Tome XXXIX
17) Jacques van Bossuyt, bachelier formé en théologie, curé de Heysteren.
18) Chrétien van Langendonck.
C'est le continuateur de l'ouvrage de Vernulaeus sur TCniversité de Louvain : il dédie ses vers à Philippi, son ancien professeur.
19) J. D. {Juris Doctor?)^ bachelier formé en théologie, professeur de poésie au collège de la Trinité.
C'est le seul qui ne se signe pas en toutes lettres.
20) N. de Witte, bachelier formé en théologie, curé à Haute- Croix.
Tels sont les adhérents les plus hardis de Philippi : outre ses deux fils, nous y comptons six curés, trois avocats, trois professeurs de TUniversité et un médecin. Il est temps d'en venir au livre même qui était l'objet de leurs éloges.
Parmi les erreurs reprochées à Descartes par la Faculté de Théologie de Louvain, nous trouvons en troisième lieu celle de l'extension, constitutive de l'essence des corps i. Or, dès la première page, Philippi donne comme définition du corps, qu'il est une substance étendue 2. Est-ce à dire qu'il fait fi de la censure des théologiens, ses collègues, et de celle de Tinternonce? Nullement, car aussitôt après, il explique sa pensée et lui donne un sens qui n'est plus en désaccord avec l'enseignement traditionnel sur le mode de la présence réelle. Il se pose l'objection suivante : mais le corps de Jésus-Christ dans l'eucharistie est-il étendu? Il répond qu'il est étendu, au moins au Ciel; qu'il l'est même dans l'eucharistie, mais en puissance, per aptitudinem. Plus loin 3, s'il soutient que l'étendue est essentiellement inséparable de la matière, c'est qu'il applique
' t Exieosio corpoiis est aUributum ejus essentiam uaturamque cousiin tuens. »
* P. 1. « Coipus sive materia potesl definiri subslaotia exleosa. »
la même distinction, et entend cette proposition de l'extension « aptitudinalis », et non de l'extension actuelle. De la sorte, dès les premières lignes de sa Physique, Philippi délivre le cartésianisme de la principale opposition qu'il eût avec le dogme révélé.
Telle étant l'essence des corps, comment connaissons-nous leur existence? Comme Descartes, Philippi appuie cette connaissance sur la véracité de Dieu, qui ne serait plus véridique, s'il nous laissait la claire perception de corps existants, sans qu'en fait, il en existât *.
Il y a trois éléments : la matière première, la matière subtile et les globules éthériens. Ceux-ci sont formés par les heurts mutuels des parties de la matière, qui arrondissent leurs angles, comme il advient des cailloux roulés dans le lit des cours d'eau. Les fragments minuscules détachés des globules forment la matière subtile. Le reste constitue les corps palpables, comme la matière subtile constitue le soleil et les étoiles fixes; les globules remplissent les espaces s'étendant entre les ilitîérents astres 2.
En astronomie,. Philippi préfère le système de Tycho-Braho à celui de Ptolémée. Mais il n'ose accepter celui de Copernic, de Galilée et de Descartes. A l'époque où il vivait, l'ardeur qu'on avait mise à proscrire l'enseignement de la théorie (opernicienne n'était plus aussi grande que dans la première partie du siècle, et ainsi que nous l'avons remarqué à propos du P. Tacquet, on n'attendait qu'une preuve décisive en faveur de ce système, pour expliquer d'une façon figurée les endroits
de l'Ecriture qui semblaient en opposition avec lui. Philippi s'énonce avec une grande discrétion, et montre avoir bien compris ce qu'au juste l'Eglise exigeait des savants de ce temps-là 3 : « Copernic met en avant un troisième système, et explique assez ingénieusement les phénomènes des planètes ; mais parce qu'il suppose que le soleil et le firmament sont
immobiles et que la terre tourne autour de son centre et autour du soleil, ce système n'est pas admis habituellement... l'opinion de Copernic ne semble pas assez conforme à l'Ecriture sainte, et a été récemment condamnée comme erronée selon la Foi par une congrégation de cardinaux nommés par Paul V et Urbain VIII. »
Quant à l'étendue du monde, Philippi ne la tient pas indéfinie, encore moins infinie. « Cette diffusion illimitée de la matière à travers l'espace n'est pas nécessaire, dit-il, et il est même assez téméraire de l'affirmer; car dans ce cas, Dieu ne pourrait pas créer un monde différent de celui-ci sans que la matière de l'un pénétrât celle de l'autre. » C'est ainsi quil abandonnait Descartes sur un point qui avait été l'objet des censures de la Faculté. La quatrième proposition de Descartes notée comme erreur dans la condamnation, dit en effet : « nous connaissons que ce monde, c'est-à-dire, l'ensemble de la matière corporelle, n'a aucune limite dans son extension. »
Philippi rejette les formes substantielles dans les êtres inorganiques, parce que pour expliquer leurs propriétés, il sufiit d'admettre dans leurs petites parties certaines figures et certains mouvements. « Rien n'empêche, ajoute-t-il, de nommer formes ces différents caractères; on peut même dire que la matière est une substance incomplète, puisqu'elle peut (mais ne doit pas) être jointe à une âme et former avec elle une sul)stance totale i. » On voit comment Philippi cherche à retenir les termes et les définitions de l'ancienne philosophie, là même où il s'en écarte pour le fond des choses.
On retrouve encore dans sa Physique l'occasionnalisme, et tout d'abord le grand principe cartésien qui en partie lui sert de base, la conservation de la quantité de mouvement ^, mais avec des restrictions qui montrent les préoccupations théologiques du vieux docteur. De plus, recherchant 3 pourquoi le feu échauffe graduellement l'eau et ne l'amène pas tout d'un coup
à un degré de chaleur égal au sien, « il n'y a pas d'autre raison à cela, répond-il, que la nature du feu en tant que soumise au décret de son Auteur, lequel a décrété de ne donner que successivement son concours à la production de Telfet dont il s agit. » De là à l'action de Dieu se substituant continuellement à celle des créatures selon les lois qu'il lui plaît, il n'y a pas grande distance, ou plutôt il n'y en a aucune. De telles idées sur l'activité des êtres n'étaient pas propres à faire marcher la science, et Descartes n'eût pas aimé ce « Deus ex machina », lui qui, d'après Pascal, « aurait bien voulu dans toute sa Philosophie se passer de Dieu, quoiqu'il n'ait pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement i. »
Philippi n'accorde pas aux plantes un principe substantiel supérieur à la matière, et « s'il y en avait un, ajoute-t-il, il ne concourrait pas aux actions qui ont pour sujet les molécules de la plante 2 ». Le mécanisme en botanique est presque devenu un axiome chez les cartésiens, enhardis sans doute par la mollesse dont leurs adversaires faisaient montre dans la défense de cette partie du système d'Aristote. Mais, en revanche, notre auteur admet explicitement une àme sensitive dans les bêtes et rétracte ainsi ce qu'il avait avancé auparavant, quand, dans les fameuses thèses de médecine, il révoquait en doute si les animaux jouissaient d'une vie proprement dite, et prétendait que les arguments rationnels en faveur de l'existence d'une âme dans les bêtes n'étaient ni démonstratifs, ni probables. Il se pose en termes exprès la question : dans quels œrps y a-t-il une âme? Et il répond : « dans l'homme et dans la bête : dans l'homme, parce qu'il pense ; et dans la bête, parce que son organisme ressemble au nôtre ; on peut même attribuer à l'animal un jugement d'ordre inférieur 3, » C'est l'argu-
' Cité par BouiLLiER, volume ï, p. o48. ' P 9. V. p. ?20.
ment classique pour prouver l'existence de la sensibilité dans les animaux, tiré de la ressemblance de leur système nerveux avec le nôtre, d'où Ton conclut à la ressemblance des fonctions. Quelques pages plus loin, Philippi entreprend la réfutation de l'automatisme et, quoique l'on puisse vaguement entrevoir qu'il n'est pas encore bien convaincu de la fausseté de l'opinion qu'il combat, ce qu'il dit a dû suffire auprès des censeurs les plus sévères et de l'internonce De Vecchi pour le faire juger cartésien de bonne volonté. « 11 y en a cependant « quelques-uns qui semblent vouloir rendre les bêtes inanimées {bruta exanimare) et conséquemment leur enlever toute connaissance, comme si elles n'étaient que des horloges. Or, ajoute t-il, il est conforme à l'Écriture sainte qu'il y a une âme dans l'animal, et il a été prouvé ci-dessus (p. 220) qu'il y a en elle de véritables perceptions. » Voici où, selon nous, l'on peut deviner une secrète attache à l'automatisme chez notre auteur : « D'ailleurs, il ne faut pas nier que Dieu puisse fabriquer des automates imitant dans la perfection les actions des animaux, si bien que l'homme pourrait à grand'peine les distinguer des animaux véritables* Il pourrait bien moins encore les discerner les uns des autres si, dès le principe» il avait été accoutumé à voir ces automates et les avait connus comme tels, et qu'ensuite il eût rencontré les animaux véritables dont les automates imitaient les actions. Dans ce cas, en effet, il eût pris les bétes pour des machines, tout comme il prendrait pour un homme un ange se servant d'un corps. » Ramené à ces termes, le problème de l'automatisme n'était plus susceptible d'une solution philosophique, tous les argu> ments de l'ordre scientifique pour renverser le paradoxe cartésien tombaient, et il ne devenait possible de trancher la question que par la révélation. Il est vrai que Philippi concédait qu'elle n'était pas favorable à l'automatisme, et il le répète dans les lignes qui suivent; mais c'était déjà trop que de donner à cette théorie par trop aventureuse un bill d'indemnité au tribunal de la raison.
Nous avons déjà rencontré plusieurs passages où l'influence des censures théologiques est visible. En voici un autre où elle n'est pas moins manifeste. Les thèses de médecine contenaient la proposition suivante : l'existence de l'âme ou de notre intelligence est plus certaine et plus évidente que celle du corps. Voici ce que l'on trouve chez Philippi : « Notre âme est-elle mieux connue que le corps *? Oui, répond-il, car ce qui nous est le mieux connu, c'est que nous pensons, et partant l'âme, en tant que principe de la pensée, est ce qu'il y a de plus connu. De là l'existence de l'âme est plus certaine que celle du corps 2. Dans toute preuve de l'existence du corps est renfermée une preuve de l'existence de l'âme, et la réciproque n'est pas vraie. Comment, en effet, prouve-t-on que le corps existe, si ce n'est parce que nous le connaissons clairement, que nous le voyons, que nous le palpons ; or, rien de tout cela ne peut avoir lieu sans une âme. Ensuite, l'on peut plus facilement douter du corps que de l'âme, car, si l'on doute de l'âme, il s'ensuit évidemment que l'âme est, mais si l'on doute du corps, cela ne s'ensuit pas. » Quelle saveur franchement cartésienne dans ces lignes ! Le je pense, donc je suis semble à tout instant devoir apparaître. Jusqu'ici Philippi a l'air de maintenir sa thèse d'il y a deux ans; mais si l'on y prend garde, il y introduit une restriction qui la rend parfaitement inoffensive et capable d'affronter désormais l'examen le plus sévère : l'âme est mieux connue que le corps comme principe de la pensée, mais non pas sous les autres rapports. Entendons encore Philippi : « Il a été dit que l'âme est mieux connue en tant que principe de la pensée, parce que l'on pourrait considérer l'âme selon qu'elle est forme du corps, constituant avec lui une nature vivante, et selon d'autres rapports encore : or quelques-uns d'entre eux ne sont pas aussi bien connus. »
' « Unde etiam certius est exîstere animam qoam corpus. » Rapprochez ce passage des paroles de Der-Kennis en 1 655 (v. p. 385).
Nous ne nous arrêterons pas longuement sur les autres parties de la Psychologie de Philippi ; elles ne contiennent rien de bien nouveau. Signalons en passant un doute : « La raison à elle seule suffit-elle pour démontrer la spiritualité de l'âme ^ ? » L'auteur l'énonce, là où il s'occupe de l'immortalité. Après avoir dit qu'elle est certaine de par la Foi, il en aborde la démonstration par la spiritualité, et après l'avoir donnée, « sed insistendo ration i pure naturali, dit-il, non videtur forte evidens animam nostram esse spiritualem ». On eût compris chez un cartésien un doute portant sur l'immortalité même; mais se demander si philosophiquement ii était constant que l'âme humaine fût spirituelle, et se déclarer dans l'impuissance de répondre avec certitude, c'était s'écarter de Descartes qui mettait une partie de sa gloire à avoir démontré ce point mathématiquement, et qui l'annonçait dès le titre même de ses Méditations ^. Signalons encore la thèse cartésienne soigneusement prouvée de la localisation de toutes les sensations dans le cerveau 3 ; le rôle de la glande pinéale qu'il décrit en se servant des mots mêmes de Descartes dans les Passions de l'âme ^ ; la description des effets physiologiques de lamour ^ et de la tristesse 6 qu'il emprunte littéralement au même ouvrage. 11 termine son livre de la même façon que les deux précédents « en le soumettant entièrement au jugement de la Sainte Eglise, sa Mère. »
Telle est l'œuvre de Philippi. On n'y trouve pas une grande originalité, si ce n'est celle de suivre Descartes quand peu d'auteurs encore le suivaient. 11 a modifié les idées de son maître, là où elles contrariaient plus ou moins l'enseignement théologique traditionnel; il les a conservées fidèlement partout
* Medilationes de prima philosophia in quibus Dei existentia et animff humanœ a corpore distinctio demonstrantur.
* Ibidem. V. 0. volume IV, p. 64.
5 P. 317. V. 0. volume IV, p. 118.
• P. 318, V. 0. volume IV, p. 119.
ailleurs, sauf quand il s'agit de roccasionnalisme, dont il peut être dit le fondateur, puisqu'on le trouve exposé chez lui avant tous les autres, voire même avant Delaforge et Geulincx. Dans ce travail éclectique, personne ne l'avait précédé en Belgique, ni sans doute ailleurs. L'année suivante, le 20 mai, Philippi mourut, six mois après l'apparition du dernier volume de sa Philosophie.
Gérard Van Gutschoven ne restait pas inactif. Pendant que son collègue Plempius travaillait à la quatrième édition de ses Fmdamenta et se morfondait de ne pas avoir à la main le Traité de VHomme, de Descartes, lui, compulsait sur la copie manuscrite qu'il avait reçue de Clerselier, la traduction latine de Florent Schuyl, et entrait en correspondance avec ce savant hollandais. C'est ce que nous apprend une lettre de Schuyl à un de ses amis, en tête de l'édition de 1664 de sa version du Traité de ï Homme. Cet ami lui avait transmis une critique d'un passage de la traduction, où il était question d'un nerf dont la tunique pareille à un tube enveloppait plusieurs autres petits tubes, etc. Le traducteur se justifie en recourant à divers^ manuscrits de l'œuvre de Descartes. Et entre autres, il s'en rapporte ce à la copie faite avec soin sur l'autographe de l'auteur, que Clerselier a envoyée de Paris à l'illustre Van Gutschoven, professeur royal d'anatomie et de mathématiques à l'Université de Louvain. On peut, continue Schuyl, se fier entièrement à ce professeur, car il est très savant et très versé dans la langue française ^. Or voici ce qu'il me dit dans une lettre qu'il m'a écrite à la hâte, etc. » Plus loin, il cite encore un avis de Van Gutschoven touchant la traduction d'un autre passage.
Schuyl n'était pas le seul correspondant hollandais de
* ScHOTL, Renatcs Des Cartes. De Homine, Lugdiini Batav., 1664. Epistola (noD paginée) : c cui utpote yïro (Jociissimo atque gaHicae linguse perilissimo > coroprimis fidendum. <»
Gérard ; il faut y ajouter le grand Huygens. L'Université de Leyde possède au moins trois lettres de Van Gutschoven à Huygens ^ et cinq de celui-ci au philosophe louvaniste.
François Schooten, le traducteur de la Géométrie de Descartes, était aussi en rapport épistolaire avec lui, ainsi qu'on peut le conclure d'un passage d'une lettre de René-François de Sluse adressée à Chrétien Huygens 2. Le chanoine y fait recommander à Schooten de ne pas croire trop facilement Van Gutschoven, quand il écrit quelque chose touchant ses amis : « Solet enim plusculum indulgere affectui et csetera » perspicax xal a|JiE{j.7rroç, in hac una re, honestissimo licet » errore, TrapaXoylî^eTat. »
Après avoir vu à l'œuvre les deux chefs incontestés du mouvement cartésien en Belgique, il est temps désormais de voir ce que leur opposait l'ancienne Philosophie : ce sera en partie l'objet du chapitre suivant.
* Elles seroDl publiées iDcessamment; nous avious pensé reproduire ces lettres, mais on nous a appris ensuite qu'elles ne renfermaient que des dét&il^ techniques sur la manière de polir les verres et la Tabrication des luneitt's. On sait que Descartes a écrit un petit traité touchant cette matière, aajourd*hai perdu.
* BoNCOMPAGxi, Rultettino, t. XVIII, p. 511. — La lettre de Slus*» «•>i «te juillet 1657.