Tome XXXIX
le conseil que Pascal devait donner plus tard : a écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences. Descartes. Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quels, et de composer la machine, cela est ridicule, car cela est inutile, incertain et pénible ^. »
Après quelques développements, le vieu x péripatéticien tâche de se rassurer lui-même, et se flatte qu'un jour la nouvelle secte aura le même sort que bien d'autres, ce Ainsi sont faits les jeunes gens : ils aiment les nouveautés, et si demain une autre philosophie claire et distincte est mise au jour par quelque génie fécond (et je ne doute point que cela n'arrive), à l'instant ceux-là mêmes qui maintenant caressent l'âne d'or du geste et de la voix, passeront à l'ennemi avec armes et bagages. J'espère mieux : quand ils seront plus âgés, et que leur sang et leurs esprits se seront refroidis, ils reviendront à la majesté antique, et ils connaîtront tardivement comme ils se sont fourvoyés dans le pays des rêves. Cette secte-ci aura le même sort que celle de Démocrite et d'Epicure dont elle est la fille ; que celle de Paracelse, de La Hamée, de Campanella, de Van Helmont, qu'en général, toute hérésie. Dans le principe, toutes se sont étendues au loin, comme de la poudre qui s'enflamme; mais bientôt elles ont langui et se sont changées en imperceptibles vapeurs 2. » Plempius avait un autre argument que cette induction pour présager dans un avenir rapproché la mort du cartésianisme. Il savait qu'à Rome on travaillait à obtenir la censure
* PenséeSy Éditioa Louandre, Paris, 1809, p. 363.
^ Loc.cit « At ita sudi Juvenes, novitates aucupanlur: sique aliqoa cras » distiDCta phUosophia a fœcundo quodam ingeDio pariatur, uli quin falurom » sit non dubito, confesiim hi ipsi, qui Dunc asino isti aui'eo iia patpaotarel k blandiuntur poppysmaUs, velut agmine facio, ad alteram illam transfugient * Sed spero, ubi magis adoleveriot, ad veterem m ajestatem redituros, co^oi- i > turosque sero quam per somnia seducti a recio tramite fueriot. Idem faïuiB | » manet banc sectam atque babuit olim Democritea et Epicurea, cajus hxc , » est progenies : cujusmodi quoque babuit Paracelsica, Rarnsea, Campauelticai » Helmondica, aliaque omnis liaeresis : videlicet omnis talis, instar puKeris » nitrati, primum longe lateque se spargit, sed mox langoescil, et deio leooes » vanescit in auras. »
ies œuvres de Descartes, et un de ses correspondants de là-bas levait lui avoir écrit qu'elle était imminente. Escomptant déjà avenir, Plempius s'écrie en terminant : « brevi audiemus ) censuram Theologorum primatis, qui illam et S. Scriptur»' 0 repugnantem, SS. Patribus dissentientem, et ab Ecciesia^ » sensu aberrantem, ad inferos usque dejiciet. » Ce chef des théologiens, c'était l'ancien cardinal Fabio Chigi, qui avait été élevé sur le siège de saint Pierre depuis deux ans, et qui avait pris le nom d'Alexandre VII. Chigi était le nonce du pape au congrès de Munster en 1648. Plempius qui, à cette époque, s'était rendu dans cette ville comme médecin de Gaspar de Braccamonte et de Gusman, comte de Penaranda, ambassadeur (lu roi catholique, avait été connu de ce cardinal et était devenu son ami intime. Chrétien van Langendonck, à qui nous empruntons ces détails, dit que le fondement de cette amitié fut la science profonde de Plempius, sa connaissance de la langue latine et la gravité de son caractère ^. Il est permis de croire que, dans leurs entretiens, ils parlèrent aussi de la nouvelle philosophie, et les idées du médecin ne pouvaient plaire au futur pape que si celles de Descartes lui déplaisaient, les unes contredisant les autres.
Plempius n'apporte qu'une seule fois dans son appendice des raisons théologiques pour faire rejeter le système cartésien. Van Gutschoven avait, à l'imitation de son maître Descartes, cherché dans Aristote quelque endroit où il semblait soutenir des opinions analogues aux siennes : ainsi, d'après lui, le Stagirite, pour expliquer la vision, ne se sert pas des espèces, mais tout simplement d'un mouvement imprimé au milieu et transmis à l'œil 2.
Plempius répond en disant qu'Aristote n'a jamais entendu
* VEBjit^LJEUS, Academia LovaniensiSt Louvain, 1667, p. 166. « Plempius ^ lum propter latinitatem ei niorum gravitatem Fabio Cbisio, R. E. cardinali, > nuniio apostolico, în eodem monasleriensi convenlu ionoluil et in deliciis ' fuit, et nuDC ab eodem Pontifice maximo Alexandre VII aroaiur. »
' P. 257, col. 6.
parler d'un mouvement local, mais d'une altération du milieu ^ (( Jamais Aristote n'a écrit ni enseigné que l'air ou n'importe quel milieu diaphane soit, par la couleur des corps, mû d'un mouvement local, comme pense le nouveau Démocrite (Renalu^ Democritttë) et vous avec lui et de par lui {et tu ex ipso et cum ipso) : le milieu est mû comme d'un mouvement d'altération, c'est-à-dire que l'air subit une modification par l'acquisition d'une nouvelle formalité. A la vérité, vous avec votre Démocrite et votre Épicure, vous n'admettez pas dans la nature des choses d'autre mouvement que le local, vous ne reconnaissez aucuns accidents, aucunes qualités; mais la Théologie, qu'un philosophe catholique ne peut contredire, nous force à croire qu'il en existe, par ce qu'elle nous enseigne tant sur le sacrement de l'eucharistie que sur les habitudes surnaturelles s. » Quoi qu'en dise Plempius, il n'est pas juste de faire intervenir la question de la grâce à propos du mécanisme; de plus, la grande incompatibilité de son système avec la doctrine eucharistique ne consiste pas, on l'a vu plus haut, dans la négation des accidents absolus.
A l'année 1659 se rapportent trois événements qui ont eu certes un grand retentissement dans le monde philosophique de notre pays: la nomination de Van Gutschoven, sa contro- | verse avec Plempius, et en troisième lieu, l'apparition d'un i nouveau volume des Lettres de Descartes 3. Le premier volume
' Les scolastiques Dominaient motus toul passage de la puissance à l*acie : ainsi d'après eux, tous les phénomènes peuvent être dits des mouvemeots. * Ibidem : t Vos quidem, cum isto vestro Democrilo et Epîcuro, nuliom
> ponitis in rerum natura motum prxter localem, nullaque accidentia aui
> qualitates agnocilis, sed bas agnoscendas esse tum per venerabile Eucba-
> ristiae mysterium, tum per habiius supernaturales credere nos cogit » Theologia, cui adversari non licet Philosopbocatbolico. >
> Cousin (0. volume VII, p. 1) ne semble connaître que Tédition de 1667. Boi'iLLiER (volume I, p. 505, en note) place Tédiliou du second volume eo I666\ mais à tort.
contenait six lettres concernant tout entières la Belgique ; le second en contient quatre. Toutes celles-ci sont adressées à Plempius ; mais une d'entre elles a Froidmont pour véritable destinataire. On se rappelle que le théologien belge avait envoyé à Descartes, par l'entremise de son collègue de la Faculté de Médecine, une longue série d'objections et de critiques concernant le premier ouvrage du philosophe. Clerselier, par une anomalie dont on ne trouve pas chez lui un second exemple dans les cas similaires, donne la réponse de Descartes sans rapporter les difficultés de Froidmont ^.
L'éditeur n'a plus senti le besoin de taire les noms des correspondants de Descartes, seulement il maltraite celui de Plempius qu'il écrit toujours Plembius.
Dans la préface, il raconte que « des académies tout entières » se sont rangées du parti de notre nouveau, mais incompa- » rable philosophe, et s'abandonnant à la conduite de ce sage » guide, suivent pas à pas les démarches qu'il a faites pour la » découverte de la vérité. » Ce n'était, à coup sûr, aucune des Universités de France, et après ce que nous avons dit de celle de Louvain, il est bien certain que Clerselier Ta en vue en cet endroit.
Il faut noter le dernier paragraphe de la préface, comme ayant amené Van Gutschoven à devenir le collaborateur de Clerselier dans rédition des œuvres de Descartes, et hâté l'expansion du cartésianisme en Belgique d'une façon tout à fait inattendue. Clerselier vient de s'excuser longuement d'avoir laissé subsister des imperfections dans les lettres de Descartes. « Ces excuses, » continue-t-il, ne sont-elles pas suffisantes? faut-il encore » quelque chose de plus afin de satisfaire ceux qui se trouve- » raient intéressés? et pour achever d'adoucir leur aigreur, » est-il besoin de les flatter de l'espérance de quelque nouveau » présent? Je le veux pourtant et leur en promets un au plus » tôt du même auteur qui ne cède en rien aux plus excellents » de ses ouvrages, pour la noblesse de sa matière et la nou-
^ Dooifla Nieuweohuis a publié cette lettre de Froidmont dans sa CoiU'mentatio (p. 97), ainsi qu*une autre lettre de Plempius à Descartes (p. 05).
» veauté de son invention. C'est un des plus riches effets de la » succession de ce grand homme qui m'ait été mis entre les » mains par celui qui a été le dépositaire de tous les biens de )) son esprit. On ne peut rien donner à Thomme de plus beau » et de plus précieux que ce qui porte son nom et son carac- )î tère. telle sera la marque du livre que je promets : son titre » est THomme de René Descartes, ouvrage tout à fait curieux, » auquel il eût été à souhaiter pour sa dernière perfection que )) son auteur y eût pu mettre la dernière main lui-même. Je » tâche maintenant de lui donner toute la meilleure forme qu'il i) est possible, et parce qu'entre autres choses les figures y » manquent, j'invite tous les savants de me vouloir aideràle.^ w suppléer- Que si quelque obligeante personne, jalouse de la » réputation de M. Descartes et de la sienne propre, voulait .)) s'offrir à ce glorieux travail, je le prie de vouloir m'en donner » avis. Fût-il étranger, pourvu qu'il me donne de sûres et » fidèles adresses, je lui ferai mettre entre les mains tout ce )) qui sera nécessaire et ne stipulerai point d'autres condition » avec lui, sinon que ce traité ne sera point imprimé en notre » langue dans les pays étrangers qu'il ne l'ait été premièrement » en France. »
Quel était donc ce Traité de l'Homme que Clerselîer comble de si magnifiques louanges? Son objet est fort simple : faire voir qu'on peut et doit attribuer au corps humain tout ce qui n'est pas la pensée et expliquer tout ce qui n'est pas la pensée par un pur mécanisme *. Au fond, c'est de tout le cartésianisme qu'il s'agit : que Descartes démontre ces deux grandes propositions, et du même coup il fait voir que l'essence de l'âme est dans la pensée, celle du corps dans l'étendue, qu il n'y a pas de formes substantielles matérielles, qu'il n'y a pa^ d'âme sensitive dans l'animal, ni d'âme végétative dans la plante, et que les qualités occultes sont inutiles. Aussi déjà avant l'annonce de Clerselier, on attendait impatiemment cet ouvrage. Plempius, en 1654, en parle déjà quand il dénie toute valeur à l'argument par lequel Descartes prouvait dans le Traité
' V. BouiLLiER, volume I, \k â08.
des Passions que la glande pinéale était le siège principal de rame. (( S'il n'apporte pas une raison plus évidente dans son Traité de l'Homme que j'entends dire être sous presse, personne qui se connaisse un peu en physique et en anatomie ne lui donnera raison sur ce point ^. »
Le second volume des Lettres était déjà mis en vente en Bel* gique au mois de septembre. « Depuis quelques jours, écrivait Sluse à Pascal S, le 4 octobre, nos libraires nous ont fait voir la deuxième partie des Lettres de M. Des Cartes. » Or, Sluse comptait parmi ses amis de Belgique Gérard Van Gutschoven. En 1686, il avait reçu de lui l'observation de « la lune » de Saturne par Huygens 3. Van Gutschoven avait, un jour, fait à François Schooten, le traducteur de la Géométrie de Descartes, un très grand éloge de notre compatriote. Schooten communiqua la lettre du mathématicien louvaniste à Huygens, et celui-ci redit à Sluse ce qu'il y avait lu. Le modeste chanoine de saint Lambert répondit avec l'atticisme qui caractérise sa correspondance : a clarissimum Scotenium, quem merito suo » magnifacio, meo nomine, ni grave est, salutatum velim, ac » monitum ut non temere clarissimo Gutiscovio fidem habeat »cum de amicis scribit. Solet enim plusculum indulgere » affectui et cetera perspicaxxal à[jL6[Ji7rroç, in hac una re, hones- » tissimo licet errore, irapaXoyiJ^STai^ ». Quand Sluse se disposa à publier son Mesolabum, il en fit faire une transcription afin de l'envoyer à Van Gutschoven, lequel s'était courtoisement offert pour en soigner l'édition, parce qu'il n'y avait pas à Liège des graveurs assez soigneux ^.
^ Fundamen'a medicinœ, Lovanii, 1054, p. 116, col. b. ' 6o?icoNPAti.^i, Bulletiino, t. XVII, p. 5U9.
* Ibidem, i.\\\l. p. 516.
* Ibidem, p. 511. Leltre à Huygens, du 4 juillet 1657.
^ Ibidem, p. 5U. Lettre à Hujgens du 10 janvier 1659. Ce projet fut abandonné à cause des retards des imprimeurs louvanistes et du surcroît d'occupations survenu ^ Van Gutschoven par sa nomination à la chaire d'anatomie. V. lettre à Huvgens, 13 Juin 1659, p. 547,
Dès que Sluse eut vu dans la préface des Lettres de Descartes la demande qu'on y faisait, il lui vint tout de suite à la pensée que celui qui avait voulu spontanément soigner les figures du Mesolabum serait bien aise de travailler à celles d'un ouvrage de Descartes. Au reste, sous d'autres rapports. Van Gutschoven convenait à merveille pour ce travail : nous laissons parler Sluse lui-même et nous faire connaître en quelques lignes le caractère du plus grand défenseur que Descartes ait eu chez nous. Il écrit une lettre française à Biaise Pascal ^. <c J'ai rencontré dans la préface, que le Traité de l'Homme du même auteur se donnerait aussi au public, si quelque personne capable voulait prendre la peine d'en marquer les figures. Or, comme j'ai connaissance d'un qui me semble très à propos, et qui, comme je crois, ne ferait pas difficulté de l'entreprendre, il m'a semblé que l'intérêt public ^ m'oblige à vous l'écrire pour vous prier de me vouloir informer à qui l'on devrait s'adresser à cet effet. Celui de qui je parle est le sieur Gérard Gutiscovius, professeur des mathématiques et de l'anatoitiie dans l'Université de Louvain, qui sont les sciences principalement requises pour l'intelligence de cet ouvrage 3. (| est de plus fort adroit à faire choses semblables et fort affectionné à la mémoire de H. Des Cartes avec qui il a eu des entretiens très particuliers l'espace de quelques mois en Hollande, où il s'était rendu tout exprès pour ce sujet. J'attendrai sur cela votre avis vous priant de me commander avec la même franchise que je suis et serai toute ma vie, etc. »
Sur ces entrefaites 4, un ami de Clerselier, jeune homme très instruit, nommé Guisony ^, fit part à l'éditeur des lettres
^ Bullettino, p. 509. Lettre à Pascal, du 4 octobre 1659.
* Visiblement, Sluse estime beaucoup Descartes.
> Cette phrase ressemble tout à Tait à celle dont Van Guischoveo s'était servi neuf mois auparavant dans sa pétition.
^ Tous ces détails sont extraits de la préface du Traité de t Homme. N*ayaot pas rédition française sous les yeux, nous nous servons de la tradactioo latine parue à Amsterdam, en 1686, chez Blavius.
* C'est sans doute Tami de Gassendi dont parle Sorbière dans la biographie qu'il a donnée de ce philosophe en tête du Synlagma phitotophiœ Efkufh
de Descartes d'un projet de voyage d'instruction en Belgique et en Hollande. Clerselier, qui avait toujours pensé que Descartes n'avait pas rédigé son manuscrit sans en ébaucher au moins les figures, lui recommanda de s'informer si quelqu'un ne les avait pas en sa possession, ou d'engager à les décrire des hommes de talent tout à fait portés pour la philosophie de Descartes. Guisony eut la chance de rencontrer à Louvain Van Gutschoven, eut plusieurs entretiens avec lui et apprit de sa bouche que Sluse tâchait déjà de l'amener k se charger de dessiner ces figures. Van Gutschoven se montrant bien disposé, Guisony en informa Clerselier sans perdre de temps. « Je ne connaissais pas, dit ce dernier, ce professeur belge ; mais il me le dépeignit si bien et me montra en lui tant de qualités que je ne crus pas qu'on pût découvrir quelqu'un qui convînt mieux que lui, grand anatomiste, excellent mathématicien ^, comprenant dans la perfection les œuvres de Descartes, avec qui il avait eu de fréquents entretiens, doué enfin d'un talent spécial pour la mécanique, comme le requiert la philosophie cartésienne. »
A peu près en même temps que la lettre de Guisony parvenait à Clerselier, Pascal l'informa de ce que Sluse lui avait écrit. Ds convinrent ensemble d'attendre les propositions du professeur et Pascal ayant écrit dans ce sens au chanoine celui-ci, le 29 novembre 1659, transmit à son illustre correspondant une lettre de Van Gutschoven pour Clerselier en ajoutant lui-même quelques lignes 2.
« Aussitôt que je reçus celles qu'il vous a plu de m'écrire, » j'en donnai part au sieur Gutiscovius lequel en fut très satis- » fait; mais comme il était sur le point de faire un petit voyage » pour ses affaires particulières, j'ai été obligé d'attendre jus- » qu'à présent pour avoir celles que je lui avais demandées
Ha^'ic-Comitis, 1658. < Petrum Guisouiuin, Cavallonensem , juvenem in > philosophicis et mathematicis versât issimam redarnavit Gassendus. »
' De nouveau Clerselier remarque Tunion des deux sciences éminemment utiles à Pinlelligence de la philoso|)hie cartésienne.
• Bullettino, p. 5(l9.
» pour H. de Clerselier, auquel je vous prie de les faire rendre » avec mes très humbles baise-mains. Je crois que ledit sieur » Gutiscovius est homme à réussir dans son entreprise. Au » moins, je suis très assuré qu'il ne manque ni de bonne » volonté ni d'affection pour la mémoire de H. Descartes, )) pour laquelle il est passionné » Clerselier répondit surle-champ à Van Gutschoven qu'il lui enverrait une copie du Traité de l'Homme; et il lui demandait de lui envoyer les figures au fur et à mesure qu'il les aurait dessinées '. Van Gutschoven, au commencement de 1660, écrivit une seconde lettre à Clerselier, qu'il remit à un médecin français, mais qui n*arriva pas à bon port. De là, nouvelle lettre de Pascal à Sluse; ce dernier lui répondit le 34 avril ^ :
u J'ai été fort surpris d'apprendre par celles qu'il vous a plu » m'écrire que M. de Clerselier n'avait pas reçu celles que » M. Gutiscovius lui a écrites il y a quelques mois. Il me fit » savoir alors qu'il les lui avait adressées par un médecin fran- » çais, si je ne me trompe, qu'il avait rencontré à Louvain, el » qu'il espérait qu'en suite d'icelles, M. de Clerselier m'enver- » rait l'œuvre de M. Descartes pour le lui faire tenir. Je Tai » attendu tout cet hiver, et ne le recevant pas, je m'étais inia- » giné que l'incommodité de la saison en était la cause, ou que » H. de Clerselier avait changé de résolution. Mais je vois niaiu- » tenant qu'il n'y a pas de changement ni d'un côté ni de l'autre, » et que la seule perte d'une lettre a causé tout ce malentendu. » J'ai fait part de la vôtre à M. Gutiscovius et j'en attendais la » réponse avant le partement du présent courrier, mais ne )) l'ayant pu recevoir, je n'ai pas pourtant voulu manquer de » vous faire la présente pour vous assurer qu'il n*a pas changé » de résolution, comme j'espère de vous faire voir bientôt par » ses lettres »
En effet, quinze jours après, Sluse confirma ce qu'on vient de lire. Cette lettre à Pascal est datée du 8 mai 1660 : elle
* Préface du Traité dti r Homme.
* Bolleffino, p. 510.
contenait une copie de la seconde missive de Van Gutschoven à Clerselier ^. « Lorsque j'écrivis à Louvain, le sieur Gutis* )> covius était absent, ce qui a causé que je n'ai pu jusqu'à » présent vous donner de ses nouvelles. Il me mande qu'il a )> été bien surpris d'entendre que ses lettres n'avaient pas été j) rendues à M. de Clerselier, desquelles il m'a envoyé une » copie pour m'éclaircir par qui il les avait adressées. Je l'ai » jointe ici avec la même franchise qu'il me l'a envoyée, vous » pouvant assurer qu'il ne manque pas de bonne volonté pour » travailler pendant cet été autant qu'il lui sera possible. Il » plaira donc à M. de Clerselier de m'envoyer le livre pour )) le lui faire tenir, si ce n'est que peut-être il ait meilleure » occasion de le lui adresser par Bruxelles. De ma part, je
)} serai toujours très aise de le pouvoir servir )> Pascal,
étant malade, négligea sans doute de faire parvenir ces deux lettres à la connaissance de Clerselier, car celui-ci se plaint dans la préface du Traité de l'Homme d'être resté presque un an sans rien entendre dire de Van Gutschoven, ni de la manière dont il devait lui transmettre le Traité, « comme si Tassurance que je lui avais donnée de le lui envoyer, écrit-il, avait éteint chez lui le désir de le recevoir. » H commençait à perdre espoir quand un certain de Xonancourt, qui appartenait à la noblesse flamande et qu'avaient amené à Paris la paix entre l'Espagne et la France 2 et l'entrée solennelle de l'infante Marie-Thérèse, devenue femme de Louis XIV (26 août 1600), vint chez lui de la part de Van Gutschoven, avec des lettres de recommandation. Le professeur de Louvain y disait entre autres choses que si Clerselier avait toujours l'intention de lui confier le Traité de l'Homme, lui avait plus que jamais le temps et la volonté de travailler aux figures. Or, au moment où de Nonancourt entrait, Clerselier avait encore sur sa table une lettre d'un autre ami de Descartes, médecin de Saumur, nommé de la Forge, qui s'offrait pour le même travail. Assez
' BollelUno, p 510.
' Il s'agit de la paix des Pyrénées, signée le 7 novembre 1650.
embarrassé, Clerselier fit part de la chose à son visiteur, et ils convinrent que chacun des deux savants serait employé, mais Fun à l'insu de l'autre. Ue Nonancourt transmit à Van Gutschoven une copie du Traité de l'Homme, et Clerselier une autre à de la Forge. En moins d'un an, ce dernier avait dessiné toutes les figures, et annoté tout le Traité ; mais Van Gutschoven fut plus lent, à cause, dit Clerselier, de ses grandes occupations: il lui fallut trois ans avant d'avoir achevé son travail. Clerselier trouva meilleures les figures de notre compatriote et les reproduisit presque toutes dans son édition. « Contentus fui maximam partem uti figuris Domini de » Gutschoven quœ melius erant delineatœ quam aliae ^. » Le Traité de l'Homme parut en 1664, et le Journal des savanlSy après en avoir fait part à ses lecteurs, le S janvier 1665 s, ajouta : « M. Descartes avait laissé ce Traité dans une si grande » confusion qu'il ne serait pas intelligible si H. Clerselier ne » l'avait mis en ordre et si MM. de Forge et Van Gutschoven » ne l'avaient éclairci par des figures 3. »
« Un jour, vers 1664, passant chez un libraire de la rue Saint- Jacques, Malebranche ouvrit le Traité de l'Homme de Descartes; il ne connaissait jusque-là ce grand philosophe que par des objections et des cahiers. 11 se mit à feuilleter le livre et fut frappé comme d'une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux. Il entrevit une science dont il n'avait pas d'idée et sentit qu'elle lui convenait. La philosophie scolastique, qu'il avait eu tout le loisir de connaître, ne lui avait point fait en faveur
^ QuMiid il y a désaccord réel enlre les deux aDutomistes, Clerselier reproduit les figures de cbacun en désignant par la lettie G celles du professeur de Louvain et par la lettre P celles du médec n de Sauinur. Cousio a conservé ces initiales sans en expliquer la signification.
> Adrien Heerebord (mort en 1050) parle mninies fois du Traité de rHomne daus sa Philosophia Naturalis. 11 regrette qu'il reUe inédit, et que d'ailleurs Tabseiice de figures en rende IMutelligence difficile. Op, ciL, Londini, 1684, p.3i8, col. a; p. iM, col. 6; p. 3i7. On trouve à ce dernier endroit, parmi les noms des quelques philosophes contem|M)rains dont il recommande Télude, ceux de Froidmont, Boua-Spes et de Comptoii Carleton.
de la philosophie en général, l'effet de la simple vue d'un volume de Descartes Il acheta le livre, le lut avec empressement, et, ce qu'on aura peut-être peine à croire, avec un tel transport qu'il lui en prenait des battements de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. L'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes, et les objets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en trouver autant. Il abandonna donc absolument toute autre étude pour la philosophie de Descartes ^ ».
Ainsi le Traité de l'Homme, dit Bouillier â, donna à Malebranche le coup de la grâce philosophique, et fut pour lui ce qu'avait été pour saint Augustin VHortensitis de Cicéron. Notre Van Gutschoven a pu se glorifier d'y avoir contribué.