LES JÉSUITES AVANT LES CENSURES DE
Huniraaire.
i. R.pports des Jésuites belges avec le P. Mersenne; — S. avec Christine de Saëde; — 3. avec le duc d'Anguien, fils du grand Condé. — 4. Le P. Der-Kennis d'Anvers. — 5. Le P. Tacquet d'Anvers. — Le P. Compton et sa Théologie.
Le P. Mersenne était très connu de son temps ; il avait édité en 1623 un commentaire sur la Genèse ^ où il parlait de omui re scibili. Il correspondait avec une foule de savants ; plusieurs de ceux-ci habitaient notre pays. Il a été dit plus haut qu'en 1630, il y séjourna même un certain temps : il vit alors « les villes et les savants les plus considérables de la Flandre et du Brabant » et s'en vint faire une cure à Spa ^. L'année de sa mort il publia un nouvel ouvrage, auquel il donna le titre de
* Quaesfiones in Genesim celrherrimae, etc , opus theologfs, philo$ophis, medicis, jurisconsuitis, mnthemuticiSf musicis vero et caloptricis praesertitn utile, in-folio, Paris, ïft«3.
* Baillet, volume 11, p. t\Ô.
CogikUa physico-mathematica ^ : c'est, dit Montucla, un océan d'observations de toute espèce, parn^i lesquelles il y en a un grand nombre d'assez puériles 2. Or, l'année précédente, le P. Grégoire de Saint-Vincent avait précisément donné au public son fameux ouvrage sur la quadrature du cercle. Il ne parait pas que Mersenne fût fort capable d'en apprécier la valeur; mais il recueillit, comme il avait accoutumé, les idées des autres 3 à ce sujet, et, sur leur foi, accusa de paralogisme les démonstrations du Jésuite. En cela, il n'avait pas tort; mais il s'aventura à dire que le géomètre brugeois réduisait la solution du problème à ces termes : « étant donnés trois grandeurs quelconques et les logarithmes de deux d'entre elles, trouver le logarithme de la troisième », problème, d'après lui, aussi difficile à résoudre que celui de la quadrature même.
Dès que Saint-Vincent eut connaissance de cette critique, il en vit la faiblesse, et ne voulut pas y répondre. Son élève, le P. de Sarassa, de Nieuport, de peur que le silence ne passât pour un aveu auprès des ignorants, résolut de le faire à la place de Fauteur; « pourtant, disait-il, le contenu de la censure peut être du tout méprisé, et il l'est en effet par les personnes doctes, et si la quadrature est réduite à ce problème, elle est trouvée. »
Quetelet ratifie ces paroles ^; mais elles causèrent un vif dépit aux amis du P. Mersenne, décédé quelques mois auparavant ^, surtout que, à la même époque, il parut à
' Paiis, 1648.
' Qiè par BotiLLitR, volume I, p. 504.
^ Quetelet {Histoire des sciences physiques et mathéntaltques, p. !fl5) prétend que le géomètre dont Mersenne fait conualire le ju{;emeiit était Descaries : il doit y avoir ici une confusion entre Desargues et Descartes. Ce dernier ne se prononça que plus lard contre Grégoire de Saini-Vincent, et il (lécoavril le vrai paralogisme.
* Histoire des sciences physiques et mothématiqueSy p. 316 L*ouvrage de Sarassa parut en 1640 sous le titre de Soiutio problematis a R. P. Mersenne Minimo propositi
' Le l»r septembre 1648.
Cologne un feuillet volant, rédigé en latin par un inconnu qui prenait le pseudonyme de Richardus Chidlasus Scotus ; à propos de la critique que le P. Mersenne faisait de Saint- Vincent, le pauvre Minime y subissait toutes sortes de plaisanteries satiriques. Dans l'avertissement (non paginé) qui figure en tête de TOptique et de la Catoptrique, ouvrage posthume de Mersenne ^, l'imprimeur ou l'éditeur prit sa défense en termes fort vifs, se plaignant du mépris que le P. de Sarassa « dans son petit œuvre » professait pour ce notre père Mersenne », et cela après sa mort. Quant au pamphlet publié sous le voile du pseudonyme, « pour ce qu'il ne contient » que de pures injures contre notre révérend Père sans aucun » point de doctrine, l'auteur ne mérite autre réponse, sinon » qu'à l'avenir il faut qu'il écrive en honnête homme, s'il veut » qu'on fasse quelque cas de lui. »
L'année suivante, c'est le grand Huygens ^ qui entre en lutte contre notre compatriote, et, chose remarquable, sur l'invitation que lui adresse le Jésuite lui-même, ainsi qu'il le raconte dans la préface 3. Huygens avait connu personnellement Descartes, et pris maintes fois fait et cause pour ses sentiments.
En 165):(, Lipstorpius, dans les Specimina philosophiœ cartesianœ, abonde dans le sens de Huygens.
D'autre part, la Bohême voit paraître un ouvrage consacré uniquement à la défense de Saint-Vincent 4.
En 1654, la France arme un nouveau champion contre lui ; elle va le chercher parmi ses frères de Lyon : c'est le P. Vincent
« Paris, 1631, in-folio.
• Exetasis ctfchmetriae cfarissimi viri Oregorii a S. Vincentio S -J, editne anho 1C47, soi te irappendlce à un autre ouvrage : Thedremala de quadralura hyperbofœ, ellipsis et circuH, etc. Ces deux écrits parurent en 165â pour la première fois.
3 Opéra varia^ Lugd. Batav.. 1724, irolume 11, préface.
* Aloysius Kinxer a Loe\ve>thurii, Elucidalio yeonietrica probUmatà' austriaci, sive quadraturae circuH féliciter tandem delectœperR» P. Gregoriuma 5'« Vincentio, clorimmum et subtilissimum œvo nostro geomelram, 1653, in 4*, 54 pages.
Léotaudqui s'emploie à démontrer l'insolubilité du problème^. Comme Sarassa avait répondu à Mersenne, le J^uiteanversois Âynscom répondit, après un travail silencieux de deux ans, à son confrère de Lyon et à tous les critiques mentionnés plus haut : son ouvrage ^ se compose de cent quatre-vingt-deux pages in-folio. Il ne faudrait pas croire que ce livre soit une critique sèche et aride, ainsi que la matière dont il traite donnerait à penser : Aynscom met de Tardeur et de l'âpreté à défendre son ancien maître; Mersenne et Lipstorpius et même Huygens sont appréciés avec beaucoup de raideur. Tout l'ouvrage est fort intéressant pour l'histoire des mathématiques en ce temps-là. Nous n'y relevons cependant que deux passages particulièrement importants pour nous : l'un, parce qu'il contient un fragment d'une lettre du célèbre philosophe français, qui a jusqu'ici échappé à ses historiens; l'autre, parce qu'il nous fait voir quelle estime le Jésuite professait pour Descartes et Lipstorpius. Un censeur anonyme des théories de Grégoire de Saint-Vincent et de ses tenants avait affirmé que R., géomètre connu du monde entier, avait approuvé Mersenne, quand celui-ci avait ramené la quadrature du cercle au problème des trois grandeurs dont on connaît deux logarithmes 3. Le géomètre n'est autre que Gilles Roberval. Entendons la réponse d' Aynscom : a Je ne veux rien enlèvera la renommée de ce personnage; mais comme je n'ai pas eu l'heur de voir aucun de ses ouvrages (si tant est qu'il en ait publié), et partant ne puis juger de sa science en géométrie, je n'ai pas à me régler sur son témoignage -*. » Aynscom écrivait en 1656 : or, à cette époque, Roberval avait publié, depuis au moins huit ans, son Traité de mécanique des poids soutenus par despuissances sur les plans inclinés à rhorizon:
*■ Examen circuit quadratures, Lyon, 1654, ia-4*.
' Francisa Xaverii Aynscom Antwerpiani e societate Jesu expositio et deductio geomelrica quadraiurarum circuli R. P. Gregorii a Sancto Vin^ centio ejusdem societatis^ cui prœmittitur liber de natura et affeclionibus fationum ac proportionum geometricarum, Antwerpiae, 1G56, in-fotio.
♦ Ibidem,
c'est un appendice de 36 pages à l'ouvrage in-folio du P. Mersenne, Harmonicorum libri XI L En 1644, le même Roben^l avait mis au jour un traité latin d'astronomie générale, intitulé Aristarchi samii de mwidi systemate. Il est vrai que ce n'étaient pas des ouvrages de géométrie ; mais toujours est-il qu'Aynscom n'en connaissait pas l'existence ^. Ne pouvant apprécier personnellement Roberval, il se prévaut du jugement des autres, et c'est Descartes qui, contre son attente certes, va servir d'arme au Jésuite contre le Minime, son ami le plus fidèle. « Si mon censeur entend que j'aie à m'en rapporter au jugement de ceux qui connaissent bien la capacité de son géomètre, qu'il veuille écouter ce que de la Suède un homme de nationalité française et excellent algébriste, René Des-Cartes, en a écrit à un ami ^. Voici ses paroles textuellement rapportées 3 : ce Hais x> à présent je suis en un pais si éloignié que je ne puis pas » mesme espérer d'y voir les escrits dont vous me parlez; car » outre qu'il serait difficile ici, je n'y aurais pas aussi beaucoup » de loysir pour les examiner; c'est pourquoi si vous escrivez » au R. P. Gregorius a S. Vincentio, je vous prie de l'asseurer
^ Le célèbre Sluse, dans une leltre du 14 septembre 1657, demande à Haygens si Roberval a édité quelque chose (Bulleltino Boncompagni, Correspondance de Sluse, éditée par M. Le Paige, t. XVII, p. 517). Bien que Huygens lui eût parlé de TAristarque de Samos {ibidem p. 518), il se disait encore dans la même Ignorance, le 39 juin 1658. Voici en effet ce que nous lisons dans une leure qu'il adressait à Pascal {ibidem^ p. 490) : c Je crois que » vous êtes déjà las de lire une si longue lettre, et toutefois, je ne pais » m'abstenir de vous requérir d'une faveur : vous m'avez fait mentioo dans » les vôtres de M. de Roberval, Tun des premiers géomètres du siècle et pour » le mérite duquel j'ai toute Testime qu'on saurait avoir. J'ai cependant été » si malheureux jusqu'à présent que je n'ai pu rencontrer aucune de ses » productions auprès de nos libraires, quoique je les aie souvent demandées. 9 Vous me feriez une grâce très particulière de m'avertir s'il n'a rieo mis en » lumière, ou si c'est la faute de nos marchands qui n'auront pas fait passer » ses œuvres jusques à nous. »
* Quel était le correspondant en rapport d'amitié avec Descartes et le P. Aynsoom et laissant transcrire un passage d'une lettre que Descartes lui avait écrite ?
' Nous avons respecté Porthographe de Descartes.
» de mon très-humble service, et de luy faire scavoir de ma » part que, bien que je n'approuve pas sa quadrature du cercle, » je ne crois pas néanmoins que le sieur de R. ait assez d'esprit » pour la réfuter, et ainsi que pendant qu'il n'aura pas d'adver- » saires plus forts que celuy-là, il ne luy sera pas malaysé de y> se défendre. » Ce fragment de lettre française de Descartes a échappé à Clerselier, quand il a recueilli tout ce qui restait de la correspondance de ce grand homme. Écrit de Suède, c'est la dernière manifestation de la pensée de Descartes que nous possédions. Le jugement peu favorable que le philosophe y porte sur Roberval n'étonnera personne, étant données les controverses acrimonieuses qui les ont divisés leur vie durant. On savait aussi qu'il improuvait la quadrature de S'- Vincent ; mais ce qu'on ignorait, c'est qu'il fût assez disposé à la courtoisie envers ce Jésuite ce pour l'assurer de son très humble service ». Âynscom, par un échange de bons procédés, qualifie Descartes à'Algebrista egregius, et plus loin, citant Gassendi et Descartes, il appelle le premier clarissimus et le second ertulitissimus ^. Ce qui ne l'empêche pas de se permettre ailleurs des appréciations moins bienveillantes et que l'on ne peut ratifier. C'est dans un appendice qu'il consacre à examiner les critiques de Daniel Lipstorpius. ce L'an 16S3, a paru un livre intitulé Specimina phUosophiœ cartesianœ, dû à D. Lipstorpius, de Lubeck : en le parcourant par manière de récréation (car je n'ai ni le temps ni le goût pour employer à de semblables études et à des ouvrages inutiles les heures dues à la géométrie), je suis tombé sur quelques passages où il exprime son jugement et celui de Descartes sur la possibilité de la quadrature. Voici en quels termes il expose le sentiment de ce dernier : ce ce qu'il faut surtout admirer dans Descartes, c'est que l'admirable pénétration de son esprit lui a permis de toujours déterminer sans difficulté ce qui était accessible à l'intelligence humaine et ce qui ne l'était pas : les problèmes solubles et insolubles. Il n'a jamais abordé la quadrature du cercle, et pour cause, il la savait hérisséede telles difficultés que n'importe qui devait perdre son
temps à rétudier ^. Un examen de trois jours à peine lui a suffi pour trouver dans le volumineux ouvrage de Saint-Vincent l'unique source de toutes les erreurs qu'il renferme 2. » Après l'aménité du commencement, on ne peut s'attendre à voir Descartes traité fort aimablement : et en fait, le Jésuite parle irrévérencieusement du père de la géométrie analytique : ce Descartes a bien fait, à mon sens, de ne jamais entreprendre la quadrature du cercle, non parce qu'il l'a jugée impossible à l'intelligence de l'homme, mais parce que, connaissant bien les limites de son Algèbre (c'est ainsi qu'Aynscom appelle l'analyse de Descartes), il la voyait incapable de s'élever à un problème aussi sublime, et désespérait d'ailleurs d'y arriver par la géométrie ordinaire. Ce livre et les suivants montreront combien il a été peu heureux en affirmant que la quadrature était impossible : l'a-t-il été davantage en d'autres matières? Nous laissons à Lipstorpius le soin de le vérifier. Et je m'étonne fort que Descartes n'ait communiqué à personne la découverte qu'il a faite du paralogisme de Saint- Vincent, ou que, s'il l'a communiquée, personne n'en ait averti ou fait avertir l'auteur; surtout que cette découverte eût eu pour elle tout le poids de l'autorité de Descartes, laquelle est, pour les cartésiens, plus qu'humaine, pêne supra humanam est. Qu'on indique à l'auteur ce défaut de sa démonstration, et je promets que, non pas après trois jours, mais après un seul, et peut-être après une heure, j'aurai fait voir au critique que ce qu'il avance est faux ou qu'il a mal compris l'auteur. » Le P. Aynscom est vraiment persuadé : on le voit bien à l'ardeur qu'il met à afficher ses convictions. Nous n'avons vu nulle part que Descartes ait affirmé l'impossibilité
^ Le problème de la quadralure du cercle consiste à construire un carré équivalent à un cercle. Lambert a démontré, en 1761, que tt, le rapport de la circouférence au diamètre, est incommensurable, et Legendre a démontré que ir* est aussi incommensurable. Mais, pour que le problème de la quadra> ture du cercle soit insoluble, il faut non seulement que ic et tc* so'eot incommensurables, mais encore ti*, ir^, t:*^ etc. Enfin M Lindeniann, en 1882, est parvenu à démontrer que le nombre iz est un nombre transcendant.
de carrer le cercle, quoi qu'en dise Baillet sur la foi de Lipstorpius^; mais il a soutenu seulement qu'elle était mal prouvée par Saint- Vincent. Âynscom ne parvint pas à faire accepter les théorèmes controversés, et Huygens, dans une lettre assez rude quil lui écrivit au mois, d'octobre 1 656 2, maintient ses critiques en les justifiant de nouveau et en les munissant de l'autorité de deux mathématiciens de notre pays : l'un était le P. Tacquet, dont nous parlerons plus loin, et l'autre, Gérard Van Gutschoven, le grand cartésien belge. C'est dans cette longue épitre 3 qu'il rapporte la lettre de Descartes à Schooten qui a été transcrite en note plus haut, et relève de la sorte le défi que lui avait jeté Aynscom de produire le jugement motivé de Descaites. Il se plaint aussi de ce que le Jésuite ne voit dans le réformateur qu'un algébriste : ce quem si minus insignem geometram quam » algebristam fuisse arbitraris, parum ex vero judicas 4. »
Cette controverse entre des savants de toute l'Europe donne une idée de l'activité intellectuelle qui régnait alors, notamment eo Belgique : elle nous montre les cartésiens et les anticartésiens du temps en relation les uns avec les autres et transportant l'esprit de parti jusque dans les mathématiques. N'est-il pas remarquable qu'en général les disciples de Descartes sont contre Saint-Vincent, et ceux d'Aristote pour lui?
La reine Christine de Suède, l'élève de Descartes, abdiqua
le 2i juin 1654. Quelques jours après, elle quitta secrètement
la Suède pour aborder à Anvers s au mois d'août. Sa conver-
i sion au catholicisme, qui avait été la grande cause de sa renon-
' ciation au trône de Suède, était l'œuvre de Descartes et des
> Valume II, p. 275.
* * Opt-ra varia, Lugd. Batav., 17i9, volume II, p. 314.
[ ' * HuYGEKS, Opéra varia^ t. Il, p. 346, édition 17â4. I ^ Rakke, Histoire de la papauté, traduite par Balfter, Bruxelles, 184i, ■ i. IV, p. 134. .