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CHAPITRE XII

ARNOLD GEULINGX

Sommaire.

1. Arnold Gealincx, d'AnTers. Appréciations qa'ont faites de lui les historiens de la philosophie. — 3. Ce que l'on sait sur sa vie. — 3. Les Saturnales à TUniTersitô de LoQTain : Geulincx les préside. — 4. En logique, il nie la valeur des sens et du témoignage. — 5. En physique, il s'oppose aux péripatéticiens. — 6. Sa psychologie. - 7. Ses idées réformatrices en matière d'enseignement — 8. Son attitude vis-à-fis de l'Église et des princes. — 9. Satires contre ses collègues.

Àniold Geulincx est un enfant de la Belgique et en même temps un des plus célèbres disciples de Descartes. Brucker le mentionne trois fois parmi les cartésiens progressistes , d'abord comme défenseur de l'automatisme ^, ensuite comme ^yant travaillé au développement et à la coordination des principes de logique disséminés dans les ouvrages de Des- ^!3^^^ ^j et enfin comme ayant enseigné les causes occasionnelles et une doctrine morale semblable à celle de Spinoza 3.

Henri Ritter, qui lui consacre un chapitre entier de sa grande Histoire, le met au premier rang des cartésiens indépendants ^ ^des précurseurs de Kant; il lui semble aussi qu'il a eu de finfluence sur Spinoza s.

Bouillier l'appelle le Malebranche de la Hollande 6 et trouve aussi dans ses idées de l'aiBnité avec celles de Spinoza t.

' Bistoria critica philosophiœ, Lipsiae, 1766, l. IV, pp. 2, 329.

* Ibidem, pp. 2. 587.

' Ibidem^ p. 703. C'est là qa*il s'occupe le plus longuement de Geulincx.

* Geschichte der christlichen Philosophie, Hambourg, 1852, volume Vil, P»04.V.p.i7O.

* Volume I, p. 301. Le chapitre XIV roule presque tout entier sur Geulincx. 7 ibidem, p. 307.

Pour Tennemann ^, Geulincx est le plus remarquable des partisans de la philosophie cartésienne ; il a déduit des principes de Descartes le système des causes occasionnelles « étendu et développé plus tard par Balthasar Becker, Voldery Malebranche et Spinoza ; il a exposé une doctrine morale plus pure, souvent admirable et d'une vérité frappante.

Tel est le personnage dont nous allons nous occuper dans ce chapitre. Tous ses ouvrages, à l'exception d'un seul, ont été publiés en Hollande, quand il avait définitivement quitté notre pays; ils n'ont donc pas à être étudiés dans cette histoire du cartésianisme en Belgique ^, Mais les trente-trois premières années de sa vie nous appartiennent (162S-1658). Douze d'entre elles (1646-1658) ont été consacrées à l'enseignement de la philosophie à Louvain, et en 1653, il a publié à Anvers la première de ses œuvres. Il est intéressant d'y rechercher les germes de ses idées ultérieures. Mais auparavant, réunissons les données peu nombreuses que nous possédons sur sa vie. Rapprochées les unes des autres, elles pourront jeter quelque jour sur la genèse de ses opinions, demeurée jusqu'ici assez obscure.

Arnold Geulincx était d'Anvers, où il naquit vers l'an 1625 3. Sorti des classes d'humanités, il vint, en 1641, étudier la philosophie au Collège du Lys, à Louvain. Il y eut pour professeur Guillaume Philippi, homme à aptitudes multiples et à allures indépendantes, licencié en droit civil et en droit canonique de l'Université de Louvain, licencié en médecine de

' Manuel de Vhistoire de^ ta philosophie, traduit par Coosin. Bruxelles, 1837, t. II, pp. 72, 73.

* Une dissertation sur Geulincx, due à M. V. Van der Haeghen, archiviste de la ville de Gand, paraîtra incessammenl. V. aussi i*étude de E. Goepfert parue à Meiningen, eu 1883.

> Paqoot, Mémoires, Louvain, 1768, t. XIII, p. 60. Nous prenons chez lui le fond de cette notice.

celle de Douai ^, cumulant avec son professorat du Lys celui des Institutions de médecine. Il sera amplement question de lui plus loin ; pour le moment, il suflSt de dire qu'il fut un des professeurs les plus ardents à embrasser* les opinions nouvelles de Descartes. Arnold Geulincx, après ses deux années de philosophie, concourut sur cette branche avec tous ses condisciples des quatre pédagogies et obtint le second rang à la promotion générale du 19 novembre 1643. Ayant étudié environ deux ans et demi la théologie dans la même Université, il fut rappelé le 29 septembre 1646 au collège du Lys pour y enseigner la philosophie en qualité de professeur secondaire. Yan Gutschoven montait à la même époque dans la chaire de mathématiques. Geulincx, devenu le collègue de Philippi, son ancien maître, s'acquitta de ses fonctions de professeur subalterne l'espace de six ans. Ce fut pendant cette première partie de sa carrière que les doctrines de Descartes commencèrent à fleurir à l'Université de Louvain, ainsi que nous l'avons déjà appris par les paroles de Plempius s. Déjà alors, le jeune professeur n'était plus péripatéticien (si tant est qu'il l'ait jamais été) : du moins, dans un discours prononcé en 1652, il le déclare en termes peu ambigus 3. Au reste, la manière plaisante dont il attaque dans cette harangue la philosophie péripatéticienne n'est telle que par le dehors, et il est bien facile de voir qu'il est de ceux qui usent de la permission d'Horace pour dire la vérité en riant :

Ridentem dicere Tenim quis veut?

Nous voyons aussi que, dans cette même période, il se posa en réformateur de la logique : il trouvait qu'on l'enseignait sans méthode, sans clarté, sans rigueur; qu'on la mélangeait de digressions oiseuses. Il essaya d'y remédier et réussit, s'il

* Paqcot, Mémoires, Louvain, 1768, t. VI, p. 311

' Geglincx, Quœstiones quodliheticm, Autverpiae, 1633, p. 5 : « Peripateii-

> corum classes, qaae fidelissîmas ralioni se jaclant, infestât ellam isia larva

> (il veut dire le mauvais génie de la personnlBcation) : militavimus ei et

fout l'en croire, à la transformer en une espèce de géométrie, qu'il revêtit du nom assez pompeux de ce Science de la conséquence ^ ».

En 1652, de professeur secondaire, Geulincx devint professeur principal. Cette promotion fit penser à lui pour la présidence des fêtes philosophiques dites Discussions qtLodlibétiques ou Saturnales. Il accepta cette charge difficile et nous verrons tout de suite comment il s'en acquitta.

A en juger par ce qu'il raconte lui-même dans la préface de sa Logique^ ses cours avaient un grand succès et ses émoluments comme professeur étaient assez considérables. « Encore adolescent, écrit-il, j'ai, à Louvain, enseigné publiquement la philosophie l'espace de douze ans et les six dernières années dans une chaire principale et toujours au milieu d'une très grande affluence d'élèves ; ici à Leyde, j'enseigne la même branche, mais en particulier et avec moins de profit qu'alors 2. »

S'étant brouillé en 1658 avec ses collègues 3, ayant contracté beaucoup de dettes et se voyant dépouillé par ses créanciers, il alla chercher en Hollande, dit Paquot, un asile contre sa mauvaise fortune. Arrivé à Leyde, il abjura la religion catholique. Plempius rattache cette abjuration aux idées cartésiennes de son collègue. L'année suivante, dans la troisième édition de son Ophthalmographie, combattant Van Gutschoven

» stipendia ejus meruimus aotequam sciirlmas. » Quelle est cette époqne où Gealincx a cessé d*élre pérîpatéticien, et a commeocé à saToir quelque chose, si ce n^est celle oh il a été initié à la philosophie de Descartes?

' Ibidem, p. 12 : c Quae quidem scientia, non ita temere, et sparsim, cum » parergis, ut hodie fil, iradatur, sed servato nilore ac tenore geometris : » hanc autem quam dico consequentiae scientiam ita castigari posse lentan- » tem docuit me nuper eventus. >

* Cette Logique a été éditée à Leyde en 1662. Nous citons d*après Bonillier, volume I, p. 303, en note : c Adolescens philosophiam LoTanii duodecim i> annos palam, et sei postremis annis in prima cathedra cum frequentissimo » discipulorum offuxu professus, . . . eamdero operam etsi pri? atam et minus » quaestuosam navo juventuti vestrae collegia mea frequentanti. •

' En 1658 et non en 1653, comme le dit à tort Van Mcshen, Patrie Belgica, troisième partie, p. 133.

à propos du critérium cartésien des idées claires : « il est impie, é(Tit-il, de penser de la sorte et une pareille opinion sent l'athéisme : récemment, quelqu'un, que je serais honteux de nommer, imbu de cette même opinion, est devenu un triste déserteur de notre foi et a abjuré publiquement la religion catholique, qui a été celle de ses ancêtres ^. »

Nous venons de dire d'après Paquot les causes du départ de Geulincx. Bouillier se demande. ^ s'il faut ajouter foi au témoignage un peu suspect de l'abbé Paquot et s'il n'est pas plus vraisemblable que son attachement à la philosophie de Deseartes, les thèses où il tournait en ridicule l'ancienne philosophie, les moines, les méthodes et les usages de l'Université ont ^ la principale cause de sa disgrâce. Nous ne le pensons pas : ces thèses (à proprement parler, ce sont de courtes dissertations 3) datent de 1652, et le départ de Geulincx, de 1658 4. Il y avait d'ailleurs d'autres cartésiens à l'Université de Louvain et œax-là n'étaient guère inquiétés. Le professeur démis insinue lui-même qu'il a quitté la Belgique à la suite d'une espèce de banqueroute K, et les diflScultés que, de son propre ^veu, il a eues à Leyde avec ses nouveaux collègues font penser <iue son humeur n'était pas des plus faciles 6.

* P. 248, col. b.

* Volume I, p. 302.

' NoQs les analyserons plus loin. Bouillier qualifie (page suiYante, note 1) < d'assez insignifiant > le recueil de ces thèses.

* M. Van Meenen {PcUria Belgica, troisième partie, p. 134) a donc tort de ^ « coïncider Tannée de ce départ (1052) avec celle de thèses soutenues P3r loi à Louvain. » En fait, il y a un intervalle de six ans entre les deux «▼énements.

^ D'après Bouillier, volume I, p. 302, Préface de la Logique: c at nuper, ' * ad academiaro vestram (Lugdunuro Batavorum) e naufragio rerum mearum

* appaisos. « Comparez la note suivante.

* Paqvot, Mémoires, t. XIIT, p. 70, en note, et citant la même préface :

* deplorats res meae et succisa fortuna, quae, a lustro fere quo hic yersor, ' Pneter malevolorum odia, calumnias, fastidia, contemptum et rabiem, nihil ^ SQQt..i Paquot ajoute qu'entre autres choses on lui reprochait de ne pas ^>en parler le latin. En tout cas, il récrivait parfaitement.

Quoi qu'il en soit, il exerça dans cette ville les fonctions de répétiteur pendant cinq ans au moins, sans se mettre fort à Taise; car, dit Paquot, il trouva dans ce pays-là des ennemis qui lui débauchèrent la plupart de ses élèves et qui Tauraient réduit à mendier son pain, si un descendant de Belges, Abraham Heydanus, professeur de théologie à la même Université, touché de sa misère, ne l'eût assisté secrètement et ne lui eût ensuite procuré une chaire ordinaire de philosophie ^. Geulincx occupa ce poste environ six ans, pendant lesquels il prit assez inutilement le bonnet de docteur en médecine s. Il mourut en 1669 dans un âge peu avancé, vers 44 ans. On peut voir la bibliographie de ses ouvrages dans Paquot, Tenuemann, Bouillier 3 et dans le Dictionnaire des sciences phUoso^ phiques de Franck; plusieurs d'entre eux seront d'ailleurs mentionnés plus bas.

Geulincx semble avoir été d'assez bonne famille : il a des armes et une devise : de sable au chevron d'azur, accompagné de deux croissants affrontés en chef et d'un troisième en pointe ; sa devise était : serio et candide ^.

Entre les coutumes curieuses qui donnaient un cachet si pittoresque à la vieille Université de Louvain, il faut mettre en première ligne ce qu'on appelait les Discussions quodlibéiiques, Yalère André, dans les Fastes académiques s, nous en dit

^ Heydanus était considéré par TÉcole cartésienne de Hollande comme le principal protecteur de la doctrine de Descartes et de ses partisans. V. Baillet, volume II, p. 382.

* Pbilippi, son ancien professeur et collègue, avait aussi voulu aUler la philosophie et la médecine. Ainsi avait fait quelques années auparavant leur maître Descartes.

3 Locis citatis.

* Ceci diaprés Paquot : car il se peut que ce soient des armes et une devise de fantaisie, ce qui ne cadrerait pas mal avec le caractère de Touvrage, au frontispice duquel nous les trouvons : Quœstiones quodlibeticœ, Antverpiae, 1653.

« Louvain, 1630, p. 349.

quelques mots (assez obscurs, du reste), d'après les Statuts et les Actes de la Faculté des Arts. Ces joutes philosophiques et littéraires, à la fois sérieuses et badines, avaient été instituées au mois de septembre 1427, très peu de temps après la fondation de l'Université. Elles avaient lieu chaque année dans le grand auditoire de philosophie, vers la fête de sainte Lucie. Le maître ès-arts, qui en avait la présidence, indiquait à l'un ou Tautre de ses collègues une thèse avec arguments à l'appui et deux objections. Tous ceux qui acceptaient l'interpellation devaient répondre à la question par trois conclusions et trois corollaires, et satisfaire implicitement aux objections par le développement même de leur opinion. Telle était la lettre de la loi ; mais comme elle supposait dans les professeurs une très ^nde habileté dans l'art d'improviser, il semble que peu à peu elle fut modifiée dans la pratique : le président acceptait des questions de tout genre qu'on lui faisait parvenir peu de temps avant les séances ; il avait à les traiter dans la latinité la plus élégante, donnant d'abord les raisons qui militaient contre la solution qu'il adoptait, ou quelquefois se bornant à dire le pour et le contre, sans rien trancher. Pour que le nombre des auditeurs fût plus considérable, dit Valère André, il était permis de mêler le plaisant au sérieux, en évitant toute allusion indécente, diffamatoire ou offensante.

Le grave Froidmont avait jadis présidé ces Fêtes saturnales on les appelait aussi de ce nom); son premier ouvrage imprimé ^ n'est autre que le recueil des dissertations qu'il avait foites à cette occasion en 161S, augmenté d'un songe scientifique, une façon de réminiscence du songe de Scipion, où il émet toutes sortes d'idées assez remarquables sur l'astronomie, ^t se montre au courant des différentes découvertes de Galilée ♦H pas trop opposé au système de Copernic 2. Ce recueil, d'une

! * LiBCBTcs FROinMONT, Saturnalitiœ ccsnœ variatœ somnio sive peregri- Mlwtu cœlesH, Lovanii, 1616. — Ce pelit ouvrage a éié réérlilé à Louvain en 1665.

' Chose curieuse, en I6t6, il apporte en faveur du système de Copornic uu argument tout à fait analogue à celui qu'il emploiera coutre lui quinze ans

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