Tome XXXIX
Parmi les philosophes humanistes du temps, citons-en encore un : Erycius Puteanus (Henri Vande-Putte), de Venloo, né en 1S74, mort en 1646. Lui aussi tient à ne pas rejeter Aristote des écoles; et même, dans la longue liste de ses opuscules, nous en voyons plusieurs dont la matière est puisée tout entière dans les traités moraux, politiques, et autres d'Aristote ^ ; par contre, il voudrait voir introduire d'autres philosophes que lui, nommément Epicure 2.
Quand Gassendi, le grand admirateur de ce dernier chef d'école, n'avait encore que dix-sept ans et faisait sa philosophie à Aix, Puteanus entreprenait déjà la réhabilitation d'Épicure en publiant un recueil de ses maximes. Environ vingt ans plus tard, Gassendi, dans son voyage en Belgique et en Hollande, s'arrêta à Louvain et se mit en rapport avec Erycius Puteanus. Ce fut l'origine d'une correspondance philosophique entre ces deux hommes éminents, dont quelques lettres nous ont été conservées dans l'épistolaire de Gassendi 3. Dans la première, Gassendi, après avoir loué Puteanus d'avoir fait l'éloge d'Épicure, juge que tout n'a pas encore été dit et annonce sa résolution d'écrire sur ce philosophe. Dans la troisième, il I^ félicite d'admirer Épicure, et en 1636, la seule lettre de Puteanus que nous trouvions au milieu de celles de Gassendi n'est d'un bout à l'autre qu'un panégyrique enthousiaste du penseur athénien. Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'ils
contexte antérieur : t hic philosophantium vulgas haerent in verbis aut capUanculis, et aetaleni totam, etc. ».
* Enchiridion Ethicum, ex Aristolete olim coUectunit Lovanii, 1620. - Civiiis doctrines Uneœ, quibus Aristotelis Polilicorum libri très primi reprœsentantur, Lovanii, 1645. — In Arislotelem de virtutibuset vitiis (inédit). -— Doclrinœ ArisloteUcœ epitome (inédit). Cr. Paquot, Mémoires.
* Epicuri sententiœ aliquot acuteatœ, Lovanii, 1609-1645, K^piai^Usive philos, Epîcuri (inédit). — Vitœ humanœ bivium ex Platone, Aristotelf aliisque philosophie antiquis, Lovanii, 1645.
' Gassendi opéra omniaj Lugduni, 1658, t. Vf, p. 1 1. Gassendi à Puteanus- Bruxelles, 1628, 9» kaleud., aprilis. p. 16. Bruxelles, 1639 : 7 id. junii, p. 27. Paris, 1629, pridie id. decembris, p. 39. Paris, 1630, 4 id. septenibris, p. ^93. Puteanas à Gassendi, 1636, Louvain, uono novembris.
mi importants pour notre sujet. En effet, le système d'Épi- (m sur l'essence de la matière, pris en gros, est le système ]{omistique; il sera aussi celui de Descartes. Les admiraleurs d'Epicure deviendront bien facilement les admirateurs de Descartes et les ennemis de l'un seront ceux de l'autre. Puteanus avait à Louvain toute une école, on n'en peut douter. in passage d'un ouvrage de Froidmont contre Gisbert Voëtius nous l'apprend en même temps que l'existence dans l'Université «l'une école opposée. Gisbert Voëtius, attaqué dans deux 'ouvrages par Jansenius^ avait répondu par un opuscule intitulé De^iperata causa papatnSy où il s'en prenait incidemment à libert Froidmont. Celui-ci, dans la brochure Crisis causae fk^speralae^ réfuta Voëtius au nom de Jansenius, et ajouta à son ouvrage un appendice où il se défend lui-même contre les attaques personnelles de Voëtius. « Sed placet quod fero- > ciam qua Jansenium durissime exerces, molli joco risuque ' aliquando in me frangis, aisque me ex concilio constantiensi " salagere quosdam Lovanii Democriticorum atomorum defen- « sores, si non Doctores, saltem Licenciatos hœreseos promo- " vere. » L'accusation rapportée, Froidmont se défend d'avoir voulu faire autre chose que de montrer la très grande improbabilité de l'opinion de Démocrite, d'Epicure et de Wicleff sur l^s points et les atomes, et d'écraser ces philosophes sous le poids d'une autorité sans doute inférieure à celle de Dieu, Jïiais pourtant fort considérable, savoir celle des plus doctes <^tho]îques qu'il y eût au temps du concile de Constance ^.
Bans la faculté de médecine, on retrouve chez Tun ou l'autre '^^'t esprit de réaction contre les doctrines traditionnelles de
^ lib. Promondus causœ desperatœ Giab, Voëlii criiis, eûlilo 2a, correctior. ^vaniî, typis Sasseiii et Nempaei, 1665, in-i», chapilre 45, p. 385. — La Vtmière édilion est de 1636. Cf. chapitre XIX, p. 96 : « 0 pioguis ei animalis "linerTae theologla ! Taies olim in pbilosophia erant Epicurei et Domocritici,
l'École. C'est là que la nouvelle philosophie allait recruter ses principaux défenseurs à Louvain et aussi son plus grand adversaire. Parmi les professeurs de cette faculté se distinguait l'Anversois Thomas Fyens ou Fienus. Ce n'était pas seulement un médecin distingué, mais il avait encore publié plusieurs ouvrages s'occupant autant de philosophie et même de théologie que de l'art d'Esculape. Dès l'année 1620, dans un opuscule très intéressant intitulé : De formatrice fœtus, où il recherche à quel principe est due la conformation des organes du fœtus humain, il revendique l'indépendance pour la science, spécialement pour la philosophie et pour la médecine. Il faudrait en transcrire toute la dédicace ^, dont l'objet unique est de montrer que l'autorité de Galien, d'Aristote et de n'importe quels docteurs, fussent-ils même les plus savants, doit céder le pas à la raison. La vérité, s'écrie-t-il, est l'âme de la philosophie et de toute science ; or, la vérité est avant tout ce qui est conforme non pas à l'opinion de tel ou tel, mais aux enseignements de la raison et de l'expérience. Je le confesse, j'ai toujours eu assez de liberté de pensée pour ne pas me préoccuper du sentiment d'Hippocrate et de Galien, de Platon et d'Aristote, maisbien des raisonssur lesquelles ils l'appuyaient. Entretemps, ajoute-t-il, « ea sœculi nostri infelicitas ac difiSdentia est, ut » a majorum opinione dilabi piaculum videatur et qui id facere » ausus fuerit, omnium ora, dentés calamosqiie incurrat ». Dans le cours de l'ouvrage, il revient diverses fois sur ce sujet. Ainsi, lorsqu'il essaie de prouver que la semence n'est pas animée avant la conception, une difiSculté se dresse devant lui : l'opinion opposée a été soutenue par Galien et Aristote. Ce serait long et pénible, répond-il, que d'entreprendre la critique des témoignages d'Aristote; ce serait même chose inutile, surtout que le défenseur d'une opinion nouvelle n'a pas
quos Plato idcirco yr\yz\zi^ terne filios appellabat; quod terram taotani sapèrent el nihil in mundo esse saperenl nisi materiale et quod maoibas posseot palpare yt,
^ A François Paz, premier médecin du roi d*Espagne et des archiducs de BélgîqiMu
èésoin de citer des autorités, mais bien d'établir son opinion .'Sf des raisons vraies et solides ^. Ailleurs, après avoir rapporté 'opinion d'Aristote sur les âmes qui se succèdent dans le fœtus ^ a rejeté une interprétation bénigne, il formule sa conclusion de la façon suivante : je n'ai rien à répondre à l'autorité d'Aristote, i\ ce n'est : c< Amicus Plato, amicus Socrates, amicissimus Aris- > toteles, sed magis arnica veritas 3 ». Ailleurs encore, après avoir établi que la faculté d'engendrer n'est autre chose qu'une forme de la faculté de nutrition et que, par conséquent, il n'y a que deux facultés végétatives, celle-là et celle d'accroissement, il termine par cette phrase caractéristique : « Cette » division des facultés végétatives, quand même elle serait '> contraire à l'enseignement de Galien et d'Aristote et de » tous les autres, tant médecins que philosophes, ne serait » pas pour cela contraire à la vérité; or je juge qu'il faut ^ préférer la vérité à toutes les opinions de tous les hommes, » fussent-elles vieilles de beaucoup de siècles * ». Fienus, quelque valeur qu'il donne à la raison individuelle, est cependant un croyant sincère, et il le montre par les lignes qui terminent son livre : « Finio nunc et quidquid dixi Sanctœ A Romanae Ecclesias judicio ac censune lubens ac humiliter » submitto ». Il était profondément persuadé, comme nous le <iira plus loin Gassendi, que cette soumission n'exigerait jamais <Je lui le rejet d'une thèse évidente, la foi et la raison venant toutes deux d'un Dieu qui ne peut se contredire. En 1629, ^nnée où, comme nous l'avons dit plus haut, Gassendi vint à
' De formatrice foetus, Anlverp., 1020, question 5, p. 74.
' Arisiole, Saiol Thomas el les scolasliques enseignenl que le fœtu:;, avant <)'èire informé par Pâme raisonnable, Test (rabord par une âme végétative, "^mblable i celle des plantes; puis, celle-ci disparaissant, par une âme à It ^>^ végéiative et sensilive; cette seconde àme à son tour fait place à Tàme ^isooDable.
' llridem, question 8, p. 182.
* Ibidem, question 9, p. 276.
Qaestion 6, p. 106, nous lisons encore : « Fateor banc esse mentem Aristo- ^^^; s<'dquid refert mentem ejus esse si non pmbet eam; et si argomeotum ^u exemplum quod ad probandum assumit, sit impertiuens et invalidum? »
Louvain, Fienus lui remit un exemplaire de son dernier ouvrage récemment paru. C'était le troisième sur la mêmti question : la recherche du moment de l'animation du fœtus par l'âme raisonnable. Il soutenait qu'elle avait lieu environ le
troisième jour après la conception. La réponse de Gassendi^ datée de Bruxelles ^, est digne d'attention, parce qu'elle révèie de nouveau ses dispositions et celles de Fienus, comme aussi celles de leurs communs adversaires. « Ego », y écrit-il, «qui; » iUam philosophandi libertatemtantopereamo, haudhaerebam » illum mihi abs te librum traditum in quo amica veritas, \n » quo amicus Plato placeret. Deum vero immortalem ! quan^ »non inanis me lactavit spes! quam multa passim agnovi »vestigia generosi animi! quam ssepe quasi subsilii, propter » ingenuam indolem, qua te veritate, qua te philosophia » dignum indicasti ! » Gassendi se plaint ensuite amèrement de ce qu'on trouve à peine un philosophe sur mille qui ne scj laisse pas guider par les opinions d'autrui et qui plutôt « dor- » mienti leoni barbam vellant quam ut abstrusum aliquid per » se ac serio perscrutentur ». Sans doute, continue-t-il, votre adversaire 2 est louable de veiller à ce que la philosophie soit chrétienne ; mais vous, vous l'êtes au plus haut point de traiter une matière philosophique par des arguments philosophiques, tout en ayant soin de respecter la foi. Car, où la foi enseigne quelque chose, dire n'importe quoi contre cet enseignement est une témérité, pis que cela, c'est une folie. Mais là où elle ne dit rien de clair, qu'est-il besoin de jeter la confusion dans toute la philosophie en se basant sur des points de théologie mal définis? N'est-ce pas là la source d'où ont découlé en philosophie tant d'absurdités, qui en ont fait un monstrueux assemblage de rêveries 3?
Il y avait d'autres esprits indépendants que Fienus dans la
' Cnssendi opéra omnia^ Lyon, 1658, t. VI, p. 17. ' Antoine Ponce Santa Gruz, médecin du roi d'Espagne. " En fait, la philosophie du temps de Gassendi ne s'écartait peut-être pas autant de ces principes que l'auteur le prétend ici.
kulté : Girard de Villers, par exemple, qui n'hésita pas à mettre le travail de son collègue au-dessus des travaux analogues 'd'Aristote ^. Pierre Castellanus, dans une épigramnie grecque, mise en tête de l'ouvrage de Fienus, le loue d'avoir enseigné autre chose qu'Aristole et Galien 2^ tandis que Libert Froidniont, de la faculté des arts et philosophe péripatëticien, tout en reconnaissant le talent de Fauteur, garde une résene prudente quant au fond morne de la thùse.
Il est temps d'en venir aux philosophes qui n'occupaient pas de chaire dans les établissements d'instruction publique et qui exerçaient leur influence par le moyen de leurs ouvrages. Nous n'en voyons citer que deux dans la Patria Belgica 3 : Guillaume Mennens, d'Anvers, et Jean-Baptiste Van Helmont, de Bruxelles. Guillaume Mennens est un auteur bizarre, opposé à Aristote et à la scolastique, chimiste ou plutôt alchimiste, qui a écrit trois livres sur la Toison d'or; il s'y occupe, prétendil, de la philosophie sacrée des prophètes, de la philosophie choisie et unique des mystères admirables de Dieu, de la nature et de l'art. Paquot, où nous puisons ces détails *, lapprécie en quelques lignes : « c'est une histoire allégorique, symbolique, physique, chimique et alchimique de Gédéon et
* l.egonit hiioc iibruin rerum natiira Fieni, - Nescio qiio casu, nomine prsclerito;
Ac oerneDS operum palefacia arcana suoruin, Addui'to h£C dixil verba siipercilio :
Aiit egomrt scripsi haec, dHinr aul naiura secunda, Aut Genius nosho major AristoU'te.
^ Tu ffot tt}^ (puasb)^ xpu<pîa; coi^e XEXeuOouc;
ou^èv ApiTcoTAv^ç é^iBi^oL'zo V^Sè PaÀT^vÀ;.
* Patria Belgica, Belgique morale et iiiteUectuelle. Histoire de la philotophie, par M. Van Mebnbn, p. 1 29.
* Paqcot, volume XII, p. 444.
de Jason, ou, si Ton veut, c'est un ramas de visions ». Et dire qu'un tel ouvrage a eu les honneurs de trois éditions, dont pourtant la première seulement s'est faite dans notre pays! Mennens n'a guère eu d'influence, puisque les biographes le mieux renseignés ne donnent que les dates de sa naissance et de sa mort et le titre de ses ouvrages.
Jean-Baptiste Van Helmont, de Bruxelles, est un philosophe d'une tout autre valeur, et sa renommée, très considérable après sa mort, fut déjà fort grande de son vivant. Sa vie et même certains points de sa doctrine présentent des rapports frappants avec la vie et la doctrine de Descartes, son contemporain. Tous deux étudient avec succès la philosophie de leur temps et puis jugent n'y avoir rien appris. Si Descartes s'occupe surtout de philosophie et de physique, sans négliger la médecine, Van Helmont prend la médecine pour objet principal de ses travaux, non sans faire souvent des excursions dans le domaine de la philosophie et de la physique. Pour acquérir la science, ils quittent tous deux leur patrie et voyagent pendant de longues années dans les pays étrangers. Partout où ils se fixent, ils continuent leurs expériences et leurs écrits, sans chercher à monter dans aucune chaire. L'Université d'Utrecht et les ministres protestants mettent des entraves à la propagation des idées de Descartes ; l'Université de Louvain et le tribunal ecclésiastique de Malines en mettent à la propagation de celles de Van Helmont. L'analogie de leurs méthodes est encore plus remarquable. Descartes rejetait les doctrines des anciens, spécialement celles d'Aristote; Van Helmont, selon CaramueH, et comme il est d'ailleurs manifeste par la lecture de ses ouvrages 2^ était l'ennemi juré de Galien et du Stagirite.
* Cité par Brucker, Historia philosophiœ, Lipsiai, 1700,1. IVjiariie I, |> 7l5.
* Supphmentum de Spadanis fontihus, Leodii, I6i4, paradox. 2, p. J'' :
tt Restât cœterum veniam pt'tere, iioslrae ul indulgoanl libertaii mânes Aristo-
tocartes affectait de ne pas étudier dans les livres; Van Helmont se rail te plusieurs fois de s'être débarrassé de tous les ouvrages qu'il s était procurés à grands frais ^. L'expérience et la méditaton, voilà les deux manières d'étudier du philosophe français; ce sont aussi celles que Van Helmont préconisait : il s'appelait lui-même dans ses ouvrages le philosophe par le feu « philosophas per ignem ^ »^ et semble même avoirporté laméditation à un degré oii elle n'est plus qu'une sorte d'exaltation morbide, tandis que Descartes entend par là une série de raisonnements &its à part soi, en partant de principes certains et évidents ; et pourtant, dans le principe Descartes avait accordé une grande importance à des songes et à des visions. Tous deux encore contestent l'utilité de la logique, notamment du syllogisme, et
telici, si fontes ex condensatione aeris nasci, aestimavero somnium, naiurae impossibile ».
ibidem, paradox. numero-criiico, p. 51 : « Solo oamque Aristotetis siatuto quodoomra Degantem priocipia, non sil dispulandum, Pbilosophia in obscuram delà la maosit. Etenim si non iinperandum saltem dpc serviendum lil>errimisjudicii muDeribus est , antecedenliuni gregem sequenles, non quia hc euDduiD, sed quia sic sit ilum ».
Enoemi d*Aristote, Van Helmont était et se disait disciple d'Hippocrate : il prend ce titre au Trontispice du Supplementum : J. B. Van Helmontius. Belga, OKdicas Hippocraiicus et Hermeticus. Hippocrate est loué par lui, ibidem, paradoi. 3, p. 22; paradox. 4, p. 52; paradox. 6, p. 46; paradox. numero- <'ri!ico, pp. 56-57.
' Vak Hclhort, Or tus Medicinœ, Amsterodami, 105â, 4°, p. 11, col. a : tbeserui itaque confestîm, omnes omnium libros »; ibidem, p. 660, col. b : * F^isiiditus itaque coeca pnesumptionis pridem meae ignorantia Jibros abjeci ».
* l/expérience renverse les songes dont le monde s^est repu jusqu*ù maioteoaut : « plarima nempe somnia quibus muiidus se hacienus circumveniri passusesi roecbanica ars Vulcani illudit cacbinno »; paradox. 2, p. 10.
Ibidem, paradox. numero-criiico, p. 54 : c Quapropler anaiysis per ignem «deunda est, qu» sam ut reclusionem corporum, ita eorumdtm compagem certain, ante oculos proponit, ceriioreque spondet studio quam quae de iBateria prima, privatione, fortuna, casu, infioito et vacuo, insomnia. jejuno adhuc ore, adolescentum verterit doctrina «. Cf. ibidem, p. 03, un texte où i*on retrouve réunis tous ensemble et d*une façon piquante les traits caractéi^iiques de la méthode de Van Helmont.
veulent simplifier les règles de cet art. Quoique les méthode^ se ressemblent et que les expériences de l'un et de l'autre le^ aient tous deux la plupart du temps conduits à la vérité, leurs méditations personnelles ont abouti à des systèmes tout différents. C'est de part et d'autre un spiritualisme outré, avec cette différence essentielle que Descartes exagère le spiritualisme de l'âme raisonnable et enlève à la matière, aux animaux et aux plantes tout principe supérieur, tandis que Van Helmont en attribue aux minéraux mêmes et multiplie dans l'homme les êtres spirituels. Mais Descartes eut le mérite de parler un langage clair et aussi exempt que possible de toute terminologie technique, tandis que Van Helmont n'a fait que substituer au langage scolastique, entendu de toutes les écoles, un langage propre à lui et intelligible à peu près pour lui seul. Le médecin bruxellois a d'ailleurs pris moins de soin encore que Descartes pour éviter les innovations théologiques, et si, chez ce dernier, l'autorité ecclésiastique a trouvé des points obscurs, au moins ne s'est-elle pas opposée à lui d'une façon aussi vive qu'elle la fait à Van Helmont. Van Helmont eut d'ailleurs le tort d'étendre | ses innovations à la théologie. Il attacha de l'importance à des doctrines cabalistiques ^ qui n'en méritaient guère. Quant au fond même de ses idées cosmologiques et anthropologiques, si on les distingue de certains points particuliers de chimie, où Van Helmont a fait des découvertes intéressantes, elles sont gratuites, affirmées sans preuve, souvent même fausses et absurdes; ce qu'elles ont de vrai avait déjà été dit et mieux dit peut-être par les anciens.
Quoiqu'il ait été son contemporain, nous ne croyons point que les idées de Descartes aient pu exercer quelque action sur lui. Il menait une vie assez retirée dans sa maison de Vilvorde. A partir de 1629, commencèrent les déboires que
' SuppifmeiUum^ paradox. I, p 15 : t Mirabuiitur certe baoc prima frunK' quotquot cabalam aspicient, verissimam lamen «.
Paradox. 3, p. â5 : « Quam fudinarum disppDsationem y.or triviulnu iin' n^i in suus Peroledorum Tuiidos Ad 'pli di>tiiig'iijiit «.
loi suscita sou livre De magnetica vulnerum curatione, publié ffl 1621. En 1634, la réimpression clandestine de cet ouvrage msà son emprisonnement. Les années qui suivirent amenèrent la maladie et la mort de ses enfants et de sa femme. Enfin, en 1639, commença l'infirmité qui devait le conduire au tombeau, le 31 décembre 1644, après cinq années d'une chétive tjxistence. D'où il est facile de voir qu'il n'a guère eu la liberté desprit voulue pour profiter des ouvrages de Descaries, dont le premier avait paru en 1637, quand Van Helmont avait atteint sa soixantième année. Nous examinerons plus tard si les opinions de Van Helmont ont été connues par le réformateur français.
Arrivés au terme de ce chapitre, résumons-en brièvement le contenu. La philosophie le plus en vogue dans notre pays était la philosophie scolastique; mais, outre que dans les difficultés de sa terminologie, dans la multitude, la minutie et la subtilité de ses questions,Jelle recelait en elle-même certaines causes de décadence, au dehors des adversaires plus ou moins déclarés la combattaient en patronnant des systèmes qui n'étaient pas les siens. Ses ennemis déclarés, quand ils n'évoquaient pas des idées anciennes, se contentaient de la battre en brèche, sans songer encore à ce par quoi ils remplaceraient la scolastique tombée; ou, s'ils apportaient des idées neuves, ils se mettaient dans une condition plus désavantageuse que ceux mêmes qu'ils voulaient abattre : leur langage était aussi barbare que celui des écoles et leurs nouveautés offensaient souvent la foi ou la raison. La philosophie de Descartes, entrant en scène, allait profiter des faiblesses des uns et des autres et finalement s'établir presque maîtresse absolue de la place.