CHAPITRE II
DU CARTÉSIANISME EN BELGIQUE DEPUIS l'ARRIVÉE DE DESCARTES EN HOLLANDE, EN MAI 1629, JUSQU'A LA PUBLICATION DU DISCOURS DE LA MÉTHODE, EN JUIN 1637.
Sommaire.
1. Rapports de Descartes avec Isaac Beeckmann. — II écrit le Traité de la musique. — â. Il sert sous le comte de Bacquoy (1621). — 3. Il passe quelques jours en Belgique (1622). — 4. Le cardinal de Bérulle recommande Descartes aux oratoriens de Flandre (1628). — S. Henri Reneri, de Huy, donne à Descartes Tidée de ses « Météores ». — 6. Yopiscus-FortunatusPlempius d'Amsterdam; ses premiers rapports avec Descartes. — 7. Séjour du P. Mersenne en Belgique et ce qu'on pensait dans notre pays du séjour de Descartes en Hollande. — 8. Reneri, premier professeur cartésien. — 9. Sylvius, de Braine-le-Gomte, et Descartes.
Descartes se trouvait en 1617 à Bréda, où i! servait en volontaire dans l'armée du prince Maurice de Nassau. Il y fit la connaissance d'un Belge, dans une circonstance assez piquante. Un inconnu, raconte Baillet ^, avait fait afficher un problème rédigé en flamand, en demandant qu'on le résolût. Descartes, qui alors ne savait pas le flamand, pria un passant 2 de lui donner la traduction latine ou française de l'énoncé ; elle lui fut faite en latin, et le lendemain^ Descartes apportait aa traducteur la solution raisonnée. Tel fut le commencement des
* Volume J, p. 43.
* Voyez ce que Descaries écrit à Beeckmann, 0. volume VI, p. 16' • P:ir une simple rencontre et sans aucun choix, j'ai contracté habitude avec vous pour m*éire rencontré par hasard eu garnison dans une ville frontière, où je ne pus trouver que vous seul qui entendit le latin.
relations entre Descartes et Isaac Beeckmann. Ce dernier était Oi'^'naire de Middelbourg, dans la Flandre orientale ^, où il ^t né vers 1570. On ignore pourquoi il quitta notre pays; iiiais le fait est qu'en 1617, il était fixé en Hollande. Pendant les deux ans que Descartes y passa, ils s'occupèrent ensemble de physique et de mathématiques. Sur les sollicitations de notre compatriote, Descartes rédigea le Traité de la musique^ son premier ouvrage. Baillet, après avoir révoqué ce fait en doute, p.4o,raffirmep.2032. Ce qui le prouve d'ailleurs suffisamment, c'est que, d'une part, Descartes avait remis à Beeckmann le manuscrit original 3, et que, d'autre part, le traité porte à la fin les paroles suivantes : « Je veux néanmoins que cet avorton de » mon esprit vous aille trouver pour être un témoignage de 3 notre familiarité et un gage certain de l'affection particulière ]> que j'ai pour vous; mais à condition, s'il vous plaît, que » rayant enseveli parmi vos pancartes dans un coin de votre » cabinet, il ne souffre jamais la censure et le jugement d'autres
'^ que vous cet ouvrage a été composé à la hâte pour plaire
» à vous seul -* ».
Bien que Fétis ^ estime cet opusicule peu digne du nom de son auteur (lequel, à en juger par les paroles qu'on vient de
* QuETELET. Histoire des sciences, p. 185. Le Middelbourg dont il est ici question est-il bien celui de la Flandre orientale? V. là-dessus Jacobus Kok : ^'adertandsch woordenboek, 2«ï« druk, Amsterdam, i786, 8», t. V, p. 307. — I)<îscartes ne semble pas avoir en haute estime les mœurs de Tendroit. t Sachant ^^ qoel pays vous étiez et comment vous aviez été élevé, ce que vous faisiez <ie mal devant moi, je l'attribuais plutôt à rusticité et à ignorance qu'à telle maladie.» 0. volume VI, p. 161.
' Beeckmann n'avait rien dans son cabinet qui pût être plus agréable au ^' Mersenne que la copie du Petit traité de musique que M. Descartes avait ioirefois composé en sa considération lorsqu'il était en garnison dans la ville <^eBréda. Baillbt, t. T, p. 203.
' Hiidem^ p. 204.
* 0. volume VJ, p. 502. Cf. 0. volume VI, p. 80. J'ai retiré Toriginal du htît traité de musique que J'avais donné à M. N., étant à Bréda, lettre au P- Mersenne.
' Biographie des musiciens, in voce c Descartes •.
lire, en demeurerait peut-être d'accord), il n'en est pas moins le premier fruit de son talent; fruit précoce, puisque à l'époque où il l'écrivit Descartes n'avait que vingt-deux ans; Beeckmann a le mérite d'avoir donné occasion à sa composition. En a-t-il d'autres? L'estime des savants de l'époque semble le prouver : Baillet dit que les étrangers qui voyageaient en Hollande le mettaient au nombre de ceux qu'ils devaient visiter ^ ; en tout cas, Mersenne et Gassendi sont venus le voir et ont correspondu avec lui 2 . On a publié à Utrecht, en 1644, sept ans après sa mort, un recueil de méditations mathématico-physiques qu'il avait en manuscrit dès 1629. Mais Descartes l'apprécie en termes peu flatteurs 3 : « Je n'ai jamais rien » appris davantage de votre physique imaginaire que vous » qualifiez du nom de mathématico-physique, que j'ai fait » autrefois de la Batracomyomachie d'Homère ou des contes » de la Cigogne. »
Plus loin ^y il accentue sa critique : « Voyez donc, je vous » prie, diligemment, feuilletez votre manuscrit, mettez tout en » compte, et, après cela, ou je me trompe fort, ou je m'assure » que vous ne trouverez pas la moindre chose du vôtre qui » vaille mieux que sa couverture. »
l\ est bon de remarquer que ce jugement de Descartes se ressent peut-être des torts que Beeckmann avait causés à s i renommée en s'attribuant le Traité de la musique ou tout au moins en publiant qu'il avait eu Descartes pour disciple.
* Vie de Descartes, volume I, p. 271.
* Ibidem, pp. 205, 203.
3 0. volume VI, p. 147.
* Ibidem, p. 152. Il ajoute qu'il a peine à croire que c«'l ouvrage puis.<!e rien contenir de plus solide que le sont des pierrettes et des morceaux de verre. Cf. 0. volume VI, p. 05. Descartes y critique le latin de Beeckmann et, de plus, dit qu'en fait de musique il ue savait cfue ce qu'il avait appris dans Jacques Lefèvre d'Étaples, et tenait pour un grand secret de savoir que la quinte était comme de 2 à 3 et la quarte de 4 à 5, et n*avait jamais passé plus outre; qu'il trouvait cela si beau que, encore que ce fut tout à fait hors de propos, il l'avait inséré en des thèses de médecine, qu'il avait soutenues un peu auparavant.
O'après le philosophe français, c'était le contraire qui était la vérité, car, de retour en Hollande, au commencement de 1629, i! était venu directement à Dordrecht, où, depuis deux ans, son ami de 1619 était principal et professeur de rhétorique i TEcoIe illustre. « Ne vous souvient-il plus, écrit Descartes, » combien, au lieu de m'aider dans le progrès de mes études, « vous y avez apporté d'empêchement, lorsque étant à D., > occupé à des considérations dont vous vous confessiez être ' incapable, vous ne cessiez de m'importuner pour apprendre '-• de moi certaines choses que j'avais quittées, il y avait long- ' temps, comme des exercices de jeunesse ^ ? »
Quatre ans plus tard, il semble que les deux amis d'autrefois se réconcilièrent : Descartes, de retour d'un voyage en Danemark, vint à Dordrecht visiter son ancienne connaissance, que la vieillesse et les maladies paraissaient menacer d'une fin prochaine. Il ne mourut toutefois que le 20 mai 1637 2; Oescartes n'en avertit le P. Mersenne qu'un an après; et encore ne le fit-il qu'interpellé par ce religieux, et d'une manière fort sèche 3.
Pendant son volontariat de deux ans en Hollande, Descartes n^ fut mêlé à aucune guerre, la trêve conclue pour douze ans avec les Espagnols en 1609 étant encore en vigueur. En 1619, 3Q mois de juillet, il partit de Bréda pour se rendre à Maestricht, et de là en Allemagne, où il prit du service dans les troupes du duc de Bavière d'abord, et ensuite dans celles du comte de Bucquoy. Ce dernier avait été choisi par l'empereur ïathias pour commander les régiments levés dans les Pays-
' O.^olumeVI, p. 145.
^ Paquot, volume XVII, p. 402.
' 0. volume VII, p. 154 : « Le sieur fierckmaiin est mon, il y a déjà plus ^Qn an, et je pensais vous l*avoir mandé ».
Bas et ailleurs ^. Descartes portait donc les armes sous un généra] pris parmi les hommes de guerre les plus renommés de la Belgique, et il eut de nos compatriotes pour compagnons d'armes. Cet engagement, pris vers la fin de mars 1621, ne fut pas de longue durée; de Bucquoy ayant été tué le 10 juillet de la même année au siège de Neuhausel, Descartes quitta l'armée et voyagea en Allemagne et en Hollande.
Au commencement de février 1622, il retourna en France. Entré dans les Pays-Bas espagnols, raconte Baillet *^, il fut curieux de voir la cour de Bruxelles, où se trouvait l'infante Isabelle, veuve depuis le 13 juillet 1621. Peu de jours après, il quitta nos provinces, sans qu'il paraisse y avoir noué aucune relation.
Dans les derniers mois de 1628, le philosophe français résolut de quitter pour la seconde fois son pays pour se retirer en Hollande, afin d'y vaquer en paix à ses études favorites. Le cardinal de Bérulle, qui l'estimait grandement, lui donna, d'après Tabaraud 3, des lettres de recommandation pour les oratoriens de Flandre. Si cela est vrai, il est très probable que Descartes se sera rendu en Hollande en passant par le Brabant; nous n'avons malheureusement pu nous éclairer à cet égard.
Nous trouvons Descartes à Amsterdam vers la fin du mois de mars 1629; il y va rester quatre ans, sauf un séjour intermédiaire à Franeker, qui dura un peu plus de six mois,
^ DE ViLLERHONT, Emcst de Mansfeld, Bruxelles, 1865, t. I, p. 103. Baillet, volume I, p. 97, dit qu'il y avait grand nombre de Wallons dans Tarmée du comte de Bucquoy.
* Volume!, p. 105.
' MiCHAUD, Biographie univer selle, in voce « Bérulle ».
depuis mai 1629 jusqu'au commencement d'octobre. A son arrivée à Amsterdam, il fit la connaissance d'un Belge, Heari Beneri ou Renier, né à Huy, en 1593. Reneri avait fait i<^ humanités à Liège, puis sa philosophie à Louvain, où il fut leJôve de Nicolas Bardout, au collège du Faucon ^. Etant revenu à Liège pour y étudier la théologie au Grand Séminaire, il tomba sur les Institutions de Calvin, dont la k(ure amena son passage au protestantisme s. Il fut impossible de le ramener à ses anciennes croyances et il dut quitter le («ays. Il s'en alla à Leyde étudier l'Ecriture sainte au Collège des Français. Cinq an^ après, il fut déshérité. Pressé par le besoin, il ouvrit une école particulière à Leyde et, après avoir acquis une petite fortune, s'appliqua à la philosophie. Il ttait à Amsterdam en 1628. Sa connaissance de la langue française et ses relations avec les huguenots français réfugiés le mirent facilement en rapport avec Descartes dès le premier séjour de celui-ci à Amsterdam, séjour qui, du reste, fut de courte durée. Baillet rapporte 3 qu'après une délibération de peu de jours, voulant s'éloigner encore plus du grand monde, le philosophe français se retira à Franeker au mois •le mai pour y rester jusqu'au commencement d'octobre. Or, pendant ce temps-là, Gassendi arriva à Amsterdam et précisément au commencement de juillet, il fit la connaissance de deux smis de Descartes, le médecin Waessenaer et notre Reneri •*.
' DoHELA NiEUWENHDis, Coftimentatio de R. Cartesii commercio cum Mosophis befgicU, etc., petit 4o, Lovanii, 1828, p. 95. Lettre de ProidmoDt i Plempius, en date da 13 septembre 1637 : < Vidi olim eum discipulum ^- Nicolaî Bardoal in Falcone, qui hodie Brugis ad S. Oonatianum est (^noDîcQs ». — Nous ne savons où Nieuwenhuis (p. 18) a trouvé que Reneri i^ait sQjvi à LoavaîD les leçons des Jésuites
* Ibidem : « Utinam magistri sui philosopbiam et mentem retinuisset, non <lolerpniQs ejus in fide naufragium *.
' Volume I, p. 178.
* Baillet, volume I, p. 201, lui fait devoir cette connaissance à André Rivet deSaint-Maixant, en Poitou, professeur de théologie à rUniversIlé de Leyde. ^^ Gassendi, t. VI, p. 31, oii Reneri le dit lui-même.