Tome XXXIX
mulée sous les formes scolastiques. On Ta dit maintes fois, cette opinion cartésienne est celle qui est le plus opposée à la théologie catholique; mais, à l'époque où nous sommes, on n'avait pas encore fort remarqué cette opposition, et les théologiens s'émouvaient surtout de la manière de voir du philosophe français sur l'indistinction des accidents. Philippi, mis en garde, modifie la doctrine de son maître sur ce dernier point et l'adopte imprudemment sur le premier. Voyons-le à l'œuvre : page 9o, il définit la quantité un « accidens prsedicamentale strictae entitatis (sive quod non est purus modus) non admittens aliud ejusdem specîei secum ad idem spatium ». Or, page 97, il se demande ce an quantitas distinguatur realitera subjecto suo proximo » et répond négativement. « Car, dit-il, il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. Or, ici, il n'y a pas nécessité de distinguer dans la substance quanta une réalité qui soit la substance et une réalité qui soit la quantité. Quelques-uns disent que la quantité, étant par elle-mêine impénétrable, rend impénétrables les parties du sujet qu'elle informe. A cela je réponds que ces parties sont de leur naturt impénétrables, de telle façon que, si Dieu leur enlevait la quantité, elles demeureraient dans le même lieu où elles étaient avanl, puisqu'on ne peut assigner le point déterminé vers lequel eM devraient se mouvoir, ni le principe de leur mouvement vers (( point; et, déplue, si, de leur nature, ces parties se compénétraienh leur diffusion dans Vesjjoce serait contre nature, c'est-à-dir^, violente : ce que personne ne dira *. » Cela semble clair. Phi-
* Respondetur négative quia non sant multiplicanda entia sine necessiuiei » qualis hic non SHbest. Dicunt aliqui quanlitalem, per hoc qaod ipsasH • impenetrabiiis quoad locum , parles subjecti su! quas informai reddeie » siinililer impenetrabiles. Verum appareiquod parles illae etiam sinl iiD|x^ »> ueirabiles ex natura sua, ila ut, si per Deum, quantilas ab illis auferretur,
> equidem mansurae esseni in eodem loco in quo ante erant, cum non $it » assignabifis determinaia pars versus quam reliquse tune deberent moveri, » neque etiam principium toi motuum quil)us reliquae versus illam mo^e- » rentur pot lus quam versus aliam : deinde si lalis penetratlo sit conoaturalis
> isis parlibus, apparei quod jam violente sinl in diversis locis : quod taoïeo » nemo dicet. »
lippi n'admet pas qu'on puisse enlever à une substance actuellement étendue quelque chose qui la laisse exister, mais sans être actuellement étendue. Et cependant, dix pages plus loin, il nous dit que Jésus-Christ est tout entier sous chaque partie de Thostie. Concilie qui pourra ces deux enseignements. Quant à l'indistinction des accidents d'avec la substance, Philippi évite recueil contre lequel Descartes avait donné. 11 distingue entre les accidents et les modes purs : les accidents sont les modifications capables d'être modifiées elles-mêmes par des entités réellement distinctes d'elles; les modes purs sont des modifications incapables d'être modifiées : de cette manière l'accident tiendrait le milieu entre la substance et le mode pur, et serait pour celui-ci comme une substance. Philippi prétend qu'il n'existe pas d'accidents : ce sont, dit-il, des êtres inutilement compliqués. Mais les modes purs existent, ils sont réellement distincts de la substance qu'ils affectent et peuvent en être séparés par la toute-puissance de Dieu, ainsi qu'il arrive dans la sainte eucharistie ^. En s'expliquant de la sorte, Philippi ne pouvait être taxé de témérité. Seulement, dans les écoles, on avait coutume d'entendre par mode une entité inséparable de la substance, même à la toute-puissance divine : et, par conséquent, le langage de notre auteur était équivoque 2.
De quelle nature sont les modes des corps? Comme Descartes, Philippi les ramène tous à la grandeur, à la forme, à la situation, aux mouvements de leurs parties : la chaleur, c'est
' P. 129. 9 Pro responsione nota modum puriim recte definiri modum qui
> sic est modas seu forma ut non sil modiûcatum seu subjecium alterius
> modi, sciticet realiter superaddili
» Esse sive essentia puri modi (uii generatioD omnis Tormae) est inesse,
> inesse inquam, doo aclu, sed aplitudine, iia ut per Deum possit existere
> extra omiie subjectum, aeque ac modus nou purus. »
- On verra plus loin que le Récollet van Sichen ei d'autres professeurs de Louvain se demandèrent si cette manière de parirr n*était pas calculée pour retenir Terreur en la dissimulant.
une agitation rapide des atomes ^ ; le froid, c'est un ralentissement de cette agitation ^ ; la dilatation, c'est un agrandissement des pores dû à l'intromission de corpuscules étrangers; la chaleur virtuelle, le froid virtuel 3 (c'est ainsi qu'on appelait le degré de conductibilité) dépendent de la position des particules des corps leur permettant ou les empêchant d'avoir ragitation qui constitue la chaleur 4 ; l'humidité est une disposition des particules analogue à celle des particules de l'eau ^; la dureté, la mollesse proviennent de la figure des atomes 6. H explique mécaniquement la pesanteur et la légèreté de la même manière que Descartes, et presque dans les mêmes termes t. Après avoir exposé les principales propriétés physiques des corps bruts par la théorie mécanique, Philippi aborde la physiologie et là, plus évidemment que jamais, il reproduit les idées de Descartes. La question dixième traite de la faculté de locomotion : il l'explique comme Uescartes ^. Là onzième porte sur la faculté pulsifique : il attribue les battements du cœur à l'expansion du sang dans les ventricules et incidemment la croissance du corps à l'agrandissement de ses pores par l'arrivée de parties nouvelles : « le corps humain grandit comme du pain sur lequel on verse du bouillon et sans le concours de l'âme, puisqu'elle n'en sait rien 9. » Dans
^ p. 1 09. c Potius ergo calor non videtur esse aliud quam agitatio varia ei » ofltM-is leiiuium sive insensibilium oorpusculorum terreslriura. > « Itddem. !
' Ibidem.
« P. lU.
' P. 1 18. V. Principes, IV, o»* âO ei suivants.
* Ibidem. « Dumque coriH>ris |)orJ augeniur, partesque hinc iode adbf* )> leDt, fit accrelio, eo ferme modo quo accrescil panis effuso jusculo, t\q^ » hoc lotum anima non concurrente, utpoie ipsa iuscla. • Voilà le principe sur l<^quel Geulincx et Malebranche édifièrent Toccasionnalisme , et Inboitt riiarmonie préétablie : L*àme ne sait pas comment elle meut les membres '• donc elle ne les meut pas.
la douzième question, il rejette les facultés carnifique et ossiiique, si chères à Plempius, et rend compte à la manière de Descartes de la formation de la chair et des os ^. Il ne veut pas non plus d'une faculté attractive, amenant les aliments aux endroits voulus du corps : on peut s'en passer*. Incidemment, il énonce le principe cartésien de la conservation du mouvement 3 avec une restriction curieuse et inattendue, mais qui montre bien comment on examinait minutieusement les idées de Descartes : a merito potest supponi semper esse aeque » multum motus in universo, sicut semper existit eadem » materiae quantitas (saltem non attendendo ad transubstan- » tiationem eucharisticam). » C'est encore par une disposition mécanique qu'il remplace la facultas expuJtrix des anciens ^. Il passe ensuite aux qualités sensibles : la lumière et les couleurs s , les saveurs, les odeurs et les sons 6. ]] résume avec une grande clarté la théorie de Descartes sur la lumière et les couleurs. La lumière n'est autre chose que le choc de la rétine par les globules célestes, choc déterminant l'âme à former le concept de la lumière ''. Il faut distinguer lumen et lux : lux est le mouvement des parties du corps lucide qui produit le choc ou impulsion; c'est celle-ci qui s'appelle lumen. Les globules célestes, outre le mouvement direct par lequel ils frappent l'œil, ont en outre un mouvement de rotation autour de leur centre, et des différents rapports de ce mouvement avec celui de la translation naissent les différentes couleurs : ainsi chaque fois que nous percevons les couleurs, nous percevons la lumière, et celle-ci est comme un genre dont celles-là sont les espèces. Si le mouvement de rota-
' Qoaesiio 13. p. 12â.
^ Nous avons remarqué ailleurs la connexion entre ce principe et Poccasinnnalisme.
tion des globules est égal à leur mouvement de translation, od voit blanc : si le premier est beaucoup plus prompt que le second, on voit rouge; s'il est un peu plus prompt, jaune; s'il est beaucoup plus lent, bleu ; un peu plus lent, vert. Toute cette théorie sur les qualités sensibles a pour corollaire un idéalisme moins radical que celui de Berkeley, mais qui transforme nos sens en des magiciens : là où il n'y a que mouvement, nous percevons une variété infinie de sons, d'odeurs et de couleurs. Philippi a entrevu cette conséquence; car, page 382, il se pose la question : ce si l'on met un papier blanc sous les yeux d'un homme jouissant d'une bonne vue, cette proposition-ci lui est-elle évidente : « ce papier est blanc? » Oui, répond l'auteur, parce qu'on suppose qu'il n'intervient pas de miracle... ; deuxièmement, parce que cette proposition revient ù celle-ci : ce la vue est affectée comme si cette couleur existait dans l'objet. » C'est-à-dire que Philippi admet comme évident le fait que le papier paraît blanc, mais non pas le fait qu il le soit ^.
Arrivé au terme de son livre, il soumet la doctrine qu'il contient et celle de ses futurs ouvrages au jugement de l'Eglise romaine, u Porro haec quae scripsi et forte scripturus suni, » omnia sanctœ Romana^ Ecclesiaî, cujus me indignum liliuni » protiteor, judicio humiliter submitto 3. » Ainsi avaient fait Jansenius à la fm de VAugitëtinus, et Descartes à la fin de ses Principes.
Philippi est un disciple évident de Descartes; cependant jamais son nom n'apparaît dans l'ouvrage, pas plus que celui de n'importe quel autre auteur. Il est bien possible que l'autorité académique ait défendu à notre médecin de nommer le novateur français, et que celui-ci, pour marquer son dépit, ait
^ Dans une des épigrammes laudalives qui se Imuvciil en lète du livie, celle qui commence par ces mots « (|uaiitus praeci^e sil |>almus»,on retmuvi* aussi une appréciaiioii dénolaiil une médiocre estime de Ia videur dt-s ^ns.
affecté de ne citer aucun témoignage. Dans la préface, il donne cependant une autre raison de son abstention. c< Quand il s'agit de rechercher les vérités naturelles, je ne crois pas qu'il faille avoir grande confiance dans les suffrages du grand nombre ^ : un seul peut aussi bien trouver juste que beaucoup. C'est pourquoi je ne cite dans ma Logique aucun auteur, et je m'inquiète peu si beaucoup pensent comme moi, ou peu de monde, ou personne. » On pressent rien qu'à lire ces lignes, que la philosophie qui sourit à Philippi n'est pas la philosophie commune. Et comme s'il avait voulu, dès la préface, mettre le sceau cartésien sur son ouvrage, il y annonce qu'il prouvera plus au long dans sa Physique que la variété des couleurs vient de la variété de certains mouvements. Au reste, Philippi a fait plus que citer Descartes : il l'a copié en maints endroits de son livre, copié matériellement.
Nous citerons deux de ces plagiats. Le premier est pris dans les Principes (livre IV).
Nous suivons l'édition latine d'Amsterdam, 1692.
PHILIPPI
MeduUa logicœ.
P. 106. Hxc facile iDtelligi possuDt, si atteDdamus ad neryorum et diversorum moluum quibus yarie agiiari possunt muIUplicem varietaiem ; qa'a enim nervi îd cutem corporis desinenlrs ea mediante varie taogi seu agiiari possunt a corpori' bas lerrestribus, et aliter movenlar a corporum durilie, aliter a
DESGÂRTES.
Pi'imipia philosophiœ
(lib. 4, D* liO et sequentes).
190. Horum sensuum diversila tes, primo ab îpsorum nervorum diversitate ac deinde a diversitate motoam qui in singulis nervis fiunt, dépendent