DE LOUVAIN
Sommaire.
i. Auteurs qui parlent de cette condamnation. — 2. Lettre de l'intemonce ou il se plaint du cartésianisme de la Faculté de Médecine. — 3. Censures de la Faculté de Théologie, et remarques à leur propos. — 4. Qui avait émis les propositions censurées?
Presque tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de la philosophie moderne ont mentionné cette condamnation : Le Roy, dans YHistoire de la philosophie au pays de Liège ^ Van Meenen, dans la Patria bdgica ^; Bouillier, dans YHistoire de la Philosophie cartésienne 3 ; Ubaghs, dans son Traité du dynamisme ^; Bonnetty, dans les Awiales de philosophie chrétienne S; Victor Cousin, dans les Fragments philosophiques 6.
En 1736, Duplessis d'Ârgentré rapporte ces censures dans sa grande Collection de jugements sur les erreurs récentes '?. En 1705, Jean Duhamel fait de même dans son Recueil de coYtdomnations des philosophes modernes 8.
■ Bulletin de l'Institut archéologique liégeois^ t. IV, pp. 46. et soiv. V. aussi Biographie nationale^ in voce.
■ 3« partie, p. 134.
' Volume I, p. 276.
« Louvaîn, 1853,p. 148.
^ Volume XLIV, p, 94.
« Œuvres^ l. II, Bruxelles, 1841, p. 182. V. aussi la préface du même auteur en tête des œuvres du P. Aodré, p. ccxiix.
' Collectio judieiorum de novis erroribus, etc., Paris, 1736, in-^, u III, p. 303.
* Quœdam receniiorum philosophorum ac prœsertim Cartesii propotitiones damnatœ ac prohibitœ, Paris, 1705, p. 11.
De Decker en 1673 en dit un mot dans sa Dissertation intitulée Cartesius seipsum desiruens ^. Le Journal des savants les mentionne brièvement en 1666 s. Le récollet van Sichen s'en prévaut dans son Cours de philosophie paru la même année 3; Rohault en dit un mot en 1671, dans ses Entretietis de philosophie *.
Le premier à les publier a été Plempius, dans la dernière édition de ses Fundamenta medicinœ en 1664 s. A cette source sont allés puiser tous les auteurs précédents. Plempius luimême avait eu sous les yeux les Actes manuscrits de la Faculté de Théologie, actuellement conservés aux Archives du royaume à Bruxelles. C'est aussi sur ces Actes que nous nous appuierons dans ce chapitre ; car Plempius, en les transcrivant, leur a fait subir certaines modifications qui peut-être ne sont pas déloyales, mais qui ne permettent pas de se faire une idée claire et distincte de l'état réel des choses 6.
Le 29 août 1662, des thèses devaient être défendues par un étudiant qui aspirait à la licence en médecine. Il fallait pour cela avoir suivi pendant trois ans les cours de la Faculté, traiter publiquement et ex tempore un point important de la matière, et être examiné par des docteurs en médecine sur toutes les parties de l'art salutaire. Si cet examen réussissait, les récipiendaires étaient admis à une nouvelle discussion publique, qu'on appelait la Répétition. Celle-ci terminée, on les conduisait en grande pompe à l'église Saint-Pierre; et là, ils recevaient du chancelier, avec les rites usités dans l'Université, l'honneur de la. licence t. II s'agissait d'une discussion de ce genre, et l'on
' LoQvaÎD, 1675, p. 137.
' Daos son naméro du 4 janvier.
' InUger cursus philosophicus^ t. Il, Anvers 1666, in-f>, p. 169.
* Paris, 1674, deuxième édition, p. 77.
* Préface.
^ Ubaghs, qui a compulsé les Actes de la Faculté, a trouvé Texposé de Plempius entièrement conforme à ces actes pour le fond. Soit; mais la manière de présenter les choses a aussi son importance.
' VERnoLiEiis, Aeademia lovaniensis, Loavain, 1667, p. 56.
avait imprimé ^ un recueil de thèses de médecine que le jeune bachelier s'offrait à défendre contre les objections des assistants. Les citations des endroits d'ob sont extraites les propositions censurées nous montrent que ce recueil contenait au moins dix-neuf chefs de discussions (di^putationes). Chaque dispulatio était suivie d'un certain nombre de thèses, dites impertinentia, oh l'esprit et la verve du professeur qui les avait rédigées se donnaient carrière; nous voyons parles censures que la seconde en avait au moins sept de ce genre.
II faut méma croire que ce recueil n'était pas un simple placard, mais formait une brochure, car à la fin des censures on se plaint de ce que les énoncés des thèses sont remplis d'un grand nombre de phrases indécentes et lubriques. C'était là leur moindre défaut : car de celui-là l'internonce ne dit mot; mais il se plaint avec insistance de ce qu'elles contiennent des erreurs empruntées à la Philosophie de Descartes : « Defen- » dendœ erant pro gradu licentiœ in medicina thèses in Schoia » medica, cartesianam hseresim continentes : quibus non » mediocriter commotus est Ulustrissimus Pronuntius. » On avait sans doute tenu secret le caractère antipéripatéticien de ces thèses, car ce n'est que deux jours avant la soutenance que de Vecchi connut ce qui se préparait. Sans perdre de temps, il écrivit au recteur magnifique. Celui qui, à cette époque, était revêtu de cette dignité était prêtre, docteur et professeur en théologie et s'appelait André Laurent 2. Valère André nous apprend qu'il était natif de Goegnies-Chaussée, dans le Hai* naut. Après avoir été en 4627 le sixième de la promotion des Arts, il avait enseigné plusieurs années la philosophie à la
* La preuve que ces thèses étaient imprimées se trouve dans un passage de la lettre de l'inleritonce. « Kn lamen prodeunt thèses, earumque exemple pênes me est », et dans la teneur de la censure où il est dit qu*elles eut ^'^ exposées publiquement, en présence d*une fouie énorme d^auditeors ^^ toute espèce, et distribuées sans discernement à tous ceux qui v«>Daiefli assister à la discussion. Il serait très désirable que cet Imprimé se riftrottviL
• Verkuljeus, Academia hvaniensis, 1067, p. 16. V. Beusens, Analectfs, 17< voU P- ^61. Laurent mourut en 1679.
Pédagogie du château, et était ensuite devenu chanoine de Saint-Pierre et professeur royal de catéchisme. Le doctorat lui avait été conféré en 1644 ^. Ces quelques dates suffisent pour faire voir qu'il appartient à la vieille école. Sans doute, rinternonce crut qu'il obtiendrait plus facilement de lui que du doyen de la Faculté de Médecine une mesure hostile à l'enseignement d'un des membres de ce corps. Voici la traduction de la lettre que le zélé prélat lui écrivit ^ :
Magnifique Seigneur,
J'ai récemmeDt exhorté la Vénérable Faculté des Arts à faire ses efforts pour repousser les dogmes épicuriens de la Philosophie cartésienne et défendre l'antique doctrine aristotélicienne. Et eux, à la vérité, ont reçu de très bon cœur notre exhortation et promis d'agir de la sorte. J'avais cru que cet avertissement suffirait pour tous en général, et surtout pour les médecins. Voici cependant qu'on publie des Thèses accompagnées d'Unpertinentia à soutenir dans l'auditoire de Médecine, le matin du 29 août (et j'en ai par devers moi un exemplaire'). D'après ces thèses, il n'y aurait dans les corps que mouvement, repos, situation, figure et grandeur, ce qui parait renverser le mystère de l'eucharistie. On y lit que les arguments qui donnent une âme aux animaux ne sont pas probables; qu'il est douteux que les animaux vivent; qu'tf n'y a rien de nouveau sous le soleil, sauf l'âme raisonnable, c'est-àdire (je crois du moins que telle est la pensée de 1 auteur), qu'aucune autre sorte d'âmes, qu'aucune qualité ne se produisent, parce qu'il n'y a ni âmes, ni qualités. J'omets les louanges données à Descartes. Il est nécessaire de remédier au mal qui se propage. Aussi je recommande instamment à Votre Seigneurie de s'adjoindre un conseil de théologiens et d'autres hommes prudents, pour y discuter les susdites thèses; si l'on y trouve des propositions infectées des erreurs de Descartes, ou bien qu'on proscrive toutes les thèses, ou ordonnez qu'on écarte celles qui contiennent les nouveautés cartésiennes, [ou même prenez des mesures plus douces encore, selon que votre prudence vous suggérera, car je remets toute l'affaire à votre jugement. Je n'attends pas de réponse, la proximité du jour des discussions ne permettant pas de délai *]. Vous ferez en cela, vous, Monsieur, et toute l'Université, une chose fort agréable à Sa Sainteté que j'informerai de votre vigilance et de votre sollicitude.
Dans ses deux lettres précédentes, Tinternonce ne précisait pas ses griefs contre la philosophie de Descartes; ici, il arti-
* Valere Ar^DRÉ, Fasli, Louvain, 1650, p. 145.
* Pièces juslificalives» n" VI.
** Plempius a omis celte parenthèse dans son compte rendu. ' Celte partie de la lettre du nonce que nous avons mise eulre crochets a été omise par Plempius : elle est cependant très iinporluiiie.