‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 34 sur 113 · Tome XXXIX · texte numérisé non relu

Tome XXXIX

Jésuites. Le premier avait correspondu avec elle directement par l'intermédiaire de l'ambassadeur Chanut dès 1646; il s'était rendu auprès d'elle vers la fin de 1649 ; malheureusement le climat de Stockholm, peu favorable à la délicatesse de son tempérament, affaiblit tellement sa santé qu'une pleurésie l'emporta au mois de février 1650. Descartes à peine mort, ou peut-être même de son vivant, arriva à Stockholm le Jésuite Antonio Macedo ^ ; puis, en février 1652, deux autres religieux de la même Compagnie, les PP. Paul Casati et François Molini^, tous deux versés dans les mathématiques et la théologie. Ces trois Jésuites achevèrent l'œuvre commencée par Descartes : Christine résolut d'abjurer le protestantisme. Arrivée à Anvers, elle y demeura incognito assez longtemps, occupée à des études d'érudition; le 7 septembre, l'archiduc Léopold vint de Bruxelles lui faire visite. Elle ne s'avouait pas encore catholique; mais cependant elle montra assez qu'elle l'était aux Pères de la Société de Jésus (elle était accompagnée d'un des leurs, le P. Charles-Alexandre de Manderschert) ; car, en visitant leur église, elle demanda qu'on lui indiquât un endroit d'où elle pourrait commodément assister sans être vue aux cérémonies de la messe solennelle, dont elle n'avait jamais été témoin. On lui en montra un dans les loges latérales du chœur, et quand, le lendemain, apparurent les officiants, Christine de Suède était là : on remarqua qu'elle s'agenouilla au moment de l'élévation. Pendant qu'elle attendait de Rome l'envoyé qu'elle avait dépêché au Souverain-Pontife Alexandre VU pour être fixée sur les cérémonies de l'abjuration, elle demeura à Anvers, faisant de fréquentes visites aux Bollandistes, examinant curieusement leur bibliothèque et leurs archives, notamment les manuscrits. Elle-même en avait apporté avec elle une assez grande quantité, et sur ses ordres, Isaac Vossius (son ancien professeur de grec, ami, pour le moins douteux, de Descartes ^

* Rakke, p. 130, en noie.

s Crétikeau-Jolt, p. 406. Histoire de la Compagnie de Jésus, U II h Paris, 1851.

" Descartes n^était pas amalear des langues anciennes: celui qui sait le latin, disait-il, ne sait rien de plus que la Glle de Gicéron au sortir de noar^

les mit tous à la disposition des célèbres hagiographes, qui purent les examiner à leur aise et en transcrire ce qu'ils jugèrent bon. Il ne s'en firent pas faute, durant plusieurs mois, différant pour cela l'impression des Acta sandorum de février. Jourdain ^, dans la Biographie universelle de Michaud, nous apprend qu'après son entrée solennelle à Bruxelles, Christine y abjura secrètement le protestantisme, le 24 décembre 16S4, en présence de l'archiduc Rodolphe, du comte Fuen Saldagna, du comte Montecuculli et de Pimentel. Ces préoccupations religieuses ne l'empêchaient pas de songer à ses études : elle continuait à correspondre par écrit avec les savants. C'est ainsi qu'elle envoya une lettre autographe à Témule de Descartes, le prévôt Gassendi. Celte lettre est datée de Bruxelles, janvier 1654 '^.

Christine dut parler de son maître avec les Jésuites belges et leur faire mieux estimer ce philosophe qui avait travaillé à la convertir. Il ne nous répugne point de penser que ce qu'elle leur en dit adoucit quelque peu leur rigidité à son endroit, car on constate chez deux des trois Jésuites dont nous allons nous occuper dans le reste de ce chapitre une modération fort éloignée du zèle trop ardent de Compton Carleton; il y a plus : ce dernier même se radoucit.

L'année même où le P. Aynscom défendait de son mieux Grégoire de Saint-Vincent contre les géomètres de France, de Hollande et d'Allemagne, le duc d'Anguien, qui avait émigré

rice (Vico, d'après fiouillier, volume I, p. 41). Baillet (volume II, p. 396), sur la foi de Sorbière, raconie qu'un jour Descaries, assislaoi à uue leçon de grec qu'Isaac Vossius donuait à la reine, lui dit : « je m'étonne que Votre

> Majesté s*amase à ces bagatelles; pour moi, j'en ai appris tout mon saoul

> dans le collège, étant petit garçon ; mais je sais bon gré d'avoir tout oublié, * lorsque je suis parvenu à l'âge de raisonner. » On devine que le professeur ae dut pas être charmé du compliment, si tant est que Descartes ait manqué de lact à ce point vis-à-vis de son illui>tre élève.

' Paris 1880, t. V]ll, in voce^ p. 337, col. b.

' Gassbkoi, Opéra omnûi, t. VI, p. 335. V. p. 336.

avec son père, le grand Condé, achevait ses humanités au collège des Jésuites à Namur ^. Il avait alors treize ans seulement; Condé désira qu'il fît son cours de philosophie en même temps que les scolastiques de la Compagnie de Jésus, transférés depuis quelque temps de la maison de Louvain à celle d'Anvers. Pour exciter davantage l'émulation de son fils, il avait prié d'admettre à suivre les classes en même temps que lui un certain nombre de jeunes gens séculiers des meilleures familles : il fallait bien déférer au désir d'un aussi grand personnage, et de prime abord, aucune réclamation ne se produisit. Mais, à la fin de l'année, l'Université et la ville de Louvain envoyèrent à Anvers les syndics de la Faculté des arts et quelques magistrats, et signifièrent leur résolution de réprimer la violation de leurs privilèges, en exigeant cinquante florins de chacun de ceux qui, en dehors des Pédagogies de Louvain, avaient donné ou suivi des classes de philosophie ou avaient la prétention de le faire dorénavant On leur répondit que tout s'était' fait sur l'ordre du prince de Condé : les délégués, un peu radoucis, s'en furent chez le prince et lui offrirent spontanément que ce petit nombre d'étudiants (ils étaient quinze) fût distrait de leurs écoles. Cependant, peu après, revenus auprès de lui, ils lui présentèrent un écrit à signer par les Jésuites, afin, disaient-ils, de sauvegarder leurs droits. Mais comme il contenait certains points en opposition avec les privilèges de la Compagnie, on leur en rédigea un autre à reporter à Louvain et conçu d'une autre façon.

En 1637, les délégués apparurent une troisième fois, prétendant que leurs privilèges n'étaient pas sauvegardés suffisamment par la formule que les Jésuites leur avaient remise. Il fallut aller à don Juan d'Autriche : sur son ordre, quelques membres du conseil privé rédigèrent une pièce qui fut adoptée par les deux parties. En vertu de cette convention, les Pères

* DE Feller, Diciioiibaire historique, m voce. Les détails qui suivent sont une traducllon de Papebrochius, Annahs Antverpiennes^ t. V, Aulverpis. 1S48, pp. 120, 121, M% V. Archives du royaume, Histoire el Lettres annuelles du collègedes Jésuites dAht^s (1563-1695), année 1657, pp. 74 et 79.

continuèrent à enseigner la philosophie à ces quinze jeunes gens c( plus à leur profit qu'à celui de la Société, à qui il n'était pas agréable de se commettre avec TUniversité pour un tel sujet. » Aussi, dorénavant, ils n'en admirent plus aucun, si ce n'est très rarement et avec une recommandation de l'Université même, demandée et obtenue par les parents. Quant aux quinze dont il a été parlé plus haut, celui qui se distingua le plus fut le jeune duc d'Ânguien : au mois de mai, il défendit plusieurs thèses de logique avec tant d'assurance et de science qu'il surpassa l'attente de tout le monde et qu'il réjouit fort le prince, son père; celui-ci assistait à la défense ainsi que le marquis de Caracena, le duc d'Aerschot, les princes d'Arenberg, de Nassau, de 3Iasmint(?) et beaucoup de noblesse espagnole, française et belge. L'année suivante ^, le jeune étudiant soutint des thèses sur toute la philosophie avec un succès vraiment étonnant chez un adolescent de quinze ans; son illustre père y assistait et presque toute la cour de Bruxelles. Le prélat de Saint-Michel termina la {éance en formant le vœu que le triomphe du fils dans l'arène littéraire fût suivi de celui du père sur les champs de bataille, quand il s'agirait de défendre les cités de notre Belgique. Condé applaudit lui-même à ces paroles et répondit qu'il espérait la réalisation de ce vœu, et s'efforcerait de l'amener.

Quelle philosophie les Jésuites enseignaient-ils au fils de Condé et à ses quatorze compagnons? On ne peut douter qu'elle ne fût pour le fond péripatéticienne; mais la présence même du fils d'un prince français, admirateur généreux de Descartes, devait porter ses maîtres à parler de lui, à le louer et même à adopter quelques-uns de ses sentiments. En tout cas, c'est ce que Ton constate chez plusieurs Jésuites contemporains, et notamment chez le P. Ignace Der-Kennis.

Ce religieux était Anversois, comme Geulincx. Né en 1598,

* Ce qui suil est tiré de Sa.nderus, Chorographia sacra Brabantiœ, t. III, in-fol, Hagae-Comilum, 1737, p. 20, col. 6. V. Archives du royaume, Histoire et Leltren annuelles, année 1658, pp. 78 et 70.

deux ans après Descartes, il enseigna la philosophie quatre ans aux scolastiques de son ordre, et dix ans la théologie, dans la ville de Louvain ^. Il était déjà professeur de cette dernière science, quand parut le Discours de la Méthode 2, et quand son collègue Ciermans correspondit avec Descartes. En 1641, de concert avec le P. De Jonghe, il mena vigoureusement la lutte contre VAugustinus de Jansenius. C'est d'alors que datent ses thèses theologicœ de gratia, libero arbitrio, prœdestinatione, etc., in sex ce. divisœ contra C. Jamenii Augustinum 3. Elles furent mises à l'Index, non parce qu'elles contenaient des doctrines fausses, mais parce que leur publication constituait une violation de la défense de rien imprimer sur les matières de la grâce, sans une autorisation spéciale du Saint-Siège. Der-Kennis mourut le 19 juin 1656; un an auparavant, il avait édité à Bruxelles un ouvrage théologique très remarquable, où, à toutes les pages, il s'occupe de philosophie et de physique générale. On y retrouve fréquemment des allusions aux idées cartésiennes, parfois pour les combattre, souvent pour les adopter. Descartes y est nommé onze fois *; ses trois principaux ouvrages y sont cités : le Discours de la Méthode et les Méditations une fois; les Principes, quatre fois. La lecture de l'œuvre est attachante : clair, concis, méthodique, géométrique dans ses démonstrations, le P. Der-Kennis a compris pleinement le mouvement philosophique de son temps; il s'y associe sans se laisser entraîner par lui. Sans doute, il a de temps en temps des idées fausses : ainsi, il opine que la lumière des étoiles est -empruntée à celle du soleil îJ ; il se méprend complètement sur la portée de l'expérience de Torricelli, en attribuant la dépres-

* HoRTBR, Nomenrtator litlerarius, Oeniponle, 1875. i. I, p. 776.

* Waldack, Spécimen h istoriœ provinctœ Flaniiriœ Belgicœ, Ganda vi, J 867. p. XXIX.

■• Anlverpia?, in-f% 164t. — L'Index allribue ces thèses au P. de Joii};he. Cependant le P. Der-Kennis les revendique comme siennes, à la |>a{(e 657 de son traité De Deo uno trino Creatore, Bruiellis, 1035.

* Pp. 15, 128, 381, 476, 497, 499, 584, 585, 604, 606.

sien du mercure à la dilatation d'une substance contenue dans la partie supérieure du tube, et cette dilatation elle-même à la chaleur ^ ; il admet la génération spontanée dans la matière putrescente et dans les animaux vivants ^. Mais à côté de ces assertions malencontreuses, que de bon sens, que d'impartialité, que d'érudition de bon aloi! Le P. Compton (encore vivant alors) n'est pas en honneur auprès de lui : deux fois il est cité d'une manière peu flatteuse 3, Le P. Arriaga qu'il mentionne très souvent, mais plutôt pour le combattre que pour sappuyer sur lui, est traité encore plus durement, pour avoir accusé d'erreur son confrère le P. Pierre Wadding: Der-Kennis inet en doute sa bonne foi. Il n'ignore aucun des grands esprits de son temps : outre celui de Descartes, se rencontrent sous sa plume les noms de Gassendi 4, Digby ^, Galilée 6, pour ne citer que ceux qui ont quelque rapport avec cette histoire. Notre Van Gutschoven est mentionné une fois, et le plus ardent des cartésiens belges est loué comme très versé dans toutes les branches des mathématiques : « clarissimus vir Gerardus Godtschovius in omni mathematum génère apprime versatus 7. » Par contre, l'antagoniste de Descartes, Vopiscus-Fortunatus Plempius, sans être nommé, est désigné très clairement comme un médiocre raisonneur. Voici à quel propos : plusieurs fois dans le courant du livre, Der-Kennis s'élève contre la manie des philosophes de son temps, qui attribuent les phénomènes à des qualités occultes 3. « C'est là, s'écrie-t-il, une manière de philosopher creuse et vaine, jg'tiiia et exsicca, quand

' Pp. 6i3, 616.

* Pp. 582, 586, 587.

' Pp. 560, 582.

"* P. 599 : < in occultas vires se libenter abdunt et deiitescere amant

* nonnulli philosophi, dum quidpi:im se oflert explicatu difficile. » P. 604'

* quae prurigo est ad abdita et arcana uescio quae confugere, ubi in apera k luce res positSB suul ? »

on cherche la cause d'un eflTet extraordinaire, recourir incontinent à une qualité, inconnue à tous égards, sauf qu'elle pose reflet en question ! C'est comme si Ton disait : il y a quelque chose qui cause cet effet! Je ne sais rien de plus, pis que cela, je sais moins, quand j'appelle à mon aide une semblable qualité pour me voiler mon ignorance à moi-même et aux autres ^ ! » Voici maintenant la narration satirique dont, selon nous, Plempius est le héros : « Un ami de la bonne philosophie et adversaire résolu de ces sortes d'arguments (lui-même me Ta raconté) conversait avec un docteur en médecine de grand renom et célèbre par ses écrits. Entre tous les mystères de ia nature, celui qui semblait le plus inexplicable à ce dernier était le flux et le reflux de la mer. » « Pour moi, au contraire, reprit son interlocuteur en souriant, je n'y trouve aucune difficulté : j'ai à la main une explication très simple. » L'autre de la demander avidement. « Il n'y faut pas grand développement, la voici exprimée en trois mots très clairement : c'est une qualité effective de la marée, inhérente à la mer qui produit ce phénomène : qualitas aestus factiva mari indita, totum hoc prsestat. » « C'est jouer sur les mots, reprit le docteur; je ne suis pas plus avancé. » « Oh! dit son interlocuteur qui voulait en venir là, ou bien cette raison est très solide, ou bien vous-même, mon cher, vous n'arrivez à rien, dans votre ouvrage, lorsque, voulant assigner la cause de la formation des os dans l'animal, vous vous contentez de dire que c'est une faculté ossiflque; de même sorte sans doute, les nerfs seront dus à une faculté nerviflque, la chair à une carnifique, et les ressorts de la machine vi\'ante seront mus jusque dans leurs moindres éléments. » Averti de cette manière ingénieuse, le docteur avoua avec candeur son irréflexion 2, Quelques pages plus loin 3, Der-Kennis admet comme beau-

* Plempius esi indubitablement celui dont il s*agit : aucun docteur en niédecioe coDtemporaln autre que lui n^avait du renom en Belgique et n'était célèbre par ses écrits : qu'on se rappelle aussi ce quMI dit de la faculté pulsi- (ique.

coup plus probable, longe verior, la théorie cartésienne attribuant exclusivement au corps et à ses forces mécaniques tous les phénomènes de la vie, et approuve formellement la manière dont Descartes explique la circulation du sang, en dépit des attaques si véhémentes que Plempius lui avait fait subir dans les trois éditions successives des Futidamenta : « systolen et » diastoien cordis et arteriarum ex sola eorum fabrica bene » explicavit Cartesius. » Pour notre Jésuite, la chaleur vitale, par exemple, se conserve, s'augmente ou se perd de la même manière que si, dans des bocaux contenant certains liquides ou certains gaz, on en jette d'autres à différentes reprises, pour y développer des fermentations ou d'autres phénomènes ^. Et si, dit-il plus loin, après le départ de Tâme, la machine du corps de l'animal était disposée de la même façon qu'elle l'était avant, elle accomplirait ses actions internes et ses diverses évolutions tout comme une horloge pt)urvue de ses roues et de ses poids : « ut bene ostendit Renatus Cartesius Methodi, » pag. 42, § sed ut cognosci posset 2. »

Comme on le pense bien, l'explication mécanique des fonctions vitales se rattache, chez Der-Kennis comme chez Descartes, à l'explication mécanique de tous les phénomènes corporels; c'est un cas particulier d'une loi plus générale. Il met une certaine réserve à l'énoncer; mais on voit à chacune de ses paroles combien cette loi lui plaît à cause de sa simplicité. Pour lui, le corps est une substance naturellement étendue, cest-à-dire divisible et figurée. A la différence de Descartes, il dit naturellement et non essentiellement 3 pour sauvegarder

* p. 48 : «• non ailler calor fovelnr, augelur, minuitur, quam si in ferventein ^ ollam aul vaAa cliymiea certis liquoribus aut spirilibus referta, alii liquores » continuatts vicibus injiciantur. >

* V. sur ce même poinl pp. 5i3, 618. Il D*y a pas jusqu'aux idées de Descartes sur la prolongation indéfinie de la vie humaine qui ne sourient au philosophe an verso: s, p G35.

^ P. 517 : « dico, in uaturaH statu, quia exteusio omnis et conscque|)ter > figura videtur ab eo divinitus sf'parabilis, ul evincit sanctae eucharistiae » mysterlum. »

la croyance de TEglise sur le mode de la présence réelle. Avec rétendue et le mouvement, il explique les phénomènes multiples perçus par nos sens : on croirait lire Descaries, tant, dans cet exposé, il reproduit ses idées sans toutefois le nommer. Il n'ose pas rejeter les formes substantielles; mais ce qui est déjà une grande hardiesse, il se demande si elles sont nécessaires pour expliquer les faits que nous constatons dans les métaux, les plantes et les animaux. 11 fallait que les idées de Descartes fussent bien séduisantes, puisque son automatisme, le point le plus paradoxal de son système, était jugé digne d'examen : « an vero intelligi nequeat nmltorum natura, puta » metallorum, plantarum, tum vel maxime animalium absque » substantialibus vel accidentalibus formis non disputo. » Qu'on cherche, continue-t-il, des arguments contre ceux qui les nient, et que ceux-ci démontrent autant qu'ils peuvent que ces formes sont inutiles pour expliquer les propriétés des êtres corporels^.

La psychologie et la critique de Der-Kennis ne sont pas moins remarquables que sa cosmologie : l'influence de Descartes y est évidente; mais, de plus, on pourrait voir dans certaines propositions du Jésuite des germes développés plus tard par Leibnitz et Malebranche. Ainsi, il penche à assimiler l'esprit à une machine fabriquée par Dieu et par lui mise en mouvement, laquelle continue d'elle-même à se mouvoir dans la suite : il rapproche de ce concept celui de Descartes, d'après qui Dieu crée la matière en mouvement et l'abandonne ensuite à elle-même. Leibnitz ne parle pas autrement des monades supérieures. Voici les paroles de notre auteur : ce machina intel- » lectualis hoc modo semel ab auctore mota, nihil obest quin » ipsa dcinde per se pergat motus suos ciere : uti imaginantur » aliqui hujus sseculi philosophi in mundo corporeo factuni, » quod Deus primitus partibus ejus, aliis quietem, certosaliis » motus impresserit, quse deinde continua vicissitudine per-

* P. 574. V. au sujet de Pexplicaiiou mécanique des phénomènes corporels pp. 593, 4M, 415, 4i3, 500, 5iU, 614 el passim. On remarquera noiammeut qu*il ideniifie les couleurs avec la lumière, el celle-ci avec la chaleur.

)> petuentur, sub aequatione semper simili totius motus et » totius quietis universi corporis ^. »

Une assertion plus convaincue et dont la gravité n'échappera à personne, c'est celle où Der-Kennis affirme que l'objet des perceptions intuitives est intimement présent ou adhérent à la faculté qui Taperçoit. Comme, d'autre part, les perceptions des sens sont, de l'avis commun, intuitives, il s'ensuit que leurs objets sont adhérents à l'âme. On voit d'ici la conséquence s'imposer fatalement : par nos sens, nous ne percevons pas les objets extérieurs ou leurs qualités, mais les modifications de nos organes. Cette doctrine sera celle de Berkeley au commencement du XVIII® siècle. On l'attribuerait à tort aux écoles du moyen âge; là-dessus, celles-ci ne pensaient pas autrement que Reid, Der-Kennis s'écarte résolument de l'opinion commune et ce, non seulement pour sauver sa définition de la connaissance intuitive ^, mais pour d'autres raisons dont une est donnée à la page suivante. Voici d'abord sa thèse : « ceci n'est pas douteux pour moi : telle est la nature de tous les sens qu'ils perçoivent immédiatement leurs affections et, par leur moyen, les objets extérieurs qui les ont causées; ainsi, ceux qui souffrent de la jaunisse perçoivent une couleur jaune qui n'est que dans leur organe. Cette loi se vérifie quelle que soit l'opinion qu'on ait sur la nature des espèces, que ce soit l'opinion commune ou celle de Gassendi ou celle de Descartes 3. » Ailleurs il s'exprime plus nettement encore : « l'animal ne perçoit rien immédiatement qui ne lui soit présent; plus clairement, il ne perçoit que le changement survenu dans l'organe par le fait de la présence d'un objet ^. » Cette thèse, il pourrait la prouver efficadbus rationibus et pluribitsexperimefitis^. Il n'en donne qu'une preuve à l'endroitque

^ p. Ii8. « Uiiiversim igitur dubiuiii mihi uon e^l quin baec sil sensuum • omiiiiim oaiura, ni scias aOecliones suas immédiate |)«*rci|)iant, ei bis - mediaiiiibus objecta exterua, a quibus ilise profectae suot, etc. »

* P. 415. V. pp. 393, 550. 577, m\.

nous avons cité plus haut : c'est l'expérience de Descartes, que nous avons entendu Kircher louer et appeler admirable. Der- Kennis emploie presque les mêmes termes que le réformateur français : « l'appareil visuel est une véritable chambre obscure : la cavité renfermée entre la pupille et la tunique rétiforme représente la chambre même; la pupille, c'est l'ouverture; l'humeur cristalline, le verre convexe rassemblant les images; la tunique rétiforme qui constitue, à proprement parler, l'organe de la vue, c'est le papier qui les reçoit ; et tout cela est observable dans l'œil d'un animal, détaché de la tête et débarrassé des muscles o[)aques ^ . » Ainsi, de même que la chaleur sentie est celle de l'organe, l'objet vu, c'est l'image imprimée dans l'organe 2.

L'afSnité de cette doctrine de Der-Kennis avec celle de Malebranche 3 est manifeste. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que la première fois que Malebranche en parle dans la Recherche de la vérité, il s'appuie sur le même fait que Der- Kennis. La citation, quoique un peu longue, est trop intéressante pour être omise : « parc^ que nous ne sentons pas » l'ébranlement que les objets visibles font sur le nerf optique, » qui est au fond de l'œil, nous pensons que ce nerf n'est w point ébranlé et qu'il n'est point couvert des couleurs que » nous voyons; nous jugeons, au contraire, qu'il n'y a que î) l'objet extérieur sur lequel ces couleurs soient répandues. )) Cependant, on peut voir par l'expérience qui suit que les » couleurs sont presque aussi fortes et aussi vives sur le fond » du nerf optique que sur les objets visibles.

' P. 13S. « Quoil (organum formale visiis, i<l est reliformis luiiica) in ocolo » animalis exemple elopacis musciilis liheralo |>er transpareiiliam distincUs- » sime referi imap^iiem seu spociem obj.'cti oxlerni (etsi inversam, quod » natura visiis postulai, ul reclam r«'praisenlet) flaminuKe, v. g. candete, k quasi inihi depicla foret, ut ipse saepius contemplât us sum. •

* Ibidem : » Consequeniia est evidens et ea de causa calor tactui inha*rfDS *> immédiate persentiscitur. »

' A IVpoque oii paraissait Tœuvre de Der-Kennis, Malebranche n*avait que 17 an<. CVst en 1674 que parut son premier ouvrage.

» Que I on prenne un œil de bœuf nouvellement tué, qu'on » ote les peaux qui sont à Topposite de la prunelle, à l'endroit » où est le nerf optique, et qu'on mette à leur place quelque » morœau de papier assez mince pour être transparent : cela » fait, qu'on mette cet œil au trou d'une fenêtre, en sorte que » la prunelle soit à l'air et le derrière de Tœil dans la chambre, B qu'il faut bien fermer afin qu'elle soit fort obscure, et alors » on verra toutes les couleurs des objets qui sont hors de la » chambre répandues sur le fond de l'œil, mais peintes à la

» renverse On voit bien par cette expérience que nous

» de\Tions juger ou sentir les couleurs au fond de nos yeux, » de même que nous jugeons que la chaleur est dans nos » mains, si nos sens étaient donnés pour découvrir la vérité et » si nous nous conduisions par raison dans les jugements que » nous formons sur les objets de nos sens ^. »

Malebranche entend que les yeux, comme tous les autres sens, ne nous sont donnés que pour la conservation de notre corps s ; pour en faire un bon usage, il ne faut s'en servir que pour conserver sa santé et sa vie, dit-il ailleurs 3. Der-Kennis attribue quelque part la même fin aux sens et exige maintes fois que l'on corrige leurs perceptions par la raison 4.

Ce mépris des connaissances sensitives s'allie chez lui, encore comme chez Descartes, avec une haute estime des connaissances intellectuelles et, parmi celles-ci, il met avant toutes les autres la connaissance de l'âme. C'est un nouveau trait caractéristique de ressemblance avec Descartes. Il faut lire les développements éloquents qu'il donne à cette pensée : nous ne pouvons tout citer ici. ce Naturellement parlant, aucune nature n'est mieux connaissable que notre âme, en tant que principe de telles et telles opérations, et comme celles-ci sont en quelque sorte innombrables, elles nous découvrent dans toute sa vivacité la figure de l'esprit qui nous anime. Au con-*

' Œuvres de Malebranche, l. I, Paris, 1837, in-4», p. ^8, col. a, cul. b,

' Ibitletn, p. 15, col. a.

' Ibidem, p. 4f«

* y. par exemple p. 577.

traire, combien peu de chose est tout ce que nous savons des êtres corporels ! Ce qui tombe immédiatement sous les sens n'est pas moins mystérieux que le reste ; ils ne nous apprennent rien d'autre, si ce n'est qu'ils sont affectés de telle ou telle façon, ainsi que notre esprit s'en aperçoit par la réflexion ; d'ailleurs, ils laissent à l'intelligence le soin de discerner ce qui se passe dans l'organe outre la sensation vitale, de même ce qui se passe au dehors, et l'intelligence n'atteindra jamais la vérité là-dessus en se basant sur la sensation seule, à moins qu'elle ne s'aide de principes puisés en elle-même ^. » Der- Kennis continue sur ce ton : il énumère avec complaisance les sentiments disparates de l'Ecole, de Gassendi et de Descartes sur la nature des modifications organiques dans la vision et l'audition, sur celle de la lumière, des couleurs et du son et conclut en affirmant de nouveau sa thèse : l'esprit est infiniment mieux connu que le corps ^.

Ce scepticisme idéaliste 3 tranchait fortement avec le dogmatisme des écoles. Der-Kennis ne l'ignorait pas : il arrive souvent, s'écrie-t-il, que des opinions très reçues se prouvent difficilement : ce haec obiter discutere placuit, ut appareat, » quam difficulter saepe receplissimee sententise probentur. » 11 accuse Aristote de polythéisme. Après avoir justifié son accusation, il mentionne les vains efforts de quelques-uns pour le disculper; « mais je ne vois pas, continue-t-il, pourquoi il faut montrer tant de bienveillance à un païen, surtout que, traitant la question ex professa, il exprime si clairement et si abondamment sa pensée. J'ai tenu à en parler ici, parce que c'est en cette matière que se trouvent ses principales erreurs et leur origine 4. »

' Dans la réponse à une objection, il avance comme probable que Tétre le plus pauvre en réalité a des millions de propriétés en tant que considéré par rapport aux autres êtres. On n'est pas loin des monades de Leibniiz avec leur perception confuse de Tunivers.

^ P. 246. Il est bien près d'exiger une révélation pour prouver avec nne certitude absolue Texistence du monde extérieur.

^ P. 385. V. p. 605 oii il s'en prend « à une fiction d' Aristote et des péripatéticiens. »

On aurait tort, malgré tous ces points de contact * avec Descartes, de considérer le Jésuite comme un cartésien : c'était plutôt un éclectique prenant beaucoup dans le réformateur, sans doute, mais rejetant aussi bon nombre de ses idées, et surtout plus attentif tjue le philosophe français à ne léser en rien le dogme catholique. Ainsi, il admet que l'extension formelle (actuelle) est séparable de la matière et constitue un accident absolu^. Il se montre partisan de la permanence réelle des accidents du pain et du vin dans Teucharistie 3. Il rejette retendue infinie, non seulement son existence, mais même sa possibilité 4. Il défend la possibilité du vide contre le grand sophisme de René Descartes, itisignem paralogismum Rmati Cartesit^ qui, dans sa Physique, soutient que le vide est absolument impossible, parce que, dans l'hypothèse qu'il existât, les points opposés de l'objet vide seraient distants par supposition, et non distants en réalité, puisqu'il n'y aurait rien entre eux. Mais surtout, il en veut à l'une des deux preuves cartésiennes de l'existence de Dieu, et il emploie à la renverser le dernier paragraphe de son premier chapitre qu'il intitule : Expe^iditur raiio Renati Cartesii qua Dei existmtiam demonstrare conatur. Cest le premier endroit où il mentionne Descartes 5. « Il y a eu, dit-il, une controverse longue et variée entre René Descartes et plusieurs hommes remarquables par leur science et leur talent, au sujet d'un argument par lequel ce philosophe se persuade avoir démontré l'existence de Dieu à lui-même et i ses disciples trop crédules. » Un de ces viri ingenio doctrinaque prcBstantes n'est autre que Caterus, dont il a été parlé longuement dans la première partie de ce travail : il était Anversois comme Der-Kennis, et, de plus, son frère était Jésuite. Les autres se trouvent parmi les auteurs des sept séries d'objec-

* V. p. 593 nu autre point de contact : il n*est pas d^avis qu'on soit affir- ■n^tif en matière de causes finales.

lions qui viennent à la suite des Méditatiom. La preuve attaquée par Der-Kennis n'est pas celle qui appartient en- propre à Descartes, mais celle qu'il a probablement empruntée à saint Anselme, et où l'existence de Dieu se déduit du concept d'être infiniment parfait. Le Jésuite anversois ne la trouve pas défectueuse parce qu'on y passe de l'ordre idéal à l'ordre réel, mais uniquement parce qu'on identifie le concept simplement appréhensif avec le jugement K « J admets volontiers (qu'on remarque cette concession) que tout ce que nous jugeons clairement et distinctement être vrai ne peut pas ne pas l'être : c'est en effet par cela seul que nous sommes sûrs de la vérité des principes; mais, par contre, il faut absolument nier que ce que nous concevons par une simple appréhension soit vrai, si claire et si distincte que soit cette appréhension. » 11 examine ensuite si le concept de l'existence de Dieu est appréhensif ou non ; si l'existence de Dieu s'impose à l'esprit c< comme l'excès d'un tout sur chacune de ses parties. » La réponse est négative : comment expliquer en effet les controverses sur l'existence de Dieu? Elles ne seraient plus que d'inutiles logomachies! Et d'ailleurs la conscience d'un chacun atteste que cette proposition : Dieu existe n'est pas d'évidence immédiate. Telle est, résumée en peu de mots, la critique de Der-Kennis. Elle ne montre pas le vrai défaut de la preuve de Descartes; mais elle fait voir qu'il y en a un. A la rigueur. Descartes eût pu lui répondre que cette proposition : l'être infiniment parfait existe, s'impose à l'esprit comme toutes les vérités mathématiques, comme une foule d'autres propositions de la théodicée, celles-ci, par exemple, l'être infiniment parfait est éternel, il est toutpuissant. Der-Kennis eût alors dû concéder qu'entendue dans le sens abstrait, l'existence de Dieu s'impose à l'esprit, mais qu'il n'en est pas de même dans le sens concret. Nous terminons ici cette analyse de l'œuvre d'Ignace Der-

^ P. 13. « Circa haiic ralionem hinc iiide objecta responsaque suiit p^r- » mu]ta : al scmfier hue usque persuasum babeo io eo solo ratioDein i2>Ui"i » (leficere quod coiiceptas simplex appreliensivus cum judicio, quo rem esse }> aflirinamus, coiifuDdalur. »

Kennîs. Et en la terminant nous ne pouvons nous empêcher d'admirer ce Jésuite qui, le premier peut-être de tout son ordre, a su profiter, dans une si large mesure, de tout ce qu'il y avait de bon dans ces nouvelles idées ^, combattues avec tant d'âpreté. On peut voir en lui un précurseur de Malebranche et de Leibnitz. Si nous ne craignions de sortir de notre sujet, nous montrerions qu'il a étudié d'une manière approfondie les facultés de la connaissance, et que, parmi les observations modernes qui ont donné naissance à la psycho-physique, plusieurs ne lui ont pas été étrangères. Il y a dans son livre maints passages consacrés à l'étude des impressions de la lumière et des couleurs sur l'appareil de la vue, qui rappellent les immortels travaux de Plateau ^. Aussi comprend-on cette parole de Leibnitz répondant au P. des Bosses qui lui demandait son sentiment sur l'ouvrage du P. Der-Kennis : « memirii me » lustrare librum P. Der-Kenii de Deo, in quo libro non » vulgare ingenium emicare videbatur 3. »

II n'est pas hors de propos de remarquer que l'ouvrage du Jésuite avait été approuvé par trois théologiens de la Compagnie et par le provincial Thomas Dekens ^. Ce qui est encore plus notable, ce sont les termes dont s'est servi dans son approbation Antoine Dave îJ, docteur et professeur en théologie de l'Université de Louvain, et censeur apostolique des livres : il y exalte la méthode nouvelle et remarquable de l'ou-

' La seule préface de son ouvrage montre en lui une vraie intelligence des ilércciuosités de la philosophie et de la théologie de son temps, ei des remèdes à y apporter. Il est curieux de le voir dans ses critiques s*accorder sur plusieurs points avec Geulincx et Descartes.

' V., par exemple, p. 581.

' Leibnitz, édition Dutens, t. Vf, p. 185. Lettre du 2 octobre 1708. V. p. 186, Htredu 2 février 1709.

* Après la préface. — L^approbation est datée deGand, 10 avril 165S.

' L'approbation est datée de Louvain, 7 décembre 1654. Antoine Dave naquit à Ciney, en 1507, et mourut à Louvain en 1664. Ancien élève des Jésuites, il était opposé au parti janséniste : il a écrit sur la dialectique; mais son œuvre a précédé le Discours de la Méthode. V. Paquot, t. IX, 322.

Page 1