‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 16 sur 113 · V. § III · texte numérisé non relu

V. § III

le nom de Regius; Reneri lui fit connaître et aimer les doctrines cartésiennes; et Regius, devenu, en 1638, professeur à rUniversité, fut, pendant plusieurs années, le disciple le plus ardent de Descartes et le plus en butte aux persécutions de ses contradicteurs. Ce fut donc le Belge Reneri qui conquit Regius à la nouvelle philosophie i. On croira facilement que le cartésianisme de Reneri était connu à l'étranger. Lui-même en Privait à ses amis du dehors avec un certain enthousiasme, comme on pourra en juger parce qu'il disait dans une lettre au P. Mersenne : « Descartes est mea lux, meus sol, erit » ille mihi semper Deus. » Froidmont, en envoyant à Plempius des critiques pour être transmises à Descartes, met à la fin de sa lettre les lignes suivantes, où se révèle son espoir de voir Reneri retourner à la foi de ses pères, grâce à l'amitié du philosophe catholique : ce Delectat etiam me quod Cartesius » fide catholicus sit et spem nobiscum habeat, post hanc vitam » brevem aeternae : utinam idem possem dicere de Dom. Hen- » rico Reneri, quem audio Ultrajecti philosophiam profiteri. » Vidi olim eum discipulum D. Nicolaï Bardout in Falcone, » qui hodie Brugis ad S. Donatianum est canonicus. Utinam » magistri sui philosophiam et mentem retinuisset, non dolen remus eius in fide naufragium. Salveat a me, et dicito i> meminerit post fugitivam hanc vitam restare longam seter- » nitatem. » Desc^rtes transmit-il cette recommandation à son ami? Nous l'ignorons; mais un an et demi après, en mars 1639, et d'après Baillet 2, le jour même de ses noces, Reneri se sentit mal pendant le banquet ; on le porta sur son lit, oii il mourut quelques heures après « entre les bras du sieur Ber- T> nardBusschovius, son ami, qui l'assista et l'entretint de l'autre o vie dans cette extrémité. C'est ce qu'on a su à Paris de la » bouche du sieur Bomius, qui venait d'achever son cours de » philosophie sous lui 3. » A notre connaissance, aucun Hol-

* Baillet, volume II, p. 2.

* Volame II, p. 19.

' Baillel cite à Tappui A^m. A'iuiuvs^ oral. 5; Gassenui Opera^ I. VI, p. 31 .

landais notable ne porte ce nom; et il nous semble qu'il y a là une leçon vicieuse et qu'il faut lire Gérard Gutschavius : rien de plus fréquent que ces mutilations de noms propres. En mars 1639, Van Gutschoven, contrairement à ce qu'insinue M. Reusens, n'avait encore aucune position dans l'Université de Louvain ; il est plus probable que ce qui décida sa nomination à la fin de l'année, c'est le renom que lui acquit son voyage d'instruction dans les universités de Hollande et ses relations avec les savants de ce pays ^.

La mort de Reneri ne fit pas tort à la propagation du cartésianisme : Antoine ^milius, son collègue, fils d'un Belge, prononça son oraison funèbre; elle fut autant le panégyrique de Descartes que celui de Reneri. Imprimée la même année, elle dut être lue en Belgique, où l'apostasie du défunt avait fait du bruit, et en même temps, la notoriété du philosophe y devint de plus en plus grande. ^Emilius ne lui rendit pas ce seul service, il revisa avec Regius son manuscrit des Méditations, peu avant qu'un prêtre anversois, nommé Caterus, rendît à Oescartes un service analogue.

On ne possède malheureusement que peu de détails biographiques sur Caterus. Baillet s, qui était le mieux à même de les recueillir, ne nous donne guère autre chose que ce que l'on peut trouver soi-même en consultant les ouvrages et la correspondance de Descartes. Caterus, dont le vrai nom est De Caters 3, était originaire d'Anvers où il était né vers 1590. Sa

* C'esi le sens obvie des paroles de Baillet, volume 11, p. 456: Gérard Gulscboveo, après avoir été domestique de M Descaries pendant un temps considérable, se vit pourvu d*une chaire de maibémall([ues dans rUuiversité de Louvain. — Avant de quitter Van Gutscboven, remarquons encore que, selon toute apparence, c'est à lui qa*est adressée la lettre de Descartes du volume IX des Œuvres, p. 438. Sa date (octobre 1646), les différents points dont il y est question justifient notre hypothèse.

« Volume 11, j). 110.

s Waluack, Hiil, i*roo. Fland, nnuo i038, Gand, 1867, p. lu.

^aimJJle, dit Baillet, était connue dans le pays par divers exemples de piété. Jacques, son frère puîné, s'était fait jésuite, et, à l'époque dont nous parlons, était recteur du collège de Courtrai i, après s'être employé pendant dix ans aux fonctions de prédicateur. Son aîné, ayant fait ses études théologiques à Louvain, y reçut, dit encore Baillet, les honneurs du doctorat; mais la chose nous semble douteuse. Valère André, dans le catalogue des docteurs en théologie de Louvain, n'en mentionne pas dunomdeCaterus^. Descartes ne lui donnejamais cette qualité, pas même en tête de la traduction française des Objections aux Méditations. Clerselier le qualifie seulement de savant théologien des Pays-Bas, Peut-être même pourrait-on révoquer en doute qu'il ait fait toutes ses études supérieures à TUniversité de Louvain; car, dans un passage de sa lettre à Descartes, il dit avoir entendu Suarez 3 : or, ce célèbre Jésuite a enseigné à Alcala, à Salamanque, à Rome et finalement à Coïmbre. Quoi qu'il en soit, dans le seul écrit que nous avons de lui, il se montre scolastique et dans son langage et dans ses idées, citant Aristote, le pseudo-Dionysius, Boèce, saint Thomas, Duns Scott et Suarez. Nous le retrouvons, en 1640, prêtre à Àlcmaer, dans la Hollande septentrionale, s'y employant à ramener les protestants à la foi catholique. Dans ses courses apostoliques, il avait fait à Harlem la connaissance de deux autres prêtres, Bloemaert et Bannius; c'étaient deux bons amis de Descartes qui demeurait dans ce temps-là non loin de Harlem. Comme ce dernier était à la recherche de théologiens de sa religion pour leur faire examiner ses Méditations avant de les publier, îl en adressa une copie manuscrite à ses deux amis avec charge de la transmettre à Caterus et de lui demander qu'il voulût bien envoyer par écrit ses difficultés et ses objections contre elles. Caterus fut le seul Belge que Descartes honora de

' Paqdot, Mémoires, t. VIII, p. 48. — Waldack, p. 23, fixe au 6 janvier 1038 1( commpoGemeDt de son rectorat à Courtrai.

' FasU Aeadetnici, Lovanii, 1650, p. 87.

' 0. Tolame I, p. 359 : « 11 me souvient d'avoir entendu autrefois Suarez > raisonner de la sorte. •

cette mission ; tous les autres, à Texception de Hobbes, furent des Français. Ainsi, elle ne fut point offerte à Froidmont, théologien de grande réputation pourtant ; Descartes se souvenait encore de la façon un peu railleuse dont Tancien professeur de physique avait apprécié son premier ouvrage. Caterus avait d'ailleurs pour attirer son choix, outre sa valeur comme théologien, des relations de parenté et d'amitié avec les Pères Jésuites. Dès qu'il eut reçu de ses amis de Harlem le manuscrit des Méditations avec la lettre où ils lui demandaient d'en faire l'examen , Caterus se mit à l'ouvrage, travailla longtemps * et consigna le résultat de son étude dans une lettre adressée à ses deux amis; Descartes se servit du même procédé dans sa réponse. Ces objections de Caterus sont très importantes; rédigées les premières par notre compatriote, elles furent communiquées avec le manuscrit de Descartes aux philosophes et aux théologiens les plus renommés de France ^ et au célèbre Hobbes 3. Plusieurs d'entre eux les citent dans leurs propres objections *, Dans l'abrégé des Méditations mis en tête de l'édition, Descartes lui-même recommande d'en prendre connaissance. Il en parle élogieusement dans ses lettres ^, comme nous le verrons tantôt. Dans ses réponses, il a soin de faire ressortir les concessions de l'objectant et de s'en prévaloir, comme venant d'une autorité considérable. Enfin, elles furent imprimées à la suite des Méditations, répandues par conséquent en France, en Hollande et en Belgique du vivant même de Descartes, et elles ont excité chez nous d'autant plus d'attention qu'elles étaient émanées d'un compatriote, et qu'elles ne manquaient nullement de solidité.

< 0. volumeVlII, p. 430.

« 0. volume VIII, pp. 175, 295, 305, 395, 430, 432.

5 0. volume VIII, p. 448.

* V. deuxièmes objections de divers théologiens et philosophes. 0. vol. VIII. p. 407 ; troisièmes objections d'Anloine Arnauld, 0. volume IX, p. 65.

« 0. volume VI II, pp. 430, 45-2, 435, 496, 499, 534, Il avait aussi reçu des objections de son disciple Regius(0. volume II, p. 19); mais le protesta uiisiu^ de Regius ne lui permettait |)as de mettre son livre sous son patronage.

La critique de Calerus est plutôt une critique dans le sens désagréable du mot qu'un mélange d'éloge et de blâme. Car on n'y trouve guère qu'une seule louange, encore porte-t-elle plus sur le talent de Descartes que sur son ouvrage, là ob. il écrit qu'il peut dire avec vérité, selon qu'il en peut juger, que H. Descartes est un homme de très grand esprit, et d'une très profonde modestie et sur lequel il ne pense pas que Momus lui-même pût trouver à reprendre ^. Dans un autre passage, il appelle Descartes un grand esprit, un grand personnage, un savant homme.

Celui-ci, il est vrai, comprend sa lettre comme une série de difficultés faites à plaisir, sans que vraiment Caterus croie à la faiblesse des arguments qu'il attaque. D'après lui, cet officieux et dévot théologien, comme il l'appelle, favorise la cause de Dieu et celle de son faible défenseur ^ et il ne fait que semblant de vouloir lutter contre elle.

Aussi écrit-il en terminant son exorde : c< Mon dessein n'est » pas de lui répondre comme à un adversaire, mais plutôt de » découvrir l'artifice dont il s'est servi pour me donner l'occa- » sion de mettre en meilleur jour la force de mes raisons 2. »

Cependant ces attaques sont très sérieuses, et faites dans le but bien avoué de mettre l'auteur en garde sur la valeur absolue de ses principaux arguments. Ce sont celles que l'on renouvellera dans les séries suivantes d'objections, et que reproduiront tous ceux qui écriront contre la métaphysique cartésienne ; il arrive qu'elles sont justifiées par des défauts très réels. Ce n'est pas pour une ou deux fois que Caterus dit objecter par forme d'entretien ou d'exercice 3, qu'il faut supposer que ces paroles s'appliquent à tous les passages de sa lettre ^. Dans

* 0. volume I, p. 354.

' 0. Tolume J, p. 369.

' 0. volume J, p. 36â.

\0. volume I, p. 353. A celui-ci, par exemple : « J'ai déjà Tesprit aussi » agité que le flotianl Euripe; j'accorde, je nie, j'approuve, je réfute, je ne > veux pas m'éloigner de Topinion de ce grand homme, el toutefois je n'y » puis consentir. »

deux endroits de la traduction française des objections, Caterus semble, il est vrai, faire des coTncessions importantes; mais pour le premier des deux , le texte latin ne permet pas de décider si Caterus a vraiment concédé quelque chose, ou s'il l'a simplement laissé passer. Voici la version ^ : « M. Descartes » dit : je pense, donc je suis, voire même, je suis la pensée » même ou l'esprit. Cela est vrai. » Or, le texte latin dit seulement : Ato2. Et cependant Descartes s'en prévaut comme d'une approbation certaine : a Ayant succinctement accordé les choses » qu'il a jugées être suffisamment démontrées, il les a ainsi » appuyées du poids de son autorité. »

Le second passage est plus clair : Caterus y convient de cette règle que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies, en l'appuyant sur cet aphorisme, depuis longtemps reçu dans les écoles, que nulle puissance ne peut errer par rapport à son objet propre. Hais à cette concession, il joint une assertion de tout point contraire à une des principales thèses de Descartes, et il la déduit de l'aphorisme même qu'il vient d'apporter en preuve: il affirme la véracité des sens extérieurs et ainsi s'oppose à l'idéalisme du philosophe. Ce dernier, dans sa réponse, ne relève que la concession : a Ce qui m'est accordé par ce savant docteur, bien » qu'en effet, il ne reçoive aucun doute, est néanmoins ordi- » nairement si peu considéré et d'une telle importance pour )) tirer toute la philosophie hors des ténèbres où elle semble » être ensevelie, que, lorsqu'il le confirme par son autorité, il » m'aide beaucoup à mon dessein. »

Les objections de Caterus regardent surtout les preuves cartésiennes de l'existence de Dieu. Ces preuves, comme on le sait, sont au nombre de trois : dans la première. Descartes

' 0. volume I, p. 354.

« Opéra Carteêu, volume VII, Amsterdam, 1678, p. 47.

déduit l'existence de Dieu de Texistence de l'idée de Dieu en noas; dans la seconde, il la déduit de la contingence de notre être; dans la troisième, de l'analyse même du concept de Fétre iafiniment parfait i. Caterus trouve que la première et la troisième ne valent rien ; que la seconde est déjà dans Âristote et saint Thomas, et plus clairement que dans Descartes.

Nous ne pouvons cependant pas admettre de tout point le jugement que porte sur le théologien anversois M. Francisque Bouillier, Térudit historien de la philosophie cartésienne : u Malgré quelques formes un peu lourdes et un peu embar- >) rassées, ce docteur scolastique n'en pousse pas moins une » pointe assez vive contre le» preuves de l'existence de Dieu et » devance en certains points la critique de Kant 3. »Plus loin, le même savant écrit que ce par une sorte d'idéalisme analogue » à celui de Berkeley et de Kant, Caterus enlève aux idées toute » réalité objective, pour n'en faire que de simples modes de ') notre esprit »

D'abord, attaquer les preuves de l'existence de Dieu et attaquer les preuves de l'existence de Dieu données par Descartes sont deux choses bien différentes. Descartes n'a pas apporté les arguments basés sur le consentement universel du genre humain, sur l'ordre du monde, ou sur les dérogations à cet ordre qui constituent les miracles. Il en donne trois autres, dont le premier lui appartient en propre ; le second répond, avec quelques modifications accidentelles, à l'argument métaphysique des écoles, tiré de la contingence du monde et des hommes qui l'habitent; le troisième, trouvé par saint Anselme, a été étudié par tout le moyen âge. Si donc Caterus en veut aux preuves de Descartes, ce n'est pas à dire qu'il n'en admette pas d'autres. Au reste, il ne prétend pas que la

* Le docteur Van Weddiogen, daos son remarquable Essai critique sur la philosophie de S. Anselme, Bruxelles, 1H75, in-S^ (ouvrage couronné par l'Aoadémie royale de Belgique), p. 302, fait très bien ressortir ce qui» dans cette question, sépare Descaries de saint Anselme et ce qui Pen rapproche.

' Volume I, pp. 818 et suivantes.

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