Tome XXXIX
De Coninck ne motive guère son jugement par des arguments philosophiques; il se borne à mettre en contradiction la théologie catholique et le système de Descartes ; c'est encore Teucharistie qui lui en fournit l'occasion. Il ne se limite pas à argumenter de l'enseignement communément reçu de la permanence des accidents; mais, en cela plus avisé que Froidmont, il insiste aussi sur l'incompatibilité entre la doctrine cartésienne de l'étendue actuelle essentielle et la doctrine catholique de l'extension actuelle du corps de Jésus-Christ dans l'eucharistie. Sa conclusion est la même que celle de Plempius : je juge, dit-il, que pour ces raisons, abstraction faite d'autres, ni le cours de philosophie (il entend le livre des Prificipes) de Descartes ni sa secte ne doivent aucunement être admis au sein de l'Université, notre mère, bien moins encore y être favorisés et patronnés, à moins qu'on ne veuille réformer entièrement notre théologie et notre médecine, ce qu'aucun esprit prudent ne voudra. « Ita sentio, salvo meliori : « ce sont ses dernières paroles.
Foppens ^ appelle De Coninck un homme docte, candide, affable et non dépourvu d'esprit : ce vir tum doctus, tum can- » didus, atque affabilis, nec sine lepore. » Peut-être semait-il sa conversation de jeux de mots, comme il a fait dans le court écrit dont on vient de s'occuper. 11 avait édité sept ans auparavant un ouvrage d'un théologien de son ordre , Gilles Colonna, avec des arguments et des notes 3. On trouve quelques détails biographiques sur lui dans les Fastes académiques de Valére André 3 : il était né à Bruges, l'an 4600 , et quand Valère écrivait, il avait à la main un ouvrage dont l'objet n'est pas indiqué, mais qui était distinct de celui dont il vient d'être question. Il mourut à Bruxelles, le 12 décembre 1662, à la suite d'une longue maladie, et put apprendre sur son lit de
» Tome 2, p. 072.
* .£gidii Columnœ Romani Quodlibeta, argumentis 9choliisque perpetut^ illustratOf Lovanii, 1646, in-folio. Nous u'avons trouvé dans ces gloses aucooe allusion è la philosophie de Descaries.
s Editio ilerata, Lovanii, 1650, p. 142.
mort cette proscription du cartésianisme qu'il avait appelée de tous ses vœux neuf ans auparavant.
Autant le style de De Coninck est obscur, autant celui de Chrétien Lupus est clair. Ce célèbre écrivain, dont le véritable nom était De Wulf, était né à Ypres en 1612. Jeune encore, il était entré dans Tordre des Ermites de saint Augustin et avait été fait professeur de philosophie à Cologne. C'est pendant la première partie de sa vie studieuse qu'il composa les trois ouvrages philosophiques que l'on trouve sur la liste que Foppens donne de ses œuvres ^. Comme Thomas Fyens, il soutenait que l'âme raisonnable était unie à l'embryon très peu de temps après la conception. Au cours de son travail sur Fâme sensitive de l'œuf, il lui arriva de dire qu'il lui était pénible de voir Plempius ne pas suivre Fyens dans son sentiment si véritable, comme il lui avait succédé dans sa chaire. Plempius répondit plaisamment dans ses Fundamenta '^ qu'il remerciait infiniment ce bon moine d'avoir compassion de ses erreurs; qu'en cela il se montrait vrai religieux; qu'au fond l'opinion de Fyens lui plaisait ; mais qu'elle était nouvelle et incertaine. Et, après avoir essayé de le démontrer en réfutant les arguments de son adversaire, il conclut en ces termes : « hiec, ad abarcendum Lupum et in eremum suam fugandum, »satis sint: nolo enim eum auribus tenere.^On ne s'attendait pas à voir tant de gaîté dans un sévère péripatéticien 3.
' Prodidagmata philoaophiœ, Bruxelles, 1640; Apologia pro anima sensiUva ovi, ColoDiae, 1030; Apologia altéra, adversus professores Marpur- 9en«M, Colooiae, 1641.
' ÊditioD 1654, p. 188, col. a.
' Plempius aimait le mot pour rire. Un proresseur de PUniversilé de Marbarg avait cité un pape pour prouver que « la graisse ne faisait pas pariie du corps humain >. — « Papae ! s*écrie Plempius, qui Papae ila prone accredit
> in rébus pbysicis, sperandum est eum aliquando obediturum eidem in
> Tbeologîcis et capitibus Fidei ! » Fundamenta medicinœ, édition de 1654, p. 98, coL b.
ATépoque où il répondit à Tappel de Plempius, i\ était professeur de théologie dans la maison de son ordre à Louvain. Sa lettre est datée du 26 mars : trois mois s'étaient écoulés depuis l'invitation de son collègue. Il eut donc tout le temps pour réfléchir avant de répondre et cette réponse fut parfaitement libre de sa part, ce que nous tenons à remarquer, parce que Baillet rapporte, nous ne savons trop sur quels dires, que dans la suite Lupus rétracta sa censure et expliqua son erreur en disant qu'elle avait été précipitée et qu'on avait usé de pression pour l'obtenir *. De même que De Coninck, Lupus condamne la doctrine cartésienne de l'indistinction des accidents d'avec la substance et celle de l'étendue actuelle constitutive de l'essence de la matière. Il y met seulement plus de profondeur : ainsi, il prévoit qu'un cartésien pourrait expliquer les apparences eucharistiques par une action de Dieu sur les sens, semblable à celle qu'exerçait auparavant la substance du pain et du vin : et, d'avance, il répond à cette explication : « peut-être René, qui doute si facilement de Texistence des choses corporelles et qui se complaît à trouver les sens en défaut 2, va-t-il nous prêcher, non des espèces eucharistiques réelles, mais des espèces fantastiques et une eucharistie fantastique. Mais nous lui répondrons ce que saint Augustin répondit jadis aux Manichéens, ennemis de notre chair et prêcheurs d'un Christ fantastique : « comment pouvezvous être véridiques, vous qui admettez une eucharistie et un Christ menteurs 3 ? » Voilà Descartes mis sur la même ligne que les Manichéens, comme plus haut, d'ailleuk*s, sur la même ligne que les Calvinistes modérés et les Sémiariens *! On voit
■ Baillet, Volume 11, p. 5ââ. Celle rétraclalion est fort douleuse et nous prouverons plus loin qu'elle n'a de vraisemblance que si on l'applique à la cen>ure de 16C2 vi non à celle-ci. Voyez cependant la Biographie nationale {in voce De Wuif), où il est dll que de Wulf fut créé docieur, le 4 février 1655, après les oppositions du nonce : n'a-i-il pas censuré pour faire du zèle?
• V. Geulincx, chapitre précédent. •' P. 584, col. a.
* ibidem.
que les Jésuites n'étaient pas seuls à faire preuve de zèle dans cette question des accidents eucharistiques. De même, quand Lupus attaque l'étendue essentielle, il fait remarquer que, dans tout corps, Descartes considère comme essentielle l'étendue actuelle qu'il a présentement ; qu'il n'admet pas, par exemple, que tout corps doit avoir essentiellement une étendue actuelle pouvant être tantôt plus, tantôt moins grande. On verra plus tard des cartésiens de Louvain modifier dans ce sens les sentiments de leur chef; mais le théologien yprois a soin de montrer que cette interprétation est impossible et que, par conséquent, il n'y a pas même moyen de défendre Descaries, sur ce point de son système, d'une manière quelque peu spécieuse ^. Il combat aussi les récriminations de Geulincx touchant la Physique de l'Ecole 2 ; mais il défend ex professa contre lui, sans le nommer toutefois, la logique péripatéticienne. « C'est sans motif et contre toute équité que Descartes condamne si acerbement la Logique d'Aristote, enseignée dans toutes les écoles. En cela, il imite les Donatistes et les Manichéens. Et quand, à la logique commune qu'il méprise, il eu substitue une qui consiste en quatre règles (ce qui l'empêche de contenir beaucoup d'erreurs), il copie les Épicuriens : ceux-ci, d'après saint Augustin, n'avaient que quelques préceptes dialectiques et se targuaient de pouvoir, avec leur secours, réfuter tout ce qu'on leur opposait 3. » Ces dernières paroles sont la reproduction d'un procédé que nous avons déjà vu employé par Plempius et Froidmont : rapprocher certains points de la doctrine cartésienne d'opinions émises par des hommes notoirement opposés à l'Église. En bonne logique, ce procédé n'a évidemment de valeur que si les analogies portent précisément sur des sentiments en contradiction avec renseignement ecclésiastique.
Voici maintenant la conclusion du théologien : ce pour
• P. 384, col. a.
• P. 384, col. b, ' ibidem.
toutes ces raisons et tous ces témoignages de saint Augustin et d'autres Pères de l'Eglise qu'il serait trop long de citer ici, je juge que la philosophie d'Aristote doit être suivie dans nos classes, comme elle l'a été chez nos aïeux ; que celle de Démocrite et d'Épicure, quelque expurgée ou fardée qu'elle ait été par René Descartes, doit être bannie et reléguée aussi loin que possible ^. »
Voici l'avant-dernier jugement; c'est encore un Augustin qui le porte, six mois après la lettre de Plempius. Il se signe c( frère Jean Rivius, docteur et professeur en théologie, ex-provincial ». Voici la traduction de la curieuse notice que lui co^sacre dans son .4cademfa Lovawie/im, Vernulaeusou plutôt son nouvel éditeur, Chrétien Van Langendonck 2 : « Jean Rivius, de Louvain, est un religieux de l'ordre de saint Augustin. Ce Rivus [hic rivuSy jeu de mots dans le goût du temps) a commencé le cours de sa vie et de ses études avec Corneille Curlius, membre du même ordre. Dans ces deux sources, comme dans celles de Pégase et d'Aganippée, les Muses d'Apollon, les Grâces séduisantes, tout ce qu'il y a de charmant, mais tout ensemble de chaste dans les Nymphes, s'est retrouvé et se retrouve encore : même après le trépas, Curtius et Rivius ont réjoui les Muses (tout cela pour nous apprendre que ces deux religieux se sont occupés de poésie). Mais Rivius n'a pas seulement arrose le Parnasse : puisque, au témoignage de l'Écriture, tous les fleuves entrent dans la mer, notre Rivius a gagné celle de la théologie et il l'a si bien atteinte et pénétrée qu'il a été proclamé à Louvain licencié en théologie et docteur à Trêves. Mieux que cela, Rivius est devenu un si grand fleuve que, prieur de toute la province, il a surpassé tous les autres en dignité et en grandeur. L'eau de ce grand Rivius était limpide, douce, agréable, salutaire, utile à tout; aussi, par .ses qualités vraiment excel-
» P. 386, col. b.
• Lovanii, 1C«7, p. 175.
lentes, tous étaient-ils attirés, réchauffés, réconfortés, non sans quelque récréation pour leur esprit. Enfin Rivius fut dérivé vers TAllemagne, où, à la diète de Ratisbonne, il fit les délices du grand Stockmans et de toute la noblesse qui s'y trouvait réunie. Mais autant il leur plaisait et les charmait, autant il fut pour eux une source d'affliction, quand il s'y éteignit pour tout le monde sublunaire, afin, comme parle l'Écriture, d'aller chez les bienheureux réjouir la cité de Dieu par l'impétuosité de son courant. »
Le jugement de Rivius est beaucoup plus libre que celui de ses collègues. Ainsi, le plus grand reproche qu'il fasse à Descartes, et encore avec restriction, c'est d'avoir donné une trop grande valeur à ses preuves; il insinue aussi qu'il démontre le plus connu par ce qui l'est moins; qu'étant grand mathématicien, il a eu en physique trop d'amour pour la figure et le mouvement. Mais il ne s'appuie pas sur la théologie pour l'attaquer. Il concède que la physique ancienne n'est pas si certaine ; « elle a pour elle, dit-il malicieusement, sinon le sens commun, au moins le consentement des érudits de beaucoup de siècles. On peut la combattre, mais il ne faut pas avouer qu'elle est fausse, surtout dans des livres imprimés. En métaphysique, il ne faut inquiéter ni Descartes, ni les cartésiens : il a toujours été permis de traiter avec plus de liberté cette partie de la philosophie. Et on peut le constater en prenant en main ces épais et lourds volumes qui effrayent déjà rien qu'à les voir et à les soupeser. D'ailleurs tous les traités de métaphysique de nos jours ressemblent à des toiles d'araignées : on y trouve beaucoup de travail et d'industrie, mais aucun agrément et très peu d'utilité^.» C'était abonder dans le sens de Geulincx« Rivius avait peut-être pris cette humeur critique dans Bacon de Verulam, quoique ce soit précisément sur « ce héros aussi illustre que Descartes » qu'il se base pour conseiller le maintien de l'ancienne philosophie : « continuons à la goûter, cette doctrine si vieille et si combattue; sans cela, nous ne procurerons pas avec
' Allusion à UD mot célèbre de Bacon.
Bacon raccroissement des sciences ^ ; mais nous allons les écraser et les ensevelir. L'empereur Vespasien, loué par Tacite, a fait sortir de Rome tous les philosophes, un seul excepté. Je ne demande pas que, hormis Aristote, tous les autres philosopheï> sortent de Louvain, quoiqu'ils calomnient la vieille et vraie philosophie, mais bien qu'ils sortent de nos cours. »
Après le professeur de la faculté de médecine et les quatre professeurs de théologie 2, voici venir un jurisconsulte, Henri Van den Nouwelandt. Il remplissait les fonctions d'avoué fiscal et de syndic à l'Université de Louvain. Cette charge lui donnait une assez grande influence. Il avait à défendre en toute occasion les privilèges et les libertés de Y Aima mater ; il assistait à toutes les réunions du sénat académique et des doyens des quatre facultés. On ne choisissait pour cette dignité, dit Vernulseus ^, qu'un homme intègre, à l'esprit prompt, au jugement mûri, fort instruit dans les deux droits. Henri Van den Nouwelandt + était natif de Westmalle; il était licencié en droit ci\âl et canonique et avait été nommé l'un des deux notaires de l'Université au mois d'avril de 163S. Après s'être acquitté de ces fonctions l'espace de six ans, il avait été élu avocat fiscal au mois de mars 1641 ^. Sa lettre à Plempius 6 est écrite dans un très beau style, et avec beaucoup d'esprit. Il ne juge pas au fond la doctrine de Descartes, mais la déclare suspecte, à cause même de sa nouveauté, et demande le maintien de
* Allusion au principal ouvrage de Bacon.
' M. Van Meenen, Patria beltjica, partie 3, p. 1ô4, dit i ion que \^ professeurs qui répondirent ii l'appel de Plempius furent trois seulement.
* Academia .LovaniMsis, 1667, p. 57. V. Valëre André, Fasti academid, 1650, p. 51.
* Valëre André, Fasti^ 1050, pp. 74 et 51.
B Le père du cartésien Van Gutschoven, dont il a été maintes fois queslioo déjà, avait eu la même place de 1631 à 16â0. V. Valèrb André, Fasti, I» 52.
6 Pp. 386 et 3«7.
la philosophie d'Arislote; celle-ci doit rester en possession, tant qu'une ordonnance publique n'a pas statué le contraire. « Nous aimons ce qui est nouveau ; c'est ainsi que nous préférons ce qui vient de l'étranger à ce que nous avons de meilleur chez nous ; beaucoup font fi de nos médecins et n'ont que de Tadmiration pour un animal venu d'un pays lointain; les pharmaciens préfèrent les plantes exotiques, quand, dans le jardin du voisin, ils en ont qui valent mieux. C'est ce qui est arrivé à Descartes, d'ailleurs homme de talent ^, lequel a voulu créer un mondeavecde l'étendue et du mouvement... Plempius se plaint ^ de ce que plusieurs de ses disciples s'obstinent à partager ses idées, et cela, dans l'Université aristotélicienne de Louvain. Il n'a pas tort; Aristote doit être maintenu sur son trône : la vieillesse d'un lion vaut mieux que la jeunesse des muletons, et on ne doit pas creuser un puits près d'un fleuve. 11 faut plutôt réunir les comices, comme on a fait à Leyde et à rtrecht, et condamner ces nouveaux centons et les opinions qu'ils renferment. Nos jeunes gens ressemblent à des enfants en nourrice : « similes illi sunt infantibus quibus praemansum » cibum nutrices in os inferunt, non sine saliva, cui cum » assueverunt, nihil jam illis sapit, quod ab illius prima3 » salivae gustu diversum est. Salivam aristotelicam hactenus » irobiberunt a suis magistris et praeformatoribus Philosophi » nostri : ea ulterius alantur et sustententur. » L'étoile polaire est moins brillante que d'autres et pourtant vaut mieux qu'elles pour conduire les marins : ainsi en est-il de la philosophie d' Aristote. Aussi, termine Van den Nouwelandt, je me prononce pour elle. Personne ne peut aimer à la fois Thétis et Galatée et
oûx iyaOov TtoXuxoipavnrj' eIç xotpavoç iTTO).
« Ita voveo, et Aristotelem humeris academicis sustinendum
* • Vir alioquin exciissi exactique ingenii, ati oslendunt ea quae in scripla ) sua concionavit. >
* < Doles superesse el quidem în hac Academia aristotelica ejusdem navi- ■ gatioDis eocîcm:, id est cartebianos dogmatisias. » — Allusion, sans doute, au troisième génie séducteur de Geulincx.
judico, descobinato Cartesio. » Comme on le voit, cette lettre est pleine de bonne humeur, mais elle est moins doctrinale que les autres : l'avoué fiscal y parle en homme de droit, qui veut l'observation des lois, usages et rx)utumes, sans juger de leur valeur objective.
Malgré leur éloquence, leur esprit, leurs autorités et leurs raisons, les six tenants de l'ancienne doctrine ne virent point leurs vœux exaucés tout de suite : aucune décision collective n'eut lieu cette année, et il leur fallut attendre dix ans avant de voir l'Université s'opposer aux idées cartésiennes.