‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 19 sur 113 · volume VllI, p. 222, en note · texte numérisé non relu

volume VllI, p. 222, en note

MKvolume VllI, p.226.

en les attribuant à de la duplicité ou du moins à de Tignorance. Descartes, à qui Regius avait soumis le texte des thèses, jugea pourtant que ces paroles (callide vel ignoranter) devaient être effacées : « les termes les plus honnêtes, lui écrivit-il, » prouveront mieux la justice de votre cause. » En revanche, ie philosophe français lui conseilla une addition qui devait amener un mécompte à Regius et indirectement à lui-même : ((  l'endroit où vous dites pourquoi Plempius a tronqué mes » réponses, on pourrait peut-être en ajouter la preuve, savoir » que plusieurs les ont vues et transcrites deux ans avant que » son livre parût. » Regius suivit ce dernier conseil ^ donné un peu légèrement, puisque les Fundamenta medidnœ parurent Tannée même où les lettres de Descartes avaient été transmises à Plempius. A quatre ans de là, Beverovicius 2, s'étant adressé à Descartes pour en obtenir une lettre sur la circulation du sang, à insérer dans ses QuœsHones epistolicœ, vit sa demande satisfaite. Hais là encore, le philosophe montre son ressentiment contre Plempius, et même l'accentue. Voici textuellement ses paroles : « Ce que je viens de dire est tout ce que je » trouve de remarquable sur ce sujet (circulation du sang et sa » cause), et la chose est, à mon sens, si claire et si certaine 3 que » je tiendrais superflu d'en établir la preuve par d'autres argu- » ments. On m'envoya de Louvain, il y a plus de six ans, des » objections sur cette matière, auxquelles je répondis pour lors ; » mais, parce que leur auteur, qui n'a pas été en cela de bonne » foi, en donnant mes réponses au public, les a tournées d'une » manière qui fait violence à mon sens et qu'il les a tout à fait

' L*accasation de Regius contre Plempius est reproduite daus sa dissertation de Motu cordis (thèse VIII, p. 34). Daus les Recentior, disceptat. Lugduni Bat. 1647, iii-4<> (cité par Haan, Annuaire de r Université de Louvain pour 1845, p. 236).

' AliaSf Jean Van Beverwjck, médecin et écrivain hollandais qui a été en relation avec Thomas Fienus et Erycius Puteanus, Cf. Paquot, Mémoires^ tX, p. 118.

> Le fait de la circalation est bien certainement prouvé; mais Desciries poavait-il dire que la cause qu'il en donnait fût bien évidente ?

» estropiées, je vous les enverrai volontiers comme je les ai « écrites^. »

En 1644, Plempius fit paraître la seconde édition de ses Fuiidamenta medicinœ. Dès la préface, il annonce qu'à la suite de discussions, il a abandonné plusieurs opinions émises dans rédilion précédente. Il faut que ces controverses aient été bien vives, à en juger par l'insistance qu'il met à se défendre contre Taccusation d'entêtement dans ses idées : « Numen supremum » testor : nullus me discendi avidior est; nullus in repudiandis » sententiis laxior faciliorque, etsi vel a subbasilicano aut » subrostrario homine convincar. » A qui fait-il ici allusion? ARegius, sans doute, qui, d'après Baillet '^, lui fit adopter l'opinion de Descartes : ce qu'il faut entendre du seul point de la circulation du sang, dont Descartes lui-même renvoie tout l'honneur à Harvey. Car, pour ce qui est de l'explication cartésienne des mouvements du cœur, Plempius la rejette dans cette édition et les éditions ultérieures, plus catégorique* ment encore qu'auparavant.

M. Maan a déjà rapporté les belles et nobles paroles dont Plempius se sert pour faire connaître sa conversion partielle : « Dans le principe, dit-il, cette découverte n'eut point mon )^ approbation, ce que j'ai publiquement prouvé par mon ^ enseignement et par mes écrits. Hais quand, dans la suite, » je me donnais le plus de peine pour la réfuter et la critiquer, ^ j'apercevais que je me réfutais et me critiquais moi-même. » En effet, les raisons sont tellement évidentes que je ne dirai * pas qu'elles me persuadent, elles me forcent d'admettre la » circulation du sang. » Ne dût-on à Plempius, dirons-nous 2vec M. Haan, que d'avoir propagé dans notre pays par sa parole grave et respectée, la connaissance de ce grand fait phy-

* 0. volame IX, p. 160. Les Quœstiones epistolicœ parurent eu juin ou JDiliei 1644, la 14* est de Motu cordis et circulatione sanguinis, RrnA

Ï>ESC4RTES.

* Volume II, p. 36.

Biologique, il aurait déjà mérité suffisamment la reconnaissance de la Belgique médicale ^.

Cette conversion n'était que partielle : rien que le titre du chapitre V du second livre l'annonce déjà : Motus cordis fii a facultate pulsifica, non a fervore sanguinis, contra Arislotelem et Cartesium. Cette faculté pulsifique, qui fait les pulsations, rappelle la faculté dormitive de Topium, qui fait dormir. Nous n'avons garde de nier que, depuis Plempius, on n'en sache plus sur la nature de cette faculté pulsi&que, quoiqu'on ne sache pas encore tout; mais au moins, s'il dit peu, il ne dit pas faux et il combat une opinion erronée, telle qu'était incontesta* blement celle de Descartes.

Après avoir exposé en quoi elle consiste, « d'après l'admirable Discours sur la Méthode de Descartes, ce noble Français plein de talent », il avoue qu'elle est subtile et ingénieuse, comme toutes ses opinions nouvelles â, mais qu'elle n'obtient pas son assentiment. Que l'auteur et ceux qui l'estiment grandement n'aillent pas se fâcher, continue-t-il; je ne crois pas qu'il y en ait qui l'estiment et l'admirent plus que moi : « Non » puto enim quemquam esse ejus aestimatorem atque admira- » torem magis quam ego. » Mais est-il donc défendu pour cela de le contredire, d'examiner, voire de repousser ses opinions et ses sentiments? Veut-on savoir où il y aurait de l'orgueil et de l'impertinence? Â s'arroger une infaillibilité que jamais aucun mortel n'a osé espérer. Ce très noble seigneur aurait raison de se plaindre, si je lançais contre lui des injures et des calomnies, comme a accoutumé de faire la tourbe des écrivassiers de notre temps 3; mais quoi ! je ne fais qu'examiner

* Annuaire de V Université de Louvain pour 1845, pp. 326, 2i7. — HappeloDS d^ail leurs, pour le plus grand honneur de Plempius, que déjà en 1638, U adinelUil presque, sinon tout à fait, la belle découverte de Harvej.

* A cetie époque. Descartes n'avait publié que les Méditations en sas du Discours de la Méthode et des trois opuscules qui le saivent. Les Principes parurent seulement en juillet, un mois ou deux après la seconde éditioo des Fundamenta.

' Plempius visait sans doute les injures de Regius.

et discuter ses paroles modestement et amicalement, et, de ce chef, personne ne peut à bon droit s'irriter contre moi. »

Il continue sur ce ton quelque temps encore et demande que) mal il y avait à résumer les longues lettres de Descartes comme il a fait dans la première édition. Et toutefois, récemment, ajoute-t-il avec une certaine amertume, dans des écrits rendus publics, deux phraseurs (blaterus unus et alter) m'attaquent en disant ce que j'ai rapporté les réponses, non pas seulement en abrégé (comme je l'aflSrme encore), mais aux dépens de la vérité et sans la bonne foi voulue; que je les ai tronquées, mal interprétées, ou passées artificieusement sous silence. Et l'on joint un autre mensonge encore : que des copies de ces réponses auraient été dans beaucoup de mains, deux ans avant la publication de mon livre. Or, elles m'ont été eo\x)yées l'année même de sa publication. » Par ce que nous avons dit plus haut, on comprend aisément à qui allaient l'épithète de phraseur et l'imputation de mensonge.

Finalement, Plempius croit devoir céder à l'iniquité des temps, et, puisque les hommes sont si méchants qu'ils ne peuvent supporter de voir un résumé de leurs opinions, que d'ailleurs les lettres de Descartes, à cause de la merveilleuse adresse qu'elles révèlent dans leur auteur, sont dignes d'être Inès, même par ceux qui ne partagent pas son opinion, il les publie in extenso « quod ergo pace tua fiât, Renate, vir nobi- » lissime, produco litteras tuas totas ad litteram descriptas. »

Les nouvelles attaques sont peu nombreuses dans ce qui suit; il affirme et prouve à nouveau que l'opinion de Descartes est celle d'Aristote : « Vir prœstantissime, vîdetur mihi sen- AtentiavestraprorsusesseAristotelicsB similis; imo ipsissima A esse aristotelica ^. » Il va plus loin, il prétend maintenant que Descartes pense comme Harvey : (( Adi D. Harvei librum »decirculatione sanguinis c. S. et videbis ipsum plane idem » ac te dicere. i> La seconde lettre de Descartes est fort compliquée, elle est remplie de beaucoup d'expériences très

' Regius auribue aussi la paternité de celte opîDion à Âristote (v. p. 137).

curieuses i, elle est facétieuse ^. On peut facilement répondre à plusieurs points ^, et certaines expériences sont douteuses ^. Bref, tout ce que dit Plempius montre un homme piqué au vif. Et, après les froissements mutuels, dont les causes étaient en quelque sorte rendues stables par la publicité avec laquelle on les avait posées, il est facile de juger que la rupture est consommée entre Plempius et l'École de Descartes.

Van Gutschoven était à Louvain comme le représentant de cette École. En 1639 s, cependant, il ne faisait |>as encore partie du corps enseignant de TUniversité. Malgré son talent d'anatomiste et son grade de licencié, il ne pouvait guère espérer entrer dans la faculté de médecine; Plempius, qui en était le principal membre, lui en aurait défendu Taccès, ou y aurait mis pour condition l'abjuration des idées cartésiennes.

*■ « Operosam perplexanique reddis mihi epistolam, vir ÎDjceniosissime, et » multis experientiis curiosisque infarcitam. » ^ c Facetus yero es, cum me inquis egregios belli duces imilari. » ' ff Pelis si animas instramenta, calor nempe el spiritus vivificus » ÎDterdum, etc. Id promplu ratio est : non semper illa instrumenta sola el «* absente anima sufBciunt, quia, etc. Possunt nibilominus in virtute anims » aliquid agere, cum abest anima; eo modo quo lapis fertur virtute jacientis,

> cum abest jactor, imo mortuus est. »

* A Texpérience du cœur d'anguiUe, mort depuis longtemps revivant à l^approche d'un peu de chaleur, et rebattant assez vite, il répond d*abord : tt Experte crede Renato ».

' M. Redsens {Annuaire de ^Université de Louvain, 1867, p. 369) semble dire que peu de temps après 1635, Van Gutschoven fut nommé suppléant de Sturmius dans la chaire de mathématiques. Rien u*empêche que Van Gatscboveu n'ait donné dès 1635 des leçons particulières ou des répéUtlons de malbématiques. Ne faut-il pas voir une allusion à lui dans ces paroles de Descartes i Mersenne : « J'ai reçu des lettres de plusieurs qui entendent et enseignent

> ma Géométrie, ce que je vous mande afin que vous sachiez que, si la vérité » ne peut trouver place en France, elle ne laissera peut«6tre pas d'en trouver » ailleurs, et que je ne m'en mets pas fort en peine. » (Lettre du 31 mars 1658 ; 0 volume VII, p. 177.)

II était encore moins probable qu'on l'admit à enseigner la philosophie dans quelqu'une des quatre pédagogies, les professeurs de celles-ci se recrutant toujours parmi les meilleurs élèves qui en sortaient, et après qu'ils avaient fait un an ou deux de théologie ^. Il ne restait guère qu'une seule chaire à laquelle il pût raisonnablement aspirer : c'était celle de mathématiques. Nous avons vu que Van Gutschoven savait à l'occasion remplir les fonctions d'ingénieur. Dans ses entretiens avec Descartes, il s'était appliqué d'une façon spéciale aux mathématiques. Or, personne en Belgique ne doutait du mérite de l'inventeur de la géométrie analytique et les amis des anciennes doctrines ne devaient pas tant craindre pour elles de la part d'un professeur de mathématiques, fût-il même

cartésien.

Dans ce temps-là, Sturmius était chargé de l'enseignement de cette branche, mais son grand âge et ses infirmités l'empêchaient de remplir régulièrement ses fonctions; aussi le nombre des étudiants était-il beaucoup diminué. Van Gutschoven, dans sa requête au conseil d'État 2, nous dit qu'à son arrivée, deux ou trois étudiants seulement fréquentaient les leçons publiques. Pour remédier à ce triste état de choses, on nomma Van Gutschoven suppléant de l'octogénaire Sturmius 3. Cette nomination eut lieu vers la fin de 1639. C'est donc à ce temps qu'il faut fixer l'introduction du cartésianisme dans l'enseignement de TUniversité de Louvain ; c'était, sans doute,

' Il ne faut pas confoodre Gérard Van Gutschoven avec son frère Guillaume Van Gutschoven, licencié en théologie, professeur de philosophie ^ ia pédagogie du Faucon, et nommé en 1650 professeur d^élhique et postént:arenient chanoine de la cathédrale de Liège. Cf. Valére André, Fastù éd. de 1650, p. 407. — Vernulaeds, Acad. Lov, éd. de 1667, p. 62|

• V. chapitre XV.

^ Valère André, FmU» Acad., 1650, p. ?49, dit : t Slurmio octogenario * majori, vicariam aliquamdiu operam praestitit Gerardus Gutschovius, > Lovauiensis, med. licent. » Or, Sturmius était né le 39 août 1550 : il avait doDc atteint ses 80 ans en 1639 seulement. Ce témoignage d'un contemporain ^05 semble suffire pour retarder jusque vers la fin de 1639 rentrée de ^ao Gutschoven dans le corps enseignant de TUniversité.

la première université catholique où allaient s'enseigner publiquement les découvertes mathématiques de Descartes et ses opinions sur le mécanisme et l'astronomie. Dès les premiers jours du professorat de Van Gutschoven, les élèves furent plus nombreux ^. Soit que cette charge ne fût pas assez lucrative, soit que Sturmius ne goûtât pas ce jeune collègue, dont le succès contrastait avec sa mauvaise réussite, Van Gutschoven ne resta pas longtemps professeur suppléant. Appelé à Anvers où l'on se proposait d'utiliser surtout ses connaissances mathématiques, il laissa sa chaire inoccupée pendant l'espace d'environ cinq années ^ ; car on ne pouvait plus compter sur Sturmius de plus en plus incapable.

Valère André nous apprend que le Louvaniste Jacques Edelheer, syndic d'Anvers, très versé dans les sciences mathématiques et grand amateur de ce genre d'études, fut pour beaucoup dans ce départ 3. Cependant Van Gutschoven faisait encore de fréquentes apparitions à Louvain. La correspondance de Gassendi nous le montre tantôt dans sa ville natale, tsittiôt à Anvers, observant des deux côtés les éclipses, construisant des cadrans solaires, se mettant en rapport avec tous ceux qui s'occupaient d'astronomie dans notre pays. Toute la réputation qu'il s'acquérait profitait au cartésianisme, dont il continuait à être l'adepte.

Sturmius était entré dans sa quatre-vingt-septième année : sa démission s'imposait de plus en plus ; elle lui fut donnée à la fin de l'année scolaire, en 1646. La chaire de mathéma-

* Valère Ajkdré, Faèli, éd. 1630, p. 249: • Sturmio opeiam praestilit

> GatschovÎQs, referlo satis auditorio. > - Doubla Niiuwinhois, p. 01, dit que Descartes dans une leUre atteste que sa Géométrie est comprise et enseignée & Louvain, mais qu>n Hollande il n*e«t presque pas de professeur qui \^ comprenne. — Celte lettre serait-ce celle que nous citons en note, p. 141?

' Ibidem : • Verum is deinde Antverpiam, matbeseos potissimum causa » evocatus, Caihedram illam toto fere quinquennio vacuam reliquit. •

* Ibidem: c Id egit in primis v. n. Jacobus Edelbeer, Lovaniensis, urbis itliu»

> Syndicus,artiumquemalhematicarum et scientîssimusetadmiralorsumaïQS*

tiques était à la collation du municipe de Louvain, des Etats de Brabant et du roi d'Espagne. On fit choix de Van Gutschoven, qui reparut à TUniversité de Louvain, non plus comme suppléant, mais comme professeur ordinaire et successeur de (■emma Frisius et d'Adrien Romain ^.

Le parti opposé à Descartes vit le danger et résolut de ikiettre en regard de la nouvelle doctrine l'exposition la plus brillante de l'ancienne. Deux ans auparavant, le novateur avait publié !^ Principes, où il développait les doctrines contenues dans le Discours de la Méthode, les Météores et les Méditations.

Mais où trouver un défenseur capable de soutenir la comparaison? Il y avait à cette époque pénurie de talents distingua; les seuls hommes du camp hostile aux idées nouvelles qui pussent se charger d'une pareille tâche étaient Plempius ft Froidmont. Les nombreuses années que ce dernier avait passées dans renseignement de la philosophie, ses publications sur rastronomie et la météorologie, la réputation qu'il s'était acquise comme théologien le firent préférer à Plempius. Toutefois, ses occupations ordinaires, son âge déjà assez avancé et les soucis que lui causaient les controverses suscitées par ^Augustinus, ne lui permettaient pas alors de composer un ouvrage entièrement nouveau. Il se borna donc à rééditer sa Météorologie, en 1646, et à publier en 1649 son ancien cours de psychologie, sauf à faire dans l'un et dans l'autre des additions et des changements. Celte réédition fut une faute : il fallait d'autres armes pour renverser un ennemi tel que Descartes, et la nouveauté même de ses attaques exigeait de profondes modifications dans l'ancienne manière d'établir les thèses et de les défendre.

Cette Météorologie de Froidmont n'en est pas moins un livre intéressant. II y déploie une érudition infinie : anciens et

^ Valère AKDRi, Fasli, éd. de 1050, p. ?49 : c Résignante Starmio,

> aoDo 1646, Regiis auspiciis ordinumque Brab. bénéficie, successor profes-

> sorqne designatus est. » M. Reusens assigne une autre date, dans la biographie nationale, in voce « Gutschoven ».

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