CHAPITRE XXL
LE CARTÉSUNlStfE ORTHODOXE (1664).
Sommaire.
I. Philippi publie sa Physique : sa dédicace et sa préface. — 9. Éloges de ToQTrage et de l'auteur. — H. Ses idées sur le inonde inorganique, — 4. sur les plantes et sur les animaux, — 5. sur l'homme. — 6. Van Gutschoven en relations STec Florent Schnyl.
Philippi se faisait vieux ; il avait dépassé l'année « climactérique », et devait se hâter s'il voulait publier intégralement son cours de philosophie théorique. Il fit imprimer en 1664 la troisième et dernière partie. La dédicace étant datée des ides d'octobre, c'est en ce mois même ou en novembre que parut la troisième Medulla de notre cartésien, c'est-à-dire après la publication des Fundamenta de son collègue Plempius, et, ajoutons-le, malgré elle.
La préoccupation de se fortifier de l'autorité gouvernementale se montre une fois de plus : le livre est dédié au marquis de Castel-Rodrigo, Don Francisco de Hora. Cette année-là, Castel-Rodrigo avait été appelé à gouverner par intérim nos provinces : Philippi obtint de pouvoir lui faire hommage de son œuvre, qui parut ainsi sous le couvert de la plus haute autorité du pays après le roi d'Espagne.
Dans cette dédicace, on ne trouve rien de bien saillant, si ce n'est la persistance avec laquelle le vieux médecin s'obstine à faire passer le contenu de son ouvrage comme l'expression de son perpétuel enseignement : ainsi avait-il fait en 1661 et en 1663, ainsi fait-il encore en 1664. En lui offrant sa Logique,
il disait à Don Ferdinand Alexandre de Portugal : « voici un traité que j'ai enseigné publiquement quarante années durant », c'est-à-dire depuis 1621. Au duc Philippe-François d'Aremberg, il dédie la Métaphysique : « qu'il a dictée pendant quarante ans à ses élèves ». Devant le gouverneur Castei- Rodrigo, il espère que : ce cette philosophie naturelle, à l'enseignement de laquelle il a travaillé dans l'auguste Université de Louvain pendant quarante années bien remplies, trouvera grâce à ses yeux. » Tout cela laisse supposer aux lecteurs que, de 1621 à 1637, bien avant l'apparition du Discours de la Méthode et des autres œuvres du philosophe français, Philippi était déjà en possession des idées cartésiennes qui font la substance de ses trois volumes ! Orgueil puéril ou vanité sénile, dont nous trouvons un exemple tout à fait semblable dans Regius, disciple infidèle de Descartes : ce Hollandais, dans la dédicace de sa Philosophia naturalis, parue en 1661, se vante d'avoir été dès 1636 en possession de toutes ses idées et d'y être arrivé par lui-même ^.
Dans sa préface, Philippi explique pourquoi il continue à ne pas citer d'auteurs, ni ceux qui lui sont favorables, ni ceux qui lui sont contraires. « Si, comme je le crois, mes preuves sont bonnes, elles n^ont pas besoin de s'appuyer sur des autorités, et mille témoignages contraires ne les renverseront pas. » Il ajoute une autre raison, tout à fait dans le goût de Descartes, savoir qu'il s'est toujours plu davantage à déduire des conséquences de principes certains ou hypothétiques qu'à lire beaucoup d'auteurs. Les lignes qui suivent, contiennent une confession intéressante, quoiqu'un peu tardive, de ses plagiats antérieurs. « Je ne nie pas qu'un petit nombre d'auteurs me sont familiers, et que je me sers souvent de leurs paroles (quorum etiam verbis subinde utor). En agissant de la sorte je
* Regius a pourtant la palme. Qu'on en juge par ses paroles. « Toiam rerum » nniversiialem. ..... per clara ubivis occurrentia, facillima, safficientia et
» uuica principia , Jani a vigiiiti quinque clrciler aunis, publicalis specinii-
> nibus, e cimmeriis tcnebris primus hoc nostro saeculo in claram luceni
> produxi. »
leur rends honneur ^ . » Bel honneur que celui-là ! reproduire les paroles de quelqu'un sans le moindre signe qu'elles n'appartiennent pas à l'auteur du livre! Mais enfin, après trois ans d'attente, le lecteur est au moins mis sur ses gardes et retiendra ses louanges toutes les fois qu'il sera tenté d'en donner à l'écrivain! Plempius et Froidmont ont chacun leur petite allusion malicieuse là où Phiiippi dit qu'il ne nomme pas ceux qu'il réfute ou censure, ceux qui, d'après lui, marchent à l'aveugle et sont le jouet d'hallucinations, ceux qui sont châtiés de sa verge magistrale, « car, ajoute-t-il, je ne veux pas censurer des morts s, ni non plus des vivants, plus dignes d'honneur que de blâme, puisqu'ils servent la chose publique par la publication de leurs écrits 3. »
Il n'y a pas moins de vingt louangeurs qui proclament en vers latins les mérites de Phiiippi. Chose remarquable! Jamais les éloges n'ont été aussi explicites, jamais les allusions favorables au cartésianisme, moins voilées; et en même temps, tout ce monde, un seul excepté, se signe en toutes lettres, prénom, nom et qualité. Ainsi deux ans après les censures de l'internonce et de la Faculté de Théologie, un an après la mise à rindex de plusieurs ouvrages de Descartes et la condamnation générale de sa Philosophie; pendant que de Vecchi était encore à la Cour de Bruxelles, les cartésiens de Louvain, enseignes déployées, chantaient le Péan en l'honneur de la nouvelle philosophie! Quelle est l'explication de ce mystère? Elle est donnée par l'en-téte de ce chapitre : le cartésianisme s'était fait orthodoxe en changeant certains points, en expliquant certains autres, ainsi que nous le verrons dans les paragraphes
* « Paucos (auctores) tamèD mîbi familîares esse non nego, quorum etiara '' verbis subinde utor, dum idem quod illi explico , qua ratione cum ipsorum > doclrinam probabo , îllos eliam bonoro. »
' Froidmont, par exemple.
* Plempius qui venait de publier ses Fandamenta pour la quatrième fois , sans y mentionner jamais Phiiippi.
suivants. Hais il faut d'abord assister au vote à billet ouvert en faveur de Descartes et de son fidèle disciple.
1) Le premier à entrer en ligne est Pierre Mocns^ cisrié de Sainte-Marie, à Bruges, bachelier ea théologie : nous l'avons vu déjà en 1661 et eal663.
S) Guillaume Moons, licencié dans les deux droits, avocat. Celui-ci ne craint pas de comparer Philippi à Hercule et à Atlas ! Hercule a dissipé les monstres,
Hinc illi quantus non fuit ante décor ! Ërrorum e sophia Philippi monstra fugavit : Alcides sophiœ Philippi nonne Yocandus ? Aut hoc, aut illi nomen Athiantis erit.
On sait ce que cela veut dire : ces monstres sont les sentiments des scolastiques.
3) Adrien Philippi, licencié dans les deux droits. Déjà vu en 1663.
C'est un fils de l'auteur.
4) Jean-Antoine Philippi, licencié dans les deux droits. Déjà vu en 1663. Il trouve que les trois Moelles sont salées à point : « Sal sophise, ratio est. »
5) Corneille Noulaert, bachelier en théologie, professeur de poésie au collège de la Trinité. Nous le revoyons pour la troisième fois ; il nous apprend une chose curieuse et qui semble véritable : a Philippi est le premier professeur de Louvain qui ait imprimé un manuel complet de philosophie. »
6) Jean Birwaert « pastor Mellinensis ».
Déjà vu en 1663. D'après lui, Philippi a la gloire d^avoir trouvé les vraies causes des phénomènes physiques.
7) Pierre van Santvoort.
II reparaît après s'être éclipsé en 1663. II trouve que jusque Philippi, on n'avait donné que les causes apparentes des choses.
8) Charles van Hesbroeck.
Déjà vu en 1663.
9) Guillaume Schaurinck, bachelier en théologie, curé de Beete.
10) Charles Luyckx, licencié dans les deux droits, avocat.
Il avait signé ses initiales en 1661 et s'était abstenu en 1663. Son épigramme est très intéressante. On y voit des allusions aux ennemis du cartésianisme de Philippi, aux censures qui lui ont été infligées, et, croyons-nous, à la faculté donnée par l'internonce d'imprimer des livres cartésiens avec certains changements.
I, medios inter sis imperterritos hostes.
Mox tibi qui fuerat hostis, amicus erit.
Pro Yero certas : et si hoc aliquando prenucor,
Opprimitur nunquam; sed latiuure polest.
HacteDUs et latuit pro magna parte, sed aathor
Nunc hoc e tenebris erait ecce tuas !
11) Henri Payez, licencié dans les deux droits, avocat à Bruxelles.
Cet avocat donne un coup d'encensoir aux anciens philosophes et aux modernes :
Non Tetenim non authorum liber isie noTorum Nomina polchra citât.
12) Arnold Narden.
13) Nicolas Le Noir, bachelier en théologie, curé de Hersselingen.
Ce Nicolas Le Noir ^ était né à Louvain en 1638 : élève du collège du Faucon, il avait été quarantième à la promotion de 1658. Après avoir reçu le baccalauréat en théologie, on l'avait nommé à la cure de Hersseiingen. Plus tard, il deviendra un homme assez important à l'Université,- et remplira les fonctions de président du collège de Pels ou de Westphaiie pendant Tespace de trente-huit ans. C'est un passage de son épigramme qui fournit la preuve décisive de l'identité de Philippi avec
' RcosEHs, Analectes, t. XIX, p. 93.
l'auteur des thèses de médecine censurées par la Faculté de Théologie. Ce petit morceau de poésie est fort bien tourné; il est principalement consacré à disculper Philippi de Taccusation de plagiat ; mais Le Noir se sert pour cela du singulier procédé que voici. <c Personne ne peut se plaindre de vous voir dire ce qu'il a dit, s'il n'a conscience d'être le premier à l'avoir dit. Or personne ne peut avoir cette certitude. »
Si sab sole noYum nihil est, te judice, namquid, Ulud quod scribis, scriptum aliquaado fait?
A qoo ? non dicis ! nonne indignabitur anthor ? Te furti dicet forsitan esse renm !
Hoc anthor posset sed tantam dicere primus; Sed qois se primum dicere jnre potest *.
14) Saxo ab Hiddingen s.
II fait remarquer que cet ouvrage contient des choses neuves, et prétend qu'il fera abandonner tous les autres.
15) David van den Heuvel, licencié en médecine. Broecki, dans l'histoire du Collegium medicum Bruxellense 3, dit un mot de ce médecin : « François Van Werden (un charlatan) avait » obtenu le 30 février 166S un certificat du médecin de LouvaiD » van den Heuvel, qui, d'après le dire du professeur Plemp, » jouissait de peu d'estime. » Rien que son cartésianisme devait suffire à Plempius pour le lui faire apprécier de la sorte. Les vers
* La conclusioD de l*épigramme est assez naïve !
Non citât hic auctor quemquam neque porro citari
Appétit : est illi scribere grata satis. Si sint grata tlbi, tantum tibi supplicat aulhor :
Authorii, qaaeio, die, mi«erere Ihuê.
* Valère A:ïdré, Fastif Louvaln, 1050, p. 157, menlionDe parmi les professeurs de droit cnnon. cGuiielmus de Iddinga », originaire de Loavain, licencié dans les deux droits, nommé en 1639.
qu'on va lire, pleins de virulence et fails de main de maître, ont dû blesser profondément Plempius et les péripatéticiens.
Rodere si nequeas, actum est, Zoile, de te!
Quid faciès? rodi pura medulla nequit.
Sis aninio forti, dabimus qus rodere possis :
Scilicet ossa quibus tecta medulla fuit <• Haec si non possint stomacbum satiare latrantem,
Ut canis ad Lunam porro latrare potes!
Après de telles injures en 1664, on comprend les paroles de Plempius en 1665.
16) Pierre Laureyssens, bachelier formé en théologie, professeur de philosophie au collège du Lis.
Ânversois, ancien élève de Philippi, le quatrième à la promotion de 1649, il était professeur au Lis depuis 1652, et devint en 1669 président du collège de Malderus 2.
C'est le seul professeur de philosophie que nous rencontrions parmi les approbateurs de Philippi. Il confirme ce qu'a dit celui-ci de Tâge de ses opinions cartésiennes : « L'auteur a enseigné quarante ans sa Philosophie. »
Omnes pendebant illius ab ore docentis : Assecla scribentis quilibet esse volet.
Laureyssens ne se contente pas d'une épigramme : il en ajoute une seconde, qui présente un intérêt historique considérable. On y voit que ce collège du Lis où Philippi et Geulincx avaient professé, était cartésien; que les autres collèges étaient plutôt aristotéliciens, mais que cependant l'influence de Philippi s'y exerçait, grâce à ses écrits.
Per te discipulis florebant Lilia doctis;
Nominis aima tui fama trahebat eos.
Se reliqus tibi multa scolse debere fatenlur:
Instruis bas libris dogmatibusque tuis.
Magnus bonos Aristoteli delatus in illis :
Fallor, debctur vel tibi major honor.
' Quels sont ces os dont Philippi a extrait la moelle? Les œuvres di; lk>caries sahs doute.
* Reusens, Anal ec tes, t. XIX, p. 307.