Tome XXXIX. â
cule contre elle celui des six professeurs dans leurs jugements de 16S3, savoir sa conformité avec les idées d'Épicure. Expliquant encore mieux sa pensée, il improuve le mécanisme, l'automatisme et la négation des qualités réelles. Pou r rejeter le mécanisme, il s'appuie sur le dogme eucharistique, d'après lequel un corps peut miraculeusement n'être pas actuellement étendu, et sur l'enseignement communément reçu de la permanence des espèces du pain et du vin. Il ne dit pas pourquoi il ne veut pas de l'automatisme et de la négation des qualités réelles; mais il est clair qu'il a en vue les textes de l'Ecriture où l'on attribue la sensibilité aux animaux, et l'enseignement traditionnel sur les qualités surnaturelles, telles que la grâce sanctifiante et les vertus infuses. De Vecchi recommande instamment au recteur de réunir tout de suite des théologiens et des hommes prudents (ici, il pensait sans doute à Plerapius), et d'examiner les thèses avec eux. 11 montre incontestablement de la modération en lui laissant le choix entre une proscription totale des thèses^ une suppression des seules propositions renfermant les erreurs cartésiennes, ou une autre manière d'agir plus bénigne. Il est vrai qu'il fait intervenir le nom du Pape, mais, du moment que ses ordres étaient aussi vagues, on aurait eu difficile de convaincre le i^ecteur de désobéissance.
La lettre de l'internonceest du dimanche il août. Subit-elle un retard? ou bien le recteur négligea-t-il de convoquer à temps son conseil? En tout cas, les Actes de l'Université ^ nous apprennent qu'il en fut donné connaissance au Conseil rectoral le mardi 39 août à midi, c'est-à-dire à l'heure même où avait lieu la soutenance des thèses incriminées ^ : a die martis, » XXIX augusti, hora xii, indicta est deputatio, in qua lecUe
' Archives da royaume à Bruxelles, années 166 1-1607.
« V. Acta FacuUcUis theologiœ, années 1631-1664 : c facuUas tulil jadiciom » super qulbusdam thesibus et impertinentlbus in scholis medicoraiu » 20 die aug. propugnaiis. •
» fuerunt litterae lll"*' Internuncii quoad thèses medicas hic » defendendas ». La lettre lue, le Recteur magnifique mit en délibération son contenu. Il fut résolu que les a thèses et les impertitientia mentionnés par Tinternonce seraient soumis à Texamen de la Faculté de Théologie; qu'on pourrait soutenir les autres si les membres de cette Faculté n'y trouvaient pas à redire ^ ». Quant à défendre la discussion de toutes les thèses ou d'un certain nombre d'entre elles, il n'en fut pas question; si mal il y avait, le mal était fait s. On ne parla pas non plus de les examiner toutes à fond, mais seulement celles que l'internonce avait explicitement incriminées. Ce manque de zèle peut s'expliquer en partie par la proximité de l'élection du nouveau recteur. Laurent allait en effet achever son semestre et n'avait probablement pas beaucoup de goût pour s'engager dans une affaire épineuse, qui pouvait le brouiller avec un grand nombre de ses collègues. Le surlendemain, 31 août, le rectorat était conféré à Nicolas Meys, prêtre originaire de Maestricht, licencié dans les deux droits, chanoine de la cathédrale de Liège et archidiacre de Hesbaye 3. Ce ne fut qu'après une semaine que la Faculté de Théologie fut convoquée dans la maison de son doyen pour porter son jugement sur les thèses incriminées c< et ce à la demande du Recteur magnifique, qui en avait reçu l'ordre par lettres spéciales de l'internonce ^ ». La Faculté examina sérieusement
* « His lectis, ponebat magniticus Dominus in deliberaiionibas Dominorum > coDtenlara earamdein liUerarum. Conclusum est tlieses et inipertinentia in <* lis memorata commilti examini PacuKalis sacrae Théologie, cum facullaie " alias aflBnnandi, si Domini dceadem Facultale itiud judicaverint »
' On verra plus loin qu*elles ont été soutenues intégralement.
' VERNOLiEOs, Academia lovaniensin, Lou vain, 4667, p. 16. V. p. 70, oh il dit qo^en 1667 Meys était président de la PédaKOgie du Faucon, « quod collegium » hic mirifice adornaTlt, et novis aediQciis dives fecit, et facere pergit. » V. aussi Reuseks, Analectes, t. XVIII, p. \9t. Il mourut en 1671.
* Acta FacuUatis Theohgiœ, années 1631-1644, Archives du royaume à Broielles: « Quod facultas sacra rogabatur a magnifico D. Reclore per » spéciales litleras lll™> D°* Internuncii desuper interpellato. » V. pièces JQslificatives, n« VII.
de quoi il s'agissait. Elle consacra à ce travail plusieurs séances, puis chargea son doyen de remettre son jugement au Recteur magnifique. On le trouvera dans Tappendice tel qu'il est consigné dans les Actes : jusque maintenant il n'a été édité que fort incomplètement et, encore d'une manière confuse. Nous en donnons ici la traduction :
Thèse.
Ne peut-on pas à bon droit traiter de moutons ceux qui ml éait sur la médecine ou sur la philosophie ^par exemple, ceux qui l'ont fait de nos jours (si l'on excepte le seul René Descartes], puisque, comme des moutons, ils se sont suivis les uns les autres^ 7"** discussion, 1*'" imperlinens.
Censure.
Cette thèse est d'une téméraire perversité ; elle insulte à touU l'antiquité; elle applaudit à la nouveauté profane; elle exalte indùfnent Descartes , qui a donné dans de nombreuses erreurs contraires à la pureté de la foi chrétienne.
REiMARQUES.
La plupart des censures tombent comme celle-ci sur des impertinentia. Ces sortes de propositions, moitié sérieuses, moitié bouffonnes, servaient souvent de passeport à des idées peu agréées, que leurs défenseurs trouvaient ainsi le moyen d'exprimer sans s'attirer l'animadversion des autorités. Nous en avons ici plusieurs exemples.
Un des grands reproches que les cartésiens faisaient à leurs adversaires était leur servilisme vis-à-vis des anciens, Aristole, Hippocrate, Galien et autres. Mais le plus piquant dans notre cas, c'est que l'on vise les auteurs péripatéticiens du tenipsi philosophes et médecins, et par conséquent, à Louvain, 1^ grand tenant de l'antiquité, Plempius.
La Faculté est d'une solennité quelque peu comique dans 1^
manière de formuler sa réprobation. Préoccupée de la lettre de rinternonce où il disait c< omitto laudes quae Cartesio attribuuntur, » elle prend texte de l'exception faite par le dissertateur en faveur du philosophe français, pour montrer combien peu elle est justifiée; à cette fin, elle donne un échantillon des erreurs de Descartes : « Quorum errorum spécimen subinseritur. »
Première erreur «le Dencartes.
« Lorsque nous concevons la substance, nous concevons seulej> ment une chose qui existe en telle façon qu'elle n'a besoin que » d'elle-même pour existei\ A propremetit parler, il n'y a que » Dieu qui soit tel, et il n'y a aucune chose créée qui puisse » exister un seul moment sans être soutenue et conservée par sa » puissante, » Et ensuite « Et la notion que nous avons ainsi de » la substance créée se rapporte en même façon à toutes, c'est-à- » dire à celles qui sont immatérielles, comme à celles qui sont » matérielles et corporelles ; car pour entendre que ce sont des » substances, il faut seulement que nous apercevions qu'elles » peuvent exister sam Vaide d'aucune autre chose créée. » Principes de la Philosophie, partie I, n"" 51, S2 ^
Censure de eette première erreur.
De là il suit qu'en dehors de l'âme raisonnable, il n'y a pas de formes substantielles, pas même dans les animaux et dans les plantes, ce que Descartes insinue encore dans différents endroits.
REMARQUES
Il est assez curieux que beaucoup de philosophes catholiques aient blâmé ce passage des Principes, mais pour une raison tout autre que celle de nos théologiens. On y trouvait le germe du
* 0. volume III, p. 95. Nous nous servons de la traduction rééditée par Cousin.
spinozisme ^ parce qu'il est évident, d'une part, que la notion de substance convient au monde et à Thomme, d'autre part, que l'être infiniment parfait est seul à n'avoir besoin que de lui-même pour exister. Il suffit de lire Descartes pour voir combien ce prétendu germe de spinozisme est à cent lieues de sa pensée et de ses paroles. Aussi les théologiens louvanistes, malgré leur bonne volonté de le trouver en défaut, n'ontils pas vu ce danger dans la définition cartésienne. Hais voici celui qu'ils y découvrent. Selon la philosophie scolastique et péripatéticienne, il y a dans le corps minéral, végétal, animal ou humain, deux substances incomplètes, l'une, la matière première, l'autre, la forme substantielle; cette forme substantielle dans l'homme, c'est l'âme raisonnable, et quoique substance incomplète, elle est cependant, rigoureusement parlant, capable d'exister séparée de la matière première, elle est subsistms, 11 n'en est pas ainsi pour les autres formes : celles-là ne peuvent pas exister sans être actuellement unies à la matière. On voit d'ici la conséquence. Si Descartes a raison de dire que la substance est ce qui n'a pas besoin pour exister de l'aide d'une chose créée, il s'ensuit qu'il n'y a pas de formes substantielles dans les minéraux, les plantes et les animaux, car évidemment personne ne songe à leur donner des formes submtentes. Descartes concédait cette suite de sa définition, comme le montrent sa conception delà matière, son explication mécanique de la vie et sa théorie des animaux-machines. On a vu que l'internonce l'en reprenait dans sa lettre.
Deuxième erreur de Descartes.
c( De plus, c'est une chose entièrement impossible et qui ne se » peiU concevoir sam répugnance et contradiction qu'il y ait des
* Pour ne ciler que ceux qui nous tomlienl sous la niaiu,SAXSEVBRi.>o, Slfmenia philosnphiœ christianœ, vol. 9, Naples, 4875-74, p. 100, en ooie; LiBERATORK, InstilutiOneè phiioêoyhicw^ vol. I, Pi-aio, 1881, p. 315, eu uote; Drioux, Le premifr iiorc des Principes annoté^ Paris, 1885, p. 112, eu noie. Les deux premiers se prévalent à tort de Leibnitz pour confirmer leur dire.
» acddenis réels, parce que tout ce qui est réel, peut exister sépa- » rément de tout autre sujet. Or, ce qui peut ainsi exister séparé- » ment est une substance et noti point un aaident. Et il ne sert » de rien de dire que les accidents réels ne peuvent pas naturel- )) lement être séparés de leurs sujets^ mais seulement par la toute- >; puissance de Dieu; car être fait naturellement n'est rien autre » chose qu'être fait par la puissance ordinaire de Dieu, laquelle » île diffère en rien de sa puissance extraordinaire et laquelle ne » mettant rien de nouveau dans les choses, n'en change point noti » plus la nature, de sorte que tout ce qui peut être naturellement » satis sujet est une substance; tout ce qui peut aussi être sans » sujet par la puissance de Dieu, tant extraordinaire qu'elle puisse » être, doit aussi être appelé du nom de substance. » Méditalions, Réponses aux 6"*** objections, n® 7 *.
CeDfture de cette deumlème erreur.
De là il suit que les accidents du pain et du vin ne demeurent pas sans sujet daiis l'eucharistie.
REMARQUES
Cette suite est évidente, et Descartes la concédait, mais pas aussi clairement. Il est à noter que d*autres ont trouvé dans le passage critiqué un germe d'occasionnalisme, là où Descartes identifie, être fait naturellement et être fait par la puissance ordinaire de Dieu. Pas plus que ci-dessus, la Faculté de Théologie de Louvain n'a vu d'erreur dans ces paroles.
Troisième erreur de Deseartes*
u V extension du corps est un attribut constituant soti essence et » sa nature. » (Méditations ou bien Notes, p. 172, et Principes, 1™ partie, n«» 53 2.
* 0. Tolonie il, p. 35i.
* Nous ne savoos de quelle édition la Faculté se sert, ni de quelles notes il est question. En tout cas, Descartes affirme ce point dans la 6* Méditation. 0. tolume I, p. 33i. — L'autre endroit se trouve, 0. volume 111, p. 96.
REMARQUE
En fait de censure, la Faculté n'ajoute rien à ce qu'elle a dit en commençant. Mais Ton sait que cette assertion est la grosse pierre d'achoppement de la philosophie cartésienne, c'est par là qu'elle se met le plus fortement en opposition avec la doctrine catholique.
^VA^rl^me erreur de Deseartea.
ce Nous savons en outre que ce monde ou l'ensemble de la sub- » stance corporelle n'a pas de limites dans son extension. » Principes, 2"« partie, n" 21 ^.
REMARQUE
Le Jésuite Der-Kennis a combattu ce sentiment sans l'attribuer à Descartes, et l'on a vu que le philosophe français se réclamait de l'autorité du Cardinal de Cusa.
Cinquième erreur de Descartes*
c( Et il n'est malaisé cTinférer de tout ceci que quand même il » y aurait une infinité de mondes, ils ne seraient faits que (fune » seule et même matière : d'où il suit quHl ne peut y en avoir » plusieurs. »
REMARQUE
Descartes semblait limiter la toute-puissance de Dieu. C'est la première fois que nous voyons articuler ce grief en Belgique contre sa philosophie. Il se peut cependant que la grande raison pour censurer les deux dernières propositions est leur
* 0., volume III, p. 458.
connexion avec le principe cartésien de l'essence des corps placée dans l'étendue actuelle.
La Faculté revient maintenant aux thèses.
Thèse.
Par une certaine modification du mouvement, du repos, de la situation, de la figure, de la grandeur des petites parties de la matière, on explique parfaitement, clairement et distinctement, ks vertus de tous les médicaments, et pareillement les actions des corps : n'est-ce donc pas à juste titre que nous rqetons les qualités secondes comme des inutilités et comme des fi^^tions poétiques, ce qu'elles sont en effet? 1™ discussion, l""" impertinens.
Censure.
(^tte affirmation contient une doctrifie téfnéraire, bizan^e (exoticai, dangereuse pour la foi, et une censure intolérable.
REMARQUES
Les attaques de Plempius conlre le mécanisme en 1659 expliquent les deux premières qualifications. La lettre de rintemonce dévoile le danger pour la foi : c'est encore, selon lui, le dogme de l'eucharistie qui est compromis par cette doctrine. Quant à la censure « intolérable », elle ne l'est pas tant qu'il semble aux bons théologiens. Qu'y a-t-il de si odieux à appeler les qualités secondes, la couleur, le son, etc., des fictions poétiques, et à n'admettre dans le monde des corps d'autres phénomènes que les mouvements? On eût pu blâmer cette appréciation avec moins d'indignation.
Thèse.
^existence de F âme ou de notre esprit est plus certaine et plus ^idente que celle de notre corps. 2"® discussion, ?"• impertinens.
Censure.
On a tort de dire que l'existence de l'âme est plus certavie que Vexistence du corps; de plus, la Foi nous rend amsi certains de tune que de Vautre.
REMARQUES
Voilà une thèse que Tinternonce n'avait pas relevée et qui, de plus, a été soutenue par le P. Der-Kennis dans son Traité sur Dieu ^. Quant à la censure elle-même, elle donne à la pensée de Descartes une portée qu'elle n'a pas, Descartes voulant simplement dire que nous nous assurons de l'existence de notre pensée mieux que de celle de notre corps. 11 est ridicule de faire intervenir la Foi en cette question; si la Foi enseigne l'une et l'autre chose, ce n'est pas à dire qu'en dehors de la révélation l'une ne se connaisse mieux que l'autre.
Thèse.
Les arguments qu'on apporte pour prouver l'existence d'une âme dans les animaux, hormis ceux tirés de F Écriture sainte, ne sont ni convaincants, ni même probables.
Ceusure.
A Ifirination fausse, ridicule ^, injurieuse pour toute la vén&able antiquité.
REMARQUES
L'auteur de la thèse entendait sans doute parler d'une âme qui fût un principe substantiel supérieur à la matière. Elle ne contenait pas dans ce cas l'automatisme qui sera, du reste,
^ CVsl un indice qui peut servir ù conHrmer ce que nous avons iJil P^^s hanl de l*auilade passive des Jésuites dans (ouïe ceUe affaire. ' Insulsa, insipide.
censuré plus loin. D'ailleurs, au fond, les censeurs ont raison f, malgré leur ton solennel.
Thèse.
Noire âme, à proprement parler, n'est pas dam le pied ; elle n^est pas non plus dans la tête, si vous préféi^ez qu'elle y soit, ni dans aucune aiUre partie du corps. 13"*^ discussion, 3*°* impertinens s.
CeDsure.
Thèse erronée et opposée à la vérité de la foi catholique, contraire au coticile de Vienne et au dernier concile de Latran, qui ont défini que l'âme raisonnable ou intelligente est la forme du coups humain, vraiment, par soi et essentiellement, et que ceux qui désormais affirmeraient, défendraient ou tiendraient opiniâtre-ment le contraire doivent être censés hérétiques.
REMARQUE
Descartes n*eût pas soutenu cette thèse, car il enseigne plusieurs fois que l'âme est dans tout le corps et qu'elle a son siège principal dans le cerveau. Il est vrai qu'une conséquence directe de son système conduisait à placer uniquement l'âme dans la glande pinéale, puisque, d'après lui, l'âme n'a aucune part à la vie des organes, et qu'elle ne pense et ne sent que dans le cerveau. La censure des théologiens atteint directement la thèse et indirectement les principes cartésiens dont elle est la conséquence. Les conciles ont défini que l'âme informe le corps; donc, concluent les théologiens, l'âme est présente dans tout le corps, car l'information suppose la coexistence de l'être informant et de l'être informé dans les différents points de l'espace qu'ils occupent.
' V. p. 51 et suivantes.
* CVst TopinioD qae Geulincx Tara soulenir à Leyde eu 1604 {Disp. de conario sensus, dans les Annotata majora, Dordraci, 1691, pp. 254. sq.): < Mens nostra proprie nullum locuin occupât, unde si proprie loquendum sil, « non magis est in cerebro quam in calcaneo. •*
Thèse.
Les animaux vivmt (si toutefois ils vivent) plus sainement que les hommes. iS^ discussion, 2"»« impertinens.
Censure*
Celui qui révoque en doute que les animaux vivent (Tune vie proprement dite est en désaccord avec les saintes Écritures.
REMARQUE
Voici la censure de Tautomatisme : elle est appuyée sur l'Ecriture sainte. Les textes auxquels il est fait allusion ont été donnés déjà par Froidmont. Personne de nos jours ne la désapprouvera en elle-même, car ce paradoxe ridicule, comme rappelle Huygens, a fait son temps.
Thèse.
Rien de nouveau sous le ciel, hormis l'âme raisotmable^. 16™« discussion, 2">« impertinens.
Censure.
Assertion captieuse à cause de la double signification du mot novi ; contraire aux principes de la foi, qu'on prentie ce tnot comme wi substantif, ou comme un verbe.
REMARQUE
Il faut croire que l'auteur de la thèse avait indiqué son intention de jouer sur novi ; sans cela la censure supposerait
* La nature même de la ctfiisure nous oblige à donner cette ihèse eo latia: « Nibil, si'posita anima rationali, sub cœlo novi. »
ridiculement que ce mot pouvait être pris comme un verbe. Dans le sens de novi^ je connais, la proposition contient un scepticisme très étendu, celui oii Descartes met pendant quelque temps ceux qui veulent devenir de vrais sages. Dans le sens de novi, nouveau, elle nie la production (à la réserve des âmes humaines) de substances nouvelles, de formes substantielles nouvelles, d'accidents nouveaux, etc., et par conséquent elle implique Toccasionnalisme, elle nie lesaccidentseucharistiques, les qualités surnaturelles, etc. L'internonce, moins subtil que les théologiens de Louvain, n'avait pas remarqué cette ambiguité ou ce calembour ^ et avait compris la thèse dans son sens naturel.
Thèse.
UautorUé dam les sciences naturelles peut et doit être dite le pont aux âfies.
Censure.
Assertion insolemment orgueilleuse, injurieuse pour ceux qui enseignent, mais surtout pour ceux qui sont etiseignés.
REMARQUES
La thèse n'est pas mal pensée, et encore moins mal exprimée. Mais cet appel à la liberté d'examen modérée, puisqu'on a soin d'ajouter ï'épithète ce naturelles », n'a pas plu aux censeurs. L'auteur de la thèse n'a pas eu en vue de rejeter la subordination des sciences à la révélation; sans cela ses juges l'en eussent blâmé. On ne peut d'ailleurs s'empêcher de sourire en lisant leur censure.
* « Nihil sub cœlo esse novi, seposita anima rationali, viUelicel prout intel- > ligi puto ab auciore, nullas animas, nullas qualitates de novo produci, » quia nuits sim. » Il faut probablement « nullas formas » au lieu de « nullas animas. »
Thèse.
La mortalité de r homme dépend de son igfwrance. 19* discussion, S® impertinens.
Censure*
Assertion nouvelle, fausse, erronée, contraire aux Écritures, aux conciles et aux Pères.
REMARQUE
Encore une thèse cartésienne, ce Je vous assure, disait Des- » cartes dans le Discours de la Méthode ^, qu'il n'y a personne » même de ceux qui font profession de la Médecine, qui » n'avouent que tout ce qu'on y sait n'est presque rien en » comparaison de ce qui reste à y savoir, et qu'on se pourrait » exempter d'une infinité de maladies tant du corps que de y) l'esprit, et même aussi peut-être de l'afTaiblisseraent de y) vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes » et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. » C'est de plus une thèse de Der-Kennis, qui l'expose avec beaucoup d'éloquence là où il démontre qu'un être qui se nourrit n'est pas pour cela nécessairement sujet à la mort ; il ajoute qu'il faudrait une intelligence angélique pour connaître les moyens naturels d'écarter indéfiniment la mort, en réparant les pertes de l'organisme ^.
Quel que soit le caractère paradoxal de cette opinion, il y aurait, ce semble, moyen de la soutenir sans aller contre l'ensei-
* 0, volume 1, p. 193.
* Traetatus de Deo, Bruxellis, 1655, p. 635 : c fateor equidem aogelica 1 mente opus esse, at alxlita adeo arcanaque naturse ope animal in siitn 1 Jugiter conservetor. » Tout cet endroit est à lire. Nouvel indice de la oooparticipation des Jésuites à la condamnation loavaniste.
gnement catholique, en remarquant que cette ignorance est irrémédiable.
Dernier 0rlef.
Le cotys même des thèses est parsemé de tant de saletés et (findécences lubriques, qu'elles n'ont pu sans un très grand scandale pour beaucoup, être exposées publiquement, divulguées au milieu (Tune affluence extraordinaire d'auditeurs, et distribuées sans discernement aux arrivants.
REiMARQUE.
Ce dernier grief ne peut être vérifié qu'en ayant sous les veux les thèses elles-mêmes.
Voilà donc quelle fut la première condamnation des principes cartésiens, émanée d'une Université catholique. Directement, elle n'a proscrit dans Descartes que les six erreurs énumérées après la première censure ; mais en s'en prenant à leur confrère de la Faculté de Médecine, les théologiens de Louvain en voulaient bien plus au novateur, dont ce professeur était presque partout l'écho complaisant. Si l'on repasse toutes ces critiques, on verra qu'aucune ne concerne la Logique, la Théodicée ou la Morale de Descartes. L'occasion de les émettre n'a pourtant pas manqué, puisqu'on avait commencé à énumérer ses principales erreurs. Pourtant rien contre sa logique expéditive, rien contre sa morale provisionnelle, rien contre ses preuves de l'existence de Dieu, rien contre son opinion sur l'étendue de la toute-puissance divine. En revanche, sa Psychologie et sa Cosmologie sont en butte à des attaques répétées : on en veut à Descartes de ne pas admettre les formes substantielles, lesqualités réelles et réellement distinctes, l'étendue comme propriété séparable du corps, l'existence d'autres attributs que ceux qui découlent de l'étendue, la sensibilité et l'âme dans les bétes, l'obscurité relative du concept de notre âme, sa présence dans tout le corps, la limitation du monde.
la possibilité d'autres mondes différents du nôtre. Quelquefois on se base sur des arguments de raison pour le censurer; d'autres fois, sur le respect dû à l'enseignement philosophique traditionnel ; le plus souvent, mais pas toujours explicitement, sur la théologie. A ce dernier point de vue, les censeurs n'ont pas toujours évidemment raison, et il eût mieux valu être plus réservés.
Le 19 septembre, c'est-à-dire douze jours après le prononcé du jugement de la Faculté de Théologie, le Conseil rectoral en eut communication. A la demande du recteur si, au jugement d'un membre du Conseil, quelques thèses du professeur censuré pouvaient être maintenues, il fut répondu qu'on de\'ait faire examiner la doctrine de Descartes par les professeurs des autres Facultés, pour que, si ceux-ci trouvaient des points à éliminer, ils en fissent rapport au Recteur magnifique. Toutefois la majorité déclara qu'il fallait adhérer à l'ancienne doctrine, reçue jusque-là par l'Université de Louvain et par les autres universités catholiques, tant que les supérieurs n'en ordonneraient pas autrement ; que si des décrets avaient à être promulgués, il fallait prendre garde de ne désigner nominativement aucun professeur ; enfin chaque Faculté, ajouta-t-on, doit être avertie de s'abstenir dorénavant dHmpeî'titientia bouffons 1.