Tome XXXIX
démontre son sentiment par les Pères et l'Ecriture sainte, et conclut que l'opinion qui transforme les animaux en des espèces d'automates n'est pas sûre selon la Foi, et a été à bon endroit censurée par la Faculté de Théologie de Louvain ^ Philippi avait prouvé avec beaucoup de soin que les sensations se font dans le cerveau et précisément dans la glande pinéale : van Sichen prouve longuement la thèse contradictoire, après avoir constaté que le philosophe français avait sur ce point rencontré beaucoup de sectateurs dans l'Université de Louvain, et que son sentiment datait au moins du temps de Cicéron. Il est inutile de rapporter les arguments du Récollet. Voici seulement quelques lignes qui présentent un intérêt historique, parce qu'elles montrent les doctrines cartésiennes professées et discutées publiquement dans les joutes philosophiques qui avaient lieu à l'Université. Van Sichen s'objecte le fait cité par Descartes d'une jeune fille dont le bras avait été amputé et qui disait sentir de la douleur dans les doigts de la main, ce Plusieurs fois dans des discussions publiques, j'ai entendu, dit van Sichen, des philosophes du premier ordre appartenant à cette Université révoquer en doute la valeur de ce fait, vu que la jeune fille en question pouvait être égarée par la douleur, mais ajouter qu'ils avaient recueilli des témoignages semblables de la bouche d'hommes dont l'esprit était certainement sain et qui avaient été amputés d'un membre. » On peut voir dans le livre de van Sichen la réponse qu'il donne à cette objection 2.
Il n'est pas moins opposé au cartésianisme en cosmologie* L'opinion de Descartes sur l'étendue indéfinie du monde lui paraît téméraire; elle entraine l'impossibilité d'un nouveau monde qui ne compénètre pas le monde actuel, et quoique Descartes ne craigne pas d'admettre cette cx)nséquence, il fait en cela injure à la puissance divine 3. A cette occasion, van
* Édition 1666, p. 216.
* Ibidem, pp. 239 et suivantes.
* P. 19, col. a.
Sichen attaque le critérium de l'idée claire « fondement habituel des opinions de ce philosophe, » et il lui oppose les mêmes difficultés que le P. Der-Kennis onze ans auparavant : « ou bien, dit-il. Descartes prétend que cet objet existe dont nous avons une idée claire, et cela est faux, ou bien il prétend que cet objet existe dont nous jugeons clairement qu'il existe, et cela est vrai ; mais on cherche précisément sur quel indice on doit se baser pour formuler légitimement un tel jugement. »
Comme on doit s'y attendre, le Récollet ne veut pas de la théologie eucharistique de la façon de Descartes, ni des opinions philosophiques qui lui servent de base, savoir l'essence de la matière consistant dans son extension actuelle et l'indistinction des accidents d'avec la substance. Quant au premier point, il n'en veut pas à cause de la doctrine catholique sur le mode de la présence réelle. Il trouve, comme plus tard Leibnitz, que Descartes se contredit en avançant d'une part que toute propriété du corps présuppose l'étendue, et d'autre part que celle-ci est un mode de la chose étendue *. Dans l'édition de 1678 2, il parle d'une autre explication de la présence réelle, où l'on tâche de concilier la doctrine catholique avec Topinion cart&ienne en disant que l'extension actuelle est de l'essence du corps, mais indéterminée et variable, qu'elle peut être indéfiniment diminuée, et qu'ainsi sous chaque petite partie de l'hostie, se trouve le corps de Jésus-Christ réduit à des proportions minuscules. L'abbé Para du Phanjas, dans sa Théorie des êtres insensibles 3, attribue cette opinion à quelques disciples de Descartes qu'il ne nomme pas; van Sichen dit clairement que cette opinion avait des défenseurs à Louvain : « J'ai entendu moi-même dans cette Université de Louvain quelques-uns soutenir que l'extension du Christ pouvait indéfiniment diminuer selon toutes ses parties ». Se fondant sur ce que le corps de Jésus-Christ est tout entier sous chaque
' Édition 1(S6r, p. 19, col. a.
' P. IK, col. 6.
* T. III, Paris, 1779, p. 541.
portion de l'hostie, van Sichen rejette encore cette inflexion de la doctrine cartésienne. Il est presque aussi incisif que le P. Compton, quand il apprécie ce que les disciples du novateur pensaient de l'indistinction des accidents, ce Jusque Descartes, ditril, on avait toujours supposé dans TEcole péripatéticienne, l'existence d'accidents réellement distincts de la substance. Hais il y a quelques années, ce philosophe a révoqué ce point en doute, et il a de nos jours un bon nombre de sectateurs ^. Il faut absolument dire qu'il y a des accidents réellement distincts de la substance, comme l'enseignent les princes de la Théologie et les Pères les plus anciens 2. » Et il apporte en preuve le concile de Trente, le concile de Constance et toute une série de Pères et de Docteurs de l'Eglise 3.
Ce que l'on doit remarquer, c'est qu'il en veut tout spécialement à Philippi. On se rappelle que celui-ci parle souvent des modes. L'Ecole distinguait entre mode et accident, et Tun des caractères du mode était que, même par la toute-puissance de Dieu, il ne pouvait exister séparé de la substance qu'il modifiait. Wicleff, contre qui sont dirigées les condamnations du concile de Constance, ramenait tous les accidents à des modes, et en concluait que les espèces eucharistiques ne pouvaient persister sans que la substance du pain et du vin persistât pareillement. Philippi ramenait aussi avec plus ou moins de clarté les accidents à des modes; seulement il changeait le sens attaché généralement à ce mot, et admettait que le mode pouvait exister séparé de la substance qu il modifiait : de la sorte, on n^ pouvait à la rigueur lui opposer l'enseignement plus communément reçu touchant la permanence des espèces eucharistiques. Toutefois il y avait quelque chose d'irrégulier dans sa manière de parler et qui donnait occasion à des interprétations cartésiennes. Entendons làdessus van Sichen : « Que ressort-il de tout ceci, sinon l'imprudence de quelques défenseurs de la philosophie antia-
* P. 168, col. a.
• P. 168, col. b.
5 Pp. 169-174.
ristotélicienne, enseignant aujourd'hui que les accidents ne sont que des modes de la substance, que des manières d'être, etc. ? En effet ils tombent évidemment sous la censure portée contre Wicleff dont ils embrassent la doctrine en se servant même des mots qu'il emploie pour l'énoncer. Est-ce pur hasard ou parti pris? J'ai entendu les principaux personnages de cette Université en douter, quand je leur ai fait voir dès l'abord cette conformité de doctrines. Pour moi, je pense qu'on doit porter sur ces philosophes un jugement moins sévère, et attribuer cette coïncidence d'expressions à une rencontre fortuite. En tout cas, il faut lire avec prudence Guillaume Philippi dans sa Moelle de logique tout récemment publiée, où il ramène les qualités réelles à de simples modes, à moins qu'il ne veuille faire une question de mots en donnant à ce nom de mode une signification contraire à l'usage ^. » Suit un résumé des censures de la Faculté de Théologie emprunté à la préface des Fundamenta de 1664.
Ce qu'on vient de lire suffit pour justifier ce qui a été dit au commencement du paragraphe ; van Sichen n'est pas dans le camp cartésien, mais dans un camp opposé. On peut cependant admettre qu'il n'est pas non plus un péripatécien fort zélé ; souvent en lisant son ouvrage, on rencontre des doutes et des restrictions. Plusieurs fois déjà nous avons signalé ce scepticisme mitigé des adversaires de Descartes , il est à lui seul une démonstration palpable de l'influence de ses doctrines, et permet de prévoir qu'elle ira s'agrandissant. L'esprit humain en effet n'est pas créé pour le doute, et placé entre une affirmation convaincue et une négation hésitante, il se sent malgré lui porté du côté de la conviction. Cependant, à entendre les théologiens . franciscains qui ont approuvé la seconde édition du Cours complet de van Sichen, les exemplaires de la première édition furent écoulés en peu de temps, n faut croire que ce furent surtout les Récollets qui les ache tarent; ce fut parmi eux que van Sichen fit école, ainsi qu'on
■ Êdîtlonl066, p. 169,coI. 6.
pourra le juger par ce que nous allons dire du P. Bosco et du P. Herincx.
Jean Bosco ^ est né à Anvers en 1613; il entra en 1637 chez les Récollets de Louvain. Nommé professeur de théologie en 1664, il enseigna cette science pendant un laps de temps considérable. De son vivant il jouissait d'une grande réputation : rUniversité de Louvain attesta un jour qu'elle ne connaissait pas de théologien plus docte que lui. Il mourut en 1684. On a de lui deux grands ouvrages ; celui qui nous intéresse ne compte pas moins de six volumes in-folio et est intitulé Theologia sacramentalis. Dans le second volume, paru à Louvain en 1667, un an par conséquent après le Cours complet du P. van Sichen, se trouve un passage fort éloquent S, où il est question des accidents eucharistiques et de l'opinion cartésienne renouvelée de Wicleff 3. Bosco ne nomme ni Descartes, ni Philippi, ni van Sichen; mais il suit le même procédé que ce dernier. Il démontre par des citations que WicleflF ramenait tous- les accidents à des modes inséparables de la substance, et fait voir que le concile de Constance l'a condamné. Alors vient l'endroit dont nous venons de parler, et que nous rapporterons pour montrer combien cette question des accidents eucharistiques passionnait les esprits. c< Qui donc oserait espérer qu'il viendra un temps où la doctrine qui affirme l'existence d'accidents réels et réellement distincts de la substance sera rejetée par les théologiens comme opposée à la raison, inintelligible, peu sûre selon la Foi, et où l'opinion de Wicleff sera reçue en son lieu, comme certaine et indubitable ! à Dieu ne plaise, à Dieu ne plaise! on ne
' Nous prenons les éléments de cette notice dans Sanoerus. Chorographia snrra Brabantiœ, Hagae-comilum, 17â7, t. III, pp. 132, 158, 162.
• Pp. âOO-201.
* II rattache même le sentiment de Wicleff à ceux de Parméoide ei d*Anaxagore.
rejettera pas ainsi un sentiment que jusqu'ici on aflirme communément avoir été reçu des Saints Pères, et être conforme à la doctrine immuable de TÉglise. A Dieu ne plaise, à Dieu ne plaise qu'on accueille jamais une opinion qui contredit les Saints Pères et la doctrine immuable de l'Église, et qui a été la seule raison de la défection de WiclefF quant à ce point de nos croyances ! » Or c'est Descartes qui avait dit dans sa réponse à Arnauld * : « C'est pourquoi s'il m'est ici permis )) de dire la vérité sans envie, j'ose espérer que le temps vien- )) dra auquel cette opinion qui admet des accidents réels, sera » rejetée par les théologiens, comme peu sûre en la foi, répu- » gnante à la raison, et du tout incompréhensible, et que la » mienne sera reçue en sa place comme certaine et indubi- » table. » C'est donc lui qui est visé par Bosco, et en 1666, personne ne pouvait s'y tromper. Au reste, par une omission assez peu explicable, il ne parle pas de l'opinion du philosophe sur l'essence du corps, malgré ses relations avec la théologie eucharistique.
Guillaume Herincx est un des religieux les plus célèbres de rOrdre de saint François 2. Né en 1621, à Helmont, près de Bois-le-Duc, il fit ses études philosophiques à Louvain et fut un des premiers de son cours. Il entra chez les Récollets en 1641 3, et enseigna pendant quinze ans la philosophie et la théologie *. En 1660, il publia en quatre volumes sa Somme de Théologie scolastiqiie et morale, « dont la méthode, la concision, le style facile et clair, la doctrine saine, ancienne et opposée aux nouveautés qui surgissaient alors, dit Sanderus, excitèrent l'admiration et l'applaudissement du monde
' 0. volume 11, p. 87.
* Sa:«derus, Chorog raphia sacra Brabantiœ, Hagx-comilum, 17i5, t. III, PI». 110. 151,158.
* Sanderus imprime 1631 ; mais ce doit être une erreur.
* Il fut nomme professeur de tliéologle en 1653.
savant ^. » L'ouvrage, qui est une seconde édition faite du vivant de l'auteur, fut réédité après sa mort. Avant de signaler ce qui intéresse cette histoire, disons que Herincx occupa les postes les plus élevés de l'Ordre; on a déjà vu qu'il fit le voyage de Rome; il alla deux fois en Espagne, plusieurs fois en Allemagne; il visita les maisons des Récollets en France et en Irlande, et finalement fut fait évêque d'Ypres en 1677. Pas encore une année ne s'était écoulée depuis cette nomination, qu'il mourut âgé de 58 ans, au cours de la visite de son diocèse. Herincx, dans la seconde édition de sa Théologie s, attaque l'opinion de Descartes sur les accidents eucharistiques, et prête, comme van Sichen , à des professeurs de l'Université de Louvain des sentiments analogues à ceux de Wicleff : « Vous direz, s'objecte-t-il, qu'il n'y a pas d'accidents capables d'exister sans substance, fût-ce même par la puissance divine. Ainsi parlent Descartes et ses disciples (dont un certain nombre se trouvaient récemment à Louvain parmi les professeurs de philosophie ou de médecine) ; ils affirment que tous les phénomènes sensibles des corps ne sont que des manières d'être ou de purs modes. Je réponds que c'est là, en termes formels, la doctrine de Wicleff*. » Il réfute aussi l'argument que les cartésiens voulaient tirer des paroles du cardinal d'Ailly, et conclut ce qu'en proclamant la permanence des accidents, l'Eglise ne canonise pas Aristote, ni Porphyre, mais la vérité révélée par Dieu. » Nous avons déjà dit plus haut que ces appréciations de la doctrine cartésienne sont trop sévères et qu'on n'est point en droit de donner un caractère dogmatique au sentiment des scolastiques sur la persistance des accidents du pain et du vin. Pas plus que Bosco, Herincx ne parle contre
* Nous n'avons pu Irouver celle première édition : si, comme nous if pensons, Herincx y aUaque déjà Descaries, il faudrail le considérer commt* un de ceux qui onl amené les censures de Louvain. En général, toute meniion de Descaries dans un ouvrage publié par un auteur belge ou résidant m Belgique, avant 1662 ou 1663. est d'une importance capitale pour rhisioie du cartésianisme dan» notre pays.
• T. IV, 1674, p. ^89.
l'eitension actuelle constitutive de l'essence du corps, qui lui aurait fourni une arme bien plus forte contre la Philosophie de Descartes. En revanche, il consacre toute une colonne à la critique de la preuve cartésienne de l'existence de Dieu *. Seulement, sans en rien dire, il reproduit le jugement qu'avait porté sur elle en 1655 le Jésuite Der-Kennis.
Les Bogards étaient des Tertiaires de l'Ordre de saint François, vivant en communauté. Leur maison-mère en Belgique était située à Zepperen, près de Saint-Trond. En 1640, ils fondèrent à Louvain un collège qui fut adopté par l'Université l'année suivante. Toutefois, il ne semble pas qu'on y donnât des cours; Vernulaeus â, à qui nous empruntons ces détails, dit qu'ils étudiaient la théologie à Anvers et la philosophie à Bruxelles. Cette congrégation a été cartésienne dès 1665, et l'est toujours restée jusqu'à la fin du XVIII® siècle. Ce fut Gilles de Gabriel qui introduisit chez elle le cartésianisme. Gilles de Gabriel 3 est né, comme Libert Froidmont, à Haccourt, près de Visé, en Tau 1636. Après avoir fait ses humanités à Liège chez les Jésuites, il vint suivre les cours de philosophie à Louvain au collège du Porc, et en 1658, il fut comme jadis Geulincx, proclamé second à la promotion générale. On était en plein dans les controverses sur le cartésianisme. Le jeune de Gabriel prit dès lors rang parmi les sectateurs des nouvelles idées. Reçu comme élève pauvre au collège de Standonck, il étudia la théologie et prit le grade de bachelier formel en cette science. Quelque temps après, il fut appelé à donner d'abord (les répétitions de philosophie dans ce dernier collège, et ensuite des cours de théologie au séminaire du Roi, puis au
* Summa Theologtca, pars prima, editio terlia, Aiituerpix, 1704, p. 30. ' Academia lovaniensis, 1667, p. 141.
^ Biographie nalionile, arliclf de N. Urusens. Nous eu reproduisons les priucipaux détails.
couvent des Bogards *. Vers 1663, il était sur le point de devenir professeur de philosophie à la pédagogie du Porc; mais on lui contesta cette nomination devant les tribunaux. Peut-être ces contestations vinrent-elles du parti anticartésien, alors triomphant. En tout cas, de Gabriel n'obtint pas sa chaire; à la suite de cet insuccès, en juillet 1664, il entra chez les Bogards dont il s'était fait connaître favorablement par les cours qu'il avait donnés dans leur maison. Chose à noter, le but qu'il se proposa en y entrant fut de travailler à la restauration des études dans cet Ordre. Cela voulait dire qu'il allait diriger les études philosophiques dans le sens de Descartes, et les études théologiques dans celui de Baius et de Jahsenius, vérifiant de la sorte une fois de plus la loi historique de la coexistence des systèmes janséniste et cartésien.
Quoique postérieur aux Quœstiones quodlibeticœ de Geulina, au Tractatus de Deo de Der-Kennis, et aux trois MediUkt de Philippi, l'ouvrage de de Gabriel dont nous allons parler intéresse beaucoup l'histoire du cartésianisme en Belgique, et même l'histoire générale de la Philosophie de Descartes. M. Le Roy, dans VHistoire de la philosophie au pays de Liège 2, M. Van Meenen, dans VHistoire de la philosophie en Belgique 3, Bouiliier dans VHistoire de la philosophie cartésienne * en parlent plus ou moins longuement. Tout ce qu'ils en disent est tiré d'un article de M. E. Prouhet paru dans la Revue de l'instruction publique, de la littérature et des scieiices en France et dans les pays itran-
* Si M. Reusens ne fait pas erreur, il suivrait de ceci que les Bogards avaient deux maisons pour renseignement de la théologii*. Tune à Louvain ri Pautre à Anvers.
* Bulletin de r Institut archéologique liégeois, t. IV, p. 47. '^ Patria belgica, 3« part,, p. 134.
* T. I, p. 277. Par erreur, on a imprimé 1697 au lieu de 1667, là où Bouilli'r donne la date de publication de Touvrage. M. Vau Meenen a reproduit ct^U^ faute t}fpographi<|ue.
gers ^. H. Prouhet avait la bonne fortune de posséder un exemplaire du livre extrêmement rare de de Gabriel, lequel était relié avec les Expérimenta Magdeburgica d'Otto de Guerick^. Voici d'abord le titre complet : « Philosophiauniversa » de Microscomo, quam, prœside R. P. F. iCgidio Gabrielis, » S. T. B. F., tertii ordinis S. Francisci de Pœnitentia, philo- » sophiaB professore, défendent F. Petrus Geys, F. Balduinus » Lepiem, F. LaurentiusNeefs, F. Ludovicus Alkens, F. Winar- » dus Staps, ejusdem ordinis, Bruxellis, in conventu dicti » ordinis, sub comitiis provincialibus die 10 maii, hora 3 post » meridiem, et diebus 11 et 13, hora 9ante et 3 post meridiem. » Ântverpiae, typis Marcelli Parys, in platea dicta onde-coren- » Marck (oude?), sub aurea cruce, 1667, petit in-folio de IV- » 130 pages 3 ». On le voit, il ne s'agit pas d'un recueil de thèses de quelques feuillets, comme on en rencontre beaucoup au XVII* siècle et au XVIII" ; nous sommes en présence d'un volume petit in-folio de plus de cent pages. Ensuite, la soutenance de ces thèses couronnait la session de l'assemblée générale des Frères tierçaires de Belgique. Gilles de Gabriel, qui devait en diriger la discussion, avait aussi la présidence de cette assemblée, comme nous l'apprend Vernulaeus, ou plutôt son continuateur Van Langendonck 4. Enfin ces thèses étaient les prémices des études des Bogards, depuis la restauration
' N» du Ï6 février 1860, p. 729 du vol. 1850-1860, col. c, p. TSO, colonnes a. 6, c.
' Ualgré les recherches les plus aclives faile.s à Paris, il a éie impossible de rflrouver cet eiemplaire unique; il a disparu dt'puis le décès de son propn'élain* el force est de nous conlenler de cequVn dit M. Prouhel dans son article. ~ M. Reusens oe dit rieo de cet ouvrage dans son article sur d< Gabriel.
^ Prouhet el après lui Bouillier impriment 310. CVst une erreur comme on {)eut le voir par Tanalyse même de Prouhel.
* Academia iovanienais, édition de 1667, p. 146. «t Le P. Gilles de Gabriel ensi'igne la philosophie à Bruxelles. Homme de grandes capaciiés et de grandes espérances, en ce mois de mai 1667 oli nous écrivons, il a été nommé par le Prieur-général de tout l'Ordre, président du chapitre qui doit se tenir le quatrième dimanche après Pâques. «^ Chrétien Van Langendonck avait loué le cartésien Philippi en 1664 : il célèbre en 1667 le cartésien de Gabriel.
dont de Gabriel était l'auteur. En effet, il n'avait guère pu commencer son enseignement qu'en 1665 et le cours de philosophie durait deux ans. Du reste les religieux le disent eux-mêmes dans la dédicace qui est en tête des thèses ^. Le personnage à qui elle est adressée n'est autre que Jérôme de Yecchi, l'ancien internonce, qui avait quitté la Belgique vers la fin de 1664, et était devenu depuis lors secrétaire intime du pape Alexandre VII. Ce fait est d'autant plus intéressant que cette dédicace contient des idées cartésiennes, et que les thèses sont fortement empreintes de cartésianisme. Toutefois, et c'est ce qui n'a pas été remarqué par M. Prouhet et par Bouillier, il n'en est aucune qui soit pour le fond manifestement identique aux thèses censurées par de Yecchi, quand il était înternonce. et par la Faculté théologique de Louvain. Il n'est donc pas nécessaire de se demander si de Yecchi avait changé de sentiment, ou s'il était plus tolérant pour des moines que pour des laïques. Nous avons dit que l'influence des idées de Descartes se révèle dès la dédicace. On y annonce en effet le dessein d'élever tout l'édifice des connaissances humaines sur ce fondement inébranlable : ego cogitans sum. C'est le point de départ de Descartes. Plus loin, la congrégation des Bogards déclare « qu'elle n'hésite pas à livrer à une discussion publique les prémices de ses études, sous une forme inusitée dans les écoles, mais vraie en substance, et la meilleure à ce qu'il semble et comme on tâchera de le prouver 2. »
La dissertation de de Gabriel 3 est divisée en quatre parties. Comme chez Geulincx et chez Philippi, le nom de Descartes n'y est pas prononcé une seule fois, mais ses principes se
' c Hasce uostri studii primitias exponere dispuUtioni non dubitavimJ^. • * « Quin imo tantam (pollicitatioDes luae) dedere nobis de luo iiairociuio » confident iam, ut basce nostii studii primilias, eo quo seqaitor modo, ticei » in scholis inusitato, in substautia tameu vero, et uti nobis apparei, ac » ratione tueri conabimur, optimo, tibi dicaïas quia débitas, exponere dispo- » tationi non dubilaverimus. »
s Nous reproduisons à peu près textuellement l'analyse de M. E. Proobei. en y ajoutant quelques réflexions.
retrouvent à chaque page. L'analyse suivante ne laissera aucun doute à cet égard.
La première partie (pp. 1 à 15), intitulée De mente humana iU cogitans est^ comprend vingt propositions, dont voici les principales :
(( Tout ce que nous concevons d'une manière aussi claire, aussi distincte que cette proposition : Je pense, est vrai. »
c< Aucune perception humaine, aucune sensation n'est fausse par elle-même ; mais les jugements que nous en portons peuvent être vrais ou faux ^. »
c( La cause de l'idée de Dieu qui est en nous est Dieu luimême. L'intelligence humaine ne pourrait pas avoir l'idée de Dieu, si Dieu n'existait pas. » Ici de Gabriel montre qu'il a bien compris l'argument cartésien de l'existence de Dieu, celui qui appartient en propre à Descartes. C'est la première fois que nous rencontrons cette preuve chez un auteur belge. « L'idée de Dieu est innée en nous. » u Dieu ne peut nous tromper : de là naît la certitude de nos connaissances. »
« L'homme peut éviter toutes les erreurs, sinon en voyant la vérité clairement et distinctement, du moins en s'abstenant de porter un jugement tant qu'il reste quelque doute. »
La seconde partie (pp. 16 à 22), De corpare humano ut corpus est, comprend vingt-cinq propositions.
« L'essence du corps est l'étendue, l'essence de l'âme est la pensée. »
Voilà une thèse qui semble avoir été censurée en 1662, puisque les théologiens rangèrent alors parmi les erreurs de Descartes la proposition suivante : « Extensio corporis est attributum ejus essentiam naturamque constituens ». Hais qu'on veuille bien se rappeler que Philippi, alors que l'internonce
* Celte proposition ne nous semble pas cartésienne. Descartes dirait que les perceptions des sens sont fausses, sinon en tant qu*e!les nous montrent des corps, an moins en tant qu*el!e nous les montre colorés, sonores, etc., Undis qn*eu fait, les couleurs, les sons etc., ne sont que des vibrations.
était encore en Belgique, dans sa Physique cartésienne et orthodoxe, définit le corps une substance étendue, en ajoutant de suite que l'extension dont il s'agit n'est pas nécessairement actuelle. Si l'on possédait l'ouvrage de de Gabriel, peut-être y trouverait-on la même restriction.
« L'être pensant est distinct du corps auquel il est uni. » Ce n'est pas une thèse rigoureusement cartésienne ; les scolastiques ne parlaient pas différemment.
« Les corps existent réellement : preuve tirée de la véracité de Dieu. »
« Dieu étant immuable, il existe toujours la même quantité de mouvement dans l'univers : de là résultent les lois du mouvement. »
La troisième partie, De corpore humano vX machina est, est la plus étendue (pp. 32 à 99). Elle ne renferme pas moins de soixante propositions. Dans les premières sont exposées les propriétés des trois éléments de Descartes. L'auteur aborde ensuite le mécanisme de la génération ainsi que la formation du fœtus. Il avoue ingénument ^ qu'il n'a qu'une bien grossière notion (rudis riotitia) de l'ordre et de la disposition des parties dont il va traiter. Il ne laisse pas néanmoins d'y consacrer une cinquantaine de pages. Gilles de Gabriel a évidemment profité dans ces cinquante pages du Traité de la formatm du fœtus qui venait de paraître pour la première fois trois ans auparavant. Il est le premier Belge (nous ne parlons pas de Philippi) qui, dans un ouvrage imprimé, ait tiré parti de cette publication posthume de Descartes.
La quatrième partie (pp. 99 à 130), De mente humana ut anima est, donne en vingt propositions presque tout le traité de Descartes sur les passions de l'âme. L'auteur attribue une âme sensitive aux animaux ; mais il ne la fait guère consister que dans la chaleur du sang et la disposition des organes. En tout cas, il n'est pas partisan de l'automatisme, censuré par
* Ainsi parle Dfscartes dans le Traité de la formation du fatus, quand il aborde son sujei pour la première fois (0. volume IV, p. 466}.
l'internonce et les théologiens de Louvain. « Nos passions sont produites par les mouvements des esprits animaux : elles ne peuvent être excitées ni ôtées par l'action de notre volonté, mais elles peuvent l'être indirectement par la représentation des choses qui ont coutume d'être jointes avec les passions que nous voulons avoir et qui sont contraires à celles que nous voulons rejeter (Traité des passiom de l'âme y art. 48) *. Quant à l'âme humaine, elle réside dans la glande pinéale. » Ce dernier trait est caractéristique. On ne place pas l'âme dans la glande pinéale quand on n'est pas cartésien.
« Au reste, continue M, Prouhet, de Gabriel est encore car- )) tésien par l'ordre et l'extrême clarté qui régnent dans toute sa » dissertation. On sait que ces qualités n'appartenaient guère n aux péripatéticiens de son époque. Je me suis étendu sur la » thèse de universa philosophia parce qu'elle ajoute, ce me » semble, un chapitre curieux à l'histoire du cartésianisme au » XVII* siècle. Elle montre les progrès de cette doctrine dans » une corporation d'ordinaire peu accessible aux nouveautés. » Cependant l'ordre de saint François avait déjà donné au » cartésianisme un de ses plus actifs promoteurs dans la per- )) sonne d'Antoine Legrand. »
Les thèses de de Gabriel marquent plutôt la naissance du cartésianisme au sein des Tierçaires de saint François. Quant à Antoine Legrand, il était Récollet et, en 1667, il n'avait encore publié, croyons-nous, aucun ouvrage cartésien : le premier date de 1671. De plus, ses confrères ont été constamment opposés à la Philosophie de Descartes, comme van Sichen dès 1666, et Bosco l'année même où de Gabriel se déclarait cartésien.
Le P. de Gabriel a publié plusieurs autres ouvrages ; mais parmi eux il faut distinguer celui qui est intitulé : Spedmina
^ Nous ne savons si M. Prouhel traduit liuéralement de Gabriel; duus ce cas, celui-ci aurait transcrit Descaries (0. volume IV, p. 75).
.. i-'./.-,M/r w mûTolis diabolkœ in praxi ^ . Celte mont
■ ■ feciée de fiaianisme, de jansénisme et de rigorisme.
n'avons pa* ^ '""*^ ^"^ occuper Ji ce point de vue. Mais
j ns les prolégomènes, on retrouve très clairement exprimé
seatimenis cartésiens de 1667. Ainsi, quand il traîle dw
"odpes de 'a science spéculative 2, il dit que l'essence (le i
l'flspr" consiste dans la pure pensée. Un peu plus loin, il
ffirine que les perfections et les imperfections de l'espril
hiDia'i consistent dans ses pensées; que l'essence du corps
iiiain est l'extension ; que la pensée constitue l'essence île
l'âBie; ta'eo général l'essence des corps est constituée par
l'ejiension; que leurs espèces dépendent des différents modes
jg rt'ie extension, et enfin, que l'idée de Dieu, c'est-à-dire de
(.jire souverainement parfait, est innée 3. Or, les Spedmiiis
fy^at déférés à la Congrégation de l'Index et, en seplfm-
])]« 1679, ils furent condamnés. Baillet, l'historien et le pané-
gyrisle de Descartes, égaré sans doute par son amitié pour les
disciples de son héros favori, attribue celte condamnation à
l'étrangeté du titre des Spedmina ■*! La vérité est que l'ouvrage
contenait les sentiments erronés de Baius et de Jans«'i)iu.'^.
' Bruxelles, 1673.
* PrxaDibuta, g !, p. K. • 1q idM Dei videl illud quo Angeli creduntur bonii- j
• nem excedere, qub videi incorporel utem. seu poiJus esseotiam spirilus i»
• cogiuitone nuda consisleQieui , cuni essemia homiDis eiî>ra corpos }
• includal. i
* Ibidem, pp. S, 6, 7. • Et in idea sui videl illud quod ad propriam fneiilM> |
• perlinel, quia suarum perteclionum ei imperrecliouum in cogilaliooibn»
> consislenlium eKl conscia. Videl in eadem idra quod aii naturam sui corporis i k perliuet. nimirum eilensiunem qus dellcil a perteclione cogitai ioii is qm
• essTDtiani menlis cooslituil .. lu idea sui videlur quiU perlineal ad ualurai» <■ aliarum n-rum corpoivarum circumslanlium, sciliwl extensionem , qui ■"
• groerali est eadem omnium corporum et in s|>ec:ali prr iliversos mtxJir'
> distiiijjullur.,. DilTrruiit pbilosophra el Ibeologii quia pbtiosopbia Iracia"" 1 de Deo ioquilur secunduiu Ideam Dei velut Eulis Eumme perrecii »il>'
• innaïam. i
* Jugemenli de» êavanu, Amslerdam. 1759, 1. I, p. 170: • on a'ifo"
1 )«« que le P. Gilles de Gabriel fut obligé depuis quelques aouées de i'all'r . 1 jusiilier b Rome sur le litre qn'il avait donné i son lirre, d'Euait dt It
►e Gabriel, qui était devenu licencié en théologie de Louvain epuis 1677, et qui aspirait au doctorat en 1679, se vit fermer accès à ce grade par la condamnation des Essais. Il se rendit Rome pour se défendre et, dit M. Reusens, après avoir reçu rommunication des remarques de la Congrégation de l'Index, 1 y publia une nouvelle édition revue et corrigée de son livre ivec le titre de Specimina moralia. 11 faut croire que l'ouvrage conserva de l'attrait pour les jansénistes, car Gabriel Gerberon publia à Amsterdam, en 1683, une traduction de cette édition romaine ^. Dans la version, les deux passages où de Gabriel avance que la nature des corps consiste dans leur étendue, ont été modifiés de manière à avoir un sens qui ne soit pas en opposition avec l'enseignement des écoles. De Gabriel disait que c< l'homme voit dans l'idée du moi ce qui concerne la nature de son corps, savoir l'étendue »; Gerberon dit que « l'homme voit dans l'idée qu'il a de lui-même tout ce qui appartient à son corps, comme l'étendue 2. » En 1675, le premier disait : « dans la même idée, il voit ce qui concerne la nature des corps environnants , savoir l'extension » ; et en 1682, Gerberon dit « qu'il y voit tout ce qui appartient aux autres créatures corporelles qui l'environnent, comme l'étendue îJ ». Nous l'avons déjà remarqué, le dogme cartésien de l'étendue essentielle est celui qui doit être regardé comme le plus en désaccord avec la doctrine catholique : on en a une nouvelle preuve dans ce qu'on vient de lire. On pourrait croire de prime abord que les critiques de la Congrégation de l'Index n'ont pas porté seulement sur le
> morale chrétienne et diabolique; et quoique son ouvrage fût jugé fort sain, » il ue laissa point d*en changer le titre dans une seconde édition qui fut ■ approuvée par le Maître du Sacré-Palais et qui parut à Rome en ICMO. »
' En voici le titre exact : Les essais de la tbcolo^ie morale par le R. P. Gilles de Gabriel, licencié de TUniversilé de Louvain, prêtre religieux du Tiers-Ordre de saint François, définiteur général et commissaire apostolique dans les Pays-Bas. 3« édition, revue, corri^'ée et auj^nienlée suivant Toriginal imprimé à Rome chez François Tizzuni, l'année iO^O, avec la jierinission du Maître du Sacré- Palais.