Tome XXXIX
Charles de Maets naquit à Leyde, en 1S97, de parents flamands émigrés i. II fut nommé professeur à la nouvelle Université d'Utrecht avec Reneri et i^milius; ce fut la chaire de théologie qui lui échut 2. Toujours il se montre adversaire de Descartes et de Regius et ami de Voëtius. En 1640, il travaille à obtenir des curateurs de TUniversité une ordonnance pour empêcher l'introduction de nouveautés dans l'enseignement 3. En 1641, il souscrit au décret qui défend aux étudiants en théologie de suivre les leçons de Regius *. En 1642, il fait partie de la députation qui va porter ses plaintes aux magistrats d'Utrecht, au sujet d'une apologie de Regius^; il est du nombre de ceux qui, un peu plus tard, condamnent cette apologie 6. En 1645, Descartes stigmatise éloquemment ses intrigues dans l'affaire des deux Voëtius '».
Simon Stévin (1S48-1620) est né à Rruges. Descartes le nomme trois fois ^ dans ses lettres, et, dans un quatrième endroit, apprécie favorablement la solution qu'il a donnée à deux problèmes, sans peut-être savoir que cette solution vint de lui. La première fois, il dit qu'on trouve dans sa SlcUique le centre de gravité du conoïde parabolique, d'après Commandin. Dans le second passage, il parle du Traité de mécanique d'un sieur N., et dit qu'il a rendu l'objet de ses démonstrations plus difficile par son explication qu'il n'est de s^i nature, outre que Stévin a démontré avant lui les mêmes choses, d'une façon beaucoup plus facile et plus générale. Les paroles qui suivent sont moins glorieuses pour notre concitoyen : « Il est vrai que je ne sais pas ni de l'un ni de l'autre » s'ils ont été exacts en leurs démonstrations ; car je ne saurais
* Gailliaro, Mémoire^ p. 113.
' Baillet, volume I, p. 262
3 Ibidem, volume II, p. 63.
' IMem, p. 146.
< Ibidem, p. 153.
• Ibidem, p. 155.
' 0. volume IX, pp. 307, 542. LeUre aux magistrats d'Utrecht. V. Baillet, volume II, p. 255.
8 0. volume VII, pp. 428, 445; volume VIII, p. 150.
» avoir la patience de lire tout de long de tels livres. » La troisième fois, il paraît avoir lu dans Stévin la raison pour laquelle on ne sent point la pesanteur de l'eau quand on y est plongé. En 1659, François Schooten lui demanda ^ d'examiner si deux « questions-paradoxes » étaient bien résolues, sans lui dire qui les avait proposées, ni qui les avait résolues. Il s'agissait de deux problèmes, où entraient des quantités négatives à interpréter. Descartes trouva les solutions satisfaisantes et ajouta un cas remarquable où les conditions des énoncés pouvaient se réaliser. Tout reparut dans l'édition latine annotée de la Géométrie de Descartes, mais avec un préambule qu'il nous paraît intéressant de signaler.
« Quo (à la question des racines négatives) referenda est n jucunda atque ingeniosa quaestio a laudatissimœ memoriae » Mauritio, Principe Austriaco, atque confœderati Belgiiguber- » natore, olim excogitata, quam amplissimus et prudentis- » simus vir, D. Henricus Stevinus, Simonis filius, Dominus in » Alphen, patemarum virtutum hseres unicus, ex pluribus » monumentis, ad vitam communem utilissimis, et publica » luce dignissimis, quse inter adversaria parentis possidet, pro » sua liberalitate mihi communicavit. » Suit le texte des questions avec les réponses 2.
Jean Walaeus ou de Wale (1604-1649), fils de Gantois, célèbre anatomiste, et professeur à l'Université de Leyde, a eu une parole d'éloge de la part de Descartes, Le philosophe, écrivant à Regius 3, lui recommande de retrancher de ses thèses ce qu'il avance contre Walée à propos du mouvement du cœur,
* 0. Tolume X, p. 314.
^ Benati Des-Cartes Geometria, ediilo terlia, Amstelodami, 1683, pp. 281 et 2^^. Ces quelques lignes nous apprenoent qu'en 1649, vingt-neuf ans après la mort du grand homme, sa vipuve et un de ses deux enfants n*étaient plus, et que Henri, Tunique survivant, était seigneur d*AIpheu. Peut-être cette deroière indication jetterait-elle quelque lumière sur la question du lieu ob mourut Slévin. V. Qcetelet, p. 167.
' Gaillubd, Mémoire, p. 152. Paquot, Mémoires, i. H, p. 202. Baillet, 'olumell.p. 142.
ce parce que, dit-il, c'est un homme pacifique et qu'il ne peut » vous revenir aucune gloire de le contredire. »
11 nous reste à dire un mot de quatre personnages qui ont passé en Belgique la plus grande partie de leur existence et dont un seul est d'origine hollandaise, savoir Corneille Jansenius (1583-1638), dont il a été question plus haut. Mous ajouterons ici que sa polémique contre Voëtius dut le rendre sympathique à Descartes ^; mais Baillet rapporte que jamais le P. Mersenne ne put venir à bout de lui faire lire <c Jansenius ni les thèses de Louvain ^ ». 11 s'agit sans doute des thèses auxquelles donna lieu la publication de VAugtistinus, surtout du côté des Jésuites 3.
Van der Wegen (fl. 1637) était un gentilhomme de Brabant, que Descartes mettait avec Wendelin « au rang des lecteurs » très savants dans toutes les choses qui jusque-là avaient été » connues dans la géométrie et dans l'algèbre;... au rang des » personnes très laborieuses, très ingénieuses et très alten- » tives. » Il aurait bien voulu connaître leur sentiment à tous deux sur ses découvertes mathématiques '^ : « Je sais bien que » le nombre de ceux qui pourront entendre ma géométrie sera » fort petit; car, y ayant mis toutes les choses que je jugeais » n'être pas connues aux autres , et ayant taché de com- » prendre ou au moins de toucher plusieurs choses en peu de
* Descartes avail certainement connaissance de la polémique de Janseoia^ et de Froidmont contre Voëtius; il en parle même assez longuement dans une lettre de 1G45. 0. volume XI, p. 18â.
* Volume II, p. 517. V. volume I, p. 408. Table des matières, au mot Jansenius : « M. Descartes est sollicité par le P. Mersenne de lire son livre > sur la grâce, mais il n*en fait rien. Lettre Ms. de 1641. »
^ Index tibrorum prohibilorum. « Thèses theologicae, apologeticx et miscellaup» adversus doclrinam Gornelii Jansenii propugnatam ab ejoi patronis, sub praetextu querimoniae typographi Lovaniensis editionis secupd». Balla Urbani VIII, 6 Marlii 1041, et Décret. I Aug 1641. t
* 0. volume VIII, p. 34S.
» paroles (voire même toutes celles qui pourront jamais être » trouvées en cette science), elle ne demande pas seulement » des lecteurs très savants dans toutes les choses, qui jusqu'ici » ont été connues dans la géométrie et l'algèbre, mais aussi » des personnes très laborieuses, très ingénieuses et très atten- M tives. J'ai appris qu'il y en avait deux dans votre pays, » Wendelinus et Van der Wegen : je serai bien aise d'ap- » prendre de vous le sentiment qu'ils en auront et aussi ce » que les autres en pourront juger. »
Grégoire de Saint- Vincent (1584-1667), Jésuite de Bruges, dont Leibnitz ^, dans les Actes de Leipzig, dit qu'avec Descartes et Fermât il composa un triumvirat qui rendit des services plus importants que l'École de Galilée et de Cavalieri : Descartes avait montré la manière de représenter des lignes par des équations; Fermât, trouvé la méthode des maximums et des minimums ; enfin Grégoire de Saint-Vincent méritait d'être placé à côté d'eux pourses nombreuses et admirables inventions en géométrie 2. Descaries est loin de partager cette admiration; dès 1643, c'est-à-dire un an ou deux après que les manuscrits que Saint-Vincent avait laissés en Allemagne lui étaient enfin parvenus, il juge que les principes d'où le Jésuite voulait déduire la quadrature, quoique très vrais, n'étaient pas cependantcapables de mener à cette conclusion 3. Jusqu'ici, rien de
' Ciié par Qoetelet, Histoire des sciences chez les Belges, p. 217.
' Huygens n*a pas moins d'estime que le penseur aflemand pour le Jésuite bnigcois. V. Opern varia, Lugduni Baiavorum, 17^4, col. II, préface : Tony voit que Hajrgens était en correspondance avec lui et que Saint-Vincent Pavait luimême engagé à écrire contre son fameux ouvrage sur la quadrature du cercle. V. pp. 4^, 445. Dans ]e vol. III {Opéra reliqua Hugenii), p. 199, nous voyons (iuido Grandi l'appeler < magnus superioris saeculi geometra suxque societatis ' lamen. »
' 0. volume IX, p 139. V. volume X, p. 34S : lettre de Carcavi à Descartes en daie de Paris, 9 juillet 1649, ob il est fait mention de la polémique excitée par Touvrage du Jésuite; p. 35i : lettre de Descaries à Carcavi, en date de ^ Haye, 17 août 1649, ob il porte le même jugement qu'en 1643; p. 303 : lettre de Carcavi à Descartes, ob il écrit que « Saint-Vincent a cependant autant > de géométrie qu'aucun de ceux que nous ayons vus de sa compagnie. »
déplaisant. Mais, mis en demeure ^ par le mathématicien Schooten de dire son avis sur le gros in-folio que le Père avait édité en 1647, et que Schooten avait envoyé à Descartes le 10 mars 1649, il lui répondit que la quadrature prétendue s'appuyait sur un paralogisme. « Dans tout ce gros livre, je » n'ai encore rien rencontré, sinon des propositions si simples » et si faciles que l'auteur me semble avoir mérité plus de » blâme d'avoir employé son temps à les écrire que de gloire » de les avoir inventées. » Schooten avait trouvé 2 nouveau el remarquable ce que le Père disait des proportionnalités et « de » ductu plani in planum ». Descartes juge que tout ce que Saint-Vincent écrit là-dessus « n'est d'aucun usage et n'a servi » à ce Père que pour s'embrouiller et se tromper lui-même )) plus aisément ^. »
* Quetelet dit (p. 215) que Descaries fil voir la fausseté de la solulioo dan> une lellre au P. Mersenne. Nous ue savons ob Térudit historien a |>uisé ce renseignement.
* 0. volume X, p. 314.
' 0. volume X, p. 319. Nous avons trouvé dans les Opéra varia de Huyg'^o^ (\7H, t. II, p. 347) un passage considérable de celte lettre de Descartes à Huygens avec des variantes assez notables pour que nous les reproduisioDS ici, i^auf la démonstration du paralogisme de la quadrature.
a Ejus ad amicum epistolae copia mihi facta est, cum jam diu exetasis » nosira prodiissel, qua non lantum id quod dixi comprobatur, sed el tota
> insuper ad opus geometricum P. a Sancto-Vincentio pertinet; integram hic » adscribere visum est. Gallice sic habnl : Monsieur, j'ai gardé vos livres ur
> peu longtemps, parce que je déiirais, en vous les renvoyant, vous rendre » compte de la quadrature du cercle prétendue, et j'avais bien de la peine i » me résoudre de feuilleter lout le gros volume qui en traite. Enfin, j*ai vu » quelque chose, et assez, ce me semble, pour pouvoir dire quMl ne contient » rien de bon qui ne soit facile, et qu^on ne pût écrire lout, en une ou deux » pages. Le reste n'est qu'un paralogisme touchant la quadrature du cercle, » enveloppé en quantité de propositions qui ne servent qu'à embrouiller l> » matière, et sont très simples et faciles pour la plupart, bien que la façon » dont il les traite les fasse paraître un peu obscures. (Nous passons ici U » manière dont Descartes montre le paralogisme.) ....Tous ses raisonnemeois » ne sont fondés que sur cette faute, et ce qu'il écrit de ProporliotMlitatibut » el de Ductibus ne sert qu'à l'embarasser et ne me semble d*aucun usage, » pour ce que frustra fit per plura quod potest fieri per pauciora. >
Quand on rapproche ce jugement de ceux de Huygens, de Leibnitz, de Bossut, de Hœfer ', on ne peut s'empêcher de i^oupçonner Descartes de s'être laissé entraîner par sa mauvaise humeur contre les Jésuites, à ne voir dans l'ouvrage du savant flamand que le côté défectueux. M. Chasles ne dit-il pas ^ que le petit triangle différentiel qui apparaît dans les figures du géomètre belge, entre la courbe et deux côtés consécutifs de l'un des deux polygones à échelles (inscrit ou circonscrit), peut avoir suggéré à Barrow, à Leibnitz et à Newton l'idée du calcul iotinitésimal?
Godefroid Wendelin (1S80-1667) est né à Herck, dans le Limbourg. On a vu ci-dessus, là où nous avons parlé de Van der Wegen, que, dès 1637, Descartes avait ce savant en haute t^time. En 1646, Wendelin ayant publié une courte brochure «le 36 pages, intitulée De pluvia purpurea bnucellemi, on en »*nvoya un exemplaire à Descartes, qui trouva belle l'observation et ne fit point de doute qu'elle ne fût vraie « puisqu'elle » avait été faite par M. Wendelinus, qui est un homme savant » aux mathématiques et de très bon esprit. » Quoique l'explication hasardée par Wendelin lui parût assez plausible, Descartes, avec une grande modestie, fit voir qu'elle était toutefois très incomplète 3. II ne semble pas cependant que ces deux savants se soient mis directement en rapport l'un avec l'autre, quoique le P. Mersenne fût leur correspondant commun et que Wendelin fût l'ami de Van Gutschoven.
En novembre 1649, parut le dernier ouvrage publié du vivant même de Descartes : le Traité des passions. c< [1 y découvrait, » dit Bouillier \ les causes physiologiques et morales de nos
' Histoire des mathématiques. Paris, 1879, p. 445. ' Cité par Hœfer, p. 444.
^ 0. volume IX, p. 438.
* Volofflel, p. 121.
» passions, leur siège dans les organes, les mouvements » organiques qui sont propres à chacune, le jeu des esprits » animaux, qui en sont le grand agent matériel, leur rôle dans » Tentendement, les passions primitives et les passions secon- S) dairesqui en dérivent, le bon et le mauvais usage des passions, » les moyens de les combattre; telles sont les questions que » traite Descartes et qu'il résout, les unes, par des hypothèses » non moins arbitraires qu'ingénieuses, les autres, par les » analyses les plus exactes et avec la connaissance la plus )) approfondie du cœur humain. »
Contre toute attente, le premier février de Tannée suivante. Descartes mourut à Stockholm d'une pleurésie : il n'avait que cinquante-cinq ans et promettait encore beaucoup pour l'avancement des sciences. Plempius rapporte d'un ton gouailleur les circonstances de cette mort : ce Cum omnia per motum fieri et » generari sibi persuaderet, belle secum actum iri existimabat, » si quam celerrimum eum motum corpusculorum in suo » corpore procuraret. Quare vinum Hispanicum potabat homo » quadragenarius, macilentus, biliosœ température, gallus. » Holmiam, Suediœ metropolin et regiam a regina, saeculi » nostri Pallade, accercitus, in febrem inciditacutam,adquam » curandam dum mitterenturmedici regii, ipse medicinam sibi » noluit adhiberi : sed suis insistens principiis et rootibus » intentus, animam corpore suo movi t. Hoc fuit exodium viUp » ejus qui ope philosophie sue fere perennitatem sibi )) spondebat i. »
Désormais Descartes entrait dans l'histoire. On verra se renouveler plus forts que jamais, autour de son nom, les combats livrés d'abord autour de sa personne. La Belgique y prit sa part.
*• Fundameiita medicinœ, Lovanii, 1G54, p. 377, col. b. Ces plaisiDlerîcs font mal à lire; il est vrai pourtant qae Descartes refusa les soins des mèdedos de la Reine. T. Tabbé Balllel, qui (volume 11, p. 41 SS) rapporte des faitf analogues à ceux dont Plempius s*esl fait Técho complaisant.
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