Tome'xXXIX
quoique dans des conditions bien différentes, Arîstote donne aux animaux la vie et le sentiment, et ceux-ci, plus recoonaissants que Galathée, se tournent aussitôt contre l'adversaire de leur bienfaiteur. Le pauvre Descartes l'échappe belle, grâce à la magnanimité d'Aristote, qui n'a qu'un mot à dire aux bétes fauves : Vous n'irez pas plus loin ! pour être obéi ponctuellement ^. Mais ce n'est pas tout. Il faut lutter seul contre tous les philosophes conjurés; ceux-ci s'enveloppant des ténèbres de l'ignorance, ceux-là peuplant l'espace de monstrueux fantômes ; cet autre, l'audacieux ! essayant d'arrêter le char du soleil et de faire rouler la terre ; tous menaçants, tous acharnés. . . Mais tous impuissants comme les vagues, qui viennent briser leur fureur inutile contre un vieux roc immobile etr debout. Venez donc, amis de la sagesse, venez
' Voici ce passage, le seul de (ouïe la pièce qui soil dirigé direclemeni contre Descartes.
Aller suceassil; Teruin hune sequebalur in ariuis,
Sœta caterva lupûm, sœva catenra canum, Quorum dum rotulas non credenda arle moveret,
Inferrent jussnm morsibus, ore, necem.
Ast ubi AristoteleM tam pulchra automata vidit,
lUorum voluil tune animare rotas, Has quoque, quia credat ? divo spiramine perflans, ' Sentire, et vita vivere posse dédit,
Tunique vel in proprium verterunt arnoa magistrum,
Noscentes régis munera tanta sophûm.
Sistite, tum dizit : nam sœvo hune ore necassent,
Et raplim celerem corripuere fugam.
Après rÉIégie en Tbouneur d'Aristote viennent deux épigrammes ob on le compare avec Descartes. M. Le Roy a publié la seconde; voici la première. Pour comprendre le jeu de mots assez fade (ou naïf, comme on voudra) qui en fait tout le sel, il faut se rappeler qu'écrite par un Anglais, elle doit se lire en prononçant le laliii à l'anglaise, et remarquer la similitude des sons dans Aristoteles et totalis, Quartanam el Charlesius.
Qtiis sit Aristoteles, quis sit Chartesius oras? Tu, quidquid dicat nomen utrumque, vide : Quarlanam sophiœ partem Ghartesius inquit ; Totalem no&ler dicit Aristolcles.
» écouter les leçons de l'iminortel maître qui se rit de tant » d'efforts insensés, et concluez d'un seul mot, si tant est que )) ce soit la peine de mettre dans la même balance Aristote w et son moderne rival. »
Est
Hic censendo docens, ille sciendo docet.
Pour ce qui concerne la Physique de Descartes, dirons-nous avec M. Le Roy, ce jugement est exact, car de l'aveu même de son auteur, elle est hypothétique. Quant à Aristote, il enseigne cette science avec une conviction plus soutenue; mais il est assurément contestable que ses théories, ailleurs surtout que dans leurs linéaments généraux, soient plus scientifiques que celles de Descartes.
Pour arriver au P. Blundell (en supposant qu'il ne soit pas l'auteur des poésies dont nous venons de parler), il montre assez d'originalité dans son opposition. Évidemment, il connaît mieux la doctrine cartésienne que le P. Compton. Il blâme ^ la Méthode et la Morale provisionnelle comme favorables aux hérésies, parce que celle-là apprend à douter des choses les plus claires, et celle-ci met sur le même pied toutes les religions. Le critérium des idées claires est commun aux cartésiens et aux trembleurs (secte protestante fort célèbre). Il ne veut pas de la théorie mécanique pour expliquer les phénomènes du monde organique; cette théorie, dit-il, s'applique à un monde de fantaisie, mais pas au monde réel. Il en veut encore moins pour expliquer la vie et tout ce qui se passe dans les animaux ^. Il remarque aussi les inconvénients théologiques de la doctrine cartésienne sur l'indistinction des accidents et de la substance 3 et sur l'étendue actuelle, essence de
' Manascrlt, p. S9.
* Conclusiones physicœ, 6* . « Inanis est Chartesianorum senteiitia, qui > bruU Tocant automaïa. Tarn physice constat sentire equum, queiii audio * hinoientem, quam TJvere homiDem, quem cerno ambulaDtem. Unde maie ■ negatur brutis forma sensitiva, et vegetaiiva plaotis. •
* Conclusio 7* . « Dantur formae accidentaies , tam intentionales quam " reaies, lam modales quam absolut», distlnclae realiter ab omni substaiiiia. »
la matière ^. Il combat explicitement Foccasionnalisme ^ et peut-être fait-il à ce propos allusion à une assertion asseï bizarre de la Métaphysique de Geulincx, en ce temps-là encore inédite 3. H repousse le système astronomique de Copernic, de Galilée et de Descartes. Il trouve avec le P. Louis de la Ville, que certains points de la doctrine de ce dernier sont conformes aux propositions soutenues par Calvin, et que partant le roi très-chrétien a bien fait d'en proscrire l'enseignement. Nous ne savons si Thomas Blundell vise ici le déterminisme intellectuel que nous croyons avoir trouvé dans les œuvres du philosophe français; mais il est bon de remarquer à l'appui de l'affinité doctrinale du jansénisme et du cartésianisme, que les adversaires de Jansenius l'accusaient aussi de calvinisme ^.
Voici du reste un résumé de l'appréciation du P. Blundell qu'il nous donne lui-même dans son cours manuscrit s. Il vient de consacrer neuf pages d'une écriture très serrée à l'exposition et à la réfutation de la doctrine de Descartes sur les formes substantielles, ce Je termine ce discours par quelques mots que j'emprunte à des thèses soutenues en 1665 au collège de Clermont à Paris, dont voici la quinzième : Voulez-vous qu'ici je compare Descartes avec Aristote? Descartes cherche ce qui a pu être, Aristote ce qui est réellement. La philosophie cartésienne plie les choses à elle-même, Aristote se plie aux
* Conclusio 9* . « Eilensio aclualis non est de essentia corporis; onde » falsa est haec proposiiio : qaaDtitas a substantia exiensa in re dod diffeit; • uti etiam hsec : tieri non polest ut vel minimam quid ex quanUtate aot 9 exteosioue tollatur, quiu tamtumdem de substanUa extrahalur. >
* Conclusio il* . u Causse secuodx vere aguut. »
3 Conclusio 0* . « Unio est entiias modalis, distincta tam ab extremis, quam > a decreto Dei et actione educiiva. » Geulincx disait (Vander Haegheot
p. 60, en note): v Unio enim illa, qua cum corpore unitus sum non
» potest esse aiiud, quam voiuntas et beneplacitum ejus (Dei). Met. p. 30. >
* De là Tanagramme de Cornélius Jansenius : Caloini sensus in ore.
^ Manuscrit, p. 33. On trouve dans ces dictata du P. Blundell mainU passages intéressants. M ilbeureusement récriture est souvent d*une lecinre très difficile.
choses mêmes. Descartes arrange tout à sa façon , Aristote explique les choses de la manière dont elles sont. Descartes aime la nouveauté, Aristote aime la vérité. En un mot, la doctrine cartésienne diffère de la doctrine aristotélicienne comme la poésie de la réalité, comme l'imagination de l'entendement. Ainsi dit la thèse, et j'y souscris. »
Que l'on veuille maintenant comparer ces différentes appréciations de Blundell avec les assertions de Du Chasteau : elles sont le contre-pied les unes des autres. Et cependant le P. Dormerus qui approuvait Du Chasteau habitait peut-être les mêmes murs et en tout cas la même ville que Blundell. C'est une nouvelle preuve de la liberté que laissait à ses membres la Société de Jésus.
Le P. Blundell n'était pas le seul Jésuite qui dans la bonne ville de Liège fût énergiquement opposé à Descartes. Nous trouvons à la fin d'un intéressant volume paru à Liège en 1684 deux approbations dont le caractère anticartésien est aussi marqué que possible. Il s'agit d'une œuvre consacrée tout entière à réfuter « les paradoxes des Epicuriens et des Stoïciens renouvelés par les Cartésiens. » Voici comment l'apprécie à la date du 22 décembre 1681 le Jésuite Jean Persall, préfet des hautes études au Collège anglais à Liège, ce J'ai lu diligemment ces dialogues et avec grand plaisir. Non seulement je les ai trouvés en tout conformes à la foi catholique et à la modestie chrétienne, mais je les pense très aptes à établir cette ancienne et saine philosophie qui, parce qu'elle est si bien adaptée aux principes de la Foi, a depuis longtemps triomphé dans toutes les écoles catholiques du monde chrétien. Je juge donc ces entretiens très dignes de louanges; ils méritent de voir le jour, et je désire beaucoup qu'imprimés ils soient lus et relus par tout le monde. » Toutefois ce désir du Jésuite ne devait pas se réaliser de sitôt, car l'approbation de son confrère est datée de deux ans plus tard ^. C'est le théologien (c'est ainsi qu'il se signe) Jacques Hascault, du Collège liégeois, qui en est l'au-
* Le 10 décembre 1683.
teur. Se référant aux paroles du P. Persall, il énonce son avis dans les termes suivants : « Après lecture et examen diligent de ces Entretiens, je pense, je juge, et je désire comme cidessus. »
Les Récollets, avons-nous dit plus haut, ont toujours été opposés à Descartes : nous allons en avoir une nouvelle preuve à Liège. Il s'agit encore d'une approbation des Dialogues ou Entretiens dont parlent Persall et Mascault. Elle émane du P. Antoine Leveau, lecteur jubilé en théologie, et gardien (recteur) du couvent des PP. Récollets de Liège. Nous rapportons exactement ses paroles ; on verra qu'elles disent en substance ce qu'avaient déjà dit les deux Jésuites. L'approbation est rédigée en français.
a J'ai lu avec beaucoup de satisfaction les Divers Entretienb » sur les anciem paradoxes des Épicurietis et des Stoïciens » renouvelés par les Cartésiens. Ils me semblent très dignes de » l'impression et de l'estime de tous, parce qu'ils combattent j» solidement et chrétiennement, par la claire autorité des » saints Pères, des anciens et des nouveaux savants, et par de » forts et faciles raisonnements les Paradoxes inventés par les » Épicuriens, et retirés de l'oubli et du tombeau par les » Cartésiens qui les ont fisiit paraître dans peu d'Ecoles où ces » sages Entretiens nous font espérer que la vérité toujours » triomphante rétablira l'ancienne et commune philosophie, » plus conforme aux principes de notre Foi. »
Toute règle a ses exceptions : en i688, on trouve à Liège un Récollet du nom de Simon Bourguignon, professeur de théologie qui, dans un recueil de thèses théologiques i, dès les premières lignes en met une- où avec les cartésiens il défend rinnéité de Tidée de Dieu, ou plutôt du jugement par lequel
* Tktsfs fkto\\;icw qums pntsidt T. Pmtre F. Sîwktme Bourguignon fttftrmM rtligtosm ftrmier F. Jomumet liVrizAat, Uodu^ in conveniu F. F.
nous affirmons que Dieu existe. Il s'appuie, entre autres, sur un texte de saint Jean Damascène bien connu des théologiens cartésiens et qu'ils aimaient à apporter en confirmation de leur sentiment ^. Quand il s'agit de l'eucharistie ^, par une omission qui a sa signification dans un temps où l'on s'occupait autant des explications cartésiennes touchant ce sacrement, et chez un religieux appartenant à un Ordre qui s'était toujours distingué dans son opposition au cartésianisme, il ne dit rien de l'étendue essentielle, ni de l'indistinction des accidents d'avec la substance. Bourguignon n'imitait pas les théologiens de sa Religion qui l'avaient précédé, et l'on verra plus loin que ce timide essai de cartésianisme tronqué fut un fait isolé auquel les confrères du professeur liégeois ne s'associèrent presque jamais.
* Voici ce texte (lib. De fide orlhodoxa, cap. I) : « uemo esi mortalium oui
> non hoc a Deo naturaitter insitiim sit, u( Deum esse perspicuum babeat. > LMnierlocuteur cartésien des Entretiens d'Anslllon avait dit aussi en 1684 (p. 185) 60 citant le même endroit que « saint Jean de Damas dit nettement
> que la connaissance de Inexistence de Dieu est naturellement inspirée dans » tous le;^ esprits. »