‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 22 sur 113 · Tome XXXIX · texte numérisé non relu

Tome XXXIX

essence dans sa substance connaturelle : cette thèse est contre Descartes.

Restons-en là : cette énumération sufiit pour qu'on voie dans Caramuel l'indépendance philosoph ique qu'on lui reconnaît généralement. Il renverse plutôt qu'il n'édifie; mais ce déblaiement du terrain devait faciliter l'œuvre de Descartes et même la rendre nécessaire, pour des intelligences dégoûtées désormais des systèmes anciens et désireuses de les remplacer par un autre; qui satisfît dans une certaine mesure la soif de savoir qui dévore tout esprit dépassant la médiocrité.

En 1644, parut à Louvain la Mathesis audax de Lobkowitz. Audacieuse, en effet, puisqu'il prétendait lui faire prouver les points les plus fondamentaux de la philosophie et de la théologie. En somme, il se borne à prendre dans les mathématiques élémentaires d'ingénieuses comparaisons éclaircissant , selon lui, certaines assertions des deux sciences ^. Il lui fallait pour cela établir différents faits de la physique mathématique, entre autres que, dans la vision, l'image de l'objet va se peindre au fond de la cavité oculaire. A ce propos , il cite Descartes à l'appui de son opinion : « Huic adsertioni consonat Anonymus » utaudio, Cartezius {sic), qui discursum de Methodo edidit » Lugduni Batavorum, apud Joannem Maire, anno 1637. » Quelques-uns l'attaquent, ajoute-t-il, mais vainement, en prétendant que si Descartes disait vrai, nous verrions, comme font les chèvres, les objets renversés 2. La rédaction de l'ouvrage remontant à 1642, ainsi que nous l'apprend ta date de la

* Sorbière.daiis une letlreà Gassendi, datée de mai 1644 (Opéra, t. VI, p. 469), el oii il se félicite de savoir que Caramuel est en correspondance avec Gassendi, parle en termes plaisants de cet ouvrage. L'auteur y prouve, dii-il, régalité des trois personnes divines de ce que la T. S. Trinité constitue uu triangle équilatéral, lequel, si les personnes n'étaient égales, deviendrait scalène ou isoscèle !

' Maihesis audaXf Lovanii, 1644, p. 146. La preuve de cette particularité chez les cliévres, c'est qu'elles montent toujours, craignant que la terre ne se dérobe sous elles. Risum teneatis ! Caramuel ajoute : c Verisimîle sit, negare » non possum, affirmare non auslm. >

censure, nous trouvons dans ces paroles un indice de plus que Ton discutait déjà chez nous les idées cartésiennes.

L'année même de la publication de la Mathématique audacieuse, Gassendi avait fait paraître à Amsterdam une seconde critique des Méditatio7i$ de Descartes. Caramuel, qui venait de quitter la Belgique, l'acheta à la foire de Francfort. Après lavoir lue, il écrivit en termes emphatiques à l'auteur pour le féliciter. Cette occasion lui permit de dire toute sa pensée sur Descartes. II regrette chez lui son style dédaigneux et superbe 'on sait que, fortement piqué des pointes que lui lançait Gassendi dans ses premières objections contre les Méditations, Descartes lui avait répondu avec assez d'amertume ^ ). Le Cistercien, faisant allusion à ces attaques mutuelles, remarque que n'étant ni de pures intelligences, ni de simples corps, on se montre plus matériel que spirituel , quand on exprime des sentiments qu'une âme bien née tâcherait de réprimer ou de garder secrets^. Il trouve que parfois les arguments du philosophe français prêtent le flanc à des critiques subtiles ; que certaines de ses opinions auraient besoin d'être corrigées. Mais au fond. On le sent bien, Caramuel est un admirateur de Descaries. Sans le connaître personnellement, il l'aime pour la vivacité de son esprit 3. Le réformateur a raison de s'en prendre à la philosophie péripatéticienne que Caramuel taxe <le queniea et rustica. Il admet beaucoup d'opinions de Descartes. Il dit que quelques-unes dénotent en lui un esprit sublime, que d'autres ont besoin d'être réformées et perfectionnées; mais il ne prétend pas qu'elles soient fausses 4. « Avec

' Gassendi Tavail interpellé: ô mens (0. 11, p. 95). Descaries rlposle eo rappelant : ô caro {ibidem, p. 249).

' « Cum nec pars mentes, nec pars caruis simus, plus carnis quaro menlis » DOS babere convincimur, cum evomîmus qaae mens civilis et urbana con- > ooqueret. >

' « Rem faleor : non cognosco Cartesium. Amo tamen propter viyacilatem iogeoii. B

* * Prodibo et ego : multasque Cartesii speculationes prosequar, mullas ^ perseqoar : habet enim nonnullas quae sunt mentis sublimis indices; » aliqnas qux insinuant Authorem debere exerceri , ut , ursae similis (compaii raison assez peu élégante), abortiva acumina reformet et porficiat. >

un peu plus d'urbanité et de modération dans le style, ce qui manque à Descartes, c'est TCniversité, c'est le contact avec d'autres philosophes, avec des contradicteurs ingénieux, qui le forcent à se rendre inattaquable » : « Sed quod absit ab » Universitate viro magno condoleo : acutâB enim menti cos » déficit et exercitium academicum menti magnae esset coti i. » Caramuel annonce son intention d'écrire sur les opinions df Descartes et, ainsi qu'on le voit aux paroles citées plus haut, il se propose de suivre l'auteur des Principes sur beaucoup de points et de pousser en avant ses idées sur les autres.

D'après Baillet, il fit un gros livre d'objections contre la métaphysique de Descartes. Mais cet auteur ne cite à l'appui de son assertion qu'une lettre de Bornius, où le fait n'est pas donné comme certain 2. Caramuel, d'après le même Baillet, aurait écrit à Descartes « une lettre pleine de civilité pour le pré- » venir et lui faire trouver bon qu'il lui envoyât ses objections » avant que de les rendre publiques, ajoutant que, s'il voulait » les honorer d'une réponse, il ferait imprimer le tout » ensemble avec son consentement. Le tour était obligeant, » poursuit Baillet, et il plut si fort à M. Descartes que, malgré » la résolution qu'il avait prise de ne plus faire de réponses à

* L'abbé Bailkt, volume II, p. 309, a vu dans ces paroles de Caramuel une iojure pour son héros : « Ton ne s^aperçoit point jusque-là de la médiocriié » du jugement d*un aussi grand génie qu*élait celui de M. Caramuel; mais il k se trahit en ajoulaol qu'il ne manquail qu'une queue à un esprit aussi » aiguisé qu'était celui de M. Descartes; comme s'il avait dit qu'il ne manque » à un flambeau ardent que le feu qui est nécessaire pour l'allumer. » La métaphore de Caramuel n'est peui-ètre pas bien propre, mais l'idée qu'il veai rendre n'a rien de si blessant ni de si saugrenu.

* Gassendi, Opéra, t. VJ, p. 489 : « fama est Lobkowitz aliquid etiam » contra Cartesii metaphysicam edidisse» sed quid praestiterit Dondum licuit » examinare. > Cette lettre est du 16 ou du 26 juin 1645 : on voit qo^il s'agirait même d'un ouvrage imprimé. Or nous ne trouvons dans la liste des ouvrages de Caramuel aucun ouvrage de ce genre se rapportant 4 ce tempslà. Serait-ce peut-être le Cursus metaphysicus ubi multa asserta chimœrica^ quœ videbantur in schoUs obtinuisse^ proscripta; multa, quœ sub verbo Arialotelis hue usque admissa, examinata et falsa reperla (Paquot, t. VIII, p. 272 ) ?

» de semblables objections, il se prépara à recevoir celles de » M. Caramuel et à lui donner toute la satisfaction qu'il sou- » haitait; mais M. Descartes n'entendit plus parler de lui ni » de ses objections ^ »

Dans ses ouvrages ultérieurs, le laborieux écrivain ne rétracte pas ce qu'il a dit d'élogieux; il renchérit, au contraire, sur ses louanges antérieures, ainsi que l'ont remarqué Baillet et Brjcker î. En 1651, dans la Grammaire audacieuse 3, il défend la théorie cartésienne ramenant les qualités des corps à des modes de l'étendue, contre les objections tirées de la doctrine de l'Église sur l'eucharistie et les qualités surnaturelles ^. En 1649, encore du vivant de Descartes, dans le catalogue de toutes ses œuvres publié par lui-même, il mentionne brièvement les sentiments des savants sur la philosophie de la physique. Parmi eux, il distingue les partisans du système mécanique, qui forment la schola localia. « lis expliquent tout, dit-il, par le lieu des atomes, leur situation respective et leur mouvement. Cette école compte aujourd'hui un très grand nombre de partisans et est appréciée des grands hommes ». » On voit qu'il avait fallu bien peu de temps pour la propagation des idées de Descartes et de Gassendi sur la physique. Quelques lignes plus loin, Caramuel passe en revue les principaux philosophes anciens et modernes. Voici les remarquables paroles qu'il consacre à Descartes : « Cet auteur plait aux Hollandais et aussi aux Anglais. Il est pour la simplicité des voies dans les œuvres de la nature. Il a élucidé, dans des

* Bajllbt, volume II, p. 210.

' Historica critica phUosophiœ^ Lipsise, 1766, t. 4, parte I, p. 135.

* Grammalica audax projuvandis grammaticisqui ad scholam Iranseunl philoêophicam , docens exempla hujus artis ex grammaiicis mutuare. Fraocofurti, 1651, in-folio.

* Philagrids Le Roy, Philosaphia radicatis ecleeticot Aiitverpiae, 1713, infolio, p. 9. Cet écrîTain renvoie au numéro 31 4 de la Grammaire audacieuse.

' Db Visch, Bibliotheca Cisterdensis, l. XVI, p. 185 ; « Schola localis. —

• Hodie est valde commanis, et apud viros magnos in pretio, siatoitqne

• omnîa corpora permanentia abicatione et situatione mera, et sucoessiva > omnia distiiigui roero motu locali. »

écrits très subtils, la philosophie mécanique, et, à ce que je vois, à part un petit nombre d'opinions à écarter ou à arrondir, ses théories font leur chemin et seront un jour communes ^, » L'événement a vérifié cette prédiction.

Victor Cousin, dans son travail intitulé De la persécution du cartésianisme en France, dit que, du vivant de Descartes, les Jésuites, chez qui il avait été élevé et qu'il avait toujours ménagés, ne comprenant guère la portée de ce qui se faisait ^, laissaient faire et laissaient passer. On peut admettre que Descartes a toujours ménagé les Jésuites, sauf pourtant le P. Bourdin qu'il accable de railleries amères et d'injures sanglantes; mais on ne doit pas dire d'une façon aussi absolue qu'ils laissaient faire ou laissaient passer. Un certain nombre d'entre eux favorisèrent en tout ou en partie le mouvement cartésien ; on peut voir les noms de plusieurs d'entre eux dans Baillet 3 et dans Bouillier 4. Nous en avohs trouvé nous-même deux dans notre Belgique : André Tacquet, et surtout son fidèle ami Ignace Der-Kennis^.

Mais un plus grand nombre se déclarèrent contre lui. En 1638, le P. Ciermans, à Louvain, dont nous avons parlé longuement plus haut, malgré des formes polies et un éloge

^ Db Visch, p. 187 : c Hollandis ipse et eiiam Anglis placel. Parco natorx » f^enio studel. Localem philosophiam scriptis subtilissimis elucidavit. Habei » discipulos doctos et editis voluminibus claros, et ut video, pauculis opinioni- » bus decircJnatis aut sublatis, cxterae irrepunt et erunt aliquando com- » munes. >

* II s'agit de la grande propagation des idées cartésiennes en France et dans toute TEurope.

" 0. volume II, pp. 159 et suivantes.

^ 0. volume I, p. 431.

^ Les réserves théologiques de ces deux écrivains, articulées du reste avec l)eaucoup moins de vivacité chez eux que chez les adversaires de Descartes, ne doivent pas les empêcher d'être considérés comme favorables à ce philosophe.

sans réserve de la Géométrie analytique, n'est pas un approbateur de Descartes. Dans son recueil de thèses mathématiques et physiques (Annus posUionum mathematicarum, Lovanii, 1641), on peut relever quelques passages évidemment dirigés contre les doctrines de Descartes, quand on sait ce qui s*est passé entre l'un et l'autre en 1638. On se rappelle, sans doute, que Ciermans avait critiqué d'une façon très spéciale la théorie cartésienne des couleurs. Dans sa réponse, Descartes avait été amené à dire qu'il fallait à tout le moins une réfraction pour qu'elles apparussent ^. Or, le Jésuite, dans son ouvrage, se demande avec emphase : « Qui des philosophes pourra expliquer cette admirable variété des couleurs dans les rayons lumineux à la sortie du prisme? yy II veut dire que c'est là un mystère naturel : Descartes n'eût pas aimé une telle assertion, lui qui prétend expliquer adéquatement la genèse du spectre à ce moment. Un peu plus loin, son ancien correspondant affirme que les couleurs peuvent se produire sans réfraction 2.

En 1640 et 1642, le P. Bourdin, à Paris, n'approuva pas plus la physique qucf la philosophie de Descartes.

Plusieurs fois, dans ses lettres, Descartes lui-même nous apprend que les Jésuites sont opposés à sa philosophie : « J'ai » reconnu, écrit-il à son ami le P. Mersenne, tant par l'action » du P. Bourdin que par celle de plusieurs autres, qu'il y en » a quantité parmi les Jésuites qui parlent de moi désavanta- » geusement et que, n'ayant pas moyen de me nuire par la » force de leurs raisons, ils pourraient peut-être le faire par » le grand nombre de leurs voix 3. »

' 0. volame Vil, p. 205.

' Le livre n^est pas paginé, c In planis. — Multis per plana baec, non via

> plana : quis enim philosophorum expediet ea, qus in vitro trigono (cetera ut

> sileam) fier! videt? .... cur praeterea hos (radios) tanla colorum comitetar

> varielas? .... non modo radiis refractis sed quandoqae etiam directis

> radiis hoc (scilicet adesse colores) concessom , experienUa et ratione oom- » probamus. >

" 0. volume VIIÎ, p. 323, lettre du 80 août 1640.

Une lettre, datée du l^"* octobre 1644 et adressée au Jésuite Charlet, n'a d'autre but que de défendre contre certaines critiques c( cette philosophie qui a donné de l'ombrage à quelques-uns ^ ». Ces quelqu£S-wis sont des Jésuites, ainsi qu'il devient manifeste si on lit ce qu'il écrit au P. Noël, de la même Compagnie ^. Là, on voit que ces adversaires Jésuites se trouvaient en France, en Italie, et, ce qui nous touche davantage, en Belgique : « Les choses dont je parlais au P. Charlet » ne venaient point de Paris, mais de Brabant, de Rome, de » la Flèche et d'ailleurs 3. » Cette hostilité ne se traduisait pas encore par des attaques ouvertes : tout au plus, à partir de 1648, relève-t-on dans les thèses théologiques des Jésuites de Louvain une insistance plus spéciale sur la faiblesse des démonstrations a priori de l'existence de Dieu *.

L'orage éclata en 1649. Un Jésuite anglais, professeur au collège anglais, à Liège, fut chargé d'en lancer les foudres. Ce fait, très important pour l'histoire générale du cartésianisme, a échappé à tous ceux qui s'en sont occupés jusqu'ici, même à Baillet et à Bouillier. Il est nécessaire de reprendre d'un peu plus haut la série des événements, pour mieux voir quelles circonstances l'ont amené.

Au mois d'août 1641 avaient paru les Méditations de Descartes touchant la philosophie fondamentale avec les réponses à six séries d'objections. La quatrième venait d'Antoine Ârnauld (on ne l'a su pourtant que beaucoup plus tard), alors âgé de 38 ans et simple licencié en théologie. Parmi ces difficultés, trois concernent les points de la philosophie de Descartes qui pourraient exciter la défiance des théologiens. La dernière a pour objet cette théorie fameuse qui ramène tous les phénomènes corporels à des mouvements, mise en regard d'une autre affirmation du même auteur, savoir

* 0. volume IX, p. 170.

* 0. volume IX, p. 430.

3 Celle lettre est du 14 décembre 1040.

« Thèses theologieœ Societatis Jesu, Lovanii, 1000-1050 (recueil apparie- Dant à la bibliothèque de rUniversité de Louvain).

que les mouvements sont des modes du mobile et partant absolument inséparables de lui. Arnauld demandait comment cela se pourrait concilier avec la doctrine ecclésiastique enseignant la permanence des accidents du pain et du vin dans reucharistie, après le changement de leur substance au corps et au sang de Jésus-Christ. D'après vous, disait-il, il n'y a que des modes et encore ne pouvant exister séparés de la substance ;

d'après l'Eglise, il y a aussi des accidents, pouvant miraculeusement exister séparés de la substance. Ârnauld prévoyait que les théologiens s'offenseraient surtout de cela : « Illud maxime theologis offendiculo fore prœvideo *. »

Les objections d 'Ârnauld furent publiées intégralement, l^escartes avait, le 18 mars 1641, envoyé les solutions au P. Mersenne pour être imprimées à la suite; mais le fidèle correspondant du philosophe français jugea opportun de ne rien livrer à l'impression de la réponse directe à l'objection tirée de la doctrine théologique sur l'eucharistie, et se contenta des quelques phrases évasives qui la précédaient 2. Quand Bescartes le sut, il lui écrivit en ces termes : « J'approuve fort » que vous ayez retranché ce que j'avais mis à la fin de ma » réponse à M. Ârnauld, principalement si cela peut aider à n obtenir une approbation 3. »

Sur ces entrefaites, ses amis des Pays-Bas le pressèrent de faire une édition hollandaise des Méditatiofis, ce à quoi il consentit assez volontiers. Le P. Mersenne fut consulté par lui s'il était à propos d'y ajouter ce qui avait été retranché de la fin de sa réponse à M. Ârnauld touchant l'eucharistie 4. Il semble que le Minime ne fut pas trop d'avis qu'il imprimât ce morceau; car il lui envoya un extrait des actes du concile de Constance contre Wiclef, où la permanence des accidents

* Rekati Des Cartes, MéditcUiones, Amsielodami, 16i2, pp. 250 et 251.

' Descartes y dit en substance qu'il n*a ni afDrmé ni nié l'existence d'accidttits; qu'il n'a pas prétendu non plus que les modes ne peuvent exister Créaient, ni rien d'oii l'on pût le déduire. V. 0. volume II, p. 78.

' 0. volume Vlll, p. 532 : leUre an P. Mersenne, du 15 Juillet 1641.

* 0. volume VIII, p. 542 : lettre au P. Mersenne, du 17 novembre 1041.

eucharistiques semble être enseignée ^ Descartes ne s'en émot guère ; et au milieu de l'année, il publia intégralement sa réponse à Ârnauld. Il ajouta une septième série d'objections, venues du P. Bourdin, Jésuite de Paris, avec une réplique vigoureuse et une lettre au P. Dinet, provincial de la Compagnie, où il attaque encore le P. Bourdin, ainsi que le théologien protestant Voëtius.

Peut-être ces injures à un confrère mirent-elles le feu aux poudres. Quoi qu'il en soit, Compton Carleton, sans y faire la moindre allusion, s'en prit en général à la philosophie de Descartes, mais tout particulièrement à sa théorie sur les espèces eucharistiques. 11 est le premier qui ait imprimé un traité anticartésien sur cette matière. Mais avant de le laisser parler, il est bon de dire un mot de ce religieux et de la position qu'il occupait en Belgique.

En 1613, un Jésuite du nom de Gérard avait fondé à Liège le collège dit des Jésuites anglais, à l'endroit où s'élève actuellement l'hôpital des Anglais. On y enseignait les humanités, la philosophie et la théologie, mais ces dernières sciences seulement aux sujets anglais et par exception à des Belges ^. La persécution qui sévissait en Angleterre y rendait impossible le séjour des Jésuites; leurs hommes les plus distingués passaient sur le continent et étaient employés dans l'enseignement à Liège.

De là une renommée assez éclatante pour que l'Université de Louvain s'en émût et suscitât maintes fois des tracasseries au recteur de ce collège. On l'accusait d'admettre aux cours des jeunes gens belges, contre le privilège de VAlma Mater louvaniste, et de vouloir ériger une Université vraiment catholique

* 0. volume VIII, p. 612 : leUre au P. Merseune, du 10 mars 1642. ' Dari8, Histoire du diocèse et de la principauté de Liège au XV Ih siècle, t. I, p. 338.

(ITl )

en opposition à l'Université prétendument janséniste de Louvain. Le Collège anglais a produit des hommes et des œuvres remarquables, ainsi qu'on aura l'occasion de le faire voir au œurant de ce travail. Aussi Quetelet, dans son HiMoire des sciences mathématiqties et physiques chez les Belges, recomjnande de ne pas perdre de vue l'école scientifique qui s'était formée à Liège sous le protectorat des Jésuites ^.

Le P. Thomas Compton Carleton peut compter parmi les meilleurs représentants de cette école: philosophe et théologien avant tout, il traite cependant dans sa philosophie de tout ce que l'on connaissait de son temps en fait de physique. On possède peu de détails sur sa vie. Il était né à Cambridge, de famille noble, et était entré dans la Compagnie en 1617, vers iage de vingt-deux ou vingt-quatre ans. Après avoir fait ses études supérieures au Collège anglais à Liège, il avait enseigné ies lettres à Douai. Revenu à Liège, il occupa successivement les chaires de philosophie et de théologie, et finalement fut nommé préfet des études jusqu'à sa mort, arrivée le 24 mai 1 666. De son vivant, il fit publier son Cours de philosophie, une première fois en 1649, puis en 1664; il en parut une troisième édition en 1697 2. Il donna au public, en 1653, un Liber mora- /rum, sorte de livre de lecture latine très intéressant et d'un beau style. De 16o9 à 1664, il publia un Cours de théologie en deux volumes in-folio, réédités, ce semble, en 1684. Sa Philosophie^ gros in-folio de plus de 600 pages de petite impression, fut classique dans les Universités ou Académies espagnoles 3. Tel fut l'adversaire de Descartes.

Il ne connaît visiblement le philosophe français que par ses

' NoD renseigné par de Backer. Dans ces deux éditions, il n*j a que le frontispice qui soîl réellement réédité. 11 faut croire que les libraires éproavaient de la difficulté à écouler leur fonds.

* Les éléments de cette courte notice ont été puisés dans le Florus Anglo- Bavaricus, Liège, 168S, et dans ta Bibliothèque de de BaclLcr. Bruclier consacre quelques lignes à Compton dans son Histoire de la philosophie, Lipsiae, 1766, L IV, part. I, p. 1 41 .

ouvrages, et encore ne cite-t-il jamais le Discours de la méthode ni les Traités qui l'accompagnent. Les Méditations, édition d'Amsterdam (1642), et les Principes (1644) sont seuls en butte à ses attaques ; mais ces attaques sont très violentes. Dans la longue table de matières qui termine l'ouvrage, on ne trouve pas le nom d'un seul philosophe du temps, si ce n'est celui de « Renatus Des-Cartes ». Ce fait, rapproché des paroles de la préface que nous allons citer, montre bien quelle importance avait prise dès lors la philosophie ancienne. Il n'est pas inutile de remarquer que l'ouvrage était déjà rédigé en 1648, sinon plus tôt , comme il conste de l'approbation du provincial , mise en tête du volume.

La préface renferme un passage intéressant où Descartes seul est visé, ou plutôt Descartes et les Cartésiens. « Quelques-uns forgent chaque jour à leur gré des dogmes nouveaux qui ne s'accordent guère avec les lois de la philosophie véritable, et qui pourtant se répandent, principalement dans les esprits inexpérimentés et peu au fait de la philosophie. » Ces dogmes nouveaux, ce sont ceux de Descartes; on n'en attaque pas d'autres que les siens dans l'ouvrage. Ces esprits inexpérimentés et peu au fait de la philosophie, ce sont les jeunes gens de l'Université de Louvain. Mais il y a plus : « ces dogmes se répandent, moins par leur force que par le silence des autres. » Ici, c'est Froidmont que Compton désigne, Froidmonl écrivant des traités où il était naturel de rencontre? directement les idées de Descartes, et se gardant de le faire; c'est tout le corps enseignant de Louvain, dont pas un membre ne s'élèw publiquement contre Descaries, à part Plempius, et encore ce dernier ne s'en prend-il qu'à une affirmation du domaine de la physiologie. Un peu plus loin, Compton va nous révéler le secret de cette attitude négative, et confirmer la conjecture faite plus haut, lorsqu'il s'agissait d'expliquer le silence gardé par Froidmont sur les idées de Descartes, dans ses deux ouvrages : (c Pour empêcher le mal de s'étendre davantage, j'ai entrepris, lorsque l'occasion s'en présentait, de réfuter ces opinions nouvelles de quelques-uns. Sans doute, beaucoup d'hommes très

remarquables par leur sagesse et leur érudition, jugent^^qu'il faut ne pas s'en occuper, qu'elles tomberont d'elles-mêmes, n'étant pas fondées, qu'elles sont plutôt des fictions que des opinions^. »

Le P. Compton s'occupe de Descartes en cinq endroits.de son ouvrage, et jamais pour adopter ses idées. Il le présente comme dépourvu de toute science théologique, quoique y prétendant, ce Descartes, dit-il, se montre très peu versé dans les matières de théologie, et cependant il se mêle d'en traiter, et ce sans avoir lu un seul écrit de théologien s. Les théologiens s'éton^ neront de voir un homme aussi étranger à leur science, et qui paraît n'en avoir jamais lu aucun ouvrage, censurer avec autant d'aplomb et de vigueur un article communément reçu dans rÉglise; ils trouveront que c'est une chose insupportable. Peut-être la pardonneront-ils et ne diront-ils rien d'autre, si ce n'est : c'est un aveugle qui a jugé des couleurs 3. Il raisonne mal en philosophie, parce qu'il n'est pas fort en théologie 4. »

II ne donne guère une meilleure idée de Descartes comme philosophe : ce II y a bien des choses dans ses libelles qui s'écartent énormément de la vérité et de la saine philosophie. Quiconque les lira se demandera comment d'aussi étonnantes façons de philosopher ont pu être livrées à l'impression. Je laisserai à d'autres le soin de les réfuter, si toutefois quelqu'un

' Thomas Compton Garlbton, Philwtophia universa, Antverpiae, 1649, prélace non paginée.

' P. fôl, coL a, n*> 7 : « Ac cum tam panim in rébus Iheologîcis sis vt rsatus,

> ut bic aperte indicas, viri certe prudentts non erat, in bas, non lecto prias

* Tbeologi saltem alicujus bac de re scripto, te ingerere. »

* Ibidem, p. 351, col. a, n« 10 : « Mirabuntur quibus theologicarum ac divi-

* narum reram familîaris est tractaiio, bominein qui in rébus peregrinum

* adeo se ostendit, ut nullius unquam tbeologi scnptum inspezisse videatur,

> ita lamen fidenter de îis rébus loqui; rem baud dubie non ferendaro

> judicabnnt; parcent tamen fortasse, nec aliud dicent, quam cœcum Judicasse

> de coloribus. >

' Ibidem, p. 486, col. a, n« 3 : « Tant! interest ad recte pbilosophandum, ut

> quis Tersatns sit in theologicis. » ?. aussi p. 240, col. b, n» 5; p. 250, col. b, n» 2; p. 251, col. a, n*» 7, 8, 9.

veut s'en donner la peine ^. Outre que Descartes manque de clarté dans son exposition, il n'écrit pas dans le style des écoles, ni avec la lucidité et la méthode usitées dans les universités. Il est difficile en maints endroits de dégager sa pensée et de dire au juste ce qu'il veut 2. »

Il l'accuse d'incohérence, voire même de mauvaise foi. c( Après avoir avancé une assertion, il la rétracte partie par partie, et cette rétractation est dissimulée par des façons de parler équivoques, de manière à pouvoir affirmer ses idées devant ceux à qui elles plairaient et les nier devant ceux à qui elles déplairaient. C'est qu'il veut embrouiller ses lecteurs et se réserver des cachettes, si on le poursuit 3. » Enfin, Descartes est un novateur : « In libellos Renati Des-Cartes incido ubi » quaedam tam nova tamque a vera phiiosophia aliéna ani- » madverti, ut mihi auctor visus sit novitatis studiosior fuisse, » quam veritatis *. » Vingt ans plus tard, on donnera pour sujet de concours dans l'Université de France une thèse contre la philosophie de Descartes, énoncée en termes équivalents. « Qui dictus est magis induisisse novitati quam veritati s. »

Venons-en aux points spéciaux qui sont en butte aux attaques du Jésuite. C'est d'abord la négation des formes substantielles dans les corps, hormis l'homme et peut-être les animaux et les plantes 6. Ce a peut-être », joint à l'absence de toute récri-

« P. 254, col. a, n«i8.

« P. 246, col. a, n» I.

^ P. 246, col. 6, n» 3 : « Qood totom sîmul asseruit, totum quasi per partes » negat, non aperte, sed aliis et aliis illud verborum iovolucris oblegens, ut » lectori tenebras veluti offundat, sibique latebras reservet quo oonftigiat si » quis iosequatur. »

* Ibidem, co\. a, n^i.

' Gui Patin, Lettres, cité par Bouillies, volume I, p. 468, en note.

^ P. 238, col. 6, D* 1 : « Negat foroiani omnem substantialem, praeterquam » in homine et reliquis fortasse viventibus ••

mination contre Fautomatisine, montre que Compton n'avait pas encore bien étudié toute la doctrine cartésienne. Sans cela, il n'eût pas manqué d'imiter Froidmont et de protester avec énergie contre la doctrine qui faisait des végétaux et des bétes de pures machines sans vie ni sensibilité.

L'opinion de Descartes est assimilée à celle d'un philosophe inconnu cité par Arriaga, et d'après qui, sauf dans l'homme, il n'y aurait dans les substances corporelles qu'une forme substantielle, unique et identique : une façon d'âme du monde, avec un correctif rendu obligatoire par les croyances chrétiennes^. Pour réfuter le sentiment de Descartes, le P. Compton apporte les arguments classiques des écoles, et, chose remarquable, s'abstient d'en produire puisés dans la théologie ^ : c'est là une bénignité que tous les adversaires de Descartes en Belgique n'ont pas eue.

Comme on le sait, le philosophe français, pour différencier les substances corporelles, suppose leurs molécules animées de mouvements divers, constituant, par leur variété même, les différentes espèces de corps. De là le mot qu'on lui attribue quelquefois : « donnez-moi de la matière et du mouvement, et je vous construirai le monde. » De même que dans l'hypothèse péripatéticienne, les diverses formes substantielles en s'unissant à la matière première, fonds commun des corps, constituent leurs différentes espèces ; ainsi celles-ci sont constituées, dans l'hypothèse cartésienne, par les différents mouvements qui animent la matière étendue.

Compton blâme autant la partie positive de la théorie de Descartes que sa partie négative. Il trouve cette théorie gratuite ^t passablement ridicule. « Dans les universités et dans les corps savants, on ne fait croire que ce qu'on prouve; or, jusqu'ici Descartes n'apporte aucune preuve de l'existence de ces molécules dameuses. Qu'il donne donc bientôt quelque argu-

' Arriaga qualifie cette opinion de sottise, et ceux qui la tiennenl, dMnsensés. Noos verrons à la fin du XVHI* siècle un évéque d*Anvers (de Nélis) la reprendre pour son compte.

* P. 239, col. a, n<> 3 : < Ego a censuris abstineo. •

ment à l'appui de son étonnante assertion, ou qu'il mette fin à ces danses ^. »

Dans un autre endroit, il attaque, avec des restrictions pourtant et sans nommer Descartes ^, l'opinion qui place la cause de la dilatation des corps dans l'intromission de corpuscules étrangers à la substance du corps raréfié. Mais là encore, ses arguments sont physiques ou philosophiques et il semble qu'il ait senti lui-même qu'ils n'étaient pas assez concluants, car après avoir tâché de démontrer son opinion par le phénomène bien connu de la rupture des vases contenant de Teau gelée 3, a voilà, écrit-il, ce qui m'est venu à l'esprit touchant la glace. Je vois bien cependant que le sujet est glissant, qu'on n'y trouve pas facilement où placer le p ied en sûreté, de quelque côté qu'on se dirige; bien pis encore, quand on pense avoir la solution à la main, elle en glisse! » Et sur ces jeux de mots, il termine la discussion en se déclarant prêt à abandonner son sentiment, si on lui en montre un meilleur.

Avant d'en venir à l'eucharistie, disons encore quelques mots d'une critique, selon nous injuste et dénotant de la prévention chez celui qui l'émettait. Descartes avait dit incidemment que la proposition : ex fiihilo fiihil fit, de rien, rien ne se fait, était une vérité éternelle 4. A la rigueur, cette proposition est passible d'un sens faux et contraire au dogme catholique ; mais elle a aussi un sens obvie très véritable et très évident, savoir

' Col. a, n» 4 : Vel ergo hujus suî tam miri effali et partium istaram M saltitantium rationem aliquam assigoet, quot bactenus non fecit, vel finem » imponal tripudiis. > Cette comparaison un peu piquante fait penser à Pascal qui, faisant allusion à Tamourde Descartes pour le mécanisme, s'écriera plas tard : « Quoi ! que le plaisir ne soit autre chose que le ballet des esprits ? Nous en avons conçu une différente idée. • Pensées, édit Charles LouAifDBi, Paris, 1800, cbap. 25, p. 11.

' Il le nomme dans Tindex alphabétique.

* P. 455, col. a, n« 18. Malheureusement, il y suppose que Teau diminue de volume en se congelant.

* Telle qu*elle est traduite par Tabbé Picot et reproduite dans réditioo de Cousin (0. volume III, p. ii8), elle ne présente rien que dMnoffensIf et de parfaitement vrai, c Le néant ne peut être Fauteur de quoi que ce soit. >

que tout effet a une cause. La doctrine de Descartes, dans le Discours de la Métlwde et dans les Méditations, faisait bien voir que c'était le second sens qui répondait à sa pensée. Cependant Compton lui impute le premier ^, et il en prouve la fausseté solennellement par l'Écriture, la Tradition et la raison. 11 est vrai qu'à la fin de son réquisitoire, il admet la possibilité d une autre interprétation ; mais cela même aggrave son tort plutôt qu'il ne l'atténue, et tout son but, en faisant cette concession, était de mettre Descartes en demeure de s'expliquer : a Peut-être cet auteur trouvera-t-il une manière ou l'autre de se défendre d'avoir admis une pareille erreur : je la veirai tfokmtiers. Mais je ne pouvais m'abs tenir de dévoiler son équivoque, de crainte que des esprits peu au fait de la philosophie ne tombent dans l'erreur 2. »

Nous omettons une attaque peu importante contre ce que Descartes dit de l'unité de matière, parce qu'elle ne regarde pas tant la thèse 3 que le principe d'où le réformateur la déduit et dont nous allons nous occuper maintenant.

Nous lisons dans Bouillier les lignes suivantes ^ : « Les » alarmes des théologiens en présence des doctrines carté- » siennes se manifestent surtout au sujet de l'eucharistie.

* P. 371, col. a, col. b; p. 372, col. a : c vereor tamen ne in eam (seuleii-

> tiam quam ul erroneam theologi omnes et philosophi, saDCtorum Patruni

> aactoritate ioDixi, rejiciunt, et tanquam omnino Talsam et improbabileni

> loogissime a scbolis ablegandam censent) recentior quidam (manchelte :

> Ren. Des-Cartes) non ila pridem inciderit, qui licet verbo tenus creationeni

> admiiiat, re tamen vera eampenitus toUil^ imo impossibilem esse affirmât, • ItaeDîm cum pbilosopblscitalis principio illi ex nihilo uihil fil leoaciter

> adbaeret, ut illud veritatis seternse esse pronontiet, cujus proinde veritas < iofringi Dulla ratione possit. »

* Ibidem.

* P. 40î,col. a, n'IO.

' Volume I, p. 448.

Page 1