LE CARTÉSIANISME A LOUVAIN (4665->I
Sommaire.
\. Dernières années de Van Gutschoven (1665-1666) et mort de Plempius (1671 . * — 2. Ce qu'on pensait en France de la philosophie de LouYain (1671-1686). — 8. Le Goars d'Adrien de Nève, professeur à la pédagogie du Porc en 1673. - 4. Le philosophe louvaniste J. T. ( Léger- Gharles de Decker) et son ouvrage intitulé Cartesius seipsum destruens (1675). — 5. Dinghens de Dinghen, de Brée, saccesseur de Yaii Gutschoyen et de Philippi ; ses Fundamenta physico-medica. — 6. Laurent Neesen, de Saint-Trond, président du séminaire de Malines et théologien anticartésien. — 7. L'abbaye impériale de Saint-Trond, anticartésienne.
On a déjà vu qu'on se préoccupait en France de ce qui se passait à Louvain, et que nos philosophes belges ont eu depuis les premières années du XVII® siècle des rapports assez étendus avec Descartes, Mersenne, Gassendi, Pascal et Clerselier.
En 1666, Sorbière , dans la relation de son voyage en Angleterre ^, citait notre Gérard Van Gutschoven comme une célébrité médicale : « Les Willis, les Glissons, les Bartholins, » les Gutschovens, les Regius sont fort clair-semés dans le » monde; et si j'en avais trouvé plusieurs, je ne désespérerais )) pas si fort que je fais des progrès de la médecine. » Le Journal des savants, qui, en 166S, avait mentionné élogieusement sa collaboration à l'édition du Traité de l'Homme, fait, en 1677, connaître à ses lecteurs deux ouvrages posthumes de Gérard, intitulés Regulœ munitionum et Usm quadraïUis
*■ Cologne, 1666, p. 165. Nous empruntons cette citation à M. Le Paig^« Bullettino, volume XVII, p. 547.
geometricij édités ù Bruxelles depuis 1665 au plus tard 4. L'intéressante correspondance de René-François de Sluse nous apprend encore ^ qu'en 1658 Thomas White (Le Blanc), personnage bien connu de Descartes, lui avait dédié son Exercitatio geometrica de geometria indivisiMli etc. Depuis le temps où nous l'avons laissé, Van Gutschoven avait été nommé par l'Université de Louvain à la sixième prébende libre du chapitre de Saint-Bavon, à Gand; il prit possession de son canonicat le 13 avril 1668 3. Mais il ne jouit pas longtemps de ce ^bénéfice; au retour d'un voyage qu'il venait de faire à Gand, il mourut presque subitement à Lierre et fut enterré dans l'église Sainl-Gommaire *. Sluse, dans une lettre à Oldenbourg s, dit qu'il travaillait, quand la mort le surprit, à un traité de catoptrique ; mais il ajoute qu'on n'en trouva rien dans ses papiers. On ne sait non plus ce que sont devenues « ces doctes élucubrations sur la Dioptriquede Descartes » dont parle Lipstorpius en 1653 ; elles n'ont jamais été publiées. Francisque Bouillier, dans la seconde édition de son grand ouvrage sur la philosophie cartésienne s et, après lui, quelques savants belges, dit en note que « Van Gutschoven, professeur en théologie en 1671, fit » soutenir des thèses sur la conformité de Descartes avec )> Aristote et sur la compatibilité du mouvement de la terre » avec l'Écriture ». En 1671, Van Gutschoven était mort
* Y. CoR?iELius A Rei<GHCii, Hibliographia mathemntica et artificiosa novissima, Amsl(*lodami, 1688, p. 58. Cet auteur (ihice respectivement en 1073 et en 1074 Péilnion de ces deux ouvrages. La bibliothè(iij(' de rUuiversité de Liê};e possède un exemplaire du premier. En 1670, on avait rérdilé une Arithméliquf coni|)Osêe par Van Gutschoven, vi vn 1675 une brochure lulitalée: Anthmetirœ vulgan's sive tabufœ pythagoricœ clucidatio. V. Biographie nntiofiatt\ volume VI 11, p. 556. Notice do M. Reusens.
* BuUfttino, p 5n2 Lettre de Sluse à Pascal. CVst M. Le Pu'ge qui nous a rail remarquer ridenlilé de Le Blanc avec Thomas While.
' Renseignements particuliers.
' Biographie nationale , volume III, p. 556. Notice de M. Reusens; Aîifihrfp^, vf)lume XVIII, p. 3Hi. ' Bullfttino, p. 651.
• Paris, l»54, volume I, p 257.
depuis trois ans, et de plus, il n'a jamais professé la théologie. Quant au fait d'avoir présidé de semblables thèses, il n'a par lui-même rien d'improbable; mais nous n'en avons trouvé de traces nulle part. Rohault, à qui Bouillier semble renvoyer le lecteur, n'en dit rien. Aussi, la note de 1854 n'a-t-elle plus reparu dans l'édition de 1868. Pour ne rien laisser de côté de ce qui concerne ce cartésien de la première heure, signalons une méthode pour mesurer les réfractions que François Schooten lui attribue dans des notes sur la Dioptrique de Descartes ^.
Tel fut donc Gérard Van Gutschoven ; c'est à lui que revient la gloire d'avoir fait connaître et aimer en Belgique ce qu'il y avait de bon dans les doctrines cartésiennes. Selon toutp probabilité, il enseigna le premier la géométrie analytique créée par son illustre maître; en tout cas, il releva l'enseignement des mathématiques à Louvain, comme l'attestait en 1667, un an avant sa mort, le continuateur de Vernulaeus, Chrétien van Langendonck '^. Il professa publiquement ses théories sur le mécanisme de la nature, et enseigna avec Descartes que la science du mouvement trouvait de nombreuses applications dans la physiologie végétale et animale. Et si, à côté de ce qu'il y avait de vrai et de certain dans le système cartésien, il soutint aussi ce qui était douteux, ou même faux, ces défaillances, qui sont pour ainsi dire de l'essence de l'homme, s'appuyaient en partie sur des faits réels; de plus elles furent l'occasion de débats plus approfondis. De telle sorte qu'ici encore se vérifie le mot de Bacon : Omnis error est a veritate et ad verUatem.
Plempius devait survivre deux ans à son antagoniste : il était ainsi destiné à voir mourir les uns après les autres ses propres compagnons d'armes et les plus célèbres de ses adversaires. En 16S0, c'est Descartes ; en 1653, le théologien Froidmont,
* Renati Descartes Specimina philosophica, Amsterdam. 1692, p. i^
* VsRNULiEUS, Academia lovaniensis, Lovanii, 1667, p. 73 : • G^rardas » Gulschovius, medicus ei maihematicorum perilissimus, qui bodie pluri- » morum cum fruciii, l)ellî<sime haiic sparlam adornat. •
son collègue; en 1686, le Jësuite Der-Kennis; en 1660, le P. Tacquet, Jésuite aussi; en 1662, TÂugustin De Coninck; en 1665, Philippi; en 1666, Compton Carleton, le bouillant controversiste du Collège des Anglais à Liège; en 1668, Gérard Van Gutschoven, et en 1669 le trop fameux Arnold Geulincx dont l'apostasie avait attristé Louvain quinze ans auparavant. Gui Patin, médecin lui-même, donne une idée delà réputation dont jouissait Plempius et de Tappui que le parti péripatéticien trouvait en lui ^. « Je viens aussi d'apprendre par des » lettres de Bruxelles que M. Plempius, professeur en méde- » cine, est mort le 12 de ce décembre dernier. Adieu la bonne » doctrine en ce pays-là ! Descartes et les chimistes ignorants » tâchent de tout gâter. Ce M. Plempius était un savant » homme, Hollandais de nation et Huguenot, qui se fit catho- » lique pour être professeur à Louvain. 11 dit un jour à » M. Riolan qui me le redit : si Messieurs les Etats me » veulent donner une de leurs charges de professeur en » médecine à Leyde, je me referai Huguenot et irai demeurer » chez eux. Que ne ferait-on pas aujourd'hui pour gagner » sa vie! C'est qu'il était de ce temps-là mal payé de ses » gages, et je pense que c'est encore pis à présent à ceux qui » restent. »
Il ne faut pas trop ajouter foi à ce que Patin dit des mobiles peu honorables du passage de Plempius au catholicisme; il est notoire que la plupart des anecdotes de ses lettres sont fausses ou inexactes; et quand même Plempius aurait prononcé les paroles qu'on lui attribue, il faudrait voir encore en quelles circonstances et de quelle manière. Il paraît d'ailleurs que cette accusation avait eu un certain cours, car M. Haan dit ^ que quelques-uns mirent en doute la sincérité de sa conversion, et, ajoute-t-il, « le pape Alexandre VII qui, lorsqu'il n'était » que le cardinal Fabio Chigi et légat du Saint-Siège, avait été » à même d'apprécier Plempius comme il le méritait, lui
^ Leitres cAoûi^^, Paris, 1602, vol. II, p. 582. LiUre du i3 janvier 167i. ' Annuaire de Louvain pour tS45, p. 314.
» envoya un bref particulier, dans lequel il le tenait et le » déclarait enfant fidèle de la sainte Eglise ^. »
Plempius fut enterré à Louvain dans Téglise des Augustins. II semble avoir été Tami particulier de ces religieux qui lui ont fourni trois censeurs sur cinq en 1653, quand il s'agit de blâmer publiquement la philosophie cartésienne. Son épitaphe porte qu'il était oc patriciae apud Batavos familiae, Med. Doctor, Prof. Primarius et hujus academiae IV Rector, vir toto orbe celeberrimus. » Elle se termine par ces mots un peu solennels : satis dixi.
M. Haan ratifie ce jugement 2. Au point de vue précis de cet ouvrage, nous dirons que Plempius a été chez nous le guide des aristotéliciens dans leur lutte contre Descartes. Cest lui ^ui le premier a attaqué ce philosophe dans un ouvrage imprimé, c'est lui qui a servi d'intermédiaire dans la controverse avec le P. Ciermans et avec Froidmont; c'est probablement lui qui a présenté à Descartes Gérard Van Gutschoven. En 1653, il adresse à ses collègues une lettre où il les met pour ainsi dire en demeure de censurer Descartes et ses sentiments. Dans les éditions successives des FuJidamenta en 1638, 1644, 1654 et 1664, il attaque de plus en plus vivement son ancienne connaissance d'Amsterdam. Ses réponses aux remarques de Van Gutschoven en 1653 dénotent chez lui une sorte d'exaspération. Enfin il n'est pas douteux qu'il n'ait eu une bonne part dans la proscription de 1662. Après cela, on comprend Patin s'écriant : « adieu la bonne doctrine dans ce pays-là ! »
Patin avait d'autres raisons encore pour parler de la sorte. Le conférencier cartésien Rohault, dans ses Entretiens de phi-
^ lUiLLET, vol. Il, p. 57, dit que Plempius c avait été par quelques- uns de » ses collègues accusé d'hérésie sur d':nitivs points traités dans qoelques-uos » de ses ouvrages précédents, où il avait assez mal réussi. >
« Annuaire de Louvain pour f845, pp. 213, 2U, 216, 224, 227, 229. 231.
losophie, parus l'année même de la mort de Plempius, attestait publiquement que la presque totalité des professeurs de philosophie de Louvain avait adopté Texplication cartésienne des accidents eucharistiques, ce qui impliquait qu'au fond ils étaient partisans de la Physique de Descartes et de son Mécanisme ^. « Ces avantages (de l'explication cartésienne des acci- » dents eucharistiques sur l'explication scolastique), Monsieur, » vous paraissent-ils peu considérables? Et vous étonnerez- » vous après cela de ce qu'un de mes amis me mande que » cette doctrine qui avait été autrefois comme rejetée par :» l'Ecole de Louvain, y est maintenant si bien reçue que de » seize professeurs en philosophie il y en a quatorze qui l'en- » seignent s? » Le fait semble certain, et nous verrons que les péripatéticiens belges qui en parlent n'osent pas le nier.
C'est ainsi qu'à Paris on tâchait de se préserver des décrets du Roi et des Parlements, en invoquant ce qui se passait aux yeux de tous dans l'Université de Louvain, en pleins Pays-Bas catholiques. Mais la liberté d'opinions était plus grande chez nous qu'en France, surtout au temps de Louis XIV 3.
Par une tactique toute naturelle, les ennemis de la Philosophie nouvelle s'efforçaient de montrer que l'Université de Louvain n'était pas aussi cartésienne qu'aucuns voulaient bien dire. Voici un endroit du célèbre ouvrage du Jésuite Valois, tout entier consacré à combattre la théologie eucharistique des disciples de Descartes, où l'on retrouve un exemple frappant du procédé des deux partis en présence ^. Le P. Valois ne
* Entretiens de philosophie^ Paris, 1674, 2<"« édition, p. 77. l\ n'y a pas ici de difiërence enlre la seconde édition et la première.
* BouiLLiER, vol. I, p. 277, considère ce témoignage comme une attestation pure el simple du caractère général de Renseignement philosophique à Louvain. Toutefois les paroles de Robault ne concernent directement que la question des accidents eucharistiques.
' On trouve la confirmation de ce que nous avançons ici dans ce que dit Bouillier (volume I, p. 429), pour expliquer la propagation rapide du cartésianisme en Hollande, et sa propagation très lente en France.
* Sentiments de M, Descartes touchant r essence et les propriétés des corps par Louis de la Ville (pseudonyme), Paris, 1680, p. 81.
se préoccupe que de Fopinion du réformateur sur Tessenoe de la matière dans ses rapports avec le dogme catholique, ce N<* XLI. Un cartésien que je ne connais point a été si zélé » Ipour son parti, que pour le mieux fortifier, il a trouvé le » moyen d'avoir les thèses de cinq professeurs de Louvain » et s'est donné la peine de faire réimprimer les unes tout » entières, et les autres en abrégé. » Voilà bien la tactique cartésienne ^. Voici maintenant comment le P. Valois tâche de la déjouer. « N** XLII. De ces cinq professeurs néanmoins, » il n'y en a que deux qui se déclarent sur l'essence du corps; » encore faut-il que j'en croie ce cartésien sur sa bonne foi, » puisque je n'ai rien vu ni de leurs écrits ni de leurs thèses, » que ce qu'il nous en fait imprimer.
» N^ XLIII. Il appelle le premier M. Louis Flémalle, et il dit » que dans les thèses qu'il fit soutenir le 17 juillet 1673, il » soutint cette proposition : la masse de la matière qui con- » stitue les espaces fut créée toute grande qu'elle est dès le » commencement du monde, et il lui est si propre d'être » étendue, qu'elle vous échappe de l'esprit, lorsque vous pré- » tendez séparer l'étendue de son essence ^.
» N« XLIX. Il appelle l'autre Robert a Novilia , et dans l'ex- » trait qu'il fait de ses thèses de la même année 1673, il rap- » porte une proposition comme tirée de la seconde conclusioa » de physique, qui me paraît fort équivoque, et qui peut avoir » divers sens, car on peut dire qu'elle signifie, ou que l'étendue » du corps est ce qu'on appelle matière, ou qu'on appelle » matière ce qu'il y a dans chaque corps qui est précisément » étendu, ou que le corps considéré précisément en tant » qu'étendu est ce qu'on appelle matière 3. »
' On n'a pu retrouver cel imprimé à Paris.
' « MaliTiae molem quanta est, iQla!n ah iniiio condidit Deus, spatium omoe
> constiiuenlem et cui est exiendi adeo proprium, ut dum ab ejus essentia
> tentas exlensionem sejungere, ipsa quoque elabatur ex mente. In 2* thesi » physica » (cilaMon du P. Valois).
3 « Materia dicitur illud corporis, quod prscise extensum est » (citation du P. Valois). Valois, faisant alluiion à l'eudi-oit de Rdhnult rapporté ci- dessus, ajoute avec
Robert a Novilia n'est pas un inconnu pour le lecteur : il a été question plus haut de la Logique qu'il enseignait en 1664 conjointement avec Lambert Vincent, en sa qualité de professeur à la Pédagogie du Faucon. Ainsi qu'il est écrit en tête du cahier de 1664 possédé par l'Université de Liège, il était Liégeois, et licencié en théologie. Le cartésianisme, avons-nous dit, n'apparaît dans son cours qu'en physique proprement dite; en philosophie, il est scolastique. La citation que fait le P. Valois ne montre nullement qu'il ait passé en 1673 au camp ennemi, car les trois interprétations dont ses paroles sont susceptibles sont pour le fond , sinon pour la manière de parler, parfaitement compatibles avec le péripatétisme le plus rigoureux.
Quant à Louis Flémalle, sa thèse est cartésienne et elle brave les censures les plus redoutables qu'on opposât alors à la philosophie de Descartes. Ce professeur a été un des plus célèbres jansénistes de notre pays et l'ami intime d'Ârnauld ^ ; aussi bien ce dernier ne lui marchande-t-il point les éloges dans ses lettres; qu'on voie, par exemple, celle qu'il écrit à Du Vaucel en date du 28 mai 1683 s, où il entonne un dithyrambe en l'honneur de son « saint ami ». Cette lettre a servi à l'abbé Horeri pour la rédaction de l'article biographique qu'il lui consacre dans son Dictionnaire * et d'où nous extrayons les premières h'gnes, particulièrement intéressantes pour nous. « Louis Flémalle, licencié en théologie, natif d'Esneux, près » de Liège, a mérité les éloges de tant de personnes illustres » que nous ne croyons pas devoir l'oublier ici. 11 étudia à » Louvain, fut le premier dans le concours de philosophie, )> et il l'enseigna au collège du Château avec beaucoup de » succès et d'applaudissement. » Dans la suite, il accepta la
un peu d^ronie : « n** XLIV. Ce cartésien aurait encore pu faire imprimer les
* ihèses de neuf autres professeurs de la même Université au moins si nous
* en croyons cet ami dont parle M. Itohault, etc. ».
* Voilà un nouvel exemple de Tunion du jansénisme et du cartésianisme. ' Arnauld, Œuvres, Paris, 1775, volume II, p. 259. ' Édition, Paris, 1759, volume V, p. 185, in voce.
cure de Braine-FÂlleud et y fut le plus beau modèle de curé janséniste , ainsi que le raconte Moreri avec complaisance.
Rohault comptait donc en 1671 quatorze professeurs sur seize, plus ou moins imbus de cartésianisme. L'Université de Louvain possède un cours complet de philosophie, manuscrit, dicté en 1672 et 1673 par Adrien de Nève, professeur au collège du Porc i. Il est intéressant d'y constater si, à propos des espèces eucharistiques, il doit être rangé dans la majorité cartésienne ou dans la minorité péripatéticienne, et de voir si sod enseignement s'occupait, comme on dit, des questions actuelles, ou bien avait cette immobilité que trop souvent Ton reproche à l'Université de Louvain, pour la seconde partie du XVII* siècle. Quant à ce qui concerne les espèces eucharistiques, de Nève garde une certaine réserve ; mais au fond il n'est pas de l'opinion des cartésiens. Voici la question qu'il se pose vers la fin de la Métaphysique, au chapitre intitulé De Accidente : Ne peut-on pas dire que l'essence de l'accident consiste dans la dépendance actuelle d'un sujet d'inhésion proprement dite ? Et il répond : c non, parce que si l'essence de l'accident consistait dans cette dépendance actuelle, alors Dieu même ne pourrait faire qu'un accident existât sans elle. Or selon l'avis de tous les théologiens et de la plupart des philosophes, Dieu peut faire que des accidents existent sans cette dépendance actuelle, et de fait il en est ainsi de ceux du pain et du vin dans l'eucharistie ^. »
* Le dernier tiers du premier volume n*est pas de de Nève, mais de Henri de Cbarueux. Celle parlie ne contieut que quelques chapitres de pure dialectique. Voyez sur Henri de Charneux, né à Visé en 1644, mort en 1701. Reuscxis Analectes, volume XIX, p. 1 19,
* « An essentialis ratio accidentis possil dici consistere in aclaali depen- > dcnlia a suhjeclo inhxsionis slricls?
» R. Non, quia si in eo exibteret essentialis ratio accidentis, tune non posset, » ne quidem per Deum accidens existere sine illa dependenlia. Jamvero • secundum communem omnium theologorum et plerurumque philosopboruin » sententiam possunt per Deum accideniia existere sine aciuali ista de|M*&* » dentia, et de facto sic existunt accidentia panis et vini in Venerabili. ■* 0° remarquera le plerorumque philosophorum.
Deux pages plus loin, là où il démontre comment Ton peut soutenir que la quantité du pain et du vin ne demeure pas sur Tautel après la consécration, il affirme de nouveau que Dieu conserve dans l'eucharistie les accidents réels (accidentia strict* entitatis) du pain et du vin, miraculeusement et par un concours spécial et extraordinaire.
II n'en demeure pas moins vrai que de Nève connaît Descartes et se préoccupe de ses sentiments, soit pour les attaquer, soit pour les adopter. Dans l'un et l'autre cas, il fait voir que son enseignement n'est pas immobilisé. Et si l'on considère que les luttes de fin d'année entre les différents collèges, si ardentes, si importantes par les conséquences de la victoire, impliquaient des programmes d'étude identiques, rien que ce seul exemple, si nous n'en avions pas déjà tant d'autres, suffirait pour montrer qu'il n'est pas exact que « les pro- » fesseurs de Louvain se gardaient comme d'une corruption » de tout commerce avec les autres savants de l'Europe ». Ils s'en gardaient si peu, qu'une bonne partie de la Psychologie de de Nève, sa Physique d'un bout à l'autre, sont cartésiennes. Sans doute, il fait souvent précéder l'exposé de la Physique nouvelle de celui de l'ancienne; sans doute encore, il n'accorde généralement aux théories de Descartes qu'une certitude morale ou qu'une probabilité plus grande que celle des théories opposées ; mais c'est là faire preuve d'une sage prudence, que les découvertes subséquentes ont justifiée. 11 importe de prouver brièvement ce que nous venons de dire du cartésianisme d'Adrien de Nève en physique et en psychologie ^. 11 admet que l'âme est mieux connue que le corps, et prouve celle assertion par les arguments de Descartes, l'espace de deux feuillets. Bien qu'il rejette l'automatisme, comme contraire
^ Les (Jeux volumes île de Nève iroiu malheureusenieiil (las de pagination, et les cba|iitres n'ont pas même de numéros d'ordre. Noire première citation ^st du second volume (Pliysica, lib dt. anima). « Si lamencirca alierutrum noliis * aiiquod esse dubiuni possel, potius deberet esse dubium de corpore (piani > de anima, ex eo quod evidenlior et undcipiuque magi^ sit indubitata ratio ^ pro anima (piam pro corpore. »
'ïon XXXIX. 31
à l'Écriture, il n'admet pas qu'on puisse par la seule raison en démontrer apodictiquement la fausseté. En botanique, ses préférences sont pour l'assimilation des plantes à de pures machines : toutes leurs actions doivent s'expliquer « partira » ab extrinseco, videlicet a radiis solaribus, ignibus subter- » raneis et aethere subtili, et partim ab intrinseco, scilicet ab » innato calore et certa partium ac pororum dispositîoue m : tout cela est développé longuement dans les pages suivantes, surtout dans le second livre, et à la manière cartésienne. A la fin du chapitre, il admet comme assez probable que les fonctions vitales dans l'homme sont indépendantes de l'âme, et dues seulement à la matière organisée, et il apporte la preuve classique des partisans de cette opinion, savoir que si l'ânie était pour quelque chose dans la vie, elle en aurait conscience. De Nève enseigne la circulation du sang et la démontre par les mêmes arguments que Harvey et Descartes ; il adopte l'explication que donne celui-ci des mouvements du cœur. D'après lui , les rayons lumineux et les rayons colorés sont identiques, et la vision de la lumière et des couleurs a lieu à la suite d'une impulsion produite sur nos yeux par l'éther ^. Plus loin, il opine que le son n'est qu'un mouvement de l'air, que toutes les qualités tactiles, chaleur, froid, dureté, mollesse, etc.. ne sont dues qu'à la figure et au mouvement des petites parties des corps. Il dit la même chose des saveurs 2, qu'il croit en outre ne pas être des accidents réels. Quand il s'objecte la doctrine théologique sur les espèces, il répond que les espèces ont la même extension que le pain et le vin, et que, cette exten-
^ « De visu. Juxta illam senlentiam laineo suntilli globuli aeiherei simpHci M motu recto immédiate ab ipso corpore iucido io organum visorium impuisi, » et a corpore opaco, inmulato illo simplici motu recto, versus organum viso- » rium reflexi; color vero suni iidem illi globuli aclherei, qui, dum periraD- » seuDt alia corpora aul ab aliis corporibus reflectunlur, ultra motum rectam » recipiunt aliquem girationis circa proprium centrum. » En un mot, c'escle système de Descartes. Combien la vulgarisation de ces théories, si proches déjà de la vérité, fait pressentir les admirables découvertes des savaot> modernes!
* De Gustu.
sion se mouvant de même façon, elles produisent sur Torgane du goût la même impression. Disons encore qu'en théodicée, il met en première ligne l'argument anselmien et cartésien pour prouver l'existence de Dieu. Le nom de Descartes, que nous n'avons pas rencontré chez Philippi, apparaît chez de Nève, sans doute beaucoup moins souvent que ses idées; mais enfin, on le rencontre. Ainsi, il dit des qualités premières du tact que « plurimi recentiores post Cartesium existimant nullas » ex illis esse qualitates reaies stricte subjectis superadditas, » et des qualités tangibles secondes, que « multi recentiores cum n Cartesio ssit probabiliter idem de illis negant». Bien plus, tout un chapitre est consacré à l'examen de la théorie de Descartes sur le siège des sensations externes, et le titre porte en grandes lettres : Sejitentia Cartesii circa seiisationem sensuum extemorum. Et quoique cet examen conclue à la localisation des sensations dans les diiférents organes, il est en quelque sorte plein de bienveillance pour Descartes. Arrêtons-nous ici : ce qu'on vient de lire sufBt pour montrer qu'on n'a pas le droit de citer le cours de de Nève pour prouver qu'au XVII® siècle l'Université de Louvain ne s'inquiétait pas des progrès que Descartes faisait faire aux sciences, et se vouait exclusivement aux dissertations sur la Physique d'Aristote ^.
Cela ne veut pas dire qu'à Louvain on ne rencontrât pas des professeurs vigoureusement opposés aux cartésiens; mais ces luttes d'individu à individu sont de l'essence même de la science ici-bas, où l'infirmité humaine ne permet à personne de posséder la vérité sur tous les points et permet à tout le monde de trouver quelque chose à blâmer dans les autres. Parmi ces opposants, Léger-Charles de Decker mérite d'être signalé s. « De Decker, dit M. Reusens, naquit à Mons le
^ C*est pourtant ce qae fait M. Armand Stévart, Procès do Martin Van Velden, Bruxelles, 1871, pp. 30 et 31 et passim.
■ Consultez sur de Decker, Paquot, Mémoires, vol. XII, p. io7; Stévart, Procès de if. Van Velden, Bruxelles, 1871, p. 138; Biographie nationale, vol. V, p. 74, notice de M. Reusens.
» 2 septembre 1645. Après avoir terminé ses humanités dans » sa ville natale, il vint étudier la philosophie à Louvain, à la » Pédagogie du Château, et obtint, lors de la promotion de » l'année 1664, la troisième place sur 190 concurrents. Se » sentant la vocation pour l'état ecclésiastique, il entra comme » élève au Petit-Collège du Saint-Esprit et étudia la théologie » sous les célèbres maîtres Gérard van Worm, François van » Vianen et Nicolas Du Bois. Vers 1670, il fut chargé d'ensei- » gner la théologie aux jeunes religieux de l'abbaye de Vlier- » beek, près des murs de Louvain ; mais il quitta bientôt cette » position pour venir remplir les fonctions de vice-régent à la )) Pédagogie du Château, où il avait étudié ; il devint profes- » seur de philosophie dans le même établissement, le 12 jan- » vier 1673, en remplacement du célèbre Martin Steyaerl (et » non pas de Pierre Codde, comme Paquot l'aflSrme). » Ce dernier historien trace de de Decker un portrait qui est tout à son honneur. Il le dépeint homme de probité, ecclésiastique vertueux, très assidu à l'office divin, plein de compassion pour les pauvres, sobre jusqu'à l'austérité, souverainement ennemi du luxe, de la flatterie et de la médisance, toujours parfaitement soumis aux décrets du Saint-Siège; d'ailleurs bon théologien et assez versé dans l'histoire et dans la discipline ecclésiastique. De Decker a composé une vingtaine de livres ou opuscules, tous dirigés contre le jansénisme, à part son premier ouvrage, qui l'est contre le cartésianisme ^, et dont il va être question.
Son titre est peut-être un peu long; mais comme il a Tavantage de donner une idée très exacte de tout le livre, il n'est pas hors de propos d'en rapporter ici «i extenso la première partie. Cartesius seipsum destruem, sive dissertaiio brevis, in qua cartesianœ contradictiojies et halltidnationes variée, cequivocationibtts, illusionibus et artibus ijinixœ, pluresque immoderaia adversus philosophiam communem expostulationes panduntur et
* ADiijanséniste. anticartésien , de Dfckerest un exemple a contrario de la connexion entre les deux systèmes.
refelluntur, studiose qtUBsita atque passim adjecta s. Augustini mente ^. Le Cartesius seipsum destraens parut sans nom d'auteur, et ni Paquot, ni Reusens, ni Stëvart ne disent sur quoi ils se fondent pour l'attribuer à de Decker. 11 porte pour épigraphe le texte de saint Paul que le Jésuite Guénard en 1753 a mis en tête de ce discours sur l'esprit philosophique où il célèbre Descartes avec tant d'éloquence. Il faut aussi noter avec quel soin Fauteur se prévaut dès le titre de l'autorité de saint Augustin ; dans le corps de l'ouvrage, il décrit effectivement très au long et avec beaucoup de complaisance ^ les sentiments de l'évêque d'Hippone contraires à ceux de Descartes. La raison en est dans le jansénisme des cartésiens, pour qui, comme on l'a dit, saint Augustin était comme le cinquième évangéliste. « Puisque, écrit quelque part de Decker 3, mes adversaires font tant d'efforts pour apporter quelques endroits de saint Augustin qui semblent montrer que ce Père était de leur parti, ils doivent me pardonner si je me sers trop souvent ici et ailleurs de ses témoignages et de ses sentiments. » Au reste le philosophe montois est au courant du mouvement philosophique et théologique de son temps; il cite Gassendi 4, Plempius îJ, Petrus Aurelius 6, la Physique de Rohault 7, les Entretiens du même 8, les Essais de morale de Nicole 9, les
* AuTHORE, J.-T., Philosopha Lovaniensi. — Non evanescere in cogitationibus suis. Non plus sapere quam oporiel sapere, sed sapere ad sobrieiaiem (ex apost. Paulol Lovanii, l675, in-16. Préface, table, censures, privilège, 13 pages; corps de l^ouvrnge 166 pages; au verso de cette dernière, l'erraïa.
* V. préface; pp. 27, 43, 56, 60,70, 91, 104, 110, 111, 117, 120, 141, 146, 157. 105.
* Pp. 115, 120. il l'appelle homo scepticus et PyrrhonicuSy et dit qu*il ne mérite pas créance dans ses accusations contre Aristote.
« Pp. 43, 119, 137.
cartésiens Cordemoy ^ et Delaforge 2 , Fauteur de Y Art de penser 3.
11 mentionne de Descartes le Discours de la méthode, les Météores, la Lettre au P. Dinet, les Principes, les Passions de l'âme et les Lettres. Le premier de ces ouvrages est fort sévèrement apprécié par lui : a rien, dit-il 4, n'est plus misérable que ses Essais ou sa Méthode : j'en appelle à tout lecteur impartial ^. » Cependant il concède 6 que Descartes a fait progresser en quelque chose les mathématiques et qu'il y a montré un grand talent. Il ne s'oppose pas ^ à ce que, si l'on trouve de la subtilité dans ses idées, on loue son esprit ingénieux, ni si quelques-unes sont plus ou moins vraisemblables, à ce qu'on les juge telles, pourvu qu'on prenne garde de ne pas surfaire leur valeur. Mais plus loin ^, comparant Descartes avec Âristote, il dit que si l'ancien philosophe a mérité d'être appelé naturœ Interpres, le nouveau ne s'appellerait pas mal naturœ Fictor, Afin de ranger à son parti les jansénistes rigoristes en les prenant f>ar leur côté faible, il critique ^ la Morale de Descartes parce qu'il enseigne, comme les Pélagiens, la possibilité de dominer complètement les mouvements désordonnés (ce qui, dit l'auteur, est contraire à la Foi et à l'expérience) et qu'il permet de suivre l'opinion qu'on juge distinctement
• Pp. 109, 112, 114, 121.
' Huel, dans sa Censure^ est moins sévère que de Decker. « In disseriatiooe » de Melhodo nihil est quod quis valde cooteninat, nihil quod valde miretar. n Obvia sunl oronia et pelita de medio, si qusedam seponas inventa féliciter, » quae Meihodi bujus fructus fuisse ait. » V. Censura phil. cartes., Helmestadii, 1690, p. 107. La première édition est de 1689.
> P. 131. Huetdit: <* Maihematica iractat felicius, in iisque plane rfgoat; » verum illa cum adhiberet ad Pbilosophiara, uii Phitosophiae pars reipsa sunl, » non pbilosopbico, ut decuit, more explicavit. » ( Op, cit., p. 106.)
pouvoir être suivie. Et ii conclut i his omnibus aliisque attentis, elucet non immerito Cartesii opéra decreto Sacrœ Congregaiionis esse prohibita. Seulement il a tort de dire aussi généralement que les œuvres de Descartes étaient à Tindex.
La préface du Cartesius seipsum destruens mériterait d'être citée tout entière, tant elle est pleine de bon sens et de logique. Elle est conçue dans une latinité irréprochable, et, pour le dire en passant, plus élégante que celle de l'œuvre même, où l'auteur a sacrifié les ornements du style à la clarté. Il en convient lui-même à la fin : « il n'est pas douteux que bien des choses ne manquent dans mon travail, et que l'on eût pu mieux écrire que je n'ai fait : j'espère que d'autres, abordant le même sujet que moi, me suppléeront. Ils offriront de l'or, de l'argent et des perles, nobiscum recie agitur si pilos caprarum vel pelles arietum offerre valeamus. » De Decker n'est pas seulement modeste ; c'est aussi un esprit modéré sachant reconnaître ce qu'il y a de bon et de vrai dans les idées nouvelles, et il dit énergiquement 2 : Ludibrio digiiaest istorum Jiatura pervicax et refractaria quibus omnis novitas exosa est. S'il écrit contre Descartes, c'est uniquement par amour pour la vérité et le bien public, qu'il croit compromis par ses opinions, et il espère que les cartésiens ne lui en voudront pas pour cela, surtout qu'eux-mêmes ont souvent défié les autres de leur répondre. Et d'ailleurs, ajoute-t-il, avec une pointe d'ironie, ne disent-ils pas qu'on peut douter de tout? Dent igitur veniam si super cartismo sic dubitationem instituam.
De Decker a consigné dans son livre le résultat de cet examen. Ce qui frappe dans cet ouvrage, c'est l'originalité, la lucidité et la forte dialectique du jeune professeur. Sans doute, il lui a fallu traiter des points que Plempius, Froidmont, van Sichen et d'autres encore ont ressassés à satiété; mais il le fait avec sobriété et en introduisant dans la discussion des élénients nouveaux. En voici un exemple particulièrement remar-
* Préface non pa^^inée.
quable. Que de fois déjà il a été parlé au cours de cette étude de l'incompatibilité objectée entre le dogme de la présence réelle et l'opinion de Descartes sur l'essence de la matière ! On a vu tantôt que Louis Flémalle, en 1673, professait à Louvain cette opinion : traiter ce point était donc d'une importaiir** particulière pour de Decker. 11 le fait en donnant brièvement les raisons accoutumées; puis, par une manœuvre habile, opposant les cartésiens aux cartésiens, il s'écrie * : « Est-il certain que Tessence de la matière consiste dans l'étendue? Non, cela n'est pas certain! La plupart des cartésiens l'avouent, et notamment l'auteur des Essais de morale 2, d'après qui, ceux-là qui ne doutent pas des sentiments de Descartes dans cette question, se laissent conduire par la passion et non par la raison. » De Decker ne se borne pas à cet argument ad homhiem, ni à cette attaque générale du système de Descartes. 11 décrit et réfute deux explications détaillées que hasardaient les cartésiens : l'une nous a déjà occupés quand nous avons parlé de van Sichen ; ce dernier, dans l'édition de 1678 de son Cours complet de philosophie, nous a appris (ce que de Decker ne dit pas) qu'elle avait des défenseurs à Louvain. D'après cette opinion , le corps de Jésus-Christ ramené à des proportions microscopiques, mais cependant toujours actuellement étendu, serait tout entier sous chaque petite partie des espèces. De Decker la réfute en quelques lignes, et sa réfutation a servi de modèle à van Sichen. L'autre explication est toute différente, et il se trouve que c'est celle que Descartes a donnée dans ses deux mystérieuses lettres au Jésuite Mesland. Clerselier, à la suite d'une conférence avec l'archevêque de Paris, n'avait pas osé les insérer dans son édition des Lettres de Descartes, Bossuet les ayant vues en 1701, écrivit 3 : « Elles ne passeront jamais et elles » se trouveront directement opposées à la doctrine catholique. » M. Descartes, qui ne voulait point être censuré, a bien senti
* Nicole: ils parureni eu 1070, cinq ans avaiil Touvrag»» île d»» D«ck«'r. Un pou plus loin, ce dernier cil«» Cordkmoy, Discfmcwenf dr t'dme et dn corps 1666.
* Œuvres, Lyou, 1879, v. 0, p. 104.
» qu'il les fallait supprimer, et ne les a pas publiées. Si ses dis- » ciples les imprimaient, ils seraient une occasion de donner » atteinte à la réputation de leur maître, et il y a charité à les » empêcher. » Ce n'a été qu'en 1811 que ces deux lettres ont été publiées pour la première fois par l'abbé Emery. Mais, comme le raconte M. Bouillier *, Clerselier en fit circuler des copies manuscrites parmi les cartésiens. Il en était ainsi arrivé jusque Louvain, peut-être par le canal de Gérard Van Gutschoven, devenu l'ami de Clerselier. De Decker a été probablement le premier à dévoiler dans un livre imprimé les dangers dogmatiques de cette opinion de Descartes d'après laquelle, au moment des paroles de la consécration, l'âme de Jésus-Christ s'unissant aux molécules du pain et du vin, ces substances deviendraient son corps et son sang. Entendons de Decker 2: ce Pour faire cesser l'incompatibilité entre l'étendue essentielle et la présence réelle, quelques-uns n'ont pas craint de se demander s'il ne suffirait pas de croire qu'une partie du corps de Jésus-Christ, et non tout son corps, est contenue dans l'eucharistie. Et pour dissimuler la malignité de cette doctrine, ils faisaient différentes considérations 3. » En quelques lignes, de Decker renverse leur opinion en citant le concile de Constance, lequel enseigne, contre Jean Huss, que le corps eucharistique est le même que celui qui a souffert, etc. Il apporte aussi ce passage de la belle prose de Thomas d'Âquin : « tanlum esse sub fragmento, quantum toto tegitur ; manet tamen Christus totus. » Pour finir, il fait à très bon droit remarquer que ce sentiment amène à admettre une sorte d'impanation, erreur condamnée chez Luther ^,
> Volume I, p. 45^.
« P. ÔPk
> Dt* Docker les éniimère, elles sont an nombre de trois; mais en vérilé la inajesiê du dogmp culliolique devait souffrir de ces sublilités dont le mélan- {saieiil des philosophes par trop épris de leurs idées personnelles.
* houillier dit de même, vulume 1. p. 460 : « A la seconde explicaiion. oq » oliJHCte quH c*étail le pain qui devenait le corps de Jésus-Chrisl, sans » aucun chan^^ement réel et physique, et par le seul fait de Tunion avec » Jésus-Christ. »
11 y aurait beaucoup d'autres choses à citer dans le Cartesius seipsum deatruens, qui est loin de mériter l'oubli où il a été laissé, et qu'on peut sans crainte comparer à la fameuse Censure de l'évéque d'Avranches. Nous réserverons un passage pour le chapitre où il sera question de Martin Steyaert, ancien camarade de collège de de Decker, pour ne considérer ici que trois endroits : deux vont faire voir comment peu à peu les idées de Malebranche s'infiltraient parmi celles de Descartes, et le troisième mettra dans un meilleur jour la situation respective des cartésiens en France et en Belgique. Le premier passage contient une allusion assez transparente à l'ontologisme de Malebranche ^. De Decker se plaint d'abord de ce que les nouveaux philosophes raillent les anciens, qui après tout sont leurs ancêtres, à cause du principe : nihil est in intellectu quod non fuit in sensu, « En ce faisant, dit-il, supra eos (majores) tamquam scabellum pedum suorum, sibi erigunt soliuni excelsum. Je sais, continue-t-il ^, que les cartésiens mettent en avant une autre manière de concevoir les choses spirituelles et Dieu lui-même; mais qu'ils prennent garde de ne pas se rapprocher d'Âëtius. » Aëtius a soutenu 3 que nous avons l'intuition de Dieu. Si maintenant l'on remarque que le premier volume de la Recherche de la vérité avait paru l'année précédente, et le second l'année même où se publiait le Cartesius seipsum destruens, on n'aura pas diiticile de reconnaître dans ces paroles une allusion aux doctrines ontologiques du célèbre oratorien. Au reste, il serait facile de montrer que déjà avant Malebranche ces doctrines avaient dans notre pays des partisans, qui croyaient les trouver dans saint Augustin.
Par le second passage, on voit que, dès 1675, et peut-
' Compare?. Fra^zelin, Tractatus de Deo uno, Romae, 1876, p. 1^8. Le savanl théologien cite les paroles d'Épiphaoe {Hœres., volume I, pp. 989, 990) : « Hic (Aëtius) cum suis comment us est, Dcum a se supra mortaWs omnes » cognosci non secundum lidem, sed natura secundum visiooem. »
être avant, de Decker reconnaissait parmi les cartésiens des défenseurs de l'occasionnalisme , faisant intervenir Dieu à chaque instant dans les phénomènes de la nature, et ne laissant aux créatures aucune puissance active. Ici encore, il est visible que de Decker a en vue Malebranche. Voici comment il rapporte les sentiments de ceux qu'il combat ^. « Ils éclatent de rire quand ils entendent parler d'une propriété, d'un phénomène qui appartiendrait à un être de par sa nature. Ils s'élèvent contre cette manière de penser, comme si par là on dérogeait au respect dû à Dieu et qu'on admît que quelque chose peut exister indépendamment de Dieu K » De Decker leur répond en se munissant d'abord de l'autorité de saint Thomas; puis il continue : « ceux qui ne veulent pas de l'activité naturelle, sont forcés de recourir continuellement au décret de Dieu 3 : or quelle est la meilleure des deux méthodes? De plus, il y en a quelques-uns qui ne remarquent pas assez qu'une chose faite de telle ou telle façon par l'Auteur de la nature possède de par soi certains attributs, c'est-à-dire sans décret nouveau venant s'ajouter à la création, et pareillement en possède d'autres en vertu d'un décret survenu postérieurement. Pour le comprendre, remarquons que certains objets travaillés par la main de l'homme se conviennent indépendamment de tout décret en vertu duquel l'artisan déclarerait vouloir qu'ils se conviennent; ainsi en est-il d'une épée et de son fourreau. L'arc-en-ciel de sa nature signifie la pluie; en vertu d'un degré ultérieur de Dieu, il signifie qu'il n'y aura plus de déluge. Pourquoi donc ne pourrait-on pas comprendre que Dieu ait créé deux êtres de telle façon, qu'étant créés, sans décret ultérieur, ils se conviennent l'un à l'autre? Il serait trop long de discuter ici si Dieu n'a pas créé de semblables êtres,
» Pp. I?5t-I53.
* V. BouiLLiBR, volume 11, pp. 107-113, où il développe te sentiment de Malebranche; on verra le parfait accord entre lui et les adversaires que notre auteur a en vue.
^ Ainsi fait Malebranche.
et si le corps humain et l'âme raisonnable n'en sont pas ^. Enfin que ceux qui tâchent de renverser l'opinion commune sur les propriétés naturelles, prennent bien garde que leurs efforts n'aillent contre la doctrine théologique qui met une grande différence entre ce qui est commandé de droit nature) et ce qui l'est de droit positif. » Cette citation un peu longue permet d'affirmer qu'un an après l'apparition du malebranchisme, un cri d'alarme partit de notre pays, quand tout le monde en France l'applaudissait, « même ceux qui plus tard » allaient devenir les plus véhéments adversaires de l'auteur, » tels qu'Arnauld, Bossuet et Fénélon 2. »
Avant d'en finir avec de Decker, il faut encore dire quelque chose d'un endroit de son livre où il relève ce qu'avait avancé Rohault sur le nombre des cartésiens à Louvain 3. Celui-ci, écrit notre philosophe montois, se glorifiait, il y a environ quatre ans, que dans cette Université de Louvain tous les professeurs de philosophie, hormis deux, enseignaient la même opinion que lui sur les accidents, et par contre se plaignait que Descartes fût rejeté chez lui, c'est-à-dire à Paris. Et en effet, l'Université de Paris s'est solennellement opposée à Descartes, et jusqu'au jour d'aujourd'hui il n'y a aucune école publique dépendant d'une Université catholique, tant dans la capitale de la France qu'ailleurs (je ne parle pas ici de notre Université dont je dirai tout de suite un mot) où l'on enseigne une semblable philosophie. Pour ce qui concerne notre Université, si Descartes jouit ici de quelque considération, il faut plutôt l'attribuer à quelques particuliers qu'à l'Université ou même à une Faculté quelconque. Ce qui le persuade fort, outre les censures de la Faculté de Théologie et d'autres raisons, c'est qu'on lit encore dans les Statuts de la Faculté des Arts cet article» con-
* Nous voilà en pleine opposition »vec le sysième de Malebrancbe sar Tunion de l*âme et du corps.
* BouiLLiER, volume 11, p. 21. Nous Tavons dit ailleurs, c*est à Louvain qu'il faut clierehcr le lieu de naissance de roccasionDalisme; il y iiaquil bîeu peu de temps après la mort de Descartes.
forme aux bulles pontificales : « Magistri et scholares teneantur » defendere doctrinam Aristotelis, nisi ubi ea Fidei nostrœ rqm- » gnaverit». Les réflexions se pressent à la lecture de ces lignes : d'abord de Decker ne nie pas le fait de renseignement cartésien des quatorze professeurs de philosophie, sur seize que comptait la Faculté. Si l'on ajoute à ces professeurs leurs adhérents de la Faculté de Médecine (dont nous allons parler à l'instant)^ et si l'on se rappelle tout ce qui a été dit jusqu'ici du cartésianisme à Louvain, il semble en vérité qu'il y avait d'excellentes raisons pour ne pas comprendre l'Université belge parmi celles où l'on n'enseignait pas la doctrine cartésienne! Quant aux censures de la Faculté de Théologie, elles étaient le fait des théologiens qui les avaient portées, et de plus elles étaient déjà bien vieilles et même pratiquement oubliées. Les a autres motifs » que de Decker passe sous silence n'eussent paS manqué d'être indiqués par lui, s'ils eussent valu plus que la pauvre raison qu'il donne en dernier lieu, savoir la présence parmi les ordonnances de la Faculté des Arts d'un statut enjoignant de suivre Âristote servatis servandis. Ce ne serait pas la première fois qu'un article de règlement serait religieusement inscrit sur les registres d'un corps où l'on ne s'en inquiéterait guère ! Il est donc constant que Rohault disait à bon droit que Descartes était banni de France et accueilli chez nous. Et l'on ne comprend pas trop diflBcilement comment M^ de Ram a pu dire en ce qui concerne Descartes : c( qu'à Louvain, plus » qu'ailleurs peut-être, on s'inclinait respectueusement devant » les grands noms des Copernic, des Galilée, des Descartes, des » Leibnitz, des Newton, et que leurs mémorables découvertes » attirèrent de bonne heure l'admiration générale, et étaient » devenues l'un des éléments de l'instruction publique ^ . » Avant d'abandonner Tœuvre de de Decker, il nous faut signaler un passage d'une lettre de Sluse à Oldenbourg, qui montre que
* Considéraiions sur VHxstoire de VUniversUé de Louvain, BruxoJles, 1854, p 30. V. Stévart, Procès de M. Van Velden, Bruxelles, 1871, p. 41. Il convient d^ailleurs de remarquer que Msr de Bam parie à cet endroit du XYIll* siècle, et fort incidemmeol du XV11^
le savant chanoine liégeois y attachait de rimportance ^ « editus est aestate proxime elapsa Lovanii libellus cuî tituluâ » Cariesxus seipsum destruens, auctore philosopho lovaniensi. » quem jam ad vos pervenisse non dubito : rem itaque mihi » gratissimam feceris si me scîre volueris qui a viris dootis » exceptus sit. »
Il ne faut pas croire que Philippi et Van Gutschoven, disparus de la scène scientifique, n'aient pas laissé après eux des disciples façonnés à leur image et continuateurs de leur œuvre. On a lu au chapitre précédent ce qu'était à Liège le médecin Nicolas Du Chasteau. En 1678, on trouve dans une des chaires délaissées par les deux plus fameux cartésiens de notre paj^, un médecin de la Campine limbourgeoise, tout à fait imbu des mêmes idées que ses prédécesseurs. Nous voulons parler de Léonard-François Dinghens 2, docteur en médecine et professeur royal à l'Université de Louvain. Il naquit à Brëe, \t 29 septembre 1648, et y mourut en 1697. A l'âge de trente ans, en 1678, il publie un volume in-folio intitulé Fundamenia physicO'tnedica, qu'il appelle son primus fœtus medicus dans la dédicace à son cousin Jean Emerix, auditeur de Rote, à Rome. Rien en apparence de plus naïf que la préface. Il y dit qu'on ne doit point s'avancer sur la question de l'automatisme, et entretemps il la consacre presque entièrement à donner au long et au large tous les arguments possibles en faveur des bétesmachines, et indique en quelques lignes les preuves du sentiment contraire. On sent qu'il est partisan du paradoxe de Descartes, mais que pour de bonnes raisons, il ne veut pas le déclarer ouvertement. Il ne tranche pas la question, conclut-il; il entend cependant qu'elle est libre. Par cela seul, deux des
^ nulleltino, vol. XV[J, p. 692. Lettre du 8 octobre 1675.
* Biographie nationale ^ vol. VI, p. 78; notice de M. le chevalier dc
fiORHAN.
censures de 1662 étaient considérées comme non avenues; car à cette époque, les théologiens avaient blâmé Philippi d'avoir douté de la vie des animaux, et d'avoir dit que les arguments apportés pour prouver l'existence d'une âme dans les bêtes, hormis ceux tirés de l'Écriture sainte, ne sont ni convaincants, ni même probables. Dinghens renchérit même sur Philippi, puisqu'il ne trouve pas de textes dans l'Écriture évidemment opposés à l'automatisme *. Cependant son ouvrage porte l'approbation de deux théologiens, et l'un des deux, Nicolas Du Bois, est un défenseur convaincu de la Philosophie péripatéticienne. Ce fait confirme ce qui a été dit plus haut de la valeur des censures de 1662 pour laver l'Université de l'accusation de cartésianisme. Dinghens a soin d'adoucir ce qu'il pouvait y avoir d'amer pour les théologiens de Louvain dans ce mépris de leur jugement, en leur adressant un éloge, assez banal du reste, et en atténuant autant qu'il pouvait l'opposition qu'on leur faisait. « Oportet solum ad sobrietatem » sapere (réminiscence de l'épigraphe du Cartesius seipsum y) destruens) etiam in naturalibus, ne iis abducamur; ut in hac 5) Aima Universitate constanter fieri observamus, in qua morum )) studiorumque nostrorum similitudo ad bilancem egregiam » vim praestare solet, dum neotericorum cogitata vel exami- » nanda solum arripimus, vel eorum terminos juventuti ad » altiorem scientiam aspirant! intelligendos exponimus. »
L'apparente naïveté et l'effacement de la préface ne se retrouvent plus dans le corps de l'ouvrage. Dinghens s'y montre cartésien et cartésien véhément. Il est opposé aux formes substantielles et aux qualités réelles 2. Il ne veut pas entendre parler de ces nombreuses facultés de l'âme dont la Physiologie galénique use et abuse : ce sont des chimères et de ridicules fictions 3. Les quatre éléments des anciens sont en
* Dans le courant de Touvrage, p. 175, il semble enseigner purement et simplement Taulomatisme, et surtout p. lâl, col. b, oii il renseigne incidemment, mais très clairement.
* P. 14, vol. a.
» P. 171, vol. o.
butte à ses railleries dans tout le premier chapitre du second livre 1. D'autre part, il admet les trois éléments de Descartes -; il explique tous les phénomènes corporels par le mouvement et l'étendue 3. Le système du philosophe sur l'union de l'âme et du corps, autrement dit le système de l'influence mutuelle, est celui qu'il adopte *; il est très curieux de voir comment il évite en ce point l'occasionnalisme proprement dit s. Le cerveau est le lieu des sensations ^. Les mouvements du cœur ont leur cause dans la dilatation du sang produite par un ferment ou feu sans lumière t.
C'est ici le lieu de faire remarquer que le médecin de Brée est le premier cartésien belge rencontré par nous, qui ait dans un livre imprimé fait mention explicitement de Descartes. Ce n'est pas seulement une fois ou l'autre s, mais très souvent, ni d'une manière indifférente, mais en le comblant d'éloges. Ainsi, précisément quand il adopte l'opinion de Descartes sur la cause des pulsations du cœur, il décrit longuement les différentes phases de la polémique entre le philosophe français et Plempius. ce Guillaume Harvey, et après lui, mais plus soigneusement, un noble français plein de talent, Descartes, ont prouvé, par plusieurs raisons évidentes, que le pouls dépendait du mouvement du sang. Descartes l'a fait dans son admirable « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences 9 ». De Decker avait dit : « Cartesii » methodo nihil miserius : appello unumquemque lectorem )) non praeoccupatum. » Trois ans, ou plutôt deux ans après lui (car les Fundamenta physico-medica étaient rédigés en
» Pp Oàti.
• Ibidem,
s Livre â, chap. â, pp. Uà 10.
• P. 108. V. p. 196, vol 6.
• P. 109, col. «».
« P. 108, col. 6.
8 V., par exemple, pii. 20, 73, 80, 1 08, 299. 8 P. 218, col. o.
1677 ^), Dinghens reprend en la soulignant l'appréciation tout opposée qu'en avait faite Plempius en 1644 dans ses Fundamenta medicinœ. Un peu plus loin, après avoir exposé les arguments que Descartes apporte en faveur de son opinion, et ceux que donne Plempius pour établir l'existence d'une faculté pulsifique, il critique cette dernière thèse de la façon suivante 2 : a Plempius croit ses preuves excellentes; la seule chose que je désirerais de lui, c'est qu'il m'expliquât cette faculté pulsifique et ce qu'il a en tête en prononçant ces deux mots. Pour moi, je n'ai transcrit ses arguments que pour mettre mes lecteurs à même de comprendre les réponses si élégantes et si belles que leur opposa le grand homme de ce siècle. » Suivent la lettre de Descartes, la réponse de Plempius que Dinghens entremêle de ses appréciations personnelles, et la seconde lettre du philosophe français. Dinghens ne veut pas transcrire les réponses que Plempius a insérées dans ses Fwidamenta : ce S'il veut s'opposer à l'évidence, dit-il, libre à lui : intérim suis facultatibus immersus maneat 3. »
Ces mots piquants ne sont pas rares chez Dinghens, ils font même un des agréments de son ouvrage. Les deux chapitres de la première section du second livre (De Elementis) en sont remplis. Oncques cartésien ne mit plus d'ardeur à proposer les fondements de la Physique de Descartes et à invectiver contre celle des adversaires du maître. On y trouve aussi quelques données qui peuvent servir à renseigner sur la situation du cartésianisme à Louvain. Dinghens ne craint pas de donner à entendre que c'en est fini d'Aristote : « on connaît assez au jour d'aujourd'hui que corps, matière, matière première, quantité, substance corporelle sont une seule et même chose *. »
« On prouve a posteriori que les éléments sont bien au nombre de trois : dans l'ancien système des quatre éléments, on ne parvenait pas à expliquer les phénomènes de la nature,
* Les approbations sonl du G août 1877.
* P. 299, col. a.
' P. 308, col. 6.
* P. U, col. b.