‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 29 sur 113 · Tome XXXIX. V · texte numérisé non relu

Tome XXXIX. V

lecture très agréable, présente effectivement le mélange du plaisant et du sévère, qui caractérisait du reste l'enseignement philosophique de l'époque, ainsi qu'il a été dit plus haut ; mais il faut reconnaître que le gros esprit gaulois s'y permet des saillies que seule la liberté du latin peut empêcher de trouver déplacées.

De même que Libert Froidmont, Geulincx a débuté comme auteur par la publication d'un recueil de discussions quodlibétiques. Il les soutint en décembre 1652 et les ouvrit par un discours solennel, le 14 du même mois ^ Rien de mieux réussi que cette harangue. H s'y pose en juge souverain de trois génies séducteurs (cette fiction rappelle le génie très puissant et trompeur du Discours de la Méthode); leur pernicieuse influence se fait fortement sentir chez les philosophes; ils s'appellent PantomimiLS, Dogmatista, Mango, Gerro. Sous une forme badine et avec beaucoup de verve, dans ce discours et dans les dissertations suivantes , Geulincx découvre les vraies causes de maintes erreurs et des défauts réels ; mais on verra qu'en somme il s'en prenait à toute la philosophie de l'Ecole; qu'il n'épargnait ni ses collègues, ni l'autorité civile, ni l'Église : c'est un fils déjà vigoureux du protestant Bacon et de Descartes. On ne se méprit pas sur la portée de ses paroles, ainsi que le montrera le chapitre suivant; mais il faut d'abord analyser son œuvre.

On distingue ordinairement dans la logique deux parties : la dialectique ou logique formelle, et la critique ou logique

plus (ard (voyez Patria Belgica, pp. 3, 163, où ce dernier est rapporté par M. Rousseau, non sans une pointe de malice). Il est bien certain que Froidmont, iiomme d*esprit, basait son opinion sur des arguments autrement probables que ceux-là.

^ « Oratio dicta in auspiciis quaestionuro quodlibeiicarum, die 14decem-

bris 1652 ». Le Malebrancbe anversois Mi dans ce discours ce que le Maie-

"^^branche français fera vingt ans plus tard dans la Recherche de la vérité : il

passe en revue les causes de nos erreurs et les moyens de les éviter. Ainsi le

premier ouvrage de Tun et de Tautre traite du même objet.

réelle. L'École à la suite d'Aristote a approfondi la première; mais il faut venir aux temps modernes avant de voir traiter ex professa la seconde. Auparavant, on n'avait pas senti la nécessité ou l'utilité d'une analyse subtile des instruments de la connaissance et de ses principes fondamentaux. Mais après que Descartes, voulant justifier son fameux doute méthodique, eut dressé comme l'acte d'accusation de toutes nos facultés et attribué à la conscience une valeur excessive et presque exclusive, l'attention des philosophes se porta sur ce point, et l'on en vint naturellement à fonder une nouvelle science : la logique critique. Geulincx a eu sa part dans ce progrès scientifique, non pas tant par la vérité de ses sentiments que par leur publicité et leur retentissement. Tous ses ouvrages en font foi et son début comme auteur le montre déjà à l'œuvre.

Il s'y préoccupe de la valeur de la raison humaine, de la conscience, des sens et du témoignage, et ses appréciations ne se difiërencient pas de celles de Descartes , quoiqu'il ne le nomme jamais dans l'édition de 16S2 ^.

Cependant quand nous disons qu'elles ne se différencient pas, nous n'entendons pas exclure une divergence accidentelle et momentanée. Descartes, on le sait, a attribué une grande puissance à la raison individuelle, d'autant plus grande qu'il la suppose en dehors de toute influence sociale et mal servie par les sens. Geulincx fait de même et on le voit parler de la raison avec autant de pompe et d'enthousiasme qu'un disciple de de Bonald ou de de Lamennais ferait de la Foi. Il veut que la raison trône en reine, qu'elle en ait tous les insignes et toutes les attributions, et il se proclame décidé à revendiquer les uns et les antres pour celle qui en est le seul possesseur légitime 3.

* On cite quatre éditions des Quœstiones guodiibelicœ. Anvers, 1653, iii-4o; Lejde, 1663, iD-12; Uyde, 1669, iD-12; Hanau, 1669, in-il Nous n'avons pas vu cette dernière. Mais Pédilion de Leyde 1669 nVsl pas une réimpression, hormis le frontispice, (a dédicace et la table de matières : artifice de libraire qui rajeunit un fonds de magasin « afin qu^il soit plus frais et de meilleur débit. »

' Édition 1653, p. 4: « Duels illa Insignia, ducis bsec muDia;soli debentur > ralioni, soli vindicabo rationi. •

Et cependant, au début même de son discours inaugural, il déprécie et rabaisse presque à rien cette raison que tantôt il exaltera jusqu'aux nues ^. Cette contradiction (car c'en est une, et en même temps une opposition à Descartes) a sans doute sa cause dans les idées jansénistes ^ de Geulincx. Elle ne lui a pas échappé lors de la seconde édition, où il restreint considérablement la portée de ses paroles 3.

La valeur exagérée de la conscience n'apparaît pas clairemeut en 1653, où l'auteur a toujours gardé «une pensée de derrière», comme Pascal dit quelque part. En rapprochant les deux éditions, ces arrière-pensées deviennent manifestes. Ainsi, au nombre des erreurs qui ont leur cause dans la mauvaise influence du génie Pantomimus, il range les sentiments de Kepler et Campanella qui donnent la sensibilité aux plantes et aux minéraux 4. ce Gardons-nous, dit-il à ce propos, de juger des autres êtres par nous-mêmes, et de placer en eux ce que nous sentons en nous. » Voici maintenant le développement à coup sûr assez inattendu qu'il donne en 166S à cette théorie en apparence inoifensive : ce N'étant pas et n'ayant jamais été minéraux ni plantes, nous ne pouvons savoir si, oui ou non, les plantes et les minéraux ont la sensibilité et l'intelligence et là-dessus nous ne pouvons faire que des hypothèses. ^ d Ne croirait-on pas entendre, dix ans d'avance, le célèbre Maiebranche soutenant pour la même raison que la connaissance

« ÉdiUoD 1653, p. 3.

* Le scepticisme de Pascal n*a pas d^autre cause. Janseoius rabaissait autanl la nature humaine quMl exagérait la grâce.

' Dans cette édition, il fait précéder le premier passage de ce discours d*ao commentaire et d*une paraphrase, où il fait remarquer que la raison, tout eo étant faible et errante, connaît indubitablement Dieu et sa loi. c Ratio, Ratio, M illa supremi Duels indubitata tessera, tôt adulteratur erroribns, etc. » (Paraphrase^ p. 4). » Et dans le commentaire, on lit : « Ratio eiiam (quod u parapbrasis innuil) tessera divinitatls, qua nutum summi Duels (Dei) ei » imperium persentiscimus [ibidem), >

^ Édition 1653, p. 5.

s Édition 1665, p. 64.

que nous avons des autres hommes n'est que conjecturale et problématique ^ ? Et n'est-ce pas ouvrir toutes larges les portes à un scepticisme très dangereux que de ne donner la certitude qu'aux faits de conscience? Du même droit qu'on restreint à des conjectures nos connaissances sur les minéraux et les plantes, parce qu'elles n'ont pas pour objet notre moi, on restreindra pareillement celles que nous avons sur les animaux et sur nos semblables.

Mais où FaflSnité des sentiments de Geulincx avec ceux de Descartes apparaît évidemment, c'est là où il s'agit d'estimer la \'aieur des sens et de l'autorité. Les sens sont rangés parmi les génies séducteurs dont la cause est déjà jugée : il nous font voir ce qui n'est pas, et sans la raison qui les redresse, ou plutôt qui nous avertit de ne point nous fier à eux, ils nous précipiteraient dans des abîmes d'erreur. Le cartésien anversois veut bien leur concéder un mérite : celui de montrer eux-mêmes de temps à autre leur propre néant par le désaccord entre leurs perceptions. Dans le commentaire de ce passage, en 1665, il déclare que chaque sens pris à part, en une foule de cas, est vain et grossièrement trompeur; que si, en agissant ensemble, ils pouvaient même quelque chose, difficilement ils agissent ensemble, et plus difficilement encore se mettent d'accord ; pis que cela, leur action simultanée n'a le plus souvent d'autre résultat que de trahir et découvrir leurs fraudes mutuelles; qu'enfin les sens sont malfamés et que, dans toutes les écoles philosophiques, ils sont désormais traités en séducteurs ^. Et dans la paraphrase, il cite cette fois Descartes, dont le nom avait dû bien des fois lui brûler les lèvres, quand il présidait les Saturnales à Louvain. « Descartes, ce vengeur de la raison, cet adversaire acharné des sens, a renversé ce qui chez quelques philosophes malavisés leur restait d'autorité, quand du moins leur témoignage était concordant ; Descartes a fait voir que ce qu'ils disent de commun accord n'est pas moins suspect et incertain que ce qu'ils disent pris à part, ou en désaccord l'un

' Recherche de la véritét passim.

* ËdilioD 1665, p. 16.

avec l'autre '.» Plus loin 2, il sedéclare contre l'objectivité immédiate des perceptions sensibles ; il admet qu'elles aient des causes extérieures : ainsi, quand nos yeux aperçoivent une muraille blanche, il est vrai que cette muraille cause en nous la sensation de blancheur; mais, après cela, nous n'avons pas plus le droit de dire que cette muraille est blanche que nous n'en avons de dire que les bords de la mer ont faim. Et si nous prétendons, par exemple, que le mur est blanc, quand même il le serait en effet, nous nous trompons, parce que nous le disons témérairement. D'ailleurs la raison non seulement nous porte à croire, mais nous ordonne de croire qu'il ne l'est pas 3. Geulincx fait bon marché de l'autorité : il n'eût pas été vrai cartésien sans cela. Dans son ouvrage, il ne néglige jamais l'occasion de tonner contre ceux qui ont un culte supei*stitieux à l'endroit des philosophes qui les ont précédés. Quand, par exemple, il énumère ceux qui se laissent surprendre par les génies séducteurs de l'esprit humain, deux des trois classes de victimes se recrutent parmi ces amateurs quand même de l'autorité; race supersticieuse, ils laissent sur les autels une erreur évidente, quand elle a pour elle l'antiquité; on les appelle les ennemis des nouveautés, novitatum osores audimit^: gens qui, voyant que la coutume du temps est de donner audience à ces conseillers d'erreur, suivent la coutume 5. Ici l'influence du Discours de la Méthode est visible ; maintes fois,

^ Édition 1665, |>. IK. « Jam Cartesius, Ratioois ille viodexet sensuumacer » inseclator, pessumded it et abolevit, quidquid illis, ex unanimi quod sabiode » deprumuDt conslanlique teslimoiiio, reliquam erat apad incautos quosdam » philosopbos aucloritalis : oec minus suspeclum et sublestum esse decretit » quod slabiles coocordesque, quam quod vagi dissonique proflterentur. » Dans les Annotata majora in principia Philosophiœ Benati Des-Cartes, Oordraci, 1691, p. 2, §4, on lit : c deprebendlmus sensus errai*e. Vide si placet, » Salurnab'a oostra, non procul ab inilio. »

' Ibidem t p. 18, Commentaire.

3 Et il ajoute : c Sed non omnia hue promenda sunt. >

* M. Van Meenen, Patria Belgica, part. 3, p. 134, dit que Plempios était surnommé rélernel disputeur, Padversaire des nouveautés.

> Édition 1653, p. 3.

Descartes y met ses lecteurs en garde contre la mode : « Ceux » qui n'ont rien vu ont coutume de penser que tout ce qui est » contre nos modes est ridicule et contre raison ^. » — « J'ap- » prenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait » été persuadé que par l'exemple et par la coutume, et ainsi je » me délivrais peu à peu de beaucoup d'erreurs qui peuvent » offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins » capables d'entendre raison 2. » — « C'est bien plus la cou- » tume et l'exemple qui nous persuadent qu'aucune connais- » sance certaine 3. »

Geulincx ne veut plus de ces ouvrages volumineux, qui encombrent les bibliothèques, qui ne sont que d'insipides centoDs, et où, à la façon des moutons, les modernes suivent les anciens *.

La seconde question qui lui fut posée aux Saturnales était énoncée de la façon suivante : « Que vaut-il mieux pour un professeur et un élève : s'attacher aux nouveaux auteurs ou aax anciens s? » En 1652, le principal auteur nouveau, c'était Descartes. Comment répond le conférencier? En donnant le pour et le contre, mais de telle façon qu'il mette les nouveaux avant les anciens, précisément parce qu'ils pensent par eux-mêmes et non par l'esprit d'autrui : « le génie des auteurs nouveaux est royal et indépendant; ils rejettent absolument les opinions que la raison ou l'expérience ne montrent pas manifestement véritables, quel qu'ait été pour elles le respect de la superstitieuse antiquité. Et certainement, comme nous m avertissent les grands génies de noire temps^ ceux qui entrent dans le labyrinthe des opinions humaines n'ont pas d'autre fil conducteur dans ces

* 0. volume 1, p. 137.

* MiVfcm, p. 132.

' Ibidem^ p. 139.

* Édilioo 1653, p. 12 : « Vasta volumina, iosuisi ceulones, in quibas caeci dispatant de coloribus, et pecorum rita in veterum senlentias abeunt minores. »

^ Ibidem^ pp. 15, 16, 17 : c An tradenli audienlique scientias, modernis qoam anliquis aathoribus inhaerere consullius ? •

imumibrables chemim que cette règle : avoir pour suspect tout ce qui n'est pas absolument clair et certain. Et plus loin, il remarque que la clarté est le privilège des auteurs nouveaux ^.

Il parle à peu près dans le même sens dans la cinquième dissertation, qui a pour sujet : faut-il approuver la coutume actuelle de citer des autorités dans ses discours et ses écrits â? l'École y sert de butte à de nouvelles plaisanteries.

Comme nous aurons l'occasion de le montrer dans le cours de cette histoire, les idées de Descartes sur la physique ont été moins combattues (ses découvertes mathématiques ont été reçues sans conteste). De là aussi une plus grande liberté d'allures chez Geulincx toutes les fois qu'il s'occupe des sciences physiques 3.

Là où, selon les règles des Discussions quodlibétiques, il donne les raisons en faveur de l'usage de citer les témoignages des anciens, il concède que la démangeaison d'innover, favorisée par l'usage contraire, n'a pas de grands inconvénients, quand ces innovations ne concernent que la physique *.

Nous avons rapporté plus haut son étrange scepticisme sur les propriétés des êtres vivants et inorganiques : une semblable théorie lui défendait d'édifier n'importe quel système,

* Qui ne reconnaît Descartes pour le principal de ces « regia et non asiricta ingénia » qui ne veulent admettre que ce qui est évident, et dont les explications sont claires et tangibles ?

^ Édition 1653, pp. 20, 21, 32 « an hodiernus mos aliorum authorilates in » dictis scriplisve citandi sil approbandus ? »

* Trois ouvrages posthumes de Geulincx traitent de la Physique : Compendium physicum sive Physica ver<i, in-12, Franekeri, 1688; AnnoUUa pracurentia ad Cartesii principia, in-4, Dordraci, 1690; Annotata majora ad CarUm principia, Dordraci, 1691.

* Édition 1653, pp. 20, 21, 22 : « Protervus novitatum pruritus innoxius • videri possil, quamdiu physicarum speculationum cancellis circumscribitar. » Notons bien que Tauteur fait parler ainsi un philosophe conservateur.

mais lui permettait d'ébranler toutes les affirmations des physiciens de rEcole, et il ne s'en fait pas faute. Sa verve est inimi-* table, soit qu'il s'en prenne aux termes métaphoriques qui servaient d'explications à nombre de phénomènes, soit qu'il &sse ressortir le vague de prétendues démonstrations a priori. Molière n'eût pas désavoué plusieurs de ces morceaux. « On a voulu juger des choses par ce qui se passe en nous, et le génie qui prétend faire de la nature une singerie de l'homme, a forgé pour nos physiciens les exigences naturelles, les noblesses et les bassesses des essences, les sympathies et les antipathies, les intelligences directrices... il leur a persuadé que la matière recherche les formes, et celles-ci, la matière; que l'eau exige le froid; que les pierres veulent graviter; qu'elles descendent spontanément; qu'elles s'élèvent contre leur gré et par violence; que la nature a horreur du vide, et cent autres fadaises du même genre i. » Ces attaques ne sont pas sans fondement ; car ces explications apparentes avaient de grands inconvénients : elles endormaient le désir de connaître et entretenaient l'ignorance; elles habituaient l'esprit à se payer de mots; prises dans leur sens propre, elles pou- N'aient donner des idées fausses et ridicules au peuple et peutêtre même à des savants d'ailleurs illustres, comme Kepler.

Geulincx remarque plaisamment que ces explications, toujours vaines, sont parfois erronées; comment peut-on dire, par exemple, que la pierre tend de sa nature vers son centre, quand cette tendance n'a d'autre effet que son fractionnement, c'est-à-dire sa mort? Ne dit-on pas que tout être tend à sa conservation? Est-ce que par hasard la pierre voudrait tout ensemble exister et ne pas exister ^ ?

Les raisons trop génériques, et partant vagues, sont battues en brèche d'une manière très pittoresque. C'est une des plus brillantes pages de tout l'ouvrage : « Notre maître, s'écrie Geulincx, a moutonné quelque chose d'admirable pour la plus

' ÉdiUon 1653, p. 8.

' lUdem, p. 6.

grande commodité de la jeunesse studieuse : par ma foi, c'est court et facile; vous aurez soin de retenir les quelques mots qui vont suivre et personne ne connaîtra mieux que vous la nature : intelligences, formes substantielles, cause première, influences de qualités occultes, vapeurs et exhalaisons. Vous en appellerez aux intelligences pour les grands phénomènes, aux influences pour les phénomènes petits et extraordinaires; pour les changements des corps, aux formes substantielles ; s'il s'agit d'un changement dû à des causes internes, à la forme du corps changeant, sinon à celle du corps voisin : quand l'action du corps voisin n'explique pas convenablement l'effet, recourez aux influences célestes. Prenez encore les influences célestes pour expliquer les dispositions préalables à l'introduction des formes des composés, et la cause première pour les y introduire en effet. Quant aux formes des simples, faites-les se propager de proche en proche. Enfin, avec des vapeurs et des exhalaisons, vous aurez de quoi expliquer les changements de température et les mélanges. — I jam, ascende cathedrani, résolve magistraliler :

Sume superbiam Quœsitam meritis.

Cette éloquente tirade mérite d'être lue dans le texte original. Elle a dû avoir un grand succès. Geulincx frappait juste : à chaque page des Météores de Froidmont, par exemple, on recourt aux formes substantielles et encore plus aux exhalaisons.

Un autre grief du philosophe anversois contre la physique péripatéticienne, c'est l'usage qu'on y fait des causes finales : il entend par là la manie qu'auraient eue les physiciens de l'École de dire que telle ou telle chose existe puisque son existence serait utile ou, tout au moins, servirait d'ornement à l'univers. Ici Geulincx, plus ou moins sciemment, impute aux scolastiques un défaut qu'ils n'ont point, généralement parlant. Il est vrai qu'ils cherchaient à donner la fin pour laquelle chaque chose existe; mais ils avaient soin de tâcher d'établir au préalable son existence même. Ou, s'ils se servaient del'argumen-

tation que combat Geulincx, ils entendaient dans la plupart des cas n'y attacher qu'une valeur confirmative ou simplement conjecturale. Quoi qu'il en soit, l'esprit satirique de Geulincx a trouvé moyen de railler agréablement ce travers, après tout réel chez quelques physiciens de l'Ecole. C'est encore un génie qui les a entraînés dans l'erreur, Mango, le génie de Tornementation. Ses disciples ont pour grand principe que tout ce qui contribue à l'ornementation de l'univers et à l'harmonie des êtres doit être tenu pour existant réellement (à moins que, ajoute Geulincx, les sens ne réclament jusqu'à l'enrouement, — nisi sensus ad ravim usque reclamet i). En vertu de ce principe, la terre deviendra parfaitement sphérique après le jugement dernier 2; le système de Ptolémée avec ses cieux solides, ses excentriques, ses épicycles est la vérité même ; l'essence des cieux est physiquement simple; les vertus qu'ils possèdent, occultes, nombreuses, admirables; les qualités premières, distribuées deux à deux entre les quatre éléments, selon toutes les combinaisons possibles, et existant toutes ensemble dans les corps composés, etc. Sans doute, dit Geulincx, il y a dans ]e monde beaucoup de choses bien ordonnées et causant une agréable impression; mais il en est aussi qui en causent une très désagréable, et que ce principe conduirait à nier, s'il n'était évident qu'elles existent. Quand les sens parlent haut, ils nous rappellent à l'ordre ; mais n'y a-t-il pas bien d'autres cas où ils feraient tout autant, s'ils pouvaient parler haut? Il faut donc se défier toujours de ce principe, même quand les sens ne réclament pas 3.

La question XY ^ lui fait présenter sous un autre tour la même argumentation. Est-il avantageux, lui demande-t-on, que les savants soient riches, ou convient-il, ce qui est presque

' Édition 1653, p. 8.

* Ibidem,

'* flridem, p. 9.

* Ibidem, pp. 37-39 : « An expédiai viros doclos divîtes, an, ui fit, puuperes esse. »

toujours le cas, qu'ils soient pauvres? Voici la dernière raison pour la richesse : <c En ma qualité de philosophe, j'ajoute une dernière raison. En physique, la grande règle est : interrogez la nature par des expériences. Or, les expériences sont coûteuses et demandent les secours d'autres hommes dont les services sont encore à rémunérer. Et pourtant, sans expériences que fait-on? Vous avez le droit de rire de pareils savants : conjecturer, deviner, affirmer le plus souvent ce qu'on juge devoir contribuer à l'harmonie du monde et à son ornementation! Salut pour vos belles inventions, ô philosophes abusés qui méritez si bien de la nature! et pourquoi donc, forts de ce beau principe qui vous est si cher, n^affirmez-vous pas que les philosophes sont riches, puisqu'ils devraient l'être? Et, à ce que je vois, vous l'affirmeriez pour sûr, si le sens intime ne vous donnait de la férule sur les doigts ! »

Le malheur est que Geulincx s'entend mieux à démolir qu'à édifier. Il ne substitue presque rien à cette physique péripatéticienne dont il découvre tous les défauts : on sent bien à sa théorie sur la valeur des perceptions des sens qu'il n'est point d'avis de faire des qualités sensibles des entités sui generis ; mais il ne dit point explicitement, comme fait Descartes, qu'elles sont des mouvements de la matière. En 1665, il est beaucoup plus clair, car il affirme plusieurs fois que le secret des connaissances sensitives dépend des vibrations et des ébranlements des atomes i. On voit aussi qu'il est partisan du système de Copernic ou, tout au moins, de Tycho-Brabé. Et enfin, ce qui est incontestablement digne de louange, il se montre grand partisan de l'observation et de l'expérimentation ; de la sorte, s'il n'a pas de système physique, il préconise la seule méthode apte à en fonder un qui soit véritable.

* Édition 1665, p. 64, commentaire : • Cum eoim corpus inocali pupilia » cerlo modo vibratur, lumen et colores consequuntarin mente; cum corpus » in aure, in lingua,in palato concutilur, résultant in mente soni, sapores, » odores, calor, frigus, odores el id genus affectiones innumerse. »

U y a une grande connexion entre les idées de Geulincx sur la critique et sur la psychologie. Après tout, qu'est-ce que la critique, si ce n'est la science de l'âme en tant qu'être pensant? Nous n'avons trouvé dans les Saturnales que deux points appartenant à la psychologie proprement dite, dignes d'être mentionnés ici. Le premier, qui est le principal, concerne l'union de l'âme et du corps; l'autre, la nature des sensations. Geulincx peut être considéré comme le fondateur de Toccasionnalisme. Cette théorie, moins radicale chez lui que chez Malebranche, n'apparaît point encore dans les Saturnales; mais elle y est en germe et il est curieux de l'y saisir, quelque ténu que soit ce germe. Pour le philosophe anversois, l'union entre Fâme et le corps consiste essentiellement en ce que l'âme compénètre le corps, ou mieux est adhérente aux atomes qui forment le corps : tantôt l'âme les meut et tantôt ils déterminent les diverses sensations de l'âme. C'est à peu près le système de l'influence mutuelle, qu'on attribue généralement à Descartes et à Euler. Voyons si Geulincx dit bien ce que nous lui prêtons. 11 s'élève contre une idée assez commune dans l'École, selon laquelle les mouvements si réglés des astres seraient dus à l'action des anges : en admettant, dit-il, ces intelligences dans les astres, nous nous sommes laissé séduire par le génie Pantomimus : ne venez pas ici avec vos cavillations, ne cherchez pas des subterfuges dans quelque distinction subtile ; que sont les astres quand vous leur assignez des substances intellectuelles, sinon des animaux doués de raison? et (ajoute-t-il en 166S) précisément ce que nous sommes nous-mêmes, des esprits avec un corps i. Ainsi, pour former l'homme, il suffit à Geulincx qu'un esprit soit dans un corps à demeure fixe et agisse sur ce corps.

Nous ajoutions que le système de l'influence mutuelle a chez Geulincx une tendance à se transformer en celui de l'occasion-

* ÉditioQ 1653, p. 6; édilion 1665, p. 106.

nalisme ou de la pure assistance. Qu'on pèse bien les paroles qu'on va lire : Geulincx, en exposant la genèse des sensations, ne dit pas qu'elles sont produites par l'action des corps sur l'âme, mais qu'elles résultent dans l'âme à la suite de vibrations dans le corps. Il ne dit pas que l'âme pâtit {patitur) sous l'action du corps, mais pâtit en quelque sorte; de plus, il ne donne comme cause aux mouvements volontaires du corps que le simple acte de la volonté, et non pas, comme on pourrait le penser, une motion appartenant à une faculté de l'âme différente de la volonté et subordonnée à elle. Enfin, il insiste avec beaucoup de force sur le côté mystérieux de ces relations entre l'âme et le corps. Voici la traduction entière de ce passage ^ : a n est constant que nous dirigeons ^ par notre intelligence un grand nombre des mouvements de notre corps; mais nous rapportons ce fait à l'action mutuelle du corps sur l'âme, et de l'âme sur le corps. En effet , la conscience témoigne que le corps agit sur l'esprit, et l'esprit sur le corps. Quand le corps vibre d'une certaine manière dans la pupille de l'œil, dans l'esprit s'ensuivent 3 la lumière et les couleurs; quand le corps est ébranlé dans l'oreille, la langue ou le palais, dans l'esprit apparaissent 4 les sons, les saveurs, les odeurs, la chaleur, le froid , la douleur et une foule innombrable d'affections du même genre. D'autre part, quand notre esprit veut, les pieds sont mus {moventur) dans le corps, et nous marchons; la langue est mue et nous parlons; les mains sont mues et nous prenons. Donc il est patent que l'âme agit sur le corps, et vice versa, qu'elle reçoit de celui-ci, et en quelque sorte souffre son action ^. Mais le mode dont elle agit et pâtit est très abstrus et

*■ Édition 1665, p. 64. Goaimentaire.

* Moderari : comme Descartes, Geulincx ne fait pas dépendre le mouvement de rame, mais seulement sa direction.

3 « Lumen et colores consequuntur în mente. » Comme Descartes encore, Geulincx place la lumière et les couleurs dans le sujet. V. le contexte ultérieur.

^ « Résultant.»

' « Igltur animum in corpus agere et vicissim ab boc accipere et quasi > pati est in confesse. >

tout à fait inconcevable pour Tesprit humain. Qu'est-il en effet besoin qu'à la suite de certaines vibrations des nerfs, l'esprit perçoive la lumière, les couleurs, les sons, les saveurs ? Qu'est-il besoin que, à la volonté de l'âme, ce soit un tel mouvement ou un tel autre qui en découle dans le corps? Qui comprend cette connexion? Qui a des yeux assez perçants pour voir ici quelque chose? y> Tel est le passage oti il nous semble reconnaître le système de l'influence mutuelle avec un commencement d'inflexion vers celui de l'assistance. Ce n'est que plus tard que Geulincx dira clairement que c'est Dieu qui exécute les volontés de l'âme et qui excite en elle les sensations correspondant aux mouvements du corps. Ce même passage nous apprend que le professeur belge, par une sorte de sensisme à rebours, des sensations fait desi idées. L'École, qui mettait une grande différence entre les objets de la sensibilité et de l'intellect, met aussi une grande différence entre l'acte de la sensation et celui de la pensée : celui-ci a pour facteur exclusif Fàme, celui-là est dû au composé humain ; l'âme et le corps y ont chacun leur part. Geulincx donne l'âme seule pour auteur de l'un et de l'autre; il place dans l'esprit « mens » les idées et les perceptions sensitives.

Il va plus loin : il met, comme Descartes, les objets de ces perceptions dans l'âme, ne leur attribuant qu'une existence idéale et non réelle; non pas toutefois à la façon des idéalistes transcendantaux qui n'admettent rien hors du sujet pensant; car Geulincx se bornait à dire que les réalités perçues par les sens n'étaient pas ce qu'elles paraissaient, et concédait, par suite, qu'elles étaient quelque chose.

Une conséquence assez directe de cette dernière théorie était la localisation des sensations en un seul point de l'organisme. L'âme, en tant que principe intelligent, résidant dans le cerveau, c'est là que se font toutes les sensations, si toute sensation est un acte de l'intellect. Geulincx est donc cartésien en psychologie, comme il l'est en logique et en physique.

Dans tout ce qui précède, notre auteur apparaît plutôt en démolisseur : l'édifice renversé, que lui substitue-t-ilî Rien, ou presque rien, si Ton entend une science nouvelle ; beaucoup, si l'on ne veut parler que de méthode. Peut-être que s'il avait osé découvrir le fond de sa pensée, au lieu de quelques traits épars çà et là, il nous eût donné du système de Descartes un brillant tableau embrassant dans sa vaste synthèse la logique, la psychologie, la théodicée, la morale, la physique, la physiologie et l'astronomie. Il s'en est abstenu parce qu'il était persuadé que cette exposition n'aurait pas de succès, et même n'aurait pas été sans danger pour lui. A la fin de son discours, il interpelle en ces termes l'amour de la sagesse : ce Va, amour de la sagesse, supplée à ce que je sous-entends, et, si tu le crois bon, ajoutes-y des conseils plus importants encore; toi, tu peux l'oser; mais donnés par moi, ils ne seraient ni utiles, ni sûrs^.» Geulincx se borne donc à tracer un programme scientifique, où il n'est pas difficile de retrouver les idées de Descartes et surtout de Bacon. On sera même surpris d'entendre décrire au milieu du XVII^' siècle un idéal d'université dont la conception semble tout à fait moderne. Il veut d'abord que le jeune philosophe commence par étudier la logique; nous avons dit plus haut ce qu'il reprochait à ses contemporains en cette matière et ce qu'il avait tenté d'y substituer, dès avant 1653. L'édition de 1665 nous montre qu'il avait progressé dans cette voie. Sans parler de la Logique qu'il avait publiée à Leyde trois ans plus tôt sous le titre significatif de Logique enfin rétablie sur ses fondements propres s, il y mentionne un opuscule dont les historiens de la philosophie n'ont pas parlé jusqu'ici. Voici ses paroles : « Cette science, que j'appellerai la science de la consé-

^ Édition 1653, p. 10 : « l.amor sapientiœ, supple quae subtîceo, et si visam y fuerit majora junge : audes enim; a me quidem dicta, et frustra foTeotet » DOD tuta. »

' Logica fundamentis suis a quibus hactenus colla psa futrat resliluta^ in-12, Leyde, 1663; rééditée à Amsterdam en 1691 et eu 1698.

quence, peut être corrigée et élevée à la plus haute évidence; révénement et le succès m'ont confirmé ce que le raisonnement me certifiait déjà, et récemment j'ai publié le résultat de mes efforts. » Or, en note il dit : v voyez mon petit ouvrage intitulé Méthode pour trouver des arguments^. » Après la logique, Geulincx veut qu'on étudie la géométrie ; en 1665, il ajoute l'arithmétique. En troisième lieu, il place l'histoire naturelle; mais il veut qu'on l'apprenne autant par expériences et observations que par les livres et l'enseignement oral du maître ; car il est constant que toute l'antiquité a ignoré des choses qu'une expérience très simple et très facile eût fait connaître. De là, le mobilier des universités ne consistera pas en de gros livres ; mais on y verra des télescopes qui rapprochent de nous les profondeurs des cieux, qui nous découvrent de nouveaux astres, qui nous montrent les phases des uns, les aspérités des autres. On y verra encore des jardins botaniques, des alambics, des fourneaux, des aimants et d'autres objets de ce genre, où la nature a voulu accumuler ses merveilles. N'est-ce pas une honte d'avoir dans ces instruments un moyen facile de terminer les controverses, et de préférer à cette fin de misérables arguments de convenance? Que dis-je, de préférer? nous n'avons pas le choix; nous ne possédons pas de tels instruments : c'est dans les pays éloignés qu'on les trouve, à peine savons-nous où 2 ! »

' Édition I6G5, p. 155: « banc aulem quain dico consequeoliae scientiam

> ita corrigi et in apicem îllum evidenliae subvehi posse, cum jam aote certum 9 faaberem ex ratione, ipso etiain eventu et successu, quem niiper public! ^ juris feci, edoctus sum. > En note : « Vide libellum meum quem inscripsi » Metliodum inveniendt argumenta seu solertiam. » Signalons encore aux érudiis un passage du discours d'ouverture de ses leçons de logique à ri!niversité de Leyde, le 14 octobre 1663. Il se trouve à la fin du même volume, p. 380 : c baec tbeoremata et caetera quae cubo logico a me nuper edilo contt-

> neolur, subslrata sunl, etc. »

' Voici celte intéressante citation; édition 1655, p 12 : « et bine Acade-

> miarum supellex non erunt vasla illa volumiua.... sed tubi quibus e eaelo * remotissima quaevis adducuntur : nova sidéra deteguntur : aliorum cornua,

> aliorum asperitates, quas longo intervallo dissimulant, veniunt in conspec-

> tom: insuper berbarom, frulicum borti, distillationum alambici, ignium

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