‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 35 sur 113 · Tome XXXIX · texte numérisé non relu

Tome XXXIX

rrage de Der-Kennis et le loue de ramener tout à des principes aussi certains que le permet la sublimité de la matière ^.

Après avoir parlé du P. Der-Kennis, il est juste d'en venir immédiatement au P. André Tacquet : ces deux Jésuites^ natifs d'Anvers, ont été intimement unis toute leur vie. Animés tous deux d'une immense ardeur de savoir, ils se faisaient mutuellement part de leurs réflexions et de leurs trouvailles. André Tacquet ^ naquit à Anvers le 33 juin 1612 ; depuis l'an 1646 jusqu'à sa mort, arrivée le 23 décembre 1660, il enseigna les mathématiques, d'abord à Louvain, ensuite à Anvers; il eut l'insigne honneur d'avoir pour élève le duc d'Anguien. Il fut en correspondance avec le grand Huygens, qui, dans une lettre publique à Aynscom, le range parmi les mathématiciens les plus autorisés 3: ccverumtamen viri doctis- » simi funditus evertisse me commenta vestra pronunciavere, » quorum judiciis, etsi fortasse non statis, apud intelligentes » tamen multo pluris futura reor quam eorum qui vobis de » reperta quadratura gratulantur. E Societate vestra vir » eximius D. Tacquetus accurate sibi lectam esse multumque » probari Exetasim nostram rescripsit. » Daniel Lîpstorpius lui envoya en hommage son livre avec une épigraphe très élogieuse 4. Le premier ouvrage que publia Tacquet, et celui qui, d'après Quetelet, lui fait le plus d'honneur, est intitulé

* Les premiers inots de Tapprobaiion indiquent que le traité De Deo n*était qu'un premier volume, ce qu'on |K)uvaît du reste conclure de ce que Der-Kennis écrit p. S/i. Sa mort, arrivée Tannée suivante, Tempécha d'exécuter son dessein. On trouve à la fin de PArithmétique du P. Tacquei, parue en 1656, un appendice à pagination distincte, traitant du nombre inOni» et dû loat entier k la plume de Der-Kennis.

' V. QoETELBT, Histoire des sciences mathématiques et physiques chez Us Belges, pp. SâO et suivantes. Quetelet a profité de Hontucla et de Delarobre pour la rédaction de sa notice.

' Opéra reliqua Huygens, Lugduni Batavorum, p. 344.

* V. plus haut, p. 218.

Cylindrorum et Annularium libri IV, Anvers, 16M, in-4« <. En 1654 parurent ses Elementa geometriœ planœ ac solidœ, guibus accedunt seleeta ex Archimede theoremata, Anvers, in-S*'. Ce fut le P. Der-Kennis qui le décida à publier son premier ouvrage : lui-même le raconte dans la préface du traité de Deo. « Le P. André Tacquet, ancien professeur de mathématiques dans notre collège de Louvain, m'avait dit posséder une méthode de démonstration dix fois plus courte que celle des livres d'Euclide traitant des solides, et, à cause de cela même, plus facile à comprendre. Il ajoutait avoir démontré avec une brièveté semblable les principales découvertes d' Archimede sur les sphères, les cônes et les cylindres. Après l'avoir félicité d'un aussi beau succès, je lui conseillai de publier le fruit de ses travaux. Il le fit : et voilà ce qu'on peut appeler bien mériter de la république des sciences 2. » On ne trouve aucune allusion à Descartes dans cet ouvrage; mais dans une courte histoire des mathématiques qui lui sert de préambule et où, par une omission certainement calculée, il ne dit rien du philosophe français, on trouve un tel éloge de Démocrite et de Gassendi, et un tel blâme d'Aristote qu'on devine aisément que Tacquet, comme Der-Kennis, son confrère, est loin d'être un ennemi acharné de Descartes : « Démocrite fut admirable, non seulement en philosophie (Plempius et ses collègues durent blêmir en lisant ces paroles), mais encore en mathématiques. Ses travaux sur la physique et peut-être aussi sur les mathématiques sont perdus, par la jalousie, dit-on, d'Aristote, qui désirait que ses œuvres seules fussent lues. Pierre Gassendi a rétabli la philosophie de Démocrite dans un livre plein d'érudition récemment publié 3. » Dans un appendice, il se défend contre Lipstorpius qui, ainsi que nous l'avons dit plus haut, avait soutenu qu'on ne pouvait jamais

* Un cinquième livre parut eu 1659.

* Préface non paginée. Der-Kennis cite les litres des trois ouvrages de Tacquet parus jusqu*en 1655.

' Il s'agit du Syniagma philosophiœ Epicuri cum refutatione dogmatum Çva contra fidem ehristianorum ab eo asserta sunt, Lugduni, 1640. Voici les

déduire directement le vrai du faux ^, contrairement à ce que disait Tacquet, dans des thèses défendues en 1652 par le comte de Bouchout. Deux ans après les Elementa geometriœ, l'infatigable Jésuite fit paraître son Arithmeticœ thearia et praxiSy Lovanii, in-8® 2. Cette fois, il y nomme Descaries, et, ce qui plus est, il le loue. Il s'agit de la ce logistique spécieuse », en d'autres termes, de l'algèbre : « Primus (quod » sciam] logisticam speciosam vel invenit, vel certe adhibuit » Franciscus Vieta, sed Renatus Carthesius ad commodiorem » formam revocavit 3. »

Son astronomie en huit livres ^, qui contient des données très nombreuses sur le mouvement scientifique de l'époque, est écrite avec beaucoup d'ordre et d'érudition. Galilée y est cité très souvent et avec éloge ^. Tous les historiens ont signalé Tacquet comme défenseur de l'immobilité de la terre ; mais ce que tous n'ont pas dit, c'est que l'illustre Jésuite reconnaît qu'aucune raison scientifique ne le porte à la défendre, et

paroles de Tacquet : « Democritus Don in philosophia solom, sed etiaro îo

> raalhesi adoiirabilis fuit; ejus lum pbysica, tum forte etiam matbemaiica

> Hionumeuta perierunl, invidia (ut quidam ferunt) Aristoielis, saa ooius }> scripta cupientis legi. Democriti ptiilosopbiam Petrus Gasseodus erudiiis- » simo opère ouper edilo insiauravit. >

* Ceue question semble avoir eu beaucoup d'altrait pour Tacquet et Der-Kennis. Tacquet en reparle dans la nouvelle édition de ses livres sur les cylindres et les annulaires. Oitera, Anlverpix, 1669, iu-f<», t. III, p. 113; t. lit p. 97. Der-Kennis en parle aussi dans son Traité, p. 1 1 et surtout p. 41 4.

' L*exemplairede la bibliotbèque du séminaire de Saint-Trond a appartenu à ce Gérard Van Gutscboveu dont il est lait si souvent meniion dans ce travail, Pt de plus, il lui était venu de Tacquet lui-même en bommage. 11 porte en effet Tinscripiion suivanle au frontispice: c Clarissimoviro.D. Gerardo a Guischouven d. d. And. Tacquet. > j

* P. 11. Voyez aussi p. 87 une meniion du P. Mersenne, et p. 30, un bel éloge de Pouvrage de Der-Kennis analysé ci-dessus ainsi qu*uoe démonsiration d*un théorème enseignée par lui à son ami Tacquet.

A Opéra, Antwerpiae, 1669, iu-r>. Tacquet étant mort en 1660, cet ouvrage peut être examiné dès malmenant.

B Pp. 15. 37, 70, 120, 309 (bis), 311, 312 (bis), 314, 338, 331, 338, 3iO, 344, 345.

que c'est uniquement par respect pour la foi chrétienne qu'il s'en tient à cette opinion. Et même, il dit ^ qu'il admettrait une interprétation figurée de l'Ecriture, si le sens propre a repugnaret evidenter alicui veritati quae nobis... per lumen » ipsum naturae innotuerit » 2. Nous n'avons trouvé que deux fois le nom de Descartes dans l'Astronomie : une fois quand Tacquet cite ceux qui jugent que les étoiles brillent d'une lumière propre 3, opinion à laquelle il se range comme étant la plus probable; une autre fois quand il donne les noms de ceux qui ont placé plus haut que la lune l'étoile apparue en 1572 dans la constellation de Cassiopée 4.

Avant de passer à un autre ouvrage, signalons encore sa théorie sur la manière dont les corps éclairés deviennent lumineux : il assimile leur surface à un assemblage d'innombrables miroirs minuscules, plans ou convexes ^. « Ignace Der-Kennis, continue-t-il, de la Compagnie de Jésus, homme très subtil et très lié avec moi à cause de nos travaux, s'est servi de cette excellente comparaison dans son magnifique traité De Deo; et comme je lui communiquais cette idée ainsi que j'avais coutume de faire pour tout ce que je trouvais, je vis qu'il avait eu la même pensée que moi 6. »

Dans le tome deuxième, qui débute par une géométrie pratique en trois livres, Descartes est mentionné avec « Ubernerus, Villalpandus, Gregorius a Sancto^Vincentio », comme ayant travaillé au problème Déliaque "7.

La Catoptrique contient l'argumentation de Descartes (son nom est cité) pour prouver que l'angle d'incidence est égal à

* A celte époque, nn n'avaii encore aucun argiimeiii (Jémoniranl rigoureusemenl la rota lion de la terre.

* P. 338. Descaries y est nommé à côié de Galilée et de Froidmont. ' P. 341. V. tome suivant, p. 230.

^ Ihhiem. V. Der-Kennis pp. 622, 623, 624. Plempiuf, dans un de ses oavragps, semble revendiquer pour Van Gutscboven la priorité de Tinvenlion <Je celle théorie

Tangle de réflexion ; a mais, dit-il, il a le tort de supposer que dans la réflexion rien ne se perd de la vitesse du rayon *. » (]'estle seul endroit où il blâme Descartes ouvertement. Etaprès ce que nous savons de son appréciation de Démocrite et de la conformité de ses tendances avec celles de Der-Kennis, il est certain que, si les circonstances l'eussent amené à écrire sur des matières se rattachant plus étroitement à la philosophie, il se serait montré comme Der-Kennis, progressiste et électique.

Le P. Compton reparaît sur la scène : cette fois, c'est de théologie qu'il s'agit 2. Après s'être tant mis en frais d'éloquence contre Descartes dix ans plus tôt, il semblait qu'il dût renouveler ici la campagne si chaudement menée dans sa Philosophia universa : il n'en est rien. En dépit des matières qu'il traite 3, et qui l'amenaient facilement à se rencontrer avec Descartes, jamais il ne dit un mot de lui. Der-Kennis, dans des traités sur les mêmes objets, avait mentionné le philosophe français; Compton avait sous les yeux l'œuvre de son confrère : jamais néanmoins il ne descend sur le terrain. En traitant de l'existence de Dieu, il eût pu aisément s'en prendre à l'argument cartésien : ainsi avait fait Caterus, ainsi venait de faire Der-Kennis, ainsi feront la plupart des théologiens postérieurs : il n'en dit mot. Ce silence est, nous parait-il, un nouvel indice d'apaisement dans la lutte des Jésuites contre le cartésianisme. Nous avons déjà dit que le prince de Condé et la reine Christine purent être pour quelque chose dans cette modération. Il ne serait pas non plus fort étonnant que l'ardeur anticartésienne dont venait de faire preuve le grand Janséniste Froidmont n'eût produit une réaction chez les ennemis mortels de sa faction : on aurait là une preuve de plus que le cœur de l'homme a une puissante influence sur ses idées.

- Cursus Iheologiœ , tomus prior, Leodii, 1659, in-f'.

^ Dieu, les Anges, rincaniation.

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