dire au même saint Augustin, dans le D livre I de ses Soliloques, chap. IV, qu'il a expérimenté plun sieurs fois qu'en matière de géométrie, les sens sont comme » des vaisseaux; car, dit-il, lorsque, pour l'établissement et la » preuve de quelque proposition de géométrie, je me suis » laissé conduire par mes sens jusqu'au lieu où je prétendais » aller, je ne les ai pas plus tôt quittés que, venant à repasser )) par ma pensée toutes les choses qu'ils semblaient m'avoir » apprises, je me suis trouvé l'esprit aussi inconstant que le » sont les pas de ceux que l'on vient de mettre à terre, après » une longue navigation. C'est pourquoi je pense qu'on pour- » rait plutôt trouver l'art de naviguer sur la terre que de pou-
* 0. Tolume II, p. 5.
* 0. volume II, p. 17.
» voir comprendre la géométrie par la seule entremise des » sens, quoiqu'il semble pourtant qu'ils n'aident pas peu ceux » qui commencent à l'apprendre. » On remarquera que ces paroles d'Arnauld ont été imprimées en même temps que les Méditations et ont eu la même publicité.
Le P. Mersenne abonde dans le sens d'Arnauld, dans la lettre qu'il écrivit à Voëtius, vers la même époque *, lettre que Clerselier a mise en manière de préface en tête du 2® volume des lettres de Descartes : « Dieu a mis en ce grand homme une » lumière toute particulière, que j'ai trouvée depuis si con- » forme à l'esprit et à la doctrine du grand saint Augustin, » que je remarque presque les mêmes choses dans les écrits » de l'un que dans les écrits de l'autre. »
Il y eut même un Jésuite 2 qui s'employa à rechercher les points de rapport de la philosophie de Descartes avec celle de saint Augustin, et qui lui fit part de ce qu'il avait découvert. Voici ce qui lui fut répondu : « Je vous suis bien obligé de ce que » vous m'apprenez les endroits de saint Augustin qui peuvent » servir pour autoriser mes opinions ; quelques autres de mes » amis avaient déjà fait le semblable, et j'ai très grande satis- » faction de ce que mes pensées s'accordent avec celles d'un si » saint et si excellent personnage. Car je ne suis nullement de » l'humeur de ceux qui désirent que leurs opinions paraissent » nouvelles; au contraire, j'accommode les miennes à celles » des autres, autant que la vérité me le permet 3. »
^ Lettres de Descartes, volume II, au commencement.
' Le P. Mesland, d*après Taunotateur anonyme des lettres de Descartes. 0. volume IX, p. 163.
* Itndemj p. i65. c Je ne laisse pas d^étre aise, écrivait-it encore au » P. Mersenne, d'avoir rencontré avec saint Augustin, quand ce ne serait que 1 pour fermer ia bouche aux petits esprits, qui ont tâché de regabeler sor ce » principe. • 0. volume VIII, p. 43. 11 s'agissait du Je pense, donc je suis.