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CHAPITRE IX

LE CARTÉSIANISME EN DEHORS DE l'uMVERSITÈ DE LOUVAIN

Sommaire.

1. Jean Caramiiel y Lobkowitz. — 2. Les Jésuites en Belgique, nommément à Loanin et à Liè{çe. —3. Le P. Thomas Compton, professeur au collège des Jésuites anglais, à Liège, et ses appréciations générales sur Descartes. — 4. Ses attaques contre le mécanisme et quelques autres opinions de Descartes. — 5. Ses attaques roDtre la ■ philosophie eucharistique * de la façon cartésienne. — 6. 11 en veut aussi M\ cartésiens de Belgique.

Luxembourgeois par son père, Allemand par sa mère, Espagnol par sa naissance, le Cistercien Jean Caramuel y Lobkowitz appartient aussi à la Belgique, à cause des dix années qu'il y a passées et des nombreux ouvrages qu'il y a publiés pendant et après son séjour dans notre pays ^.

Caramuel est surtout connu comme moraliste et moins par ses ouvrages de morale que par ce qu'en disent les Provinciales de Pascal 2. Ils méritent le jugement sévère du célèbre ^rivain, jugement confirmé cent ans plus tard par Alphonse de Liguori, qui appelle leur auteur le prince des laxistes. Mais on ne doit pas moins reconnaître en lui un des esprits les plus remarquables de son temps : travailleur infatigable, il a, dans le cours de sa vie de soixante-seize ans, publié soixante-deux ouvrages, la plupart in-folio, et un bon nombre en plusieurs

* Od en trouTera la longue énuniération dans Paquot, Mémoires, t. VIII, pp. 362 etsulTantes.

' V. par exemple, la sixième lettre et la septième, ainsi que les propositions eitralies de ses oeuTres, citées dans l'appendice.

volumes ; à sa mort, on trouva chez lui quatre coffres remplis de ses œuvres inédites.

Ces ouvrages embrassent toutes les branches du savoir humain : théologie dogmatique, morale, ascétique, droit canon, philosophie, physique, astronomie, mathématiques, grammaire, histoire, éloquence sacrée, voire même architecture et musique. En toutes choses il se pose en réformateur, ne conserve des théories anciennes que le moins possible, démolit le plus qu'il peut, élève lui-même des constructions nouvelles, parfois bizarres, assez souvent ingénieuses. Un grand homme a dit ^ qu'il avait de l'esprit au huitième degré, de l'éloquence au cinquième et du jugement seulement au second. Brucker, dans son Histoire de la philosophie, l'apprécie à peu près de la même façon ; toutefois, il trouve en lui un talent remarquable et de grandes connaissances qui lui auraient permis de donner mieux qu'il n'a fait, s'il n'avait pas gâté son jugement en voulant l'exercer sur une multitude de choses disparates et être novateur à tout prix et en toutes choses 2.

Tel était déjà Caramuel quand il nous arriva d'Espagne, où, après de brillantes études, il avait occupé des chaires de philosophie et de théologie. Après avoir enseigné quelque temps cette dernière science aux jeunes religieux de l'abbaye des Dunes, il postule le doctorat en théologie de l'Université de Louvain et réussit à conquérir ce grade. Jamais, dit Paquet, doctorat ne fut célébré avec plus de concours, tant on s'était formé une grande idée de la capacité du candidat 3. La promotion eut lieu le 2 septembre 1638. Deux ans après paraissait VAugustintis : Caramuel se déclara contre ce livre. Aussi fut-il en butte aux attaques du parti janséniste. Il assista, en

* Au rapport de Paquot, Mémoires, t. VIT I, p. 259.

* Bistoria critica philosophiœ, Lipsiae, 1706, t. IV, p. 135 : « Non defuit > Garamuell ingenium exceUens et malta ver! cognitio, qua plus prxslitisset, » si obruere multitudine rerum et Dovatarîenlis animi loxaria Jadicii acieni i oolaisset. >

> Mémoires, t. VIU, p. 253.

mars 1641, aux fameuses thèses du Jésuite Ignace Der-Kennis contre la doctrine de l'évéque dTpres. Froidmont, dans son pamphlet si intéressant intitulé Somnium Hippotiense, le mentionne en ces termes : « Intererant magistri duo, viri scriptis » clarissimi, quorum alter plaustrum librorum conscripsit de » omni pêne argumento, atque inter eos quidam unius folii o sunt : alter de ente rationis et capitali illa Syllogismorum 9 materia commentatus, ostendere potuit quantus theologus o mox sit futurus^. » Ainsi donc Caramuel, en 1641, avait déjà publié une charretée de livres de omni re scUnlL En 164S, il £Eiit paraître à Louvain un nouvel in-folio intitulé Rationalis et redis philosophia. Sa rédaction était déjà avancée au commencement de 1639. On n'y trouve pas de trace du cartésianisme : le Discours de la Méthode, avec les trois autres traités qui l'accompagnaient, était le seul ouvrage publié jusque-là par Descartes et il n'était pas encore répandu en Belgique. Mais 08 qui caractérise la philosophie de Caramuel, c'est une opposition très nette à Aristote et un penchant nullement dissimulé pour les réformateurs contemporains. Dès la préface, on l'entend s'écrier : « La théologie aristotélicienne a été conçue dans le péché originel; elle ne peut manquer de péchés actuels. y> « Abélard a été pour Aristote, tant qu'il a été hérésiarque, et il n'a été grand hérésiarque que parce qu'il était un péripatéticien rigoureux s. » Et il conclut sa préface par une profession de foi aussi opposée que possible à Aristote : a on

* Somnium hipponense, Parisiis, 1641, p. 15. Ce second ihéologien était Jacques Speecq, seigneur de Horst, nalif d'An?ers, mort en 1661 En 1634. étaot professeur de philosophie à Paris, il a publié un ouvrage intitulé : DisserUUio metaphysica de ente atque ei annexis. C*esl le seul livre de lui que Ton possède; comme il précède Tapparition du cartésianisme, et qae de plus il a paru hors du pays, nous ne nous occuperons pas de son auteur.

' U cite un passage de VAnatomia hominis de Libert Froidmont où celuici remarque que les saints Pères ont préféré la philosophie de Platon à celle d' Aristote, parce que la première était plus divine et se rapprochait davantage de la trérité chrétienne (cap. I). Ce livre de Froidmont ayant paru en 1641, la préfoce a donc été composée au plus tôt cette même année.

s'éloigne de Dieu autant qu'on se rapproche d'Aristote : « dare )) nomen Christo et An'stoteli ssepissinie impossibiie est, ali- » quando difficile, perraro necessarium. Profiteamur igitur » potius quam Peripateticam , Academiam christianam. » Descartes rejetait aussi Aristote; mais Caramuel le fait au nom de la foi et le philosophe français au nom de la raison. II serait trop long de citer tous les passages qui justifient le jugement que nous avons porté sur Caramuel. Nous nous bornerons à indiquer les principaux. La dédicace au marquis Malvizzi, datée de février 1642, se termine par un chant de victoire qu'il entonne en son propre honneur pour avoir vaincu Aristote. Il se moque agréablement, p. 62, de ceux qui albumen tent de l'autorité d'Aristote et explique d'une manière très pittoresque comme quoi il veut bien du Stagirite pour une lumière, mais non pas pour un guide : Lux est, dux non esL P. 72, il blâme ceux qui s'obstinent dans des opinions insoutenables pour ne pas trahir la cause d'Aristote. P. 73 : « Quand, dit-il, nous procédons à la manière classique, nous parlons beaucoup, mais nous disons peu de chose. » P. 91, Aristote a rarement atteint la vérité : Caramuel préférerait aller la trouver seul que de la perdre escorté d'un bataillon de philosophes; il ne suit personne, mais est avec quelques-uns. P. 104, la chaleur n'est pas une substance, comme ledit Campanella, mais un accident. P. 108, tout le monde attaque Démocrite, parce qu'il a soutenu qu'il y a des ordres innombrables d'êtres; mais jamais on ne l'a bien réfuté. P. 112, il tresse une couronne au dominicain Campanella, a dont l'âme fut plus grande que les misères et les infortunes : Dieu voulut fortifier par l'aftliction ce génie sublime pour qu'il ne s'enorgueillit pas de la hauteur de ses pensées : il se proposa de rétablir sur sa base la philosophie ébranlée par les dogmes décrépits des anciens; il commença à le faire. Pourquoi n'a-t-il pas eu plus de liberté pour parler ni partout bien expliqué son sentiment? » P. 114, il dit d'un argument (c qu'il a la maladie aristotélicienne, c'est-à-dire qu'il renferme un cercle vicieux. » P. 141, à propos d'un aphorisme qu'aucuns prétendaient trouver dans

Aristote : « qu'il y soit ou qu'il n'y soit pas, peu importe, s'écrie-t-il, que ceux qui n'ont cure de perdre leur temps aillent le voir ; pour moi , qui souvent attaque les sentiments les plus authentiques d'Âristote, je ne m'inquiète point de la chose. )> P. 145, il connaît la raréfaction conçue à la manière d'Arriaga et des modernes (Descartes n'en admet pas d'autre), consistant en l'intromission de corpuscules étrangers entre les molécules du corps raréfié, sans changement dans le volume réel de celui-ci. P. 146, il plaide les circonstances atténuantes pour Campanella, a homme d'un grand talent et catholique, qui a soutenu que l'âme n'est pas la forme du corps. » Il se demande, p. 147, si l'âme des bêtes est bien réellement distincte de l'organisme. P. 156, il avance une thèse tout à fait cartésienne, que nous verrons condamner en 1662 : « Quinta » conclusio : mult^e matériau prima* etiam nunc de facto carent » substantialibusformis.Probatur : quia, prœter animas ratio- » nalem sensitivam et vegetativam , nullas dari substantiales » formas multi existimant et validis argumentis suadent. » P. 163, il se demande si l'eau diffère substantiellement du feu : car une bonne philosophie ne doit pas prodiguer les formes substantielles. P. 170, il trouve un certain danger pour la foi dans le système de Démocrite et d'Epicure sur l'origine des différentes variétés de corps. P. 183, il parle avec une complaisance assez évidente du système de Copernic. P. 190, il décerne à Galilée un éloge marquant (ce qui montre bien que le célèbre Pisan n'était pas inconnu à Louvain) : « Galileus » de Galileis, qui unus nobilitavit Astrosophiam plus quam » veteres plurimi, cui debemus et Joviales satellites, atque » Saturnios laterones, quiquc, in multorum opinione, primus » (si per Apellem liceat) solares maculas invenit (in suo » Nuncio sydereo ; in historia de solaribus maculis et sœpe » alibi). » P. 192, il cite le commentaire sur la Genèse du « très docte Mersenne », remarquable par son érudition variée. P. 315, nous le voyons condamner comme opposée au catholicisme l'opinion d'après laquelle tout accident est par

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