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LES RÉCOLLETS ET LES BOGARDS EN FACE DU CARTÉSIANISME

Sommaire.

1. Encore un mot sur le P. Compton. — 2. Les cendres de Descartes passent par la Belgique. — 3. Les Récollets belges et leur philosophie : le P. Guillaume tan Sicben. — 4. Son Integer cursus philosophicus. — 5. Le P. Bosco et sa Theologia sacramentalis. — 6. Le P. Guillaume Herincx et sa Summa Theologica, — 7. Les Tertiaires de saint François ou Bogards et leur Philosophie : le P. Gilles de Gabriel. — 8. Sa Phdosophia universa de microcotmo. — 9. Histoire de ses Specimina Moralis.

En 4664, le P. Compton fit paraître le second volume de sa Theologia *. On y constate de nouveau cet apaisement vis-à-vis du cartésianisme qui contraste si fortement avec l'âpreté de sa polémique en 1649. Dans la grande question du mode de la présence réelle, le Jésuite se borne à prouver théologiquement la thèse scolastique, et ne mentionne plus son opposition avec la doctrine cartésienne 2. Si son sentiment sur les accidents eucharistiques ne change pas 3, il ne fait pas la moindre allusion au novateur qu'à propos de cette même question, il avait combattu avec tant d'ardeur quinze ans auparavant. On voit seulement qu'il connaît un texte du cardinal d'Ailly dont se prévalaient les cartésiens ^, D'après lui, ce texte énonce une fausseté qui

^ Leodii, 16H4. L^approbation du provincial Edouard Courleoay est du !5 janvier : c*»lle de l'Ordinaire du 21 février. ' Pp. 436-450.

• Pp. 4t6-448,

* P. 446, col. 6. Ce cardinal admettait que les sens ne nous disent pas si les accidents eucharistiques soni des réniitcs ou bien de pures apparences, el que cette seconde hypothèse est sontenable.

enlève toute valeur cognitive à la sensibilité et qui de plus contredit la Foi. La maturité de l'âge avait-elle refroidi son zèle? ou bien comme Bona-Spes, méprisait-il le cartésianisme, comme un ennemi mort, après les censures de 1662 et la mise à l'index de 1663? En tout cas, s'il est vrai que ce furent les Jésuites qui amenèrent cette double mesure contre la philosophie de Descartes, Compton garde le silence le plus absolu sur leur victoire. Trois ans après, le 24 mars 1667, il mourut, dit le Florus Anglo-Bavaricus, « vitœ puritate et tenerje con- » scientiae laude commendatus. »

De son vivant. Descartes avait traversé plusieurs fois la Belgique, en 1619, en 1622, et en 1647. Seize ans s'étaient écoulés depuis sa mort à Stockholm, quand d'Alibert, trésorier-général de France, « s'avisa, comme parle Baillet, de faire ramener en France la dépouille mortelle du grand philosophe ^ ». Le chevalier de Terlon, ambassadeur de France près la cour de Suède, exécuta ce projet. FI ordonna que le transport se fit par voie de terre pour éviter les hasards de la navigation, surtout qu'on était en guerre avec les Anglais. Deux personnes accompagnaient le cercueil : on traversa à longues journées le Danemark, l'Allemagne, la Hollande et les Pa}^- Bas espagnols et on entra en France par Péronne. N'y a-t-il pas quelque chose de grandiose dans ce passage silencieux des restes mortels de Descartes à travers la Hollande et la Belgique au moment où dans ces deux pays tout ce qu'il y a de plus élevé dans les intelligences prend parti pour ou contre ses idées ?

Les Récollets belges ne peuvent pas compter parmi les cartésiens : dès le principe, ils se déclarèrent contre la Philosophie de Descartes. Un de leurs confrères de France fit tout le

* Baillet, volume II, p. 438.

contraire : nous voulons parler d'Antoine Legrand "i. Né à Douai, au commencement du XVII"« siècle, dit Bouillier, il appartient par sa naissance à la Belgique espagnole. Son activité philosophique a eu pour théâtre presque exclusif TAngleterre, où il avait été envoyé en qualité de missionnaire, mais où il propagea autant et peut-être plus le cartésianisme que le catholicisme. Ses ouvrages philosophiques y ont été imprimés à partir de 1671 2 : tous font profession de cartésianisme, dès leur titre même, de telle façon que c'est à ce religieux que revient surtout l'honneur (dit Bouillier), d'avoir introduit et propagé en Angleterre la Philosophie de Descartes. Legrand resta isolé; dans son ensemble, l'Ordre des Récollets s'est toujours opposé au système cartésien. Cette congrégation était assez florissante en Belgique. Elle possédait à Louvain une maison d'études théologiques, qui était agrégée à l'Université et qui a produit plusieurs hommes remarquables par leur science ; on y comptait ordinairement plus de quarante jeunes religieux s'appliquant aux sciences sacrées. Avant l'époque dont nous parlons, on enseignait la philosophie dans ce même couvent, et Vernulœus dit que les cours qu'on y donnait jouissaient d'une grande célébrité 3. Mais l'affluence des étudiants et rinsuffisance des ressources rendirent nécessaire le transfert de ces cours dans une autre ville, qu'on ne nomme pas *. Les Récollets avaient encore une école de philosophie pour les jeunes gens de leur Ordre dans la ville de Liège, et chaque année, on y soutenait des thèses publiques s. Vers le milieu du siècle, ils établirent même à Verviers un collège où l'on enseignait les humanités et la philosophie aux jeunes gens de la ville et des environs 6.

*■ BoDiLLiER, volume II, p. 502.

* En voir la lisle dans Bouillier, loc. cit.; TeDoemanD, traduction Cousin, Paris, 1839, t II, pp. 89, 97, et la Bibliographie des Frères-Mineurs (\no\u\i'.es beiges) Fécemment publiée par le R. P. Servais Dirkx.

* Academia lovaniensis, 1667, p. 131,

* Peut-être Gand.

5 Daris, Bist. du diocèse de Liège au XK//"* siècle, t. II, p. 170. ^ Ibidem^ 1. 1, p. 344.

Le principal de leurs professeurs de philosophie a été sans contredit le P. Guillaume van Sichen. Voici les quelques détails biographiques que Ton trouve sur ce religieux dans Sanderus et son continuateur ^. Guillaume van Sichen naquit en 1632. Il fît sa philosophie dans un des quatre collèges de Louvain et fut des premiers à la promotion de son cours. Vers l'âge de 2i ans, en 1653, il entra dans l'Ordre de saint François et après sa profession vers 1657, il fut chargé d'enseigner la philosophie à ses jeunes confrères. Les preuves qu'il y donna de ses aptitudes lui firent confier en 1664 la chaire de théologie. Peu de temps après cette nomination, il accompagna à Rome le P. Guillaume Herincx dont il sera parlé plus loin ; là, en présence du chapitre général de l'Ordre, il soutint sur toute la théologie des thèses qui résu.maient la matière de son enseignement. Ce fut le P. Herincx 2 qui lui conseilla de faire pour la philosophie ce qu'il avait fait lui-môme pour la théologie : en imprimer un cours complet qui servît de livre de texte dans les maisons de l'Ordre, et qui épargnât aux jeunes étudiants la fatigue de prendre continuellement des notes. Suivant ce conseil, à deux ans de là, en 1666, van Sichen flt paraître à Anvers en deux volumes in-folio, de trois cents pages chacun, son Cours complet de philosophie, « brevi, clara et ad docendum discendumque facili methodo digestus 3. » U s y qualifie de professeur de théologie à l'Université de Louvain. Ce Cours, dit Sanderus, fut adopté non-seulement par les Franciscains, mais encore par d'autres religieux, à cause de la facilité de la méthode. En 1672, après huit années d'enseignement de la théologie, on le désigna pour supérieur du couvent de Bruxelles; trois ans après, il fut revêtu des plus hautes charges de son Ordre dans nos provinces. Il les conserva jusqu'à sa mort (mai 1691). Dans l'entretemps, il fit en 1678 une seconde édition revue de son Cours complet de philosophie.

> Sandeijl's, Chnrographia sacra BrahnnUiP, Hagco-comiluni, 17iC,l. III, pp. 120, lo», Î63.

* Dédicace do la secomlc éiiilion.

» AiUverpix', apuU Peirum Bcllerum, 1666.

Il se disposait à publier d'autres ouvrages ; mais ses occupations l'en empêchèrent toujours.

Ainsi qu'il a été dit plus haut, van Sichen est opposé à Descartes, et on le verra par les citations que nous allons faire de son livre. Cependant telle était la faveur que rencontrait le philosophe français dans notre pays, que les Récollets s'attachaient à faire passer leur confrère pour un éclectique prenant, aussi bien dans Descartes que dans Aristote, ce qu'il jugeait être le plus conforme à la vérité. « L'auteur, disent les deux théologiens approbateurs de l'ouvrage ^, marche dans la voie qui tient le milieu entre la philosophie péripatéticienne ou ancienne, et la philosophie cartésienne ou nouvelle. Ce n'est pas un péripatéticien engoué des principes d'Aristote et soumettant son intelligence à celle du Stagirite , ni un cartésien méprisant fastueusement les sentiments de l'antiquité et se fiant à des preuves apparentes, à des expériences trompeuses, ou à une fausse évidence. Sans attribuer tout à la raison ni à l'autorité, il a donné à chacune ce qui lui revient, et de la sorte a bien mérité de l'ancienne Ecole et de la nouvelle. » En fait, dans presque toutes les questions importantes, van Sichen prend position contre Descartes. Il adopte ses sentiments sur certains points de physique 2, d'astronomie 3 et, ce qui est plus remarquable, là où il traite des passions de l'âme ^, Comme

* Édition 1678.

* Par exemple, il admet comme probable ropiolon cartésienne diaprés ia(|uelle le son serait un ébranlement de Tair (p. 181, col. 6).

* 11 admet aussi comme probable, et avec Descartes, que le soleil et les étoiles sont en état d'ignltlon. Mais il se prononce avec résolution pour rimmobilité de la terre contre Copernic, Galilée et Descartes, pp. 148 et suivantes.

* Pp. 268 et suivantes. \\ ne suit pas servilement Descartes; mais il adopte plDsiears de ses sentiments sur les expressions et les effets physiologiques qui accompagnent les différentes passions de Pâme.

Descartes et après Philippi, il place la métaphysique en second lieu, et la physique en troisième lieu. On peut encore ajouter que pour lui, la philosophie n'a pas d'arguments apodictiques en faveur des formes substantielles dans les êtres inorganiques; toutefois, avec le commun des philosophes, il admet leur existence. Ici s'arrêtent les analogies.

En théodicée, il rejette la preuve cartésienne de Texistence de Dieu, en nous apprenant en même temps qu'elle était en honneur dans l'Université de Louvain : « solet in hac Academia » a plerisque post Cartesium existentia Dei probari ex idea » entis summe perfecti, quam in nobis experimur » ^. Van Sichen n'a pas remarqué que Descartes prouve de deux façons très différentes l'existence de Dieu par l'idée que nous en avons: il ne parle pas de l'argument analogue à celui de saint Anselme. Du reste, sa réfutation ne présente rien de remarquable.

En physique, il est généralement adversaire de Descartes. Il rejette comme une fiction son système pour expliquer le magnétisme et ses ce trente-quatre phénomènes » 2. S'agit-il de la théorie cartésienne du flux ou du reflux, causés par la pression qu'exercent la lune et l'antilune sur l'air situé entre elles et Tocéan, « opinion que tiennent ici (à Louvain la plupart des disciples de Descartes et nommément Guillaume Philippi dans sa Moelle de physique, et que personne encore n'a examinée », il la réfute en se basant entre autres sur les marées peu considérables qu'il a lui-même constatées à Marseille, à Âncône et à Rimini 3. Il ne veut pas davantage du sentiment des cartésiens, notamment de Regius et de Philippi dans sa Moelle de logique, d'après lequel les couleurs consisteraient dans le rapport entre les rotations plus ou moins rapides des globules éthériens et leur mouvement de translation * : « ces globules, dit van Sichen, sont hypothétiques, leur mouvement

« Éililion 1678, p. 265, col. a.

' Ediliou 1666, p. 58.

* Ibidem, p. 163, col. b.

' Ibidem, p. 180, col. a.

double est hypothétique ; hypothèse encore que ridentification de la couleur avec la proportion entre ces deux mouvements; et les cartésiens, qui rejettent avec tant d'ardeur toutes les qualités péripatéticiennes sous prétexte que leur existence nest pas certaine, feraient bien d'employer un peu de leur zèle à se défier de leurs propres assertions. » Enfin, pour couronner le tout, il trouve qu'attribuer, comme fait Descartes, l'infinie variété des phénomènes physiques à de l'étendue et à du mouvement, c'est ouvrir la voie, à.... la magie superstitieuse, car, ajoute -t- il gravement, les sorciers prétendent exclure tout pacte avec le démon en attribuant des effets merveilleux à la nature des choses ^. »

En psychologie, il s'écarte partout des sentiments du réformateur français. II prétend que l'âme est pour quelque chose dans les fonctions de la vie végétative, notamment dans la nutrition, a Je pense, dit-il, à l'encontre de la plupart des Antiaristotéliciens modernes, que la nourriture ne se digère pas à la manière dont les substances alimentaires se dissolvent dans un récipient sous l'action de certaines liqueurs. 11 faut de plus une secrète influence de l'âme 2. » Cependant il semble adopter Texplication que donne Descartes des pulsations du cœur, dans ses lettres à Plempius, « quoique celui-ci, ajoute-t-il, n'en veuille pas, et appelle à son aide une faculté pulsifique 3. » Van Sichen affirme que dans les plantes il y a une âme, contre Philippi « en cela précédé, au sein même de l'Université, par un grand nombre de nouveaux Epicuriens et d'Antiaristotéliciens ^. » A plus forte raison soutient-il dans les animaux l'existence d'une âme douée de faculté cognitive : ce tous les arguments apportés pour prouver Texistence d'un principe vital dans les plantes, dit-il, militent pour celle d'un principe sensitif dans les bêtes, quoi qu'en disent nos nouveaux Antiaristotéliciens. » Il

» P. io, col. b.

' Edition 1666, p. ~203.

» Ibùiem, p. 222.

* Ibifiem, p. 214.

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