‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 62 sur 113 · I.E CARTÉSIANISME DANS LA PRINCIPAUTÉ DB LIÈGE · texte numérisé non relu

I.E CARTÉSIANISME DANS LA PRINCIPAUTÉ DB LIÈGE

Sommaire.

i. René- François de Sluse et ses Lettres, — 2. Le médecin Nicolas Du Chasteau et son Parvum naturœ spéculum. — 3. Les Jésuites de Liège , continuateurs du P. Gompton. — 4. Les Récollets liégeois.

Liège était pour la principauté ce que Louvain était pour les Pays-Bas espagnols : le centre du mouvement intellectuel, ou même Tunique endroit où ce mouvement se manifestât d'une manière fort sensible. Il était naturel qu'il en fût ainsi. Capitale de la principauté, elle renfermait dans son sein les esprits les plus distingués. De plus, on y comptait plusieurs écoles philosophiques ; d'abord dans différents couvents, par exemple, chez les Récoilets et les Observantins, ensuite au séminaire et au collège des Jésuites anglais. Comme on peut le prévoir, on était divisé à Liège sur le cartésianisme. Déjà nous avons vu le P. Compton, du vivant même de Descaries, s'y prononcer vigoureusement contre lui; ses confrères suivirent son exemple ainsi que quelques prêtres séculiers élevés dans les anciennes

idées.

D'autre part, un bon nombre de jeunes gens qui avaient fait

leurs études de philosophie ou de médecine à l'Université I de Louvain, s'y étaient imbus des idées cartésiennes, et I quelques-uns d'entre eux devenus prêtres et professeurs à

Liège, enseignaient aux autres ce qu'on leur avait appris à euxmêmes*.

Entre ces deux partis, s'en plaçait un troisième, celui des indépendants ou éclectiques, qui rejetaient ce qui dans le système de Descartes leur paraissait faux, ou bien restaient eo suspens, sans se prononcer.

Le chanoine René-François de Sluse doit être rangé pamii ces derniers 2. Né à Visé en 1622, il fit probablement sa philosophie 3 et en tout cas, son droit à l'Université de Louvain, où il fut inscrit de 1G38 à 1642. Il n'est pas douteux qu'il y ait entendu parler de Descartes : c'est pendant ce laps de temps que Plempius l'attaqua dans ses Fundammta medicinœ ; que Libert Froidmont, compatriote de Sluse, et quelque peu son parent 4-, eut avec Descàrtes sa controverse épistolaire: que Van Gutschoven se mit en rapport avec le philosophe

* La Bibliothèque du Séminaire de SaÎDt-Troud possède un volume manascrit contenant le Cours de physique dicié aux élèves du grand séminaire de Liège en 166â. A la Gn se trouvent une série de thèses sur toute la philosophie, soutenues le SO juillet 1662 par un Abversois du nom de Jean Helliocs, sous la présidence du professeur de philosophie Théodard Cochez, de Tbaio. Nous n^avons trouvé nulle part le nom de Descartes; mais il est fait allusion à ses opinions et à ses arguments. En général Tauteur est péripaléticieD, et se borne à révoquer en doute Tun ou Tautre des sentiments d^Àristote, sans les nier catégoriquement. Au chapitre De Vacuo (2"« question) l'auteur a éndemment en vue la théorie de Descartes sur rimpossibilité du vide. — U troisième thèse de Physique déclare que la négation d'une forme substantielle dans rhomme est une hérésie, et celle d'une forme substantielle dans 1^ animaux, une témérité. La onzième soutient l'activité des causes secondes.

* Nous nous servons dans tout ce paragraphe du beau travail de tf. Le Paige sur René- François de Sluse paru dans le Bullettino du prince Bodcooipagni, t. XVII.

' Probablement, disons-nous, car les quatre années qu'il passa à Louvaio peuvent avoir été consacrées uniquement à l'élude du droit; dans ce cas, il serait possible que Sluse ail fait sa philosophie chez les Jésuites anglais, comme un certain nombre de jeunes Liégeois, maljrré les réclamations de l'Université.

* Un des ancêtres de Sluse avait épousé une Marie Gentis, fille d'Agoès de Froidmont, et depuis ce temps les Sluse ajoutèrent eo cœur à leurs armes primitives celles d'Agnès de Froidmont, d'azur à neuf besans d'or, 3, 3, 3.

français et fut nommé suppléant de Sturmius, et enfin que le grand ami de Descartes, Reneri de Fluy, mourut d'une manière si tragique à Utrecht.

En 1642, Sluse se rendit à Rome où ii demeura l'espace d'une dizaine d'années. II y fut témoin de l'accueil que la capitale du monde chrétien et spécialement la Compagnie db Jésus fit aux idées du réformateur français. Un témoignage assez remarquable nous le montre en 1651 épris d'admiration pour la Philosophie de l'antagoniste de Descartes, le célèbre Gassendi. Ce témoignage se trouve dans une lettre écrite à Gassendi, et datée de Rome, 6 mai 1651 1 : « Votre Philosophie (il s'agit sans doute du Syntagma philosophiœ Epimiri, paru à Lyon en 1649) vient d'entrer dans Rome : les plus doctes personnages Font reçue avec honneur et placée dans le temple de la Minerve de Phidias : François Sluse, de Liège, homme très versé dans les sciences et les langues, géomètre excellent, s'en délecte tellement qu'il professe la plus grande admiration pour les talents de Gassendi, dans toutes les réunions intimes qu'il a avec les savants qui lui ressemblent. Il espère pouvoir un jour faire la connaissance personnelle de celui qu'il ne connaît jusqu'ici que per spéculum et in œnigmate, »

Durant son séjour à Rome, Sluse étudia, comme Descartos en Hollande, les mathématiques, l'astronomie, l'anatomie et la médecine, et, de plus, la langue grecque et les langues orientales.

Rentré en Relgique en 1653, il montre toute sa vie du goût pour la philosophie. Nous voyons dans une lettre à Huygens du 14 août 1657, qu'il demande instamment de lui signaler les ouvrages de géométrie ou de philosophie qui paraîtraient en France 2. Il fait la même recommandation vers la même époque à Cosme Brunetti, l'ami de Pascal 3. Dans une lettre à Sorbière *, il montre combien il aime cette science, « qua Deum, » naturam, nos ipsos noscere discimus, qua pascimus animum,

' (mssenui, Optra omnia^ Lii^duni, 16.18, (. VI, p. 5^3. ' P.SIo.

5 P. Iti.

)) et ab hac faece rerum mortalium in puriorem auram avo- » camur. »

Sluse est un admirateur de Descartes ; mais son admiration n'est pas enthousiaste ni irréfléchie ; en cela, elle ressemble à celle de ses deux principaux correspondants Pascal et Huygens. On a v)ji plus haut les démarches qu'il fit pour amener son ami le cartésien Van Gutschoven à s'occuper de l'édition du Traité de rHomme, Dans ses lettres, il cite souvent Descartes avec éloges. En 1657, Cosme Brunetti, l'ami de Pascal, lui avait écrit de Paris quelque chose sur Descartes ; dans sa réponse, Sluse s'exprime de la façon suivante ^ : « Je viens à ce que vous me » dites de M. Descartes; je l'estime un grand homme; c'est » pourquoi je voudrais savoir particulièrement ce qu'on lui )) oppose. Je ne prétends pas le faire passer pour irrépréhen- » sible, même dans ses Écrits de Géométrie, parce que j*ai » remarqué en plusieurs endroits qu'il était homme, et que » quandoque bonus dormitat Homerm ; mais une petite tache ne » rend pas difforme un beau visage, atque opère in longo fas » est obrepere somnum. » II apprécie Descartes d'une façon semblable en écrivant à Huygens le 27 septembre 1657 î*. Il ne voulait pas qu'on se montrât trop âpre à poursuivre les cartésiens, et il se plaint amicalement à Sorbière 3 de ce que, dans une dissertation que ce savant lui avait envoyée, il accablait de railleries les disciples du philosophe français : « Sed patieris » opinor, ut te admoneam, facetias illas quibus cartesianos » insectaris, ex earum numéro esse quae, ut ait, Tacitus, acrem » sui memoriam relinquunt. » Son intérêt pour tout ce qui concernait Descartes apparaît encore dans ce qu'il écrit à Oldenbourg et à Sorbière touchant un exemplaire de la Margarita- Antoniana de Gomez Pereira qu'il a trouvée par hasard chez un bouquiniste de Liège. « Ou bien, dit-il à ce propos, Descartes, quand il a soutenu l'automatisme, avait vu ce livre,

* DuUettino, p. 723.

* P. 518. Il y qualifie Descaites ô*oculatisswius.

5 i\ ion.

ou il est tombé précisément sur les mêmes pensées que cet auteur, ce qui peut très bien arriver ^. »

Si maintenant nous recherchons ce que ses idées ont eu de commun avec celles de Descartes, nous trouvons chez lui Tune OU l'autre appréciation peu favorable à la Physique de l'Ecole. C'est ainsi qu'il parle à Huygens ^ d'un phénomène « qui dérange fort les théories physiques des Universités ». Ailleurs il félicite son siècle d'avoir commencé à chercher la science de la nature dans la nature elle-même, et non dans le Lycée 3. En physique, il est comme Descartes, partisan du mécanisme : ce Maggiotti et moi, écrit-il à son ami Huygens 4, nous avons eu la même pensée que vous ; il faut rattacher la géométrie aux autres sciences pour qu'elle devienne plus agréable et plus utile; entretemps, on doit autant que possible en reculer les bornes; car nous avons besoin de beaucoup de géométrie, et de géométrie profonde, pour bien connaître les ouvrages de Celui que Platon dit dei yecofjieTpeiv. »

En psychologie, il ne paraît pas opposé au mécanisme physiologique : c( notre corps est un automate, écrit-il à Sorbière K, où entrent un très grand nombre de rouages. »

D'un autre côté, Sluse n'admet pas tous les principes de la nouvelle Physique. Il avait souvent attaqué, à Liège et ailleurs, les règles cartésiennes sur le choc des corps. « Renvoyé à Lipstorpius, qu'on disait les démontrer, raconte-t-il à Huygens 6, j'ai constaté qu'il se battait les flancs inutilement. Descartes n'est pas plus heureux dans l'avant-dernière lettre du volume édité de sa correspondance, quand il prétend qu'elles sont toutes basées sur le principe suivant : si deux modes sont incompatibles dans des substances diverses, un changement survient nécessairement; mais la nature le fait toujours aussi

■ Bullettino, pp. 65â, 656 (bis), 658, 713.

petit que possible. C'est ce que les Ecoles disaient avant lui en d'autres mots : natura sequitur compendia. Mais d'abord b généralité de ce principe n'est pas bien assurée, car souveni dans les cas particuliers, à cause de la diversité des circonstances, il ne se vérifie pas. Ensuite, si l'on examine les régla de Descartes d'après ce principe même, on peut les accuser d< fausseté. Soit par exemple, la sixième, où il prétend qu'ui corps en mouvement rencontrant un corps de masse égale ei en repos, lui communique la quatrième partie de son mouvement, et retourne en arrière avec les autres quarts. Ne serait-il pas plus en rapport avec le principe, que, la direction restani la même, tout le mouvement passât dans le corps en repos! Car alors un seul mode changerait, et non deux. » Ailleurs ^ il concède à Huygens que si le principe de Descartes touchant la permanence de la quantité de mouvement dans l'univers est erroné, les fondements de sa Philosophie sont ruinés. Mais il semble appuyer cette assertion du philosophe, en ajoutant que celui qui concéderait la diminution de la quantité de mouvement, ne pourrait fixer des limites à cette diminution, à moins qu'il n'admette que les agents naturels, ou tout au moins les agents libres produisent de nouvelles quantités de mouvement.

Pourtant ce qui frappe le plus en lisant la correspondance de Sluse, ce n'est pas son accord avec Descartes sur certains points, et son désaccord sur d'autres; c'est son scepticisme en matière de physique. « Vous suivez les expériences, écrit-il à Huygens 2 ; je ne leur refuse pas crédit, mais le mot du vieillard de Cos me revient toujours à l'esprit : r\ iretpa ^' Xepri, 7\ 8e xp((xtç '^aXeirii, à moins que la raison ne vienne à l'appui. Vous savez ce que peuvent les influences étrangères à la science en ces sortes de choses. Aussi, comme j'ai accoutumé en telles matières, ènéyis) xal StaTxéiruoiJLat . » Ailleurs il écrit : « itaque ad solemnem mihi in rébus physicis ^tco^jt^v rursus

' Bullellino, p. 536 ' P. 526.

revolvo ^ ». Dans maints cas particuliers, le doute sert de conclusion à ses raisonnements '^.

Ainsi Ton peut dire que le pays de Visé a produit trois iiommes contemporains de Descartes et s'occupant de ses docxi nés d'une manière toute, différente : l'un, Froidmont, est apposé à Descartes : l'autre, de Gabriel, lui est favorable, et le troisième représente le parti éclectique. Qui doit être approuvé? Nous croyons que c'est René-François de Sluse.

Un mot encore avant de quitter le célèbre mathématicien liégeois : est-il vrai qu'il a été connu de Descartes et en correspondance avec lui? Becdelièvre l'affirme formellement dans sa Biographie liégeoise 3. « Le philosophe Descartes faisait un cas » tout particulier de René.... Tant que Descartes vécut, il 0 entretint un commerce de lettres avec René; et le savant » Baillet, dans sa vie de Descartes, assure que le philosophe » français avait trouvé d'excellentes choses sur les mathéma- » tiques et la géométrie, dans les lettres qu'il en avait reçues. » Villenfagne, en 1810, dans les Mélanges historiques et littéraires, avait dit la même chose, en se servant des mêmes termes ^. » Nous ne savons si d'autres érudils ont précédé Villenfagne et de Becdelièvre dans cette opinion. Mais en tout cas, le premier se base sur un texte mal compris de Baillet. Cet auteur dit bien dans sa Vie de Descartes ^ « qu'i/ trouva de fort belles choses dans les lettres de M. Sluse, alors chanoine de la cathédrale de Liège, frère du savant cardinal de ce nom. » Seulement le pronom n'est pas mis pour Descartes (quand Sluse devint chanoine, ce philosophe était mort depuis plusieurs années), mais pour Pascal, ainsi qu'on peut s'en assurer en allant à la page précédente. Baillet n'est pas toujours fort correct ni fort clair dans son style, et il se permet souvent de

' Bullettino, p. 608.

* V , par exemple» pp. 668, 672.

'' Liège, 1837, U II, p. 394.

* Celle erreur se relrouve chez plusieurs autres écrivains liégeois, postérieurs à Becdelièvre.

» Volume I, p. 387.

longues digressions; c'est ce qui sans doute a induit en erreur M. de Becdelièvre. Ajoutons que l'historien de Sluse le plus complet, M. Le Paige, ne dit mot de cette correspondance. Enfin Ton n'y trouve point la moindre allusion dans la longue série des lettres du savant chanoine.

Nicolas Du Chasteau dont nous allons parler ^ est loin d'imiter la réserve du mathématicien liégeois : c'est un cartésien décidé. On ne connaît rien sur sa vie, hormis le peu qu'il nous en apprend dans l'ouvrage dont il est l'auteur. Il était originaire de Chénée, et avait pris les grades de docteur en philosophie et en médecine, et de licencié en théologie. Était-il ecclésiastique? avait-il simplement voulu l'être? ou avait-il abordé l'étude de la théologie pour s'initier à toutes les sciences ? On ne saurait actuellement répondre à ces questions. En tout cas, il était assez rare, même pour des ecclésiastiques, qu'on dépassât le baccalauréat en théologie ; notre Du Chasteau était arrivé à la licence, et c'est le premier ^ de ce grade que nous rencontrons en Belgique parmi les cartésiens, car de Gabriel n'était encore que bachelier en 1667, . et d'ailleurs le cartésianisme du philosophe de Chênée est bien plus accentué que celui de son confrère de Haccourt. 11 n'est pas difficile de deviner que c'est le médecin qui a fait du théologien un cartésien, et qu'il a puisé son amour pour Descartes à l'école de Van Gutschoven et de Philippi.

Du Chasteau a publié en 1673 un petit ouvrage intitulé Parvum naXurœ spéculum y déjà rédigé au commencement de 1672 3. Il l'avait écrit pour son usage particulier, puis

^ M. Le Roy qui a faii connatire Touvrage de Du Chasieau, en a dooiRMine analyse irès complète dans son Histoire de la philosophie au pays de Liège, pp. 6â, 71. Il faut absolument la lire, si Ton veut se Taire une idée exacte et adéquate de l'œuvre du médecin de Chénée.

' Après Oeulincx toutefois, comme M. Vander Haeghen nous rappr<iKl dans son Étude sur Oeulincx (p. 6, en note).

^ L^approbation est datée du 19 février 107:2.

avait résolu de le faire paraître pour Futilité de ses amis, en observant toutefois (ajoute-t-il un peu vaniteusement) le précepte d'Hermès « qu'un auteur doit en savoir plus qu'il ne montre dans son livre ^ ». Du Chasteau est un philosophe érudit : il cite Aristote, Platon, Lucrèce, Salluste, Quintilien, Sénèque, Cassiodore, saint Augustin, ses contemporains Lansbergius et Froidmont. Il ne nomme jamais Descartes : c'est la tactique universellement suivie par les cartésiens belges que nous avons étudiés jusqu'ici; cependant un passage de son livre 2 y fait allusion d'une façon tellement transparente que personne n'a pu s'y méprendre : « pas n'est besoin d'un flair très subtil pour savoir que les principes énoncés dans ce livre n'ont pas été imaginés par nous. S'ils sont véritables, ils sont aussi anciens que la vérité. Que maintenant Us soient au moins vraisemblables, c'est ce qu'a pleinement démontré le plus illustre des philosophes ; la haine dont ce sage est l'objet est due uniquement à la vérité de sa doctrine. »

Il suffit de lire rapidement le Petit miroir de la nature pour voir que les idées de l'auteur sont celles de Descartes. Le début de l'ouvrage est consacré à la revue des sources de nos erreurs. Ainsi a fait Geulincx au début de ses Qticestiones qtiodlibeticœ ; ainsi fera l'année prochaine (nous sommes en 1673) Malebranche, dans la Recherche de la Vérité, œuvre qui sert comme de préface à tous les autres volumes qu'il a publiés l'espace de sa longue carrière d'auteur. Voici l'analyse de cette partie du Par\'um naturse spéculum, telle que la donne M. Le Roy dans son Histoire de la philosophie au pays de Liège 3.

« Du Chasteau écarte avec Bacon les divers fantômes qui « viennent tour à tour obscurcir à nos yeux le soleil de la vérité. » Un grand nombre de termes sont équivoques; de là, très 55 souvent deux interlocuteurs se trouvent placés, sans le savoir,

* P. lA. « Has iiilei'im observaliones quas iii mei ipsius usum collegeram, " amicoruni iililitaii dedico, servaio lamen Hermeiis praecepio, quod nimirum " scieiitta nutboiis deheai esse major suo libit). »

* Bulletin de rinstitut archéologique liégeois, vol, IV, Liège, 1860, p. 63.

» dans la discussion, à deux points de vue différents. Poiat » de difficulté à l'égard des mots qui désignent des choses » existantes, comme le feu, le bois, la piene; mais quand on » dit le roi, le père, le fils, la table, le livre, grand, petit, etc.» » on énonce des idées dont la formation a nécessité des coni- » paraisons, des jugements, en un mot une opération intellec- » tuelle préalable; et ces mots désignent non pas ce qui existe, » mais la manière dont nous concevons ce qui eidste. C'est » surtout quand il s'agit de ce dont la connaissance n'est » point également distincte pour tous les hommes, qu'il faut » prendre garde aux définitions. Qu'est-ce que l'âme, par » exemple, et peut-on parler de l'âme des brutes au mênie » titre et dans le même sens que de l'âme humaine? Que » d'erreurs dans la philosophie vulgaire, provenant de Yabus » des définitions ^ ! Mais nos aberrations proviennent aussi » d'autres sources; l'amour de la vérité a lui-même ses excès » et ses dangers ; nous nous félicitons de nos découvertes a\'ant » d'avoir vérifié l'exactitude de nos observations ; nous mar- » chons en avant sans nous préoccuper des objections et des » lacunes, et nous oublions sans cesse que pour être sûrs de y) ne pas nous tromper dans l'explication d'un seul fait, il » nous faudrait connaître toutes les choses, puisque toutes » les parties du système de l'univers dépendent l'une de » l'autre ».

c< Les préjugés de notre enfance, l'influence de ce que nous » avons entendu dire avant de réfléchir par nous-mêmes, sont » encore autant d'obstacles à vaincre. Les péripatéticiens affir- » ment qu'il n'y a rien dans l'intelligence qui ne vienne des » sens, et ils reconnaissent malgré eux l'existence de faits qui » n'ont rien de sensible : seraient-ils par hasard doués d'un » sixième sens dont les profanes sont privés?

» Viennent ensuite les opinions accréditées, par exemple,

' M Les hommes sMm»ginenl que leur raison commande aux mois; vài^^ » quMIs sachent qae les mois, se relouruanl pour ainsi dire contre renteud*" • ment, lui rendent les erreurs qu'ils en oui reçues. » Bacon, Nouvel orp' num, I. I, n<> LIX (Ed. P. Riaix), cité par M. Le Roy.

» la croyance à rinfaillibilitë du prince des philosophes. L'Ecole » imite en ceci le peuple ignorant et attaché à ses mille » superstitions.

» Ajoutez la paresse des esprits, même de ceux qu'aiguillonne » la plus vive curiosité. On veut tout savoir ; mais on ne se » donne pas la peine de travailler pour apprendre.

» Enfin le témoignage des sens doit être incessamment » contrôlé, car chacun voit les choses dans des conditions et )) sous des faces différentes, et l'on est exposé à se tromper » grossièrement, lorsqu'on juge que les choses sont telles » qu'on les perçoit : est-ce que le bâton plongé dans l'eau est » réellement brisé, parce qu'on le voit tel? On ne saurait donc » être trop prudent, on ne saurait faire trop attention à la » diversité des tempéraments et des humeurs, qui déterminent » nos propensions individuelles, et nous portent à juger » différemment des mêmes choses. »

Que l'on consulte les entêtes des premiers paragraphes du premier livre des Principes, et il sera facile de constater que Du Chasteau, en écrivant les pages dont on vient de lire l'analyse, avait sous les yeux l'ouvrage du philosophe français. Il n'était donc pas tellement dangereux à Liège onze ans après la proscription de Descartes par l'Université, et dix ans après la mise à l'index de plusieurs de ses ouvrages, de reproduire ses idées, de le qualifier, comme tantôt nous l'avons vu faire, de philosophorum nobilissimus, d'attribuer à la haine les mesures prises contre lui, et cette haine elle-même à la vérité des sentiments du réformateur. Du Chasteau adopte les idées de Descartes, non pas seulement celles qui se conciliaient avec l'enseignement théologique traditionnel, mais encore plusieurs de celles qui avaient été censurées par la Faculté de Louvain. Elle avait condamné l'automatisme. Du Chasteau en est partisan déclaré. Distinguant trois degrés de sensibilité, il fait consister le degré infime en un mouvement imprimé par l'objet à l'organe; ce degré, dit-il, est commum à l'homme et à l'animal ^.

^ P. 31. c In niotu objpcti receplo in organo consliluitur primus gradus » sensQS, qui communis est brûlis et bominibus. »

Le second consiste dans la perception qu'a Fesprit du mouvement reçu dans une partie du corps : nous dénions ce degré aux animaux par la même raison qui nous fait refuser à une chose corporelle un mode propre à une chose spirituelle ^. Le troisième degré consiste dans le jugement qui suit la perception. Personne ne doute qu'il n'appartienne exclusivement à l'homme s.

Les Louvanistes avaient dit que l'âme humaine, forme du corps, était présente dans tout le corps : Du Chasteau prétend que le siège de l'âme est la glande pinéale 3. Ils avaient blâmé Descartes de ne pas admettre les formes substantielles : Du Chasteau n'en admet pas dans son explication de la nature sensible 4. Ils trouvaient une erreur dans la définition cartésienne du corps. Du Chasteau dit et répète que la matière est une substance étendue, qu'elle est une même chose avec l'espace, le lieu et l'extension, tous ces êtres ayant pour essence et pour nature d'être quelque chose d'étendu, c'est-àdire de long et de profond s. Le système de Copernic et de Galilée était proscrit : Du Chasteau en est partisan comme Descartes, bien que, comme Descartes, il trouve moyen de dire la terre immobile, puisqu'elle ne change pas de place par rapport aux éléments du tourbillon qui l'environnent, et que d'ailleurs la distance changeant par n'importe quelle raisou entre le soleil et la terre, le soleil se meut autant qu'elle ^. C'est à propos de ces théories qu'il a écrit les paroles suivantes: « Ce mouvement nous emporte trop loin; ce que nous en disons semblera à beaucoup difficile à admettre; mais telle est la condition de la vérité : dans le principe elle déplaît, dans la suite elle plaît 7. »

' P. 23. « Huiic gradum denf gamus brûlis eadem ralione qua rei corporee » non concediiur modus illius rci qux esl spiritualis. • < P. :24. « Hune esse homiui proprium, extra controversiain iiositum est. >

6 Pp. 47,57, 66, 71,72. 118.

' P. 47. < Sed longius dos motus evehit, et ad illa qoidem quae multorum

On a peine à concevoir comment un ouvrage contenant de pareilles assertions ait reçu Vimprimaiur du vicaire-général Jean-Ernest de Surlet ; il est vrai qu'il s'en est rapporté au jugement d'un Jésuite, le P. Jean Dormerus, commissionné par lui pour l'examen du Parvum naturœ spéculum. 11 avait le droit de penser qu'un confrère du P. Compton et du P. Blundell (dont nous allons parler) ne se montrerait pas trop large dans son appréciation. Il n'en fut rien cependant : Dormerus approuva automatisme, mécanisme, extension essentielle, système de Copernic, et déclara n'avoir rien trouvé dans le Petit miroir de la nature qui fût contraire à la Foi. Au fait, peut-être Dormerus était-il de l'école de Der-Kennis et de Tacquet, et même les avait-il dépassés, un peu par réaction contre l'Université de Louvain qui n'aimait pas beaucoup les Jésuites et qui avait censuré Descartes. Pour aider à expliquer cette approbation, on peut remarquer qu'en aucun endroit de son livre. Du Chasteau ne se prononce explicitement contre les accidents réellement distincts; cette concession, quoique négative, avait une grande portée à une époque où l'objection faite avec le plus d'insistance aux cartésiens était la permanence des accidents eucharistiques. De plus. Du Chasteau semble en plusieurs endroits ne donner ses assertions que comme des hypothèses, ou même comme des probabilités qui en fait n'ont pas été réalisées. « Nous allons développer maintenant nos pensées ; toutefois l'ordre de production des choses que nous allons décrire n'est pas celui que l'Auteur de la nature a suivi dans la création — nous savons en eflfet par l'Écriture quHl a créé toutes choses eti même temps — mais celui que nous suggéreront les principes sur lesquels nous nous basons, nous souvenant de ce que dit Aristote au chapitre septième du livre premier de ses Météores : de manifestis sensui putamus sufficienter

> palalo suDt nioiis aastera. Talia sont veritatis primordia ut dcgustata " «V/A*, mordeant, inierias autem recepta ,%*,% dulcescanl. » (Nous reproduisons exaciemeni la double série d*ai(térisques telle qu'elle se trouve p. 48 : pourquoi Du Chasteau a-t-il touIu attirer Tattention du lecteur de cette singulière façon?)

demonstrasse secundum rationem, si ad possibile reduxerimus ^. » Ainsi parle Descartes à la fin de ses Principes ^ et il termine, comme Du Chasteau, par la citation d'Aristote. « Afin » qu'on ne pense pas s'imaginer qu'Aristote ait jamais prétendu » rien faire de plus que cela, il dit lui même au commence- » ment du septième chapitre du premier livre de ses Météores » que pour ce qui est des choses qui ne sont pas manifestes » aux sens , il pense les démontrer suffisamment et autant » qu'on peut désirer avec raison, s'il fait seulement voir qu'elles » peuvent être telles qu'il les explique. »

Le Petit miroir se lit tout entier avec intérêt, même après les Principes de la philosophie. Emaillé de citations intéressantes empruntées surtout à Sénèque, on y retrouve de plus cet humour et cette savante simplicité qu'on admire dans Bacon de Verulam. Le mot pour rire s'y rencontre de temps en temps, témoin le passage où le médecin de Chênée remarque sentencieusement que ce si un corps en s'élevant ne rencontrait pas de résistance, quand nous danserions, nous serions transportés à une hauteur indéfinie, et sic chorea non repeteretur sœpius 3 ». Une autre fois, il se plaint des péripatéticiens qui dans les cas difficiles recourent aux qualités occultes, et par surcroit leur donnent des noms « occultes et grecs », ce qui a pour résultat d'ajouter l'obscurité du langage à l'obscurité des choses, et d'empêcher qu'on comprenne qu'ils n'y comprennent rien ^. Comme Descartes, comme Philippi. et avec plus d'emphase. Du Chasteau conclut son ouvrage en remerciant le Dieu trois fois très bon et très grand, source de toute vérité et de toute connaissance, et en soumettant toutes

' P. 28. V. pp. 56, 139. Dans ce dernier endroit, il dit n*avoir composé son livre que a par manière d'exercice » ce qui, dans la langue du temps, veut dire qu'il n'y développe que des hypothèses.

* 0. volume IV, p. 320, livre 4, n» 204. « Que touchant les choses que do> > sens n'aperçoivent point, il suQTit d'expliquer comment elles peuvent être, ]» et que c'est tout ce qu'Aristole a lâché de faire. »

ses idées au jugement de l'Eglise sainte, catholique, apostolique et romaine ^.

Après Sluse qui représente le parti éclectique, et Du Chasteau qui représente le parti cartésien, l'ordre chronologique nous amène à des adversaires du cartésianisme, qui se recrutent chez les Jésuites et les Récollets fixés à Liège.

Thomas Blundell ^, né dans le Lancashire, fut reçu dans la Compagnie en 1667, et devint professeur de philosophie au collège des Jésuites anglais à Liège. Héritier de la chaire du P. Compton, il hérita aussi de ses idées anticartésiennes. Bien qu'il n'ait publié aucun ouvrage, ses opinions sont consignées dans un placard contenant des thèses sur toute la Physique (cosmologie, psychologie et physique proprement dite) imprimé en 1682 3, et dans un commentaire manuscrit sur la Physique d'Aristote que possède M. Le Roy. Nous résumons l'analyse qu'en a donnée ce dernier dans son Histoire de la philosophie au pays de Liège 4. Mais auparavant nous transcrirons ce que dit le savant professeur ^ d'un petit poème latin datant de 1682 au plus tard, et provenant du collège des Jésuites anglais : cette pièce de vers est consacrée à célébrer la victoire d'Aristote sur tous les autres philosophes et notamment sur Descartes. « Le Stagîrite n'a peur ni de l'épouvantail de l'abîme et )» du vide, ni d'une légion d'animaux-machines prêts à le broyer » entre leurs mâchoires d'automates. Nouveau Pygmalion ,

' De Backer, Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, in voce.

^ Conclusioncs physicœ . . . defendet Joannes Francihcus Jaer, Leodius . . , Leodii... Coinine on le voit, il n'y avail pas que drs Anglais qui suivissent les cours de philosophie du collèfçe.

* Pp. 51-58. Au cours de l'impression de ce travail, nous avons pu, grâce à rob!i{{eance de M. Le Roy qui a bien voulu nous les prêter, consulter les deux documents dont nous venons de parler.

^ P. 50. Celle pièce de vi^rs a paru dans le Bulletin de CAradémie royale de Belgique, 2» série, t. XLV, n» 3; mai-s 1878. Elle esl précédée d'une analyse de M. Le Roy, qui en esl Pédileur.

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