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LE CARTÉSIANISME DANS LA PRINCIPAUTÉ DE LIÈGE

Sommaire.

1. AnsillOD, caré liégeois, aateur des Entretiens divers sur les paradaxi cartésiens. Remarques sar cet ouvrage. — 2. Ansillon est un précurseur dr de Bonald et de Lamennais. — 3. Ses attaques contre la méthode de Desca^te^ — 4. Ce qu'il pense des c Trois idées > de la philosophie cartésienne. — 5. Autres critiques. — 6. Appréciation générale de l'ouvrage. — 7. Quelque^ mots sur un appendice des Entretiens. — 8. Les professeurs du Séminaire d*- Liège et leur doctrine tout opposée à celle d'Ansillon.

Les Entretiens divers ont pour auteur Jean Ânsillon, curé de Sainte-Gertrude. On ne connaît presque rien sur sa vie *. Une note manuscrite, que nous devons à l'obligeance de M. le chanoine DariSy nous apprend qu'il fut nommé curé de Sainte- Gertrude le 11 avril 1670 par l'abbé de Saint-Laurent, et qu'il mourut dans son presbytère le 17 septembre 1693 (voir le registre aux décès de Sainte-Gertrude). Dans l'espace de ces vingttrois années, Ansillon publia en 1677 un traité Sur la simonie, en 1685 et 1686 deux brochures de casuistique où il attaquait un récollet du couvent de Bolland, nommé Jean Jacobi. L'œuvre qui nous intéresse parut en 1684 ^ ; mais elle existait

^ V. Daris, Histoire du diocèse de Liège au XVII* siècle ^ Liège, 1877, L II. p. 187; Biographie nationale, vol. I, p. 543, notice par Ulysse Capitaixi

* En voici le titre complet avec l'orthographe du temps: f Entretiens » divers sur les paradoxes des Epicuriens et des Stoïciens renouveliez par » les cartésiens. » A Liège, de Timprimerie Henry Hoyoux, sur la place de> RR. PP. Jésuites, à Saint François Xavier, 1684. Avec permission des supérieurs. Le texte de celte permission n*est pas imprimé. Le nom de Panlear paraît à la fin de la dédicace : J. Ansillon, curé de Sainte-Gertrude. Un exemplaire de cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque de TUniversité de Liège, d-xviii-10-i95.

en manuscrit dès 1681, ainsi qu'il a été remarqué plus haut. Dans l'ordre chronologique, c'est le second des deux ouvrages parus en Belgique au XVil® siècle, tout entiers consacrés à attaquer les idées cartésiennes ^. II n'est pas, comme tous les livres dont nous nous sommes occupés jusqu'ici, écrit dans la langue des savants, mais dans celle du Discours de la Méthode et de la Recherche de la vérité; à ce titre seul, il mérite une attention particulière. Il y a plus : sans vouloir prétendre que les Entretiens soient un chef-d'œuvre littéraire, on y retrouve quelque chose du langage imagé de saint François de Sales et de la naïveté d'Amyot. Pourtant Ansillon procède directement de La Mothe Le Vayer, dont on voit par ses citations 2 qu'il connaît à fond toutes les œuvres et dont il a pris à tâche d'imiter la manière et le style. 11 a lu aussi la Recherche de la vérité de Halebranche 3 et les Voyages de Tavernier 4-. Il connaît le Mercure hollandais s et les Satires de Boileau 6. Son érudition est immense en fait d'auteurs latins et grecs, tant anciens que modernes, et d'écrivains ecclésiastiques; il en cite plus de soixante-quinze, la plupart une douzaine de fois. S'il fallait apprécier Ansillon comme littérateur, on pourrait transcrire, en baissant sans doute la note élogieuse, ce que dit Hauréau de

*■ Le premier est le Cartesius seipsum destruens de de Docker, paru en 1 675, et dont il a été question au chapitre précédent.

* Préface (pagination manuscrile) pp. 9, 10, 15; corps de Pouvrage, p. â (deux fois), pp. 44, 74, 88, 90, 94. Les œuvres de La Molhe Le Vayer onl paru en 166i.

^ P. 27:2. Le premier volume avait paru en 1074, le second en 1675.

* P. 3. Voyages en Turquie, en Perse et aux Indes, Paris 1677-79. On voil rprAnsilloD se tenait au courant des publications nouvelles.

^ P. 86. 11 cite avec éloges une dizaine de vers de la quatrième satire à M. Tabbé Le Vayer, en les attribuant « à un aulheur moderne de quelques • satyres ». Boileau ne mit sou nom en tète de ses œuvres qu'à partir de 1701. Ou trouve dans la correspondance de Sluse (Bo.xcompac.m, liuUeltino, I. XVll, p. 7\û) Pappréciation remarquable que fait ce chanoine de la huitième satire Sur Thomme; elle parut en 1668, et eut coup sur coup plusieurs éditions. La ifllre de Sluse est du 16 août 1668.

La Mothe Le Vayer dans le Dictionnaire des sciences philosophiques ^. « Homme de beaucoup d'esprit, bien qu'il se plût à » mettre en œuvre l'esprit des autres ; en possession de lectures » immenses qui lui valurent dans son temps les titres de PIu- » tarque et de Sénèque français ; doué d'une mémoire éton- » nante qui se révèle par un luxe de citations; professant un w culte judicieux pour l'antiquité; montrant une connaissance » familière des temps modernes ; déployant en toute cireon- » stance une manière d'écrire facile, piquante, pleine d'intcb^t » et de gaîté, La Mothe Le Vayer est digne de prendre place )) entre Montaigne et Bayle, moins original que le premier, » mais aussi érudit que le second. »

Un examen rapide des Entretiens fait voir que, toutes proportions gardées, ce jugement s'applique a capello au curé de Sainte-Gertrude. Quant au fond même de l'ouvrage, si nous avions à faire l'histoire de la Philosophie de Maiebranche, nous montrerions comment les Entretietis divers sont le premier livre imprimé en Belgique où l'on combatte ex professa l'ontologisme de l'auteur de la Recherche de la vérité 2. Au point de vue de l'histoire du cartésianisme, ils répètent à peu près tout ce qui a été écrit en Belgique contre la philosophie de Descartes; ils mentionnent explicitement les jugements des Louvanistes parus en 1654 •'), les censures de la Faculté de Théologie, émanées en 1662 *, le décret de la congrégation de l'Index s, qu'Ansillon appelle « une censure d'Alexandre VII ». On y trouve un nouveau témoignage de la faveur que renox>ntraient à Louvain les doctrines de Descartes. Nous citons ce curieux endroit. C'est Eraste (i èpoLfTVfiq : ce nom, qui a sa signification, est celui de

' Paris, 1847, t ÏII, tn voce,

* Eutrelien du cinquième jour au malin, pp. 161-181. » P. 36, 257.

^ P. 36. Au même endroit, Ansillon énumère le.s diverses mrsnrt*s piises en France en 1675 contre le carlésinnisme, sa condamnation par rUniversité de Leyde eu 1676. Il y ajoute un Tait dont Francisque Bouillier ne parle p;is:

l'interlocuteur cartésien) qui a la parole ^ : « Vous pouvez

» connaître le grand progrès que la nouvelle Philosophie fait

» dans l'Université de Louvain, vu que presque tous les pro-

>^ fesseurs de la Faculté ont quitté la Philosophie d'Aristote

î> pour étudier celle de Descartes. » Ariste (le péripatéticien, et

partant i dpKrzoq) répond sans nier le fait, mais en l'appréciant

d'une manière qui ne manque pas de piquant. « Ces jeunes

» maîtres feraient mieux de suivre l'avis de leurs docteurs qui

>) ont sévèrement condamné ces nouveautés. C'est pourquoi

o ils peuvent me pardonner, si je suis obligé de vous dire ce

'> que Plutarque répondit autrefois à quelques-uns de vos

)) devanciers : que' ceux qui adhèrent à ces nouvelles maximes

» en laissant les anciennes, sont semblables à ces moucherons

^) qui se plaisent à tâter l'écujne du vin ou du vinaigre, et

)) fuient le bon vin que tout le monde trouve agréable à son

» goût. » Toutefois le but de l'auteur n'est pas de s'occuper de

questions de personnes, c'est aux doctrines qu'il en veut. Les

Entretiens ont lieu durant l'espace de huit jours, chaque matin

et chaque après-midi. L'auteur a choisi la forme dialoguée

" pour faire voir les raisons que l'on propose pour la défense

» de la nouvelle secte, et pour donner quelque agrément à

>) ce discours. Car, comme il n'est rien au jeu de paume de

» bien pousser la balle, si elle ne vous est renvoyée de

^> même, l'entretien des hommes ne peut être plaisant sans

)) répartie 2. » Il se flatte, dès les premières lignes de la préface,

que les nouvelles sectes n'auront pas longtemps la vogue :

'( elles ne peuvent croître ni se multiplier beaucoup, parce

)) qu'elles ne sont pas attachées à l'instinct naturel qui forme

» le sentiment universel, mais étant répandues dans de petits

» coins du chemin publicet royal, elles embarrassent et arrêtent

» quelquefois les passants, qui pensent aller recueillir les doux

» fruits de la science. » Il en est tout autrement, on le croit

•< A Midiielhourg, le prince d'Orange a déposé pour le même sujet Guillaume > Momma, qui y étoil éiably Minisire, et le maj^istrat qui le soùlenoit. •

* Ibidem.

* Prérace , pagination manuscr.)* p. 15.

bien, de la philosophie de Platon et d'Âristote, philosophe^ qu'Ânsillon juge s'accorder en substance, et dont l'Église catholique a adopté les sentiments ^. Son but en écrivant son li\Te est « de montrer la conformité des cartésiens avec Épicure et » la répugnance de leurs maximes avec le sens commun 2. >

C'est ici le lieu de dire quelque chose d'une théorie remarquable d'Ansillon qui se retrouve à chaque page de son livn' et qui fait de lui une sorte de précurseur de la Philosophie de de Bonald et de l'Ecole lamennaisienne. Pour Ansillon, le critérium définitif de la vérité de nos jugements, c'est leur conformité avec le sens commun 3. Par sens commun, il n'entend pas seulement cette évidence dont l'éclat est capable de frapper le vulgaire et qui ne peut manquer d'amener l'accord de tous dans la manière de juger, mais surtout le fait de l'attestation par le grand nombre, d'un fait ou d'un principe dont on cherche à se certifier. Pour ne pas déroger au Péripatétisme, il appuie son sentiment sur celui d'Aristote. Entendons-le un instant lui-même * : « Eraste. Vous établirez donc le sens commun )) pour la règle infaillible et assurée de la vérité? Ariste. Oui-dà, » et c'est pour cela qu'Aristote a donné s comme un premier » principe cette maxime : ce qui paraît à tous les hommes est » véritable.» Et ailleurs 6, répondant à Eraste qui lui reprochait d'effacer, en réduisant le tout à l'autorité du sens commun comme au premier principe, d'ei!acer, disons-nous, la claire

' Préface, p. 7.

■ Préface, p. 9.

^ On trouve aussi chez de Decker quelques appels au sens commau, |iai exemple p. âHj mais sa thèse n'est pas aussi générale que celle (l*AnsUloD. car « il veut qu^ordinairement^ on ne soit certain de son jugement que quaud b on le voit partagé par d*aulres dignes de considération >. Voyez aa&si cr que nous avons dit de Bona-Spes.

■ Elhicorum 10».

lumière des sciences, pour établir à sa place une foi humaine, Ariste compare l'évidence et le sens commun à l'opération arithmétique et à sa preuve. « Il en va de même dans les » sciences, où il y a de£ démonstrations directes qui montrent » clairement ce qu'on avait recherché; il y a aussi le sens » commun qui sert à reconnaître s'il est vraiment clair, comme » nous pensons l'avoir démontré. » Il serait facile de multiplier ces citations, et aussi de faire voir qù'Ânsillon n'est pas en tout d'accord avec lui-même; la citation même qu'on vient de lire pourrait peut-être servir à montrer un manque de cohérence dans ses idées ; mais il est curieux de voir un siècle avant de Bonald l'ébauche d'une théorie incapable, ce semble, de séduire notre amour-propre et notre esprit, puisqu'elle rabaisse outre mesure la raison individiielle et qu'elle n'a pas même ce côté spécieux et brillant qui dissimule l'erreur en la parant des couleurs de la vérité.

Ansillon substitue donc le sens commun aux idées claires de Descartes, et il ne se fait pas faute de combattre opiniâtrement celles-ci. On le pressent rien qu'à lire les titres de quelques paragraphes de l'entretien du matin au troisième jour; ils contiennent un résumé en quelque sorte authentique de la pensée de l'auteur.

1) « Les nouveaux Philosophes se flattent sans raison d'avoir » des certitudes indubitables, en vertu de ce principe que ce » qu'ils conçoivent clairement est vrai. C'est aussi le principe » d'Epicure^.

2) » Que ce principe « ce que je conçois clairement est vrai » » n'est pas propre à nous faire discerner le vrai du faux, mais » seulement à servir d'appui à des esprits extravagants qui ne ï> se reconnaissent pas.

* AnsilloD cile Pendroil p. 82: « Diog. Laerl. (un des auteurs qui lui sont » familiers) lib. 10, in (|uo refert Epicuii dtcretum sic : omue quod cernilur » aul animo per inluilum percipitur, verum est ».

4) » Ce principe de la nouvelle philosophie réduit la con- » naissance de la vérité aux débats des esprits fanatiques, et le » fait dépendre de l'esprit particulier. »

Ansillon admet pourtant que le critérium cartésien est indissolublement lié à la vérité; seulement (peut-être parce que Descaries le lui avait insinué) ^, il prétend qu'il est malaisé de l'expliquer sans l'aide d'un principe supérieur 2. « Éraste, Est- )) ce peut-être que vous croyez qu'une claire connaissance » peut nous tromper? — Ariste. Non, certes, non plus qu'un » chien mort ne peut nous mordre; mais la difficulté consiste » à reconnaître quand on a une conception claire et distincte, » ou bien une qui est seulement apparente; et c'est en cela » que vous trouverez le critérium 3 ou la pierre de touche de » la vérité qui doit être le principe de toutes les sciences. » La polémique des deux interlocuteurs est un peu diffuse; mais il faut rendre cetle justice à Ansillon qu'il fait exposer fidèlement et habilement par Eraste l'opinion de Descartes, et même le lecteur au bout du chapitre est tenté de donner tort à Ariste, qui, à force de vanter le sentiment commun, semble quelque peu manquer de sens commun. Tout se ramène à cette question : y a-t-il moyen de distinguer l'évidence apparente de la vraie évidence? Eraste répond à bon droit que oui, que l'éclat de l'une n'est pas celui de l'autre; qu'avec de la réflexion on sent devant l'une une certaine défiance, tandis que devant l'autre, la pleine confiance augmente encore.

Ansillon ne porte point seulement ses critiques sur le critérium des idées claires ; il blâme encore dans la méthode cartésienne le doute qui lui sert de point de départ, non sans que

" 0. vol. I, p. 159. Discours de la Méthode: t Je jugeai que je pouvais » prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort » clairement ei fort distinciement sont toutes vraies, mais qu'il y a seulement » quelque diflQculté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons » distinctemenl. »

• Entretiens divers , p. R4.

3 Ce critérium du critérium cartésien, c*est le sens commun. V. p. 93 et passim.

son érudition ait fait d'abdrd remarquer quelque chose de semblable dans les procédés familiers aux Stoïciens ^. D'un mot, il fait apparaître la dangereuse conséquence de ce doute ^ : a Vous » rendez toutes nos connaissances suspectes de fausseté et les » voulez reprendre après ; mais il ne sera pas possible de les » reprendre autrement qu'on ne les a laissées auparavant, » puisqu'elles se représenteront de la même manière. Et ayant » quitté toutes sortes de connaissances, il ne nous restera » aucune règle pour faire le discernement du vrai d'avec le » faux. »

S'en prenant ensuite aux points capitaux de la Philosophie cartésienne, il les fait d'abord énoncer par son interlocuteur 3 d'une manière qui rappelle involontairement à l'esprit Kant et les trois idées de la raison pure. « Notre philosophie (c'est » Éraste qui parie) établit trois idées comme autant de sources » dont on doit tirer la connaissance de toutes les vérités. Ce » sont les idées d'un Dieu, de notre âme ^ et d'un être étendu. » Plus loin ^, il répète qu'il y trouve « merveilles de vérités ». L'idée de l'âme dont il s'agit n'est autre chose que la définition cartésienne du moi. « Je commence, dit Eraste 6, par l'idée de » moi-même dans laquelle je trouve que je suis un Etre qui » pense. » Et aussitôt Âriste de répondre que l'idée qu'on a communément de l'âme « donne sujet à chacun de siffler cette » définition ». Il ne se contente pas de la faire condamner au tribunal du sens commun; mais il aligne contre sa légitimité cinq arguments rationnels dont la valeur ne paraît pas contes-

* V. la mancheite de la page 56 * Plutnrcbus lih ad vers. Sloïc. Polissimas » partes ac principia tollens atque :miputans, quam tandem aliani DOtitiam > non fecit falsitatis suspectam ? «

* Ou de notre moi. V. p. 144. s P. 131.

table ^. Quant à l'idée de Dieu, ce c'est celle qui se manifeste » clairement dans la vérité immuable et étemelle ^. » Ici nous tombons en plein dans le système de Malebranche, et le littérateur liégeois ne dédaigne pas d'orner de ce style fleuri qui caractérise l'auteur de la Recherche de la vérité, les pages qu'il consacre à l'exposition de cette brillante théorie. Voici les premières lignes de l'entretien 3 :

« Ariste. Bonjour, Eraste : vous m'avez prévenu, quoique je » me sois levé de bonne heure.

)) Éraste, Cette belle lumière qui éclate dans une parfaite » sérénité m'a éveillé d'abord au lever du soleil, et m'a attiré » à la campagne pour en jouir à mon aise.

)) Ariste. C'est cela même qui m'a obligé de venir plus tôt » que je n'avais accoutumé; nous en jouirons donc tous deux » ensemble.

» Éraste. Je le veux bien; mais je souhaiterais aussi volon- )) tiers, que vous fussiez éclairé de cette vive lumière qui brille » maintenant à la vue de mon esprit : c'est l'idée d'un Dieu » qui se manifeste clairement dans la vérité immuable et éter- » nelle. Il faudrait que vous fussiez plus dégagé de ces créa- » tures visibles qui arrêtent trop vos pensées pour pouvoir » l'envisager comme je fais. »

Certes, l'examen du dialogue ainsi engagé ne manquerait pas d'intéresser, puisque, comme nous l'avons dit plus haut, on y trouve le Malebranchisme attaqué pour la première fois en Belgique dans un livre : les limites de notre sujet nous y font surseoir. Éraste reconnaît d'ailleurs que l'ontologisme c< n'est pas communément reçu dans l'école cartésienne ♦ », et arrive finalement à expliquer la connaissance de l'existence de Dieu par l'argument que Descartes a pris dans saint Anselme. Après avoir remarqué ^ très justement que « les philosophes

5 Pp. 182.

î cartésiens ont emprunté cette prétendue démonstration aux > Péripatéticiens , qui la proposent bien plus adroitement o qu'eux ^, afin d'exercer les esprits », Ânsillon renverse cette preuve en contestant que l'esprit humain conçoive nécessairement Dieu comme l'être souverainement parfait, que la possibilité intrinsèque d'un tel être soit évidente par elle-même et ne doive pas être préalablement démontrée; enfin que l'existence conclue soit l'existence réelle et non purement idéale. Cette réfutation est certes plus solide que celle de Der-Kennis et de Herinx. Il faut encore constater ici que la preuve de l'existence de Dieu propre à Descartes et que de nos jours Auguste Nicolas dans ses Études philosophiqties sur le christianisme a si brillamment développée, semble ignorée d' Ansillon. Oserait-on dire qu'un tel oubli dénote chez nos philosophes belges une étude superficielle des œuvres de ce grand homme? Peut-être bien avait-on jugé de commun accord cette preuve de nulle valeur après les attaques de Caterus, ou sur le simple fait qu'étant nouvelle et basée sur des données purement rationnelles, elle ne pouvait être que fausse?

Il ne reste plus qu'à voir comment le curé-philosophe apprécie la troisième idée ou connaissance fondamentale des cartésiens : celle de l'étendue. C'est ici surtout que, sans négliger les preuves philosophiques, il fait usage d'arguments empruntés à la théologie catholique. |D'abord, il prouve que l'idée de l'étendue n'est pas innée, mais acquise, et acquise à l'aide des sens ^, puisque l'affirmation du monde étendu a pour objet un fait contingent, et partant n'est pas un principe de la raison, mais un jugement expérimental 3. Mais ce sur quoi il insiste surtout, ce sont les graves inconvénients d'ordre

' Ainsi juge Ansillon, péripatéticien lui-même.

3 Pp. 196, 197, 198. A ce propos, il lance (p. 198) à Descartes une insinuation que le philosophe français eût repoussée avec indignation : « Votre Descaries semble établir le monde comme de toute éternité. » Cette accusation rappelle celle du P. Gompton, critiquant Descartes à propos du principe « ex nibilo nibil fit. 9

rationnel et d'ordre religieux qui découlent de Topinion cartésienne touchant l'essence du corps, ou, comme Ansillon aime à dire, l'idée du corps. De même que Leibniz son contemporain, il trouve que l'extension ne peut constituer la matièn* puisqu'elle suppose la distinction des parties et leur impénétrabilité ^. Elle n'est pas non plus inséparable du corps, comme il appert de ]a manière dont Jésus-Christ est présent dans l'eucharistie. Et il ajoute ^ que « s'il avait affaire à des » hérétiques niant ce dogme, à cause de son incompréhensi- » bilité, il pourrait leur reprocher, à bon droit, qu'il n'y a pas ï> plus de difficulté à concevoir plusieurs corps pénétrés » ensemble dans un même lieu sans aucune extension, que » de concevoir un grand nombre d'âmes de ces hérétiques » enfermées dans une coquille d'un pouce, pour y souffrir Je^ » peines de leur infidélité. »

£n affirmant l'incompatibilité de la doctrine de Descartes sur l'essence de la matière avec le dogme de la présence réelle, Ansillon ne fait que répéter ce que nous avons entendu dire à Compton, à Bona-Spes et à tant d'autres. Mais pour la première fois, nous trouvons chez lui contre la même doctrine un grief que quelques années plus tard le Jésuite Daniel reprendra pour son compte et exposera avec plus de clarté encore dans son intéressant Voyage au Monde de M. Descartes, Avant de citer les paroles d'Ansillon, il faut se rappeler que d'après le philosophe français, l'extension du pain, c'est le pain lui-même et que le vide est métaphysiquement impossible. Cela étant, il est clair qu'après la consécration l'espace occupé par le pain n est pas vide, et il est clair aussi que le corps de Jésus-Christ, que son extension actuelle, ne trouvent point place dans cet espace: donc cet espace est rempli par une autre substance, et l'on n'en peut assigner d'autre que le pain. Entendons Ansillon luimême 3. « Si le corps du Sauveur ne remplit pas par son » extension, il faut donc qu'il y ait du vide, et s'il ne peut y

» avoir non plus du vide, il faut que ce soit le pain qui rem- » plisse. En effet nous ne concevons pas d'autre extension » après la consécration que celle de devant entre les superfi- » cies. Nous ne pouvons nous imaginer une autre qui succède » à celle du pain pour remplir les superficies, et autant que » nous pouvons nous figurer quelque chose, nous disons qu'il ^> a la même extension que devant. Si donc le pain était cette » extension précédente, il subsisterait encore dans celle qui » suit la consécration. » Comme conclusion de toute sa dissertation contre l'étendue essentielle, Ânsillon, élève peut-être du P. Blundell, rapproche comme lui Descartes de Luther et de Calvin, a Et ainsi, je puis dire qu'il semble que votre idée )> ne donne pas seulement lieu à l'erreur de Calvin , mais » encore qu'elle introduit l'impanation des Luthériens. »

Nous ne suivrons pas Ânsillon dans la campagne qu'il entreprend en faveur des accidents réels et réellement distincts, quoiqu'il la dirige avec cette habileté et cet agrément que nous lui connaissons déjà. Il y consacre trente-trois pages ^. Nous omettons aussi ce qu'il dit contre les bêtes-machines ^. Signalons toutefois un ingénieux rapprochement qu'il fait à ce sujet entre les conséquences de cette doctrine et un des paradoxes les plus célèbres des stoïciens, d'après qui toutes choses (ou peu s'en faut) sont des animaux. Éraste va résumer là-dessus l'argumentation de son ami le péripatéticien 3. « Je vois bien » que vous voulez rire à mes dépens parce que je dis qu'il )) n'y a rien dans la nature sensible que des corps, que ces » corps sont des machines grandes ou petites qui se remuent, » et partant que ce sont tous animaux. » Nous n'avons vu

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