Tome XXXIX
Entre les mathématiques et les sciences naturelles, Geulincx intercale en 1665 une partie de la philosophie dont il ne disait mot treize ans auparavant : « Qu'ensuite à la logique, la géométrie et l'arithmétique on joigne la métaphysique, mais bien expurgée, et faisant connaître apodictiquement Tessence et les propriétés de l'esprit et du corps < . »
Les sciences naturelles pour Geulincx sont purement expérimentales. Une fois les faits bien connus, on pourra pro|>oser des hypothèses, courtes ou claires, répondant exactement aux expériences, et aussi ressemblantes que possible à l'explication scientifique dont elles tiennent lieu. Le jeune étudiant n'y adhérera pas avec trop de ténacité, et dès qu'il s'apercevra qu'un seul fait les contredit, il aura soin de les rejeter et de se rapprocher de la vérité par une autre voie s.
On ne doit pas s'attendre à trouver le protestantisme dans les Discussions quodlibétiques de 1653; Geulincx n'a abjuré que cinq ans plus tard; mais on y trouve des traces de l'esprit réformateur. Déjà nous y avons vu, par rapport à la puissance de la raison, l'union contradictoire de l'affirmation et de la négation. Une autre fois, Geulincx s'en prend au culte extérieur et à la manière dont les fidèles assistent aux cérémonies religieuses : « dans les églises consacrées à Dieu, la musique dédiée aux
» forDaces, magneies, aliaque id geuus quae nalara voluii suorum miraculo- » rum acervos, ilices et exploratores esse. Pudor sane ubi brevcm hi arbiiri » ac dilucidam offerunt coDlroversi» decisionem, malle dos eam a litigiosa » congruenliae ratiuncula mendicare : imo, non malunous, conveuire aequts- » simos islos arbiiros non possumus : peregre sunt : vix scimus ubi locoruni » deganl. »
* i^dJtion 16Ô5, p. 159. Ces expressions sentent encore le cartésien. — En énumérant les pièces du mobilier universitaire, il ajoute « anatomica thealra. »
* Édition 1653, p. 13. En 1665, p. 139, Geulincx veut qu'on termine les études par la morale : « tandem agmen hoc claudat Elhica. * Il D>n disait rien en 1653; mais il eu avait édité un Manuel en 1665 (rvÛiOi osaurov seu Elhica, Amsterdam), qui plus lard reparut augmenté à Leyde eo 1675, à Amsterdam en 1696 et en 17(9.
saints est profanée, quand les jeunes filles règlent leurs pas et leur contenance à ses modulations, en même temps que leurs charmes et leurs regards agacent les troupes d'amants inclinés de?ant elles ^ . »
Ailleurs, il vise les casuistes et les probabilistes : a il y a du danger et un tort évident pour la religion et la paix publique dans la manière de faire d'un bon nombre de nos contemporains : quand il s'agit de choses sérieuses et même se rapportant à la religion, ils mettent l'un à côté de l'autre deux sentiments opposés et apportent les raisons en faveur de l'un et de l'autre, plutôt que d'en établir un solidement ^. » Il parle aussi du Mariage et de l'Ordre d'une manière assez peu respectueuse : « il y en a, dit-il, qui, après être allés se confesser, omettent la pénitence, sous prétexte qu'elle est sous-entendue dans le mariage. Ne pourrait-on pas dire qu'elle l'est pareillement dans l'Ordre 3 ? »
Si les gens d'église sont en butte à ses plaisanteries, l'autorité n'est pas non plus indemne. La troisième dissertation ^ nous représente les princes et les courtisans comme des gens vicieux. La quatorzième recherche s'il y a des avantages à faire jouer des pièces de théâtre aux jeunes gens. En voici un qu'il indique : « En les voyant sur la scène, nous admirons dans un enfant ce front digne du diadème, cette noblesse du regard digne d'un trône. Et souvent, nous concluons à part nous qu'il y a peu de chose entre la bassesse et la majesté ; nous renversons dans notre esprit cette pernicieuse imagination qui donne tant d'importance aux grandeurs et qui a causé tant d'ambitions ; dans
' Éditioa 1653, p. 15. « 1q sauclis ecclesiis, sacra divis musica profanatur,
* dum ad f jus modes, puellares gressus ei pellex corporis demissio se con-
* noguDt, cum illecebris et lubrico spiritu oculorum prooas sibi procorum > lurmas lacessenie. > Ce furenl des fails de ce genre qui, diaprés Bayle, menèrent à l'aposlasie le père d^Anloine iEmilius.
* Édition 1053. p. 17.
* ibidem, p. 36.
* Ëditioo 1653, pp. 17 et 18 : k Au expédiai virûm doctum principis curis
* et curiis Iramisceri. >
le peuple même qui nous entoure, il en est qui, philosophes improvisés, pensent de la même façon ^. » Et dans la vingttroisième, où il se demande laquelle des deux est la plus nuisible, la fureur du prince ou celle du peuple, il répond que c'est celle du prince, puisqu'il est plus instruit 2. Ne pourraiton pas aussi voir une récrimination dans ces paroles : « Si le proverbe est vrai, rustica gem est optima flens, pessima gaudens, n'est-il pas nécessaire qu'aujourd'hui les paysans soient excellents, puisqu'ils ont tant de raisons pour pleurer et aucune pour rire 3 ?» Il nous semble que Geulincx n'est pas loin de préférer la république de Hollande au régime des Pays-Bas espagnols.
Quant aux professeurs, il ne les épargne pas, on peut bien le penser, après avoir vu ce qu'il dit touchant la religion et l'autorité civile. Pour lui, la plupart des péripatéticiens sont moins des philosophes que des rhéteurs, des [poètes et des dialecticiens. Ce ne sont chez eux que questions de mots, métaphores et allégories : hormis cela, presque rien *.
Les fictions des professeurs, grâce à leurs cris,\à leurs mensonges répétés, à l'idée fausse que le peuple se fait de la valeur des philosophes, deviennent des certitudes ; et nous nous traînons attachés par une chaîne dont tous les anneaux sont forgés par la stupidité et la paresse ^.
Qu'on retranche de nos livres et des cours]que nous dictons les erreurs dues à la manie d'humaniser la nature et de la sup-
* Édition 1655, pp. 36 el 37.
' Ibidem, pp. 54 et suivantes.
* Ibidem, p. 34.
* Édition 1653, p. 6 : « Sane, si peripalelicorum pluiimos rheiores niagis 9 et poetas et dialecticos quam Philosophos dixero, forle non abs re dixero, 9 adeo sunt in verbis, in metaphoris, in allegoriis lou : extra haec, pêne uihil. »
» Édition 1653, p. 10 : a Hac in posterum stringimur el pererroresreptamur • catena, cujus omnes annoli de humana cadunlur stolidllate et ?ecorclia. »
poser parfaite, il ne restera plus que quelques principes généraux, et encore en est-il parmi eux qui sont faux i. Ces principes sont ceux que les professeurs des cours inférieurs supposent et qu'ils laissentà démontrer aux professeurs des cours supé^ rieurs; à leur tour, ceux-ci se dispensent d*en donner la preuve, sous prétexte qu'elle l'a été précédemment par leurs collègues. De ces principes, continue Geulincx, on déduit beaucoup de faussetés, et encore plus d'assertions gratuites ^.
Le plus grand nombre des savants de nos jours est plongé dans un sommeil léthargique, assoupis qu'il sont par les mystères ridicules de l'antiquité, absorbés par de menues questions de mots, ensevelis intellectuellement par l'ascendant qu'a pris sur eux un seul auteur, fascinés par la superstition, égarés loin du chemin de la vérité comme des enfants effrayés par de vains fantômes 3. Geulincx fait même appel au bras séculier pour opérer la réformation qu'il préconise. C'était frapper à Tendroit sensible le corps enseignant de l'Université, alors, comme toujours, si jaloux de ses privilèges et de son indépendance. Voici les paroles de Geulincx : « allons, amour de la sagesse, pénétrez les cœurs des princes et des grands : on a besoin de leur bras robuste pour retirer le genre humain si profondément enfoncé dans des futilités et d'indignes bagatelles.
* Édition 1653, p. 10. Nous ue pouvons nous empêcher de citer ici le portrait du philosophe dogmatique; ce petil morceau se trouve dans l'édition 1665, p. 1-59. « Quam venerabilis ille est! a formoso Pantcmimo. » a compto Mangone, quam diversus! Talis species in religioncm veniat ■ populo. In vestitn nihil prxter depexam togam corpori, et capiti insigne
* magisterii cucullum; enxla faciès et plana, nuius nullus, reductae palpebrae,
> fones oculi, fixus obtutus, inOatae buccae; sesquipedalium verborum
> ampullae; geslus unicus, que primoribus digilis in summum pollicem " coeuDtibus, paulalim cum senlentia altolitur manus, et in obliquum reci-
* difa, cum empbasi concludit eflatum. Nalus est hic genius Delphis, suh
* Appoliiiis tripode; educatus autem apud Sphingem, inler gryphos et aenig- ' mata;singula ejus Terba singula mysteria, singula décréta, siogula sunl
* oracuia, miro instinctu et aflBatu édita, miris modis perplexa. • ' Édition 16S3, p. 10.
' ËditioD 1653, pp. 27 et â8.
C'est le seul moyen qui leur reste d'arriver à la gloire * ». Telle est la première œuvre de Geulincx; elle montre que les idées nouvelles font du progrès. Quelle que soit la manière dont on apprécie l'auteur au point de vue religieux, on ne peut lui refuser d'avoir montré dans son premier ouvrage et notamment dans le discours qui lui sert de début, non seulement un brillant talent de latiniste, mais un esprit fin et railleur, plus délicat que celui de Froidmont dans un ouvrage du même genre; des idées justes sur la méthode à suivre pour faire progresser les sciences expérimentales, un sentiment très vif de ce qui manquait ou détonnait dans la philosophie communément reçue de son temps. C'était une réaction, mais une réaction violente : il était naturel qu'elle remuât fortement les esprits, et c'est ce qui advint afiPectivement.