CHAPITRE XV
AGISSEMENTS DE GÉRARD VAN GUTSCHOVEN A LOCVAIN
Sommaire.
i. Guillanme Van Gutscho?en, frère de Gérard, publie des thèses cartésiennes ( i6JS5). — 2. Apparition da premier volume des lettres de Desoartes (1657). —
3. Gérard Van GutschoTen postule et obtient la chaire d'anatomie (1659).—
4. Controverse entre Plempius et Van Guischoven (1659). — 5. Apparition du !>econd volume des lettres de Descartes (1659). — 6. Van Guischoven, collaborateur de Cierselier pour l'édition des œuvres posthumes de Descartes (1659-1660)» en partie sur les instances de René-François de Sluse.
Gérard Van Guischoven avait deux frères et une sœur : celle-ci, nommée Anne, épousa plus tard un certain Davits, écoutète de Duras; Jacques, son frère cadet, fut anobli et obtint les titres de chevalier, de baron de Gentisart et de chancelier de Gueldre ^. Son autre frère Guillaume embrassa l'état ecclésiastique et prit le grade de licencié en théologie. Inférieur à Gérard et resté relativement obscur, il doit cependant lui être associé ; devenu professeur de philosophie au collège du Faucon et, en 1650, sans abandonner sa première chaire, pro* fesseur ordinaire de morale 3, il se fit, en effet, comme son frère, Fapôtre des nouvelles doctrines. Voici, en effet, ce que nous lisons dans le cours de philosophie du Récollet van Sichen 3: « il n'est pas toujours aisé de juger si les différences que Ton constate entre deux substances sont spécifiques ou accidentelles. De là, plusieurs en sont venus à nier toute forme substantielle proprement dite, hormis l'âme raisonnable. Dans les êtres privés de facultés cognitives, ou tout au moins dans les êtres inanimés, ils ne veulent reconnaître d'autres différences que
^ Hecsens, Analecta Ecoles, de la Belgique^ t XVIII, p. 304. ' Heosrks, ibidem. — Valère ânorë, Fasti academici, Louvain, 1650, p. 406. Y. Veraulaeus, Acndemia lovaiiiensis^ Louvain, 1667, p. 63. ^ Van Sichen, Cursus philosophicutt^ Anvers, 1666, in-f*., l. II, p. 90, col. a.
celles qui proviennent de la proportion de leurs parties matérielles, en d'autres termes, de la grandeur, de la figure, de la situation, du mouvement ou du repos. Toutes les fois que cette proportion est modifiée de façon à donner origine à des propriétés suftisant pour nous faire dire qu'il y a un être de nouvelle espèce, un changement substantiel est censé intervenu ; si la proportion modifiée laisse subsister les propriétés caractéristiques et n'entraine que des variations secondaires, il y a simple altération, comme, par exemple, dans l'eau échauffée. Ainsi parle Guillaume Van Gutschoven, ci-devant professeur primaire de philosophie au collège très florissant du Faucon, dans ses thèses philosophiques soutenues en 1655 à l'Université de Louvain. Et par après, d'autres l'ont imité ^. » Ces quelques lignes nous apprennent qu'en 1666, Guillaume Van Gutschoven avait abandonné sa chaire du Faucon, et qu'il y avait été professeur primaire. Van Sichen y insinue aussi qu'il a été un des premiers à soutenir cette théorie mécanique, tout à fait cartésienne, qu'il l'a appliquée aux minéraux et même aux plantes, quoique avec une nuance de doute, et qu'enfin son exemple a été suivi par d'autres. A quelle époque Guillaume quitta-t-il l'enseignement? Il serait intéressant de le savoir : car, entre 1655 et 1666, nous voyons plusieurs professeurs cartésiens, encore dans la fleur de leur talent, sortir du corps professoral de l'Université, Geulinx notamment et de Gabriel, dont il sera amplement parlé plus bas. Bax, cité par Reusens â, dit que, de professeur au collège du Faucon, il devint chanoine de la cathédrale de Liège. Effectivement, Guillaume Van Gutschoven a été membre de l'illustre chapitre des Tréfonciers. M. de Theux, dans sa monographie si érudite du chapitre de Saint-Lambert 3, nous dit qu'il fut pourvu de la prébende de Guillaume d'Elderen, son oncle maternel, et reçu le 23 sep-
■ Van SicHEif, loco citato, t Ita Guilielmus GutscboTius in florentissimo » Falconis Paedagogio antebac pbilosopbis primarius prufessor, in thesibQS » pbllosopbicis in bacacademîa defensis anno 1655. Quem postea secuti sont » varii alii. »
* Analecla Eccles. de la Helgique, I. XVIll, p. 384
tembre 16S3. Il cessa par le fait même d'être professeur de morale, parce que cette profession était unie à un canonicat de Saint-Pierre; mais le passage de Van Sichen rapporté ci-dessus montre qu'il continua l'enseignement de la philosophie au moins deux ans après sa promotion. Il mourut le 4 janvier 1678, et son canonicat échut à Louis-Antoine, comte palatin du Rhin, duc de Bavière et grand-maître de l'ordre teutonique.
Cependant le retentissement de la doctrine de Descartes allait toujours augmentant dans notre pays. Le premier volume de ses Lettres avait paru en France par les soins de Clerselier. Or, on y trouve la lettre du P. Ciermans à Descartes et la réponse du philosophe, les lettres échangées entre Plempius et Descartes au sujet de la circulation du sang et de la cause des pulsations du cœur. Dès la préface, l'attention du lecteur est attirée d'une manière toute spéciale sur cette dernière controverse. « J'ai prié, y dit Clerselier, un de mes amis des » mieux versés dans la philosophie de M. Descartes, de tra- » duire les lettres qui traitent du mouvement du cœur et de » la circulation du sang, que Monsieur de Bérovic a déjà » données au public^ dans le recueil qu'il a fait de ses Ques- » tions épistolaires, imprimé à Rotterdam en l'année 164i ^. » Plempius vivait encore : s'il pouvait admettre qu'on traduisit ses propres lettres, il est à tout le moins fort douteux qu'il pût voir sans peine en imprimer où se trouvaient des phrases comme celle-ci : « on m'envoya de Louvain, il y a plus de » six ans, des objections sur cette matière, auxquelles je » répondis pour lors. Mais parce que leur auteur, qui n'a » pas été en cela de bonne foi, en donnant mes réponses » au public, les a tournées d'une manière qui fait violence à » mon sens, et qu'il les a tout à fait estropiées, je vous les » enverrai volontiers comme je les ai écrites 2, » On a relevé
' Lettres de Descaries, 1. 1, préface non paginée.
' Ibidem^ p. 557. V. p. 387 : c ubi clici.<( ctir mras responsiones mulilasscl. » On cite à cet eiidrait Plempius par ses iiiiiialis.
ailleurs les changements, tout à l'avantage de Descartes, qu'on a fait subir à la lettre du P. Ciermans dans la traduction française de Clerselier. Celui-ci, il est vrai, dès la préface, essaie de se justifier de ne pas produire des lettres en tout conformes aux originaux, et se rejette sur les défectuosités des manuscrits ; mais, dans le cas présent, ces défectuosités sont trop cartésiennes pour être réelles. Tel qu'il fut édité, ce premier recueil de lettres eut un grand succès : en moins de deux ans, l'édition en fut enlevée ^. Pascal, écrivante René- François de Sluse, au mois de juin 1658, lui offrait le volume paru des Lettres de Descartes â. Hais les libraires liégeois, quelque peu zélés qu'ils fussent pour procurer à leurs clients les ouvrages scientifiques de l'étranger (ainsi que Sluse s'en plaint presque à chaque lettre), les avaient déjà depuis six mois mises en vente. Sluse répondait, le 23 juillet, à Pascal : ce je voudrais » bien rencontrer l'occasion de pouvoir correspondre aux » civilités avec lesquelles vous m'ofirez les lettres de M. Des- » cartes et les œuvres de M. Schooten 3 que j'ai vues il y a » six mois. »
On peut croire aisément quel regain de considération ce volume procura à Descartes, quand on connut ses rapports avec Christine de Suède, la princesse Louise de Bohême, la princesse Elisabeth, l'ambassadeur Chanut, les savants de Hollande et de Belgique, les Jésuites et les Oratoriens. De plus. Descartes y montrait encore mieux que dans ses différents ouvrages les aptitudes universelles de son génie ; il n'est pas une science cultivée à son époque, dont il ne touche à l'occasion quelque question, et toujours de main de maître.
Dans de telles conditions, le cartésianisme de Gérard Van Gutschoven devait moins que jamais être un obstacle à sa promotion. Ce professeur, après quatorze ans de mariage, avait perdu sa femme, Anne Leroy, vers le milieu de septem-
* Lrttrrs de Desnirtfs, 1. 11. pn'faoe.
' BoKcoiiP^Gxi, Ho'teUifM, l. XV H, p. 500.
s Maibématicien bollaudais, grand cariésien.
brel652 i. Cette mort lui permit d'embrasser l'état ecclésiastique. Il aspira vers le même temps à cumuler quelque autre chaire avec celle de mathématiques. Or, depuis la Visite de l'Université en 1617, sous Albert et Isabelle, deux nouveaux cours avaient été ouverts dans la Faculté de Médecine, celui des Institutions et celui d'anatomie ; ils étaient à la collation du roi d'Espagne, et ceux qui en étaient chargés formaient avec les deux professeurs de médecine hippocratique et galénique ce qu'on appelait la stricte Faculté de médecine : c'est à eux quatre qu'incombait la charge d'examiner et d'admettre les élèves 2. Depuis 1635, le cartésien Philippi occupait la chaire des Institutions, et Pierre Dorlix, de Zonhoven, celle d'anatomie. En 1659, Dorlix ayant quitté ce poste, Van Gutschoven se crut assez fort pour obtenir de l'y remplacer, et il adressa une requête dans ce sens au gouverneur des Pays- Bas. Cette pièce inédite mérite d'être reproduite en entier 3 :
A SON Altesse,
(•érard de Gutschoven, licencié en médiciue et proifesseur de la roathèse en l'Universiié de Louvaiu, remonstre très-huinblement qu'en la mesinc Université est venue àvacquer la Leçon royale de l'anatomie, à l'estude de laquelle il s'est appliqué fort particalièrement passé longues années : l'ayant mesme exercée et pratiquée en diverses Universités, mais principalement en celle de Louvain, où il a publiquement et à la veOe de tout le monde anatomisé les corps morts qui lui ont esté présentés r>ar l'espace de seize ans à l'entière satisfaclion de la faculté de la médicine et des «stadians en icelle. Il a fait lui-même les scheleites ou conjonction des ossemens et découvert dans les corps des secrets incognues et inouïs jusqu'à présent.
Et comme i>our savoir et enseigner Tanalomie en perfection, il n'est pas ])eu nécessaire d'estre bien versé en la mathèse, aflin de pouvoir bien connaistre la ligure, situation, connection et les mouvements des parties.
Il supplie en toute humilité qu'il plaise à Votre Altesse 1 honorer de la dicte leçon, affio qu'il puisse faire refleurir f n la dicte Université cette partie si importante de la iflédicine, comme il y a remis en sou lustre la mathèse en telle manière qu'au lieu que ci -devant il n'y avait que deux ou trois estudianls qui fréquentaient les leçons publiques, on y voit aujourd'hui paraistre autant des cents ou plus. Ce faisant, etc.
On aura remarqué le passage curieux où Van Gutschoven
* Ai'Huaire de l'Université de Louvain pour 1867, p. 369.
' Valere André, Fasti^ Louvain, 1650, p 3iâ.
^ Archives de TEtat. Conseil d'Etat. Faculté des Arts. 1659-17â5. Carton.
(de Gutschoven, comme il écrit par amour-propre aristocratique) prétend avoir découvert dans le corps « des secrets » inconnus et inouïs jusqu'à présent.» II est vraiment regrettable pour sa gloire que ces découvertes ne soient pas arrivées jusqu'à nous ! Il faut pourtant qu'il fût de notoriété publique que le postulant avait enseigné certaines choses nouvelles : sans cela il n'eût osé être aussi catégorique dans sa pétition. Voîcî quelle peut être l'explication de ce fait : Van Gutschoven débitait comme siennes des opinions de Descartes consignées dans des ouvrages inédits jusqu'alors, et dont il avait eu connaissance par ses rapports avec le gentilhomme français. Il agissait comme bien d'autres de son temps, et peut-être aussi du nôtre, comme avaient agi Beeckmann, Regius, comme allait agir son collègue Philippi, avec la complicité très certaine de Van Gutschoven. Nous verrons même que l'ancien ami de Descartes avait probablement conservé par devers lui une copie du Traité de la formation du fœttis, et qu'il l'avait passée à son ami Philippi. Voici un autre passage, encore plus remarquable, parce qu'il montre en Van Gutschoven un cartésien, et qu'il permet d'affirmer qu'on ne s'effrayait pas à la cour de Bruxelles de la nouvelle voie où Descartes venait de lancer la science : c< pour » savoir et enseigner l'anatomie en perfection, il n'est pas peu )) nécessaire d'être bien versé en la mathèse, afin de pouvoir » bien connaître la figure, situation, connexion et les mouve- » ments des parties. )> Là-dessus il faut remarquer que par mathématiques, Van Gutschoven entend aussi bien les mathématiques appliquées que les mathématiques pures. Or, ainsi qu'on l'a vu maintes fois, selon Descartes, le corps humain est une machine très ingénieuse « où tous les mouvements que » nous n'expérimentons point dépendre de notre pensée ne )) doivent pas être attribués à l'âme, mais à la seule disposition » des organes, et où même les mouvements qu'on nomme » volontaires procèdent principalement de cette disposition » des organes ^. Ce qui nous a beaucoup inclinés à croire que
* 0. volume IV, Traité delà formation du fœtus, p. 433.
» l'âme est le principe de tous les mouvements du corps, >y c'est l'ignorance de Tanatomie et des mécaniques ^. »
Les autres passages de cette requête ont été analysés ailleurs, ce qu'ils nous apprennent se rapportant à des faits antérieurs à l'époque dont nous nous occupons.
Deux mois et demi après cette demande, le 23 avril 1659, Van Gutschoven fut nommé professeur d'anatomie. Dès lors les deux professeurs royaux étaient cartésiens; la stricte Faculté de Médecine comptait deux disciples de Descartes sur les quatre membres qui la composaient ; Van Gutschoven devenait le collègue de Plempius. René-François de Sluse l'écrivit au grand Huygens, le 13 juin 1659 2. Comme on n'avait exigé de lui aucune abdication de ses opinions, et qu'elles avaient au contraire été un titre à sa promotion, le cartésianisme dut se croire assuré de la protection oiiicielle. II en fut ainsi : jamais dans la suite le Gouvernement n'imita les procédés de nos voisins de France, et quand des coups furent portés à la doctrine de Descartes, ils vinrent uniquement de la nonciature ou de l'autorité académique.
A peine Gérard Van Gutschoven fut-il installé professeur d'anatomie, qu'il signala son enseignement par une série de remarques cartésiennes sur un ouvrage de son collègue Plempius, l'Ophthalmographie. Celui-ci les inséra à la fin de la troisième édition qu'il donna de ce livre, cette même année 16^9 3, faisant suivre chacune d'elles d'une réfutation. Voici le titre de cet appendice : Responsio Plempii ad Gerardi Gutiscovii med. licenU, mathematices, anatomices, chi-
' 0. volume IV, Traité de la formation du fœtus, p. 433.
* Bo2«coiiPAGNi, Bullettino, U XVII, p. 547 : » cum typographi Lovanienses » moras nectereot et clarissimam Guliscovium scirem aliis cuiis implicatum * (naper eDim ad professionem analomes vocatus est), Dolui viro optimo > negotiam eihîbere. »
' Et iioD pas en 1B53, comme dit Haan, Annuaire de l* Université de Louvain pour 1845, p. 315.
rurgices et botanices in academia Lovaniensi professons animadversiones in ophthalmographiam. » Autant Plempius est sobre dans rénumëration de ses qualités, autant il met de luxe à citer celles de son adversaire ^. C'était courtoisie de sa part : toute la controverse dont il va être question le montre bien.
Cette discussion est un des événements les plus marquants de cette histoire, et ce, à plus d'un titre. Pour la première fois en Belgique, on y prend ouvertement la défense de Descartes; plusieurs événements importants y sont mentionnés. Nous nous occuperons des points doctrinaux et des faits historiques au fur et à mesure qu'ils se présenteront.
Au chapitre VI du premier livre, Plempius s'était étonné devant la faiblesse de l'esprit humain, ce 0 crassam humanam )> caliginem! quam parum, quam nihil, quam minus quam » nihil hic videmus! Si vero in iis quae sensibus patent, ita )) misère cœcutiamus, an mirum videatur cuipiam, in sola » intellectione comprehensibilibus nos insanire ! » Ce scepticisme éloquent ressemble à celui de Froidmont, dans la Météorologie : chez l'un et chez l'autre, il a sa source dans la surprise des intelligences d'ailleurs fortes, mais trop convaincues, quand un système nouveau et séduisant leur apparaît.
Van Gutschoven ^ a plus de confiance dans la raison de l'homme. Il concède la non-valeur des sens; mais il reven* dique pour l'esprit l'infaillibilité tant que la volonté ne lui fait pas mettre de la précipitation dans ses jugements, ce à quoi par malheur on s'habitue facilement dans l'enfance. « De là, ajoute-t-il, l'utilité de l'étude des mathématiques, où l'on apprend à juger en connaissance de cause une matière simple et exempte de complications : de là celte coutume des anciens philosophes d'écrire sur le dessus des portes de leur demeure : ouSeiç âyecoiJLeTpY^Toç sidvztù ; de là l'opportunité de la règle :
* Le professeur d^analomie devait enseigner ceue branche pendant l'hiver seulement, et en été la chirurgie et la botanique. Cf. Valère André, Fasti academici, Louvain, 1630, p. 223.
* Ophthalmographia, p. 348, c. 3.
n^admettre rien qu'on ne voit clairement. » C'est ainsi que parlait Descartes, notamment dans un de ses plus beaux ouvrages, resté inédit jusqu'en 1703 : les Règles pour la direction de l'esprit ^ : « les premiers inventeurs de la philosophie voulaient » n'admettre à Tétude de la sagesse que ceux qui avaient » étudié les mathématiques, comme si cette science eût été la » plus facile de toutes et la plus nécessaire pour préparer et » dresser l'esprit à en comprendre de plus élevées. »
Ces réflexions de Van Gutschoven provoquèrent une réponse assez passionnée de Plempius : le critérium cartésien renverse la foi; il l'a fait récemment dans Geulincx! Et argumentant ad hominem, avec assez de justesse, ce semble, il prétend qu'à ce titre les cartésiens devaient biffer bon nombre de leurs opinions, à tout le moins hypothétiques.
Au chapitre XI du même livre, Plempius avait prétendu que les mouvements de la prunelle n'étaient pas volontaires, (( quidquid dicat Cartesius, vir ingeniosissimus s. »
Van Gutschoven répond : Descartes le dit, et dit bien ; il le montre brièvement (comme il a accoutumé) mais solidement, au chapitre troisième de la Dioptrique, article quatrième 3: « notez que ce mouvement de la prunelle doit être appelé » volontaire nonobstant qu'il soit ignoré de ceux qui le font, » car il ne laisse pas pour cela d'être dépendant et de suivre la » volonté qu'ils ont de bien voir. »
Cette fois, Plempius se départ de sa modération habituelle. On dirait qu'il a été mordu par un serpent et qu'il a vu dans le breviter et nervose qui caractérise, au sens de son collègue, les démonstrations de Descartes, une satire des longues, mais parfois moins solides argumentations de son Ophtalmo-
1 0. volume XI, p. 220.
' Plempius ne méconnaît pas celte qualité de Descaries, p. 276, col. a : « ingeniosum fuisse Cartesiura fatemur, alque agnoscimus omnes : at non ila
> aestimare ejus ingenium debemus ut quidquid, ab eo prodierit, slt, veluti
> certum et ralum, omnium aliorum dictis et doctrinis auleferendum. »
' 0. volume V, p. 32. Les chapitres de la Dioptrique, dans Tédition de CoQsin, ne sont pas divisés en articles.
graphie ^. D'abord, il décerne un brevet de médiocrité à son contradicteur : ce on peut pardonner à René Descartes» homme très fort en mathématiques, mais peu habitué à feuilleter les livres et les écrits de médecine, d'avoir ignoré ce qu*est au juste un mouvement volontaire. Mais il est intolérable pour ceux qui ont le culte de notre art si vrai et si ancien, qu'un te) point soit ignoré par un médecin, un anatomiste, un professeur d'anatomie, et qu'au contraire il enseigne la malencontreuse opinion de Descartes. Voilà quelles entraves et quellt^ chaînes s'imposent ceux pour qui Descartes est l'ftne d'or d'Apulée ! Hais quoi^ Descaries seul est adoré 1 Descartes seul a vu toutes choses clairement et distinctement! Seul il a posé des fondements solides! Devant lui la vénérable antiquité n'est rien ! s » Grande devait être l'animosité des péripatéticiens pour exciter chez eux de tels transports! Maintenant Plempius va nous révéler sans ambages la situation de lancienne doctrine et de la nouvelle dans la faculté de médecine : (( Emu d'une juste douleur, je ne peux m'empêcher de nie plaindre et de dire une bonne fois ce que j'ai sur le cœur. Depuis que cette doctrine empestée est entrée dans notre enseignement et a infecté les intelligences de nos élèves, la plupart de ceux qui se sont présentés aux examens pour prendre leurs grades n'ont bien répondu qu'à l'une ou l'autre ques* tion 3. » Cette doctrine, nous Tavons entendu dire ailleurs à Plempius, elle avait commencé à fleurir dans l'Université en 1648; combien d'adeptes ne devait^lle pas y avoir oonquiSt
* M. HaaD lui repruche effectivement de la prolixité. Annuaire pour /S45, p. 319.
* P. 250, col. 6 : t Hs sunt pedicae, bac numellx !» quas se conjicîQot illi,
> quorum Cartesius est Apuleiaous asinus aureus : hic scilicet solus adorator :
> bic solus clare et disUiicte pervidit omnia : solus solida jecit fuodamenu : » sordel prae ipso veneranda aotiquitas. >
* Ibidem, t Jtisto dolore commotus non possum non queri, et seniel
> profariquod sub laeva parte mamillae sedet. Postquam peslifera doctrina ilia » scholam oostram iutravit, et aninios scbolusticorum inf.*cît, pterique qui »
> examini ad ^radus suscipiendos stibjecerunt, vix ad uiium aui allrraio
> tuterrogaium beoe respooderuiii. >
pour amener en si peu de temps un tel revirement! Plempius continue : « sortis d'ici, que feront ces jeunes gens? Si, comme ils doivent, ils lisent Galien et les autres auteurs classiques, ils ne les comprendront pas ; s'ils vont en consultation avec d'autres médecins, on ne les comprendra pas eux-mêmes, on se moquera d'eux, on les convaincra d'erreur. Ils se rendent incapables de pratiquer ^. » Les jeunes cartésiens auront peut-être répondu qu'ils n'avaient plus besoin de lire Galien, ni les autres auteurs classiques, pas même les Fundamenta medidfiœ de Plempius ; que pour les consultations, ils les feraient le plus possible entre eux ; qu'au reste Les vieux médecins n'étaient pas immortels ; et qu'il ne leur arrivait pas si rarement de se railler et de se réfuter mutuellement, quoiqu'ils fussent galénistes. Mais entendons encore Plempius. (c Vous concédez qu'on peut tout expliquer avec la vieille doctrine; pourquoi donc en prendre une nouvelle qui n'éclaircit pas les choses davantage? Vous dites que tous les phénomènes corporels se font grâce à une certaine figure, à de certains pores, à un certain mouvement, à une certaine grandeur, à une certaine situation ; mais tous ces mouvements, situations et figures, vous les connaissez aussi peu que nous les qualités occultes 2. » Ici encore, il faut admettre, d'une part, que IVgumentation de Plempius pourrait être plus forte, et d'autre part, que les cartésiens de Louvain avaient su éviter un des écueils de la philosophie de leur maître. Ainsi, nous trouvons beaucoup plus lucide, sinon plus vrai, d'attribuer les phénomènes à des mouvements de vitesse et de direction ignorées que de les rapporter à des qualités occultes dont tout est inconnu. De plus, en ne s'aventurant pas à déterminer les figures et les mouvements des atomes, la jeune École suivait
^ p. 3âO, col. b, c Isti, bine nianumissi, quid facient ? Galeoum et classicos » alios auclores, uii debent, si legant, non inleiligeol; in coosaltaiionibus » cum aiiis medicis si conveniam, quae profèrent non intellige ntur, el ve « r debuntur, vel explodentur : redduntque se taies iueplos ad exercendaml > praxim. »
* Ibidem,