CHAPITRE XVII
ORDONNANCE DE LA FACULTÉ DES ARTS DE LOUVAIN AU SUJET DU CARTÉSIANISME (l66!2).
SoBiinaire.
1. Importance de ce chapitre et du suivant. — 2. L'internoDce Jérdme de Vecchi : il écrit k la Faculté des Arts pour lui demander des mesures contre la propagation fies erreurs cartésiennes (i*** juillet). — 3. Réponse de la Faculté (5 juillet]. — 4. Lettre explicative de l'internonce (7 juillet). — 5. Ordonnance de la Faculté lies Arts et sa notification à l'internonce ( 29 août).
On confond souvent l'objet de ce chapitre avec celui du chapitre suivant; mais ils sont en réalité très distincts : dans l'un, nous voyons l'internonce se mettre directement en rapport avec la Faculté des Arts pour obtenir une mesure générale contre la propagation des doctrines cartésiennes; dans l'autre, ce même personnage s'adresse à la première autorité de l'Université à propos d'un fait particulier, concernant, non pas la Faculté des Arts, mais un membre de la Faculté de Médecine. Celte double intei*vention est l'origine de deux séries parallèles d'événements, dont Tune se termine par une ordonnance de •a Faculté des Arts et l'autre par une censure émanée de la Faculté de Théologie.
L'importance du présent chapitre et du suivant est manifeste. Jusqu'ici, nous n'avons assisté qu'à des luttes individuelles; ïnaintenant, ce sont les autorités qui interviennent : la Faculté des Arts, la Faculté de Théologie, le recteur magnifique, nnternonce et le Saint-Siège. De plus, l'Université de Louvain donnant le branle à tout le pays, la direction qu'on y imprimait aux idées philosophiques allait orienter tous les esprits, •élément laïque aussi bien que le clergé séculier et le clergé
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régulier. Les universités françaises n'ont pas pu se soustraire à l'influence de ces événements. Bouillier affirme à deux reprises « que la condamnation des principes cartésiens par » l'Université de Louvain a préparé celle de la congrégation » de l'Index », qui l'a suivie de près ^. « La congrégation de » l'Index, dit-il ailleurs, avertie par l'exemple de la Faculté de » Louvain, s'aperçut à son tour du prétendu poison que con- » tiennent les ouvrages de Descartes et les condamna avec » l'adoucissement chimérique du donec corrigatur 2. »
Pour ce qui concerne le présent chapitre, nous ajouterons que les documents qui y sont analysés et dont nous donnons le texte en appendice sont tous inédits, quoique Cousin dise cofinu le dernier d'entre eux 3.
En dénombrant tantôt les autorités qui intervinrent dans cette affaire^ nous n'avons pas nommé les évéques de Belgique. C'est qu'en effet jamais ils n'apparaissent dans les démêlés entre cartésiens et anticartésiens. Ni André Creusen, qui était alors archevêque de Malines, ni les autres membres de l'épiscopat belge ne dirent rien qui s'y rattachât, même de loin, dans la réunion qu'ils tinrent à Bruxelles le 4 janvier 1661 ^. On était trop occupé du jansénisme pour s'intéresser au cartésianisme; d'ailleurs, les évéques se reposaient sur l'Université de Louvain ^. On a aussi voulu faire intervenir les Jésuites dans ce débat; mais rien n'en apparaît. Sans doute, Ciermans, Aynscom, Der-Kennis et surtout Compton s'en étaient pris
* Volume I, p. 277.
* Ibidem, p. 467.
s Œuvres, t. II, Bruxelles, 1841, p. 181 t Toute cette affaire fioit parle » décret connu de TUdî versiié de Louvain contre la philosophie de Descartes. > Cousin en cite les premiers mots; mais le fait est que jamais ce décret n*a été imprimé.
* Van de Vblde et de Ram, Synodicum belgicum, par$ prima, Malines, i828, p. 559. A la réunion précédente (1645) et à celle qui suivit (1663) il ne fut pas non plus question des sentiments de Descaries.
* Paquot, dans la partie manuscrite de ses Mémoires, dit que Gérard Van Gutschoven était très cher à Maximi lien-Henri de Bavière {retiseignement de M. le chanoine Reueene). Ce prince-évéque s*occapait, dit-on, d*alchimie>
auparavaut à Descartes; mais ils n'avaient pas été les seuls; les Carmes, dan& la personne de Bona-Spes, les Augustins, représentés par De Wulf, Du Rieux (Rivius) et de Coninck, les professeurs de Louvain Plempius, Froidmont, Vanden Nouwelandt, avaient fait de même. Nous croyons plutôt que l'intemonce n'a agi que sur l'ordre direct de Rome : qu'on se rappelle la lettre d'Albizzi. S'il faut hasarder une conjecture, la véhémence de Plempius et la joie qu'il ne dissimule pas après les censures doivent attirer les soupçons sur lui plutôt que sur les Jésuites, dont on a constaté plus haut la modération.
Jérôme de Yecchi ^ était internonce ^ depuis la mort de son prédécesseur André Mangelli, décédé à Bruxelles le 31 octobre 16S5. On a peu de détails sur sa vie : il était abbé du Mont-Royal (abbas Montis-Regalis). Après avoir rempli dix ans ses fonctions en Belgique, il fut rappelé en 1664 3 et devint le secrétaire particulier du pape Alexandre V[[ 4.. En 1662, le P. Bona-Spes lui dédia sa Théologie, en dix gros volumes in-folio (où, pour le dire en passant, on ne trouve qu'une seule allusion à Descartes, dans le préambule du tome quatrième S). Cette dédicace mentionne comme parent de notre
' On orthographie ce nom de plusieurs façons différentes : Cousin, Bouillier, M. Van Meenen écrivent Vecchio] Prouhet, de Vecchy; Bonnetty et Ubaghs, Vecchiîis; généralement les contemporains qui latinisent ce nom écrivent de Veechiis. Nous sufvons Tusage italien.
* Il u*7 avait pas de nonciature proprement dite à Bruxelles; les nonces ne sont accrédités que près des cours souveraines. Du reste, de Veccbi se signe toujours Pronuntius apoetolicus,
' V. pour la preuve de cette date Van de Veldb et de Ram, Synodicum helgieum, pars prima. Matines, 1828, p. 550.
* Revue de F Instruction publique en France, etc., année 1850*1860, p. 730, col. 0.
* < Uli in philosophia, omissis cartesianis nugis et frivolis quaestionibu^, " qoae curiositati magis faciunt quam doclrinae, difficultatis stalim uodum * ostendi et solvere conalus sum, ita et hic facio. •
internonce un Jésuite du nom d'Horace de Vecchi, martyrisé au Chili ^. Ce prélat, qui n'a pas été ami des cartésiens, ne Ta pas été non plus des jansénistes. Dès les premiers temps de sa nonciature, au commencement de 1657, il avait enjoint par lettre aux chanoines de la cathédrale d'Ypres d'avoir à enlever répitaphe gravée sur ^la tombe de Jansenius, « ut dispereat memoria ejus, » dit-il. Toutefois il n'obtint pas ce qu'il demandait s. Plempius a tracé de ce prélat un portrait, trop flatté peut-être, mais qui en substance doit être ressemblant 3. c( L'internonce Jérôme de Vecchi est un vaillant défenseur de la majesté romaine; ardent à poursuivre les opinions et les sentences erronées, il défend avec force la cause de l'orthodoxie. Homme habile à connaître le fond du cœur humain, il se montre admirable dans la façon dont il arrange les différends et apaise les troubles. Par son urbanité et sa douceur, il plaît aux gens de tous rangs. Les qualités supérieures de son esprit et de son extérieur même commandent le respect et la vénération. Quoique à la Heur de l'âge, l'austérité de ses mœurs et l'ascendant qu'il exerce sur ceux qui l'approchent le rendent semblable à un homme qui a blanchi au milieu des travaux les plus ditticiles et à un de ceux qui composent le vénérable sénat du pontife romain ^. Pour tout dire brièvement, on ne pouvait nous envoyer de Rome un légat qui répondît mieux à nos vœux, qui agréât davantage et qui fût plus éminent. Aussi espérons-nous qu'après s'être acquitté de sa charge dans ce pays, il sera élevé par N. S. P. le Pape à l'éminentissime dignité qu'il mérite et qu'il sera le perpétuel patron et protecteur de notre Université. » Quand Plempius imprimait ces brillants éloges, l'internonce était encore en
' Alegamue, BMoth, script.^ t. VII, Aiitv., 1G43, p. 567, place ce martyre ju \Â décembre 161i.
* IHographie nafionaie^ in voce Halmale (Henri van).
3 Fundamenla Mfdicinœ, édiiion de 166-i, préface, m fine,
* Plempius fait ici un jeu de mots : « morum gravitate et auctoritate in « Ourenti £late Vecckium, hoc est in bierarchico regiaiiue senalorem se » osieudi'DS. » L'italien vecChio correspond au senex du latin.
Belgique; mais quelques mois après il était rappelé à Rome et devenait le conseiller intime de l'ancien nonce de Cologne et du vieil ami de Plempius. Nous ne savons si plus tard il fut créé cardinal et si le médecin de Louvain vit se réaliser l'espérance qu'il exprimait dans sa préface *.
Quoi qu'il en soit, ce falsarum opinionum sententiarumque acer itisectator, comme l'appelait Plempius (qui en cela le valait bien), envoya, le l^ juillet 1662, une lettre à la Faculté des Arts, où il lui reprochait de permettre qu'on enseignât la philosophie cartésienne, philosophie pernicieuse à la jeunesse catholique 2. C'est ainsi que Plempius en résume le contenu. Le fait qu'elle incrimine est constant : les deux Van Gutschoven appartenaient à la Faculté des Arts ; la Logique de Philippi n'avait pas été publiée pour les étudiants en médecine, et nous avons appris par Baillet que les professeurs des Pédagogies étaient dès 1650 en majorité cartésiens ; il paraît même que déjà Gilles de Gabriel 3 enseignait à cette époque. De Yecchi ne se bornait pas à blâmer l'enseignement du cartésianisme; il demandait qu'une ordonnance émanée de l'autorité de la Faculté écartât des promotions ceux qui seraient trouvés sectateurs de sa doctrine *, 11 est curieux que cette lettre de l'internonce n'ait pas été transcrite, comme toutes les autres pièces de la xx)rrespondance, dans le registre de la Faculté des Arts ; on s'est contenté de laisser en blanc une page avec ces mots en tête : « lettre de l'internonce. » On en connaîtra la
^ MoroDÎ, dan<; sod grand Dizhnario, ne dît rieu de ce prélat.
' Plempius, Fundamenta Medicinœ, édition de 1664, préface, t Eodem
> anno, die I Julii, III'"'" ProDuncius apostollcus llieronymus Veccbius misit
> Broxella ad Venerandam Fac iliatem Artiuni litteras,quibuseani perslringit, » qaod permittat doceri philosophiam carlesianam, juveoluti catholicae
> perniciosam. »
' Grand ccirtésien et grand janséniste. V. Biographie nationiie, in vjce fl le chapitre XXI l"'" de cet ouvrage.
* Le prélat rappelle ce passage de sa lettre dans celle qu'il écrivit une semaine plus lard : « confldimus vos, uti scripsimua, decreto aliquo et fucul-
> tatis ve^trae aucloritate, etc. »
substance par les allusions qu'on y fait dans les documents suivants.
La dépêche en question de la nonciature est datée du 1®*" juillet; le surlendemain, 3 juillet, eut lieu une réunion de la Faculté des Arts. En tête de l'ordre du jour figure la lettre : c( An placeat audiri litteras lUustrissimi Dili Internuncii » directas ad Facultatem Artium, contra doctrinas Cartesii, et » quid iis respondendum i? » Il fut résolu que la députation de la Faculté s'adjoindrait quelques membres, pris surtout parmi les professeurs, et qu'ils rédigeraient de commun accord la réponse à l'internonce.
Le lendemain, 4 juillet, réunion de la députation. La lettre figure encore en premier lieu à l'ordre du jour : « Quid placeat fieri quoad litteras Internuncii? » Les députés chargèrent le Dictator ou secrétaire de la Faculté de libeller une réponse et proposèrent que quelques membres de la Faculté allassent en personne à Bruxelles la porter à deVecchi et lui demander un entretien particulier sur l'aflaire.
Le S juillet, nouvelle réunion de la députation; lecture y est donnée du projet de réponse, qui est renvoyé à la Faculté.
Celle-ci s'assemble à l'instant, et elle accepte la rédaction et l'envoi en ambassade de deux professeurs, Randaxhe et Vincent. Un manuscrit de la Bibliothèque de l'Université de Liège ^ nous apprend que Vincent (Lambert), originaire de Gravegnies dans le Brabant hollandais, était en 1664 professeur primaire de philosophie au collège du Faucon. Jean-Ulric Randaxhe, de
* Nous extrayons lous ces détails et les suivants du registre des Acta venerandae facuUatis artium stwlii generalis oppidi Lovaniensis a^ anno 1661, conservé aux Archives du Royaume, à Bruxelles.
" V. le catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de TUniv. de Lièf^ n» 639. La transcription du titre contient trois légères inexactitudes : AnfKh tala logicfs quae sub auspiciis D. D. Lamberti Vinant (il faut lire Vincent) S, J. (il faut lire 5 T. L, Licencié en théologie,) necnon D. D. Boberti a Nmlia Leodii S. P. L (lisez S. T. L) philosophiae ibidem prof,, Ijovanii acripeit Joannes Petrus Scheit Leodius^ anno 1664. — V. aussi Reusexs. Analecleh .I.XV1II, p.255.
Liège, sixième à la promotion de 1646, était professeur de philosophie à la pédagogie du Château où il avait d'abord été élève ^. C'était lui qui en sa qualité de dktator avait la charge ^e rédiger les lettres et autres documents de la Faculté des Arts: Etant encore simple étudiant en théologie, il avait édité un ouvrage contre les adversaires des privilèges de l'Université^. II enseigna la rhétorique avant la philosophie et mourut en 1681. Voici la traduction de la lettre de la Faculté 3 :
Très illustre et très révérend Seigneur,
Ça été pour nous un grand sujet de tristesse d'apprendre qu'on faisait passer nos leçons pour nuisibles à la jeunesse chrétienne. Comme nos prédécesseurs, nous mettons tous nos soins k ce que notre philosophie respecte toujours les enseignements de la théologie et la considère du même œil qu'une servante fait sa maltresse. Depuis quatre ans révolus, les efforts de tous nos professeurs ont été employés k retrancher des programmes tous les points qui n'étaient d'aucune utilité pour la théologie, comme on arrache les ronces et les épines. Répondant au vœu déjà ancien d'un grand nombre de personnes très dignes de considération, nous avons remplacé ces ronces et ces épines par une élude approfondie des Traités de l'âme. Notre but en cela a été de faire mieux connaître à la jeunesse sa noblesse native et de la familiariser davantage avec les principes du christianisme. Si tels sont nos efforts et tel notre but, ne serait-ce pas aller diamétralement à rencontre de ce que nous voulons, que d'enseigner à nos jeunes gens, ne fût-ce même que par manière d'exercice des opinions de Descartes, ou de n'importe qui, mais dangereuses et suspectes? Notre désir, nous le répétons , c'est de montrer à notre jeunesse combien nous révérons tous les articles de notre foi ; nous respectons l'enseignement des saints Pères, nous détestons de pouvoir être soupçonnés de déplaire au saint-siège, à qui nous sommes tout dévoués. Nous avons jugé bon de députer vers votre Excellence deux membres de notre corps En vous remettant cette lettre, ils vous expliqueront tout ce que nous venons d'écrire et répondront aux informations fâcheuses qui vous ont été données *. Que votre Excellence veuille bien les entendre patiemment et nous conserver son affection ainsi que celle du siège apostolique.
Cette lettre dénote un certain embarras : Tintemonce se plaignait qu'on enseignât le cartésianisme. Si le fait était faux,
* M. Victor Valider Haeghen, dans son récent ouvrage sur Geulîucx, nous apprend (p. 6, en note) que Vincent et Randaihe avaient, en 1657, été nommés examinateurs des récipiendaires de licence, en même temps que le célèbre AïkveraoJs.
* Reuseks, Analecies, t. XVIU, p. 194.
' V. le texte latin aux pièces justificatives, n* I. ' Gomme on le voit, par ce passage et par le commencement de la lettre il y avait eu une dénonciation ; mais de qui venait-elle ?
il suflSsait de le nier purement et simplement. Ce n'est pas ainsi que procède la Faculté; elle ne le nie qu'à la suite d'un raisonnement, et, par conséquent, ne donne à sa négation d'autre valeur que celle de l'argument sur lequel elle l'appuie* Nous voulons que notre philosophie soit chrétienne, dit-elle en substance : il y aurait de l'inconséquence à y mélanger des opinions contraires à la théologie.
Le changement dans le programme du cours de philosophie, opéré depuis quatre ans, est un fait important et dont l'origine est probablement due à la révolution cartésienne. La Faculté avoue que depuis ce laps de temps elle a retranché de la philosophie tout ce qui ne servait pas à la théologie ; ces changements n'ont pu être faits que sur la logique et la métaphysique d'Aristote, car on a remplacé ce qu'on a ôté par une psychologie plus étendue; or nul plus que Descartes n'avait exalté l'importance de la connaissance du moi. Enfin, on ne trouve pas un mot dans la lettre concernant l'ordonnance que demandait l'internonce; il eût été facile de la porter si vraiment aucun membre de la Faculté n'était imbu de cartésianisme.
Kandaxhe et Vincent s'acquittèrent de leur mission à la satisfaction de l'internonce : « satisfecerunt lUustrissimo Domino ejusque animum explerunt, » dit Plempius ^. Us quittèrent Bruxelles le 7 juillet et le 10 eut lieu une réunion générale de la Faculté, où l'on donna lecture d'une seconde lettre de l'internonce rapportée par les deux envoyés ^ :
Tbès doctes Professeurs,
Quand nous aTons écrit notre lettre k la Faculté de Philosophie, k prupos des opinions dangereuses de Descartes, nous n'aTons pas eu l'intention de censurer votre Faculté des Arts, ou quelqu'un de ses membres, comme suspect d'enseigne une doctrine mauvaise. Mais nous avons appris qu'à Louvain quelques-uns font Ae la propagande avec plus de zèle qu'il ne convient en faveur des sentiments dr
* Fundamenta Mêiicinœ, 1664, préfice.
' Pièces josUficatives, n* II.
Descartes. Quoique ne faisant pas partie de Totre Faculté, ils pourraient cependant causer du tort k la jeunesse chrétienne et à son éducation catholique. Voilà pourquoi nous aTons écrit, à tous à qui plus spécialement incombe le soin d'orner l'esprit des jeunes gens d'une philosophie saine et exemple d'erreurs. Veillez à ce que Ton ne sème pas de la zizanie dans votre moisson ! Tâchez de guérir les autres de leur contagieuse infirmité, et de leur faire part de la bonne philosophie que vous cultivez. Notre intention a dune été de nous servir de votre Faculté comme d'un sage médecin, ^ons avons pleine confiance que vous veillerez à ce que la contagion n'atteigne pas votre troupeau, et que, ainsi que nous vous l'avons écrit la première fois, par une ordonnance et l'autorité de votre Corps, vous ferez en sorte que ceux-là soient écartés «les promotions qui contre l'érudition solide et catholique de vos professeurs; seraient trouvés partisans des opinions mauvaises du susdit Descartes.
Nous vous souhaitons du fond de l'âme toutes sortes de bonheurs.
Il nous paraît que dans cette seconde lettre, Finternonce adoucit et même rétracte quelque peu ce qu'il avait dit dans la première. Dans celle-ci, il se plaignait de renseignement philosophique donné à la jeunesse de Louvain, et Ton ne pouvait pas comprendre cette plainte autrement que comme un reproche adressé à la Faculté des Arts, surtout que le fait reproché était notoire. Aussi le reçut-elle avec tristesse et amertume, triste fuit et durum. Dans la seconde lettre. Tinternonce déclare qu'il n'a pas eu en vue d'incriminer un de ses membres, et encore moins tout le Corps. Dans la première (d'après le résumé de Plemp), il déplore que la Faculté laisse enseigner la philosophie de Descartes, pernicieuse à la jeunesse catholique. Dans la seconde, ce qu'il blâme, c'est un zèle plus grand qu'il ne convient pour cette philosophie. Que s'était-il donc passé? Les députés auront sans doute fait considérera de Vecchi que les deux principaux cartésiens appartenaient à la Faculté de Médecine ^. Que dans la Faculté des Arts proprement dite, on enseignait sans doute des opinions cartésiennes, surtout en physique, mais qu'on avait soin de rejeter toutes celles qui paraissaient ne pas s'accorder avec la foi catholique ; qu'il y avait trois ans, un professeur cartésien (Geulincx) avait été forcé de quitter Louvain. Et puis, la lettre du Dictator contenait une profession si formelle d'orthodoxie, qu'en la lisant
* En réalité, Gérard Van Guiscboven appartenait aux deux Facultés.
Finternonce dut se sentir porté à l'indulgence. Cette modération n'alla point jusqu'à faire tomber la demande qu'il avait formulée et qu'on avait laissée dans l'ombre en lui répondant : il la rappelle en terminant (uti scripsimus)^ et il ne doute pas qu'on n'y fasse droit. Il voudrait même que les membres de la Faculté entreprissent de convertir ces quelques cartésiens trop zélés et se fissent les médecins de leur infirmité intellectuelle, qu'il appelle fort énergiquement scabies pruriefis. Toutes ces métaphores, prises dans la langue médicale, empruntent aux circonstances une signification spéciale : c'étaient les médecins Van Gutschoven et Philippi que l'internonce admonestait.
Après lecture de cette lettre, la Faculté décida qu'on la communiquerait aux régents^ c'est-à-dire aux présidents des Pédagogies, et aux plus anciens professeurs, et qu'ils aviseraient à ce qu'il y avait à faire. Un mois cependant s'était écoulé sans que l'on prît aucune mesure, quand, le 14 août, on annonça officiellement à la Députation de la Faculté des Arts, que l'internonce était arrivé la veille à Louvain, et que le jour même l'Université comme telle était allée lui présenter ses hommages. Le lendemain devait avoir lieu un acte public dans le grand auditoire de Philosophie : c'était un étudiant de la Pédagogie du Porc qui devait le soutenir, et les professeurs du coll^ avaient invité l'internonce à y assister, sans doute pour mieux le convaincre de la parfaite orthodoxie de leur enseignement philosophique. De Vecchi avait promis de s'y rendre. Doux questions étaient à Tordre du jour : Fallait-il que la Faculté des Arts allât le saluer en son propre nom? Que devait-on lui répondre dans le cas où il interrogerait quelqu'un de la Faculté au sujet de l'ordonnance réclamée dans ses dernières lettres? Le premier point fut résolu négativement, attendu qu'en recevant les hommages de l'Université, l'internonce avait reçu ceux de toutes les Facultés. Si, cependant, il venait au grand auditoire de Philosophie, selon la promesse faite aux profes-
seurs du collège du Porc, dans ce cas, le secrétaire le haranguerait sous le Portique (in Yico), de suite après l'acte public, et le remercierait de l'honneur qu'il faisait à la Faculté en assistant à cette solennité académique. Quant à l'ordonnance, il en fallait rédiger une où il fût enjoint à tout professeur de réfuter les propositions dangereuses ou malsonnantes toutes les fois que la matière y donnerait occasion.
Cette dernière décision fut ratifiée le 16 août, dans la réunion de la Faculté. Cependant les médecins cartésiens préparaient pour le S9 du même mois une manifestation de sympathie pour la philosophie de Descartes i. L'internonce, averti tardivement, écrivit le 27 au recteur magnifique une lettre de protestation, qui fit voir à la Faculté des Arts que le moment était venu de s'exécuter. Le lendemain 28, la Députation se réunit : CD convoqua les professeurs et tous ensemble rédigèrent, séance tenante, leur projet d'ordonnance. Il en fut donné lecture à la Faculté. En voici la traduction :
La Vénérable Faculté des Arts de TCniversité de Louvain, profondément convaincue qu'il importe au bien public que la philosophie enseignée à la jeunesse chrétienne soit conforme en la manière voulue à la théologie et ne lui soit en rien contraire, Toit avec douleur publier de. divers côtés certains ouvrages; leurs auteurs eultent Tamour de la raison individuelle et les lumières de la nature corrompue tellement qu'elles sont par eux préférées aux splendeurs de la foi catholique et qu'elles leur font forger des dogmes nouveaux, contraii'es à la philosophie chrélienne. C'est pourquoi la susdite Faculté des Arts , dans sa sollicitude pour l'intégrité de la foi catholique et l'insrruction irréprochable de ses élèves, a jugé bon de conseiller ^rieusement et de commander, comme elle conseille et commande par les présentes, à tous ses membres en général et k chacun en particulier, et surtout aux professeurs <te philosophie, de veiller à ce que la jeunesse inconsidérée, en lisant ou en entendant ces dogmes nouveaux, ne s'en imprègne l'esprit; qu'à l'occasion, fréquemment avec soin, et oti cela leur paraîtra juste, ils mettent les jeunes gens sur leurs gardes; que par des arguments solides ils les éloignent de ces erreurs. — En outre, comme les écrits de René Descartes sont maintenant dans les mains d'un grand nombre, que les jeunes gens sachent que si cet auteur semble être tombé juste en beaucoup de points qui concernent les phénomènes naturels relevant de l'expérience, on y trouve cependant quelques sentiments qui ne sont pas suffisamment conformes à la saine t\ ancienne doctrine de ladite Faculté des Arts. C'est pourquoi nous ordonnons à tous nos professeurs de philosophie en général et à chacun en particulier, d'instruire
* Voir le chapitre suivant.
la jeanesse plus spécialement et plus à fond sur ces points, et qu'à ToccasioD , aux temps et lieux qu'ils jugeront opportuns , ils inculquent k leurs disciples que nu) n« sera admis par la Faculté de Louvain è la promition ès-arts sans le serment préalable, par lequel ils jurent d'embrasser en toute controverse philosophique le sentiment qui est d'accord avec la foi catholique. En foi desquelles choses nous avons voulu que la présente ordonnance fût munie de notre sceau et de la signature de notre secrétaire.
Louvain, le S9 août i669>.
Cette ordonnance comprend deux parties : la première concerne certains livres contenant des sentiments contraires à la foi catholique ; la seconde se rapporte aux ouvrages de Des* cartes. Ces deux parties sont plutôt deux décrets distincts, et c'est en cela que cette ordonnance, sans en avoir Tair, élude les prescriptions de l'internonce. En effet, la Faculté parle d'abord d'ouvrages conçus dans un esprit rationaliste et antichrétien; ceux-ci, elle les voit paraître avec douleur, elle constate qu'on y trouve des sentiments opposés au christianisme, elle recommande au professeur de les réfuter solidement s. Quand elle en vient aux ouvrages de Descartes, elle remarque qu'ils sont en beaucoup de mains 3, mais n'en exprime aucune douleur. On y trouve beatxoup de sentiments concernant la physique qui semblent très fondés, et quelques-uns qui ne sont pas assez en rapport, elle ne dit pas avec la foi chrétienne, mais avec l'enseignement véritable et traditionnel de la Faculté, ce qui est tout autre chose; elle recommande aux professeurs non pas de les réfuter, mais d'instruire plus spécialement la jeunesse sur les points en litige; enfin, elle fait annoncer non pas que les jeunes gens notoirement cartésiens seront écartés
^ Voyez pièces Justificatives n* III.
* Une quinzaine de jours avant Tordonnance, Geulincx avait publié ^ Leyde sa Logique {Arnoldi GeuHncx Antverpiensis Logica fundamenlix wis a quitus haetenus collapsa fuerat restituta). Il y eialte effecli?eineiit la ralsoo etrévidence.(V. Vander HAEGii£if,G0u/mrd?,Gand, 1886,io-4«,pp. I 11, 201). ~ Déjà dans la première édition des Quœ8tion''S quodlibeticœ^ parue à Anvers en 4655, apparaît Tamour exagéré pour la raison (V. ce que nous avons dit p. Sâ7).
' C'est ce qu^avait remarqué Plempiusdès 1655.
de la promotion, comme le demandait textuellement Tinternonce, mais qu'on n'y admettra pas ceux qui voudraient soutenir des opinions philosophiques en contradiction avec la foi. Nous le demandons, peut-on, avec Victor Cousin, voir dans ce décret une condamnation du cartésianisme? Et si l'on songe que la Physique de Descartes avait pour conséquences naturelles les points capitaux de sa Physiologie et de sa Psychologie; que la Faculté avait, de son propre aveu, écourté la Logique et la Métaphysique, on pourrait voir dans les agissements de ses membres une quasi-consécration de la réforme
cartésienne.