GUILLAUME PHILIPPI ET SON PREMIER OUVRAGE
Soiumalre.
i. Vie de Philippi. — 2. II publie son Traité de Logique. Appréciations de Paquot et de M. Van Meenen. — 3. Il s'y montre cartésien décidé. — 4. Il copie Descartes. — 5. Les approbateurs de l'ouvrage. — 6. Ses critiques. Jugement que porte le cardinal François Albizzi sur l'enseignement philosophique donné à Louvain.
Les biographes se taisent sur Guillaume Philippi, hormis l'abbé Paquot, dans ses Mémoires ^, et cependant c'est une figure des plus intéressantes à étudier. Ce personnage a exercé une immense influence sur la propagation du cartésia* nisine en Belgique ; ce que nous en dirons suffira pour le faire
* Saikte-Becve, Port-Royal, Paris, 1878, t. V, p. 358. ' Volume II, p. 18.
^ T. VI, p. 213. G*est à cette source que nous puisons les éléments de notre notice.
voir, et l'on peut être assuré qu'en recherchant soigneusement dans les coins poussiéreux des bibliothèques, on trouverait des brochures qui donneraient de nouvelles preuves de l'activité de ce zélé cartésien.
Guillaume Philippi naquit vers l'an 1600, dans la jolie petite ville de Hal, qui faisait alors partie du Hainaut flamand ^. On ignore où il fit ses humanités ; toujours est-il que vers l'âge de quinze ans il s'en vint à Louvain faire sa philosophie, au collège du Lis, et que deux ans après, le 30 octobre 1647, lors du grand concours entre les quatre pédagogies, il fut proclamé troisième. Dès l'année suivante, une des deux premières chaires du collège où il venait d'achever ses études ^ lui fut confiée. Il n'était pas trop rare de voir des jeunes gens de dix-huit ans enseigner la philosophie à Louvain ; mais il n'arrivait presque jamais qu'ils fussent nommés d'emblée aux cours supérieurs. Tout en vaquant aux devoirs de sa charge, le jeune professeur trouva encore du temps pour étudier le droit civil et le droit canonique, et prendre le grade de licencié en cette faculté. Bientôt après , il obtint un canonicat de la cathédrale de Bruges : son installation eut lieu le 34 janvier 1623. Paquet raconte qu'à propos de ce bénéfice, il eut à soutenir un procès et qu'il le gagna devant la cour de Malines, le 30 septembre 1627 : ce ne devait pas être le dernier, Philippi, qui n'était pas encore satisfait de ses deux diplômes, voulut y joindre en 1629 la licence en médecine. Il aborda donc l'étude de l'art salutaire sans interrompre ses fonctions professorales. Un autre amour que celui de la science le porta sans doute à se ménager l'accès d'une carrière plus lucrative : nous
voyons le chanoine Philippi épouser une demoiselle Elisalietb
^ Heuschling et Jourdain, Dictionnaire de géographie historique de Belgique^ Bruxelles, 1868-60, p. 33, col a : t Hal faisait autrefois partie du • Haioaut et les tours de son église marquaient la frontière de cette province >
* Paquot n'affirme pas le fait catégoriquement ; mais on peut rétablir par renoncé même du litre de la Logique de Philippi, où il se qualifie d'ancien professeur primaire de philosophie au collège du Lis, l'espace de (rente-deux ans. Or il est constant qu'il quitta sa chaire en 1S50.
Luyckx ^. Cette union lui amena un second procès. Son entrée en ménage avait eu lieu sans que ses collègues du Lis en eussent été informés, et ceux-ci, Tayant apprise par occasion, le poursuivirent devant le Conseil de Brabant, prétendant que son mariage était incompatible avec la chaire de philosophie. Les juges décidèrent, le 30 septembre 1630, que désormais les professeurs qui se marieraient seraient privés de leur chaire, mais que cette mesure n'aurait pas d'effet rétroactif dans le cas présent. Dès qu'il se crut assez avancé dans ses études médicales, Philippi s'en alla à l'Université de Douai y subir l'examen pour la licence Plempius quittant en 1634 la chaire royale des Institutions, notre licencié la postula et l'obtint. Mais le 33 janvier 163o, lorsqu'il présenta ses lettres de nomi-^ nation, les membres de la Faculté de Médecine refusèrent de le recevoir dans leur corps, parce qu'il n'était pas gradué de rUniversité de Louvain. Après des discussions, on l'admit à commencer ses cours le 13 février, à condition qu'il se ferait agréger à la Faculté louvaniste.. Ces trois procès de Philippi ont leur importance : un homme qui avait eu maille à partir avec ses collègues de la Faculté des Arts et de la Faculté de Médecine, devait être plus disposé qu'un autre à prendre le contre-pied de leurs opinions. C'est ce qui arriva. Mais avant de voir Philippi à l'œuvre il faut achever cette courte notice sur sa vie. Parmi ses élèves en philosophie Philippi compta en 1640 et 1641 Arnold Geulincx, qui fut aussi son collègue à la Pédagogie du Lis de 1646 à 16S0. Gérard Van Gutschoven étudia la médecine sous lui et l'eut en 163S pour examinateur, et plus tard pendant de longues années pour collègue. Philippi eut trois enfants, une fille et deux fils, qui plus tard suivirent les cours de droit. En 1650 il résigna sa chaire de philosophie, mais conserva celle de médecine et mourut quinze ans après, le 20 mai 166o.
* 11 D*avait pas reçu les ordres majeurs. — On rencontrera plus bas farmi les admirateurs de la philosophie de Philippi un avocat du nom de Charles Lujckx, sans doute son beau-frère.
Philippi fut cartésien : quand commença-t-il à l'être? C'est ce qui n'est pas encore éclairci. Il l'était en 1648, ainsi qu'on l'a dit plus haut, et dès 1638, il connut Descartes par les Fundamenta medicinœ de son collègue Plempius. En tous cas, il se montra cartésien décidé dans son cours de philosophie dont il commença la publication, à l'âge de soixante et un ans. Et s'il faut l'en croire, il y avait consigné son enseignement de quarante ans ^ : il est cependant impossible que déjà en 1621 il fût cartésien. Ce cours se compose de trois volumes dont le premier, publié en 1661, traite de la logique; le deuxième, publié en 1663, de la métaphysique, et le troisième, publié en 1664, de la physique.
Ces trois Medullœ, comme il les appelle, sont peu favorablement appréciées par l'abbé Paquot et M. Van Meenen. ce Pour faire sentir le mérite de cette logique, écrit le premier, il suffit d'en transcrire un endroit qu'pn verra au bas de la page. » Et il met en note une classification des différentes manières de concevoir l'individualité d'un être où Philippi déploie un luxe vraiment effrayant de termes techniques. Le biographe y ajoute par manière d'épiphonème : « voilà ce qu'on trouvait » admirable pour former le goût des jeunes gens ! ^ 3> Des deux autres volumes, il se borne à dire qu'ils sont aussi moelleux et aussi intéressants que le premier.
M. Van Meenen reproduit la critique de Paquot : a Philippi » ne s'était pas affranchi de la scolastique : ses Moelles en four- )) nissent la preuve 3, »
La vérité est que Philippi s'était si bien affranchi de la scolastique qu'il avait adopté les idées de Descartes : il les a transplantées dans ses œuvres; mais afin de ne pas en faire une réédition des œuvres du Maître, il les a disséminées au
^ Dédicace non paginée.
' L'érudit abbé avait tort de supposer que le but de la philosophie fût de former le goùu ^ Patria belgica^ 3 part., p. 133.
milieu de chapitres entièrement scolastiques. Car, encore une fois , dès qu'une question peut recevoir une solution cartésienne, Philippi la tranche dans ce sens avec certaines réserves et les atténuations que commandait la situation , au moment oii se publiaient ses différents volumes.
Parcourons la logique de notre philosophe brabançon. Dès Ja page 8, il se révèle cartésien. On lui objecte que les sens ne j)erçoivent rien que d'individuel. « C'est faux, répond-il, l'acte de la vision et des autres sens, au fond, est un acte de l'intellect, car c'est dans le cerveau que l'âme produit la sensation et non dans l'organe du sens extérieur (comme il sera prouvé plus loin) et, par conséquent, on n'a aucune raison de dire que les sens ne peuvent pas percevoir l'universel. » Identité de la sensation avec la pensée, siège exclusif de la sensibilité dans le cerveau sont deux dogmes cartésiens. A la page 105, il explique d'une manière détaillée l'origine des sensations; leurs causes déterminantes sont les mouvements des particules de la matière des corps extérieurs et de notre propre corps. Les nerfs qui aboutissent, par exemple, à la surface du corps y sont mis en branle ; ce mouvement est transmis à leur extrémité cérébrale ; là, ils déterminent l'âme aux différentes sensations, qui se font donc dans le cerveau. L'auteur reprend pour son compte la comparaison dont Froidmont s'était servi en 1653 pour railler la doctrine de Descartes : ( déterminât autem iste motus animam in cerebro residentem » ad sensationem instar naturalis idiomatis, sicut aranea insi- » dens telae, determinatur a variis filamentorum motibus ad ^) prosecutionem et fugam. »
La théorie que nous allons rapporter revient ^ à l'opinion de Descartes sur l'étendue essentielle, seulement elle est dissi-
^ Les scolastiques irailent brièvemeni en logique des neuf catégories, parce qu*elles rouferDieiit tous les attributs possibles. Pliilippi en traite aussi, uiais longuement ; il a hâte d*exhiber sa science cartésienne.