‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 24 sur 113 · DESCARTES ET LES BELGES · texte numérisé non relu

DESCARTES ET LES BELGES

Sommaire.

I . Appréciations de Descartes concernant des Belges antérieurs i lai : Nicolas de Cusa (1401-4464); Rembert Dodonée (4M8-158S); Pierre Ramas (1503-1573); André VésalQ (1514-1564}. — 2. Ses appréciations concernant des Belges ou descendants de Belges, résidant de son temps dans les Provinces-Unies : Antoine iËmilius; Louis Elzéyir; Godefroid de Haestrecht ; Daniel Heinsius; Abraham Heydanus ; Philippe Van Laensbergh; Charles de Maets; Simon Stévin; Jean Walaeus.— 3. Ses appréciations concernant des Belges résidant de son temps en Belgique: Corneille Jansenius; Van der Wegen ; Grégoire de Saint-Vincent ; Godefroid Weudelin. — 4. Descartes meurt en Suède; circonstances de sa mort d'après Plempius.

Avant d'achever cette première partie de YHktoire du cartesianisme, il convient de réunir, comme dans un même tableau, les différents jugements que Descartes a portés sur les savants belges dont il n'a pas été question jusqu'ici. De cette manière, on pourra se faire une idée complète des relations personnelles de cet homme de génie avec notre pays, et l'on verra que, eu égard à la population, la Belgique a fourni à Descartes autant de compagnons d'armes, et peut-être autant d'adversaires que les pays voisins, notamment la France et la Hollande.

Bien que le novateur fît profession de mépriser l'histoire et de ne pas chercher la vérité dans les écrits d'autrui, il nous a paru intéressant de rapporter ici le peu qu'il a dit sur les Belges des siècles précédents. Dans les onze volumes de ses œuvres, on n'en trouve mentionnés que quatre, et chacun, une fois seulement.

Nicolas de Cusa (1401-1464), originaire de Cues, village du diocèse de Trêves, fut archidiacre de Liège, puis cardinal. Descartes se prévaut de son autorité pour soutenir l'opinion de l'étendue « indéfinie » du monde, à propos de laquelle

Christine de Suède lui avait fait envoyer des objections. « Je y> me souviens que le cardinal de Cusa et plusieurs autres do&- » teurs ont supposé le monde infini, sans qu'ils aient jamais » été repris de l'Église pour ce sujet ; au contraire, on croit » que c'est honorer Dieu que de faire concevoir ses œuvres » fort grandes; et mon opinion est moins diflScile à recevoir y> que la leur, parce que je ne dis pas que le monde soit » infini, mais indéfini seulement. »

Rembert Dodonée (1518-1585), Malinois, botaniste célèbre, est cité dans la lettre que Descartes écrivit à Voëtius en 1643 ^ pour justifier Regius d'avoir donné un certain nom à une espèce d'ellébore.

Pierre Ramus (1502-1573), né à Cuth, village du Vermandois, se rattache au pays de Liège par ses parents. Descartes connaissait ce savant, comme on le voit par un passage d'une de ses lettres ^.

André Vésale (1514-1564) était certainement bien connu de Descartes. Une lettre au P. Mersenne du 20 février 1639 nous apprend qu'il avait étudié tout ce que Vésale a écrit sur l'anatomie. c< J'ai considéré, non seulement ce que Yesalius et » les autres écrivent de l'anatomie, mais aussi plusieurs choses » plus particulières que celles qu'ils écrivent, lesquelles j'ai » remarquées en faisant la dissection de divers animaux 3. »

Les Belges ou descendants de Belges, résidant en Hollande et contemporains de Descartes, étaient fort nombreux 4, et l'in-

' 0. volume XI, p. 11.

* /frtdeiii,X,p.171 : a Je demande ici à M. de Fermai et à M. de Robervai > (et principalement à ce dernier; car, puisqu'il occupe la chaire de Ramus, » il doit répondre à cette question, ou avouer qu'il ne mérite pas ce poste) » comment on trouvera dans le produit de la dernière multiplication, etc. »

3 0. volume VllI, p. 100.

* M. Gailliard s'en est occupé dans son mémoire sur VInfluence que la Belgique a exercée sur les Provinces-Unies^ couronné par l'Académie Royale de Belgique et publié dans le t. VI, des Mém. cour., in-S". Comme on va le voir, on peut ajouter quelques noms à ceux qu'il mentionne dans son ouvrage.

fluence qu'ils ont exercée autour d'eux dans les Provinces- Unies a été très grande ^. II n'est pas étonnant que Descartes, étranger comme eux^ s'occupant d'une foule de sciences, ait eu des rapports avec un nombre relativement considérable de ces enfants de la patrie belge.

Antoine iËmilius (1589-1660) naquit à Aix-la-Chapelle d'un père belge. Celui-ci, nommé Jean Melis, avait fait son apprentissage commercial à Anvers, puis à Rome. Dans la suite, il s'était fixé à Hasselt, et venait d'être élu pour la seconde fois bourgmestre de cette ville, quand il se vit obligé d'en sortir pour professer librement la religion protestante réformée s. Antoine, son fils, après avoir beaucoup voyagé, pour s'instruire, en Hollande, en Allemagne, en France, en Suisse et en Belgique, fut successivement professeur à Dordrecht et à Utrecht. Quand, le 18 mars 1639, mourut Reneri, son collègue à l'Université de cette dernière ville, on le chargea de faire son oraison funèbre ; il la transforma en un panégyrique de Descartes. Avant de la livrer à l'impression, il en fit examiner le manuscrit par le philosophe 3, et la publia précédée d'un titre pompeux, très élogieux pour Descartes. Postérieurement, il lui envoya encore une pièce de vers composée en son honneur; mais par modestie. Descartes ne consentit pas à ce qu'elle fût imprimée. En mai 1640, iEmilius se vit choisi

' Paquot, Mémoires, t. VI, p. 162. V. Hartzheim, Bibliotheca Coloniensis, p. 323. Bayle, Dictionnaire philosophique, p. 358, dit « qu'il fut scandalisé de » voir à Rome des fidèles s*eDtretenlr dans les églises de leurs fortunes » d'amour, et que cette vue le détacha du calholiclsme. »

* Baillet, volume II, p. 22.

* C'est Descaries qui nous l'apprend (0. volume IX, p. 232). Voici ce litre : « Âd roanesdefuocti, qui cum nobilissimo viro, Renalo Descartes, nostri sœculi Allante et Archlmede unico, vixit cunjunctissime, abdita naturae et cœli exlima penetrare ab eodem edoclus ». Voici la conclusion de Téloge oii îl s'adresse au défunt :

Et nova qu» docuit, tibi nunc comperta patetcant, Omoiaque in liquide funt manifesta die, Ut merito dabites, utrum magis illius arti, An nunc indigete aînt mage clara tibi.

avec Regîus comme réviseur des Méditations. Tous deux s'acquittèrent de leur tâche à la satisfaction de l'auteur ^. Au commencement de 1642, au fort de la lutte entre le cartésien Regius et le péripatéticien Yoëtius, nous voyons iSmilius conseiller au premier le parti du silence s. Descartes recommande à son bouillant disciple « de se servir du conseil d'Émilius, » dont la prudence est égale à l'amitié dont il nous honore 3. » Et si Regius publie, le 16 février 1642, sa réponse à Yoëtius, ce n'est qu'après avoir arraché le consentement de son Mentor 4. Lors du jugement rendu par l'Université d'Utrecht contre Regius et Descartes (17 mars 1642), iSmilius et un autre de ses collègues furent les seuls à y faire opposition ^. Le philosophe français le félicita de ce n'avoir pas voulu prendre part à tant de puérilité 6. » Trois ans plus tard, quand il écrit sa lettre apologétique aux magistrats de la ville d'Utrecht, Descartes appelle iEmilius « le principal ornement de l'Académie

d'Utrecht un personnage de grand mérite ^ ». A partir de

ce temps, nous ne retrouvons plus le nom d'iEmilius dans Baillet, ni dans les œuvres de Descartes.

Louis Elzévir, fils de Josse et fondateur de l'imprimerie elzévirienne à Amsterdam, témoigne, dès l'arrivée de Descartes en Hollande, le désir de devenir son imprimeur; mais, ayant eu Fair de vouloir se faire prier quand il s'agit de la publication du Discours de la Méthode et des Essais^ il fut délaissé pour Lemaire B. Toutefois, en 1642, il publia la seconde édition des

* Bàillkt, volume II, p. 13. — 0. volume VIII, p. 319. c Vous m*avez » sensiblement obligé, vous et M. Emilius, d*avoir examiné et corrigé récrit » que je vous avais envoyé; car je vois que vous avez porté Texactitude » Jnsqu^à mettre les points et les virgules, et corriger les fautes d'ortho- > graphe.»

* Ibidem, volume II, p. 15t.

3 0. volume VIII, p. 604.

* Baillet, volume II, p. 153.

' Ibidem, volume 11, p. 155.

» 0. volume VIIl, p. 625, lettre à Regius.

~ 0. volume IX, pp. 232, 253. Cette lettre est datée de juin 1643.

' 0. volume VI, p. 275. V. Baillet, volume I, p. 274.

Méditations, en 1643 YEpistola ad Voëtium avec la traduction latine du premier ouvrage de Descartes, moins la géométrie ; en 1644, les Principia philosophiœ, et en 1649, les Passions de l'âme,

Godefroid de Haestrecht, un des principaux amis de Descartes, était, dit Baillet ^, un gentilhomme du pays de Liège. Il était venu habiter Utrecht et demeurait ^ au château de Renoude, village à une demi-lieue de la ville, où il cultivait la philosophie nouvelle au milieu du repos et des commodités de la vie. Quand, dans l'été de 1644, Descartes se disposa à partir pour la France, Régi us, dans sa lettre d'adieu, lui présenta les vœux de ce Monsieur le baron d'Haestrecht 3 ». A son retour en Hollande, Regius lui écrivit une lettre de félicitations en son nom, en celui de plusieurs de ses amis et notamment de H. de Haestrecht, chez lequel ils se trouvaient réunis et occupés à parler de leur maître vénéré, quand parvint la bonne nouvelle de sa prochaine arrivée. Deux ans à peine après l'apparition de la Géométrie, tandis que François Schooten s'occupait à la traduire en latin, en y ajoutant ses notes et celles de Ch. de Beaune, Godefroid de Haestrecht proposa une remarque que Descartes ne trouva pas assez claire ^, et à laquelle il donna une rédaction nouvelle. Elle a été insérée dans l'édition latine, avec ces mots : « Sicut annotavit vir nobi- » lissimus D. Godefridus ab Haestrecht, Mathematum cultor » eximius hujusque scientiœ peritissimus s. »

Daniel Heinsius (1582-1655), Gantois, ne paraît pas avoir eu

' Volume II, p. 3S.

* En 1639.

' Baillet, volume 11, p. 316.

* 0. volume VIII, p. 145. LeUre de Descaries à Schoolen du 1« septembre 1639.

* Geometria a Renato des-Cartes, etc. Amstelodami 1683, p. 294. On lira avec intérêt trois pièces de poésie latine, écrites eu Tbonneur de ce savant par TÂnversois Gaspar Barisus, Pœmatum editio nova, Lugduni Balavorum, pp. 179, 358, 431. Il y célèbre les mérites de de Haestrecht comme géographe, astronome, mathématicien et stratéglste.

toutes les sympathies de Descartes, qui écrit au P. Mersenne ' : V Le sieur Saumaise a grand tort s'il me prend pour un ami de » Heinsius, auquel je n'ai jamais encore parlé et que j'ai su » avoir aversion de moi, il y a longtemps, parc^ que j'étais » ami de Balzac (qui a censuré sa tragédie d'Hérode) 3, et qu'il » est pédant. )>

Abraham Heydanus, petit-fils du Malinois Gaspar Van der Heyden 3, fut un des cartésiens les plus zélés ; il trouva même moyen de prêcher dans les temples « à la cartésienne », et Descartes se prévaut de ce fait pour montrer le mal fondé de quelques reproches, qui lui étaient venus de certains prédicateurs français, a On m'a dit, écrit-il à Mersenne ^, qu'il y a un » ministre à Leyde, qui est estimé le plus éloquent de ce pays, » et le plus honnête homme de sa profession que je connaisse > (il se nomme Heydanus\ qui se sert souvent de ma philoso- » phieen chaire, et en tire des comparaisons et des explications » qui sont fort bien reçues; mais c'est qu'il l'a bien étudiée, ce » que n'ont peut-être pas fait ceux qui se plaignent qu'elle leur >) ôte leurs vieilles comparaisons, au lieu qu'ils devraient se » réjouir de ce qu'elle leur en fournira de nouvelles. » Nous verrons plus tard Van der Heyden accueillir favorablement Arnold Geulincx. Sorbière a dit que la jeune École cartésienne <le Hollande le révérait comme son principal protecteur ^.

Philippe Van Laensbergh (1561-1632), né à Gand, est cité <ians une lettre au P. Mersenne du 15 septembre 1640 6 : " Pour la grandeur des étoiles, Lansbergius les fait incompa- » rablement plus grandes que le soleil ; mais pour moi, je ne « les juge qu'environ de la même grandeur. »

' 0. Tolnme VIII, p. 405. LeUre du 6 décembre 1G40. ' CeUe parenthèse ne se irouve pas dans rédiiion de Cousin, mais dans la ôiation de celle leltre par Baillet, volume II, p. 00. ' Gailliard, Mémoire, pp. 117, 129.

' 0. Tolume IX, p. 536.

' Baillct, volume II, p. 48.

' 0. volume VIII, p, 345.

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