CHAPITRE XXVI
nfiFECTIONS ET PERSÉCUTIONS ( 1675 -4694).
Sommaire.
1. Gonnuaiie Huyghens, cartésien malebrancbiste. — 2. Chrétien Lupus et François Farvacques, anticartésiens, puis cartésiens. — Nicolas Du Bois. — ;î. Martin Steyaerl. cartésien, puis anticartésien. — 4. Procès du cartésien Van Veliien. — 5. Persécution des oratoriens cartésiens à Mons.
Comme le dit excellemment M. Bouillier 3, la Philosophie de Descartes a un caractère propre et en opposition avec celle de certains disciples peu fidèles qui l'ont plus ou moins altérée, par un mélange avec les doctrines de saint Augustin ^. « Malgré
' Volume I, p. VII.
' Ou préieDdumenl telles.
» la preuve de Texistence de Dieu par l'idée de l'infini, malgré » les idées innées, on trouve bien peu de traces dans Descartes » lui-même, du platonisme augustinien de l'Oratoire et des » grands théologiens cartésiens du XVII« siècle, à rexception » d'Ârnauld. Plus on étudie les diverses parties de sa Philoso- » phie, plus on s'assure que Descartes est fort éloigné de tout ce » qui, de près ou de loin, pourrait ressembler au mysticisme, » et qu'il pencherait même plutôt d'un côté tout opposé. » Ârnauld et Régis, et non Malebranche ou Fénélon, sont en » France les interprètes les plus exacts de sa doctrine. » Ces réflexions si justes font voir que le théologien Gommaire Huyghens dont nous allons parler ne peut être considéré comme un vrai disciple de Descartes, puisqu'il a enté sur son système l'ontologisme de Malebranche. Aussi, quoiqu'il ait été l'ami intime d'Arnauld, il n'a pu éviter d'être l'objet des critiques de ce cartésien pur. Toutefois l'amitié qui unissait le théologien flamand au janséniste proscrit a fait que ces critiques ont revêtu une forme plus bénigne au temps où Arnauld menait si rudement la campagne théologique contre Malebranche. Huyghens ^ naquit à Lierre l'an 1631. Devenu élève au collège du Faucon, il fut en 1648 le second de la promotion. En 1652, on lui donna dans ce même collège une chaire de philosophie qu'il occupa seize années. Passé ce temps, il prit le bonnet de docteur en théologie, et neuf ans plus tard, en 16TT, il fut appelé à présider le collège du Pape. A partir de 1682 jusqu'en 1688, on trouve une foule de thèses théologiques soutenues sous lui à Louvain. A la fin de celles qu'il présida le 22 octobre 1682, on relève une allusion à un ouvrage célèbre, dû à l'un des plus intimes amis de Spinoza : nous voulons parler du livre de Meyer 2 : Philosophia Scripturœ interpres, qui compromit dans un grand nombre d'esprits la Philosophie cartésienne, parce que Meyer prétendait étayer sur elle ses prin-
' MoRBRi, Paris. 1759, volume VI, p. 146, in voce, * Voir sur Meyer Boiillier, volume I, pp. 309, 310.
cipes rationalistes 4. En 1685, dans d'autres thèses soutenues le 20 septembre 2 , il s'en prend à la philosophie des écoles 3, insinue sa propension pour celle de Descartes 4-, penche vers l'ontologisme de Malebranche s et combat rigoureusement son opinion sur la Providence générale 6. Ceci mérite qu'on s'y arrête quelque peu. Malebranche avait prétendu 'J que Dieu n'a que des volontés générales se rapportant en quelque sorte indirectement et par voie de conséquence aux individus déterminés. « C'est, disait-il, parler de Dieu d'une manière humaine yy que de lui donner autant de volontés qu'il y a de brins de » paille qui voltigent au gré des vents 8. » Ce système permettait d'affirmer l'universalité de la volonté salvifique; il impliquait le rejet de cette fameuse réprobation négative si chère aux théologiens thomistes et, a fortiori, le rejet des idées de Jansenius en matière de prédestination. Arnauld, chef du parti, et, comme on sait, réfugié en Belgique, prit la plume contre ce le nouveau protecteur de la grâce molinienne » ; et vers le milieu de 168S, parut le premier volume des Réflexions théologiques et phUosophiqties, oh il combat Malebranche à propos surtout de son opinion sur la Providence. Huyghens, ami d*Arnauld, avait ce livre sous les yeux quand il écrivit les lignes
' Thèses historicO'thfologicœ, defendendae 22 octobris 1 683. Lovanii. — Non paginées. In /Ine, Huxghens assimule à ce Spinoziste les Molinistes Jésuites : K Editus est nuper liber aliquis cujus scopus est verum Scripturae sacrs » interprelem esse pbilosophiam; an salis ab illius Methodo recédant qui tôt » profundas de graiia Chrisli doctrinas, quas a fide accepimus, examinant » secundum definitionem liberi arbitrii ante assignatam, quae nonnisi ex » humana philosophia cum suo sensu composito profluxit. »
* Thèses theohgicœ de docirina sacra, defendendae die 20 septembris 1685, LovaDÎi.
* Ibidem, ' Ibidem,
* P. 21, col. fl.
' Traité de la nature et de la grâce, Amsterdam, 1680. — Méditations chrétiennes et métaphysiques, Cologne, 1683. ' Cité par Bouillier, volume II, p. 135.
suivantes. Il vient d'exprimer le vœu de voir les Jésuites cesser d'interpréter l'Ecriture et la Tradition d'après leur définition philosophique de la liberté, ce Un auteur récent a inventé il y » a quelque temps un système sur la prédestination, nouveau » et inouï jusqu'à cette heure; d'après lui, tous les passages ï> de l'Ecriture où Dieu montre une bienveillance particulière » pour ses élus doivent être interprétés comme des manières )) de parler anthropomorphiques. Il a puisé cette solution dans » je ne sais quelle Philosophie, d'après laquelle il conviendrait » davantage à la sagesse divine d'agir par des volontés gêné- » raies que par des volontés particulières. Puisse-t-il bientôt, » lui aussi, abandonner une telle manière d'interprétation' » Qu'y aura-t-il donc de stable dans l'Écriture et la Tradition, » si l'on ne réprime pas cette licence effrénée des inteili' » gences ^ ? »
Un mois plus tard, dans des thèses d'exégèse, Huyghens, loin de montrer cette intolérance doctrinale qu'on impute souvent à l'Université de Louvain, déclare incertains les s\-stèmes astronomiques opposés à celui de Copernic. Il se prévaut, comme jadis Froidmont dans la préface de son Traité de Météorologie (1646), de l'autorité de saint Augustin 2. Mais c'est en janvier 1606 que Huyghens mit au jour des thèses destinées à avoir un grand retentissement dans le monde philosophique et théologique d'alors 3. Beaucoup plus étendues que de coutume, rédigées dans un latin élégant et fourbi, elles sont avant tout un exposé lumineux de l'ontologisme. Séduisante théorie en vérité que ce système qui transporte la pauvre âme humaine à des hauteurs vertigineuses, et lui fait fixer, dans le silence des sens extérieurs et de l'imagination, l'éternelle Vérité, Téter-
^ Ces paroles de Huyghens sont la traduction de ceili^s d'Aroauld. \oyei BouiLLiER, volume II, p. 200, qui traite fort au long de toutes les opinions de Malebranche et des polémiques qu'elles ont suscitées.
* Thèses sacrœ in Genesim, defendendae die â9 novembris 1685, Lovanii. p. 6, col. 6.
■ Thèses theologicœ de Deo optimo, maxitno et attribulis ejus essentiam concirnentibus, defeudendx 31 januarii 1686, Lovanii.
nelle Sagesse et l'éternelle Justice! Cette philosophie poétique devait, ce semble, plaire davantage aux intelligences jansénistes, habituées à ne voir partout que réprobation, damnation, péché nécessaire, morale rigoriste, altérées de .dogmes consolateurs et n'en trouvant point dans leurs froides et sévères théories; elles devaient accueillir avec empressement un système qui, sans leur faire répudier leurs sombres idées, leur permettait de les envelopper et de les cacher sous un voile aux couleurs riantes et aux plis majestueux. Les beautés sévères de la théodicée scolastique ne plaisaient pas aux disciples de Jansenius; ils en avaient horreur et ils n'y voyaient que taches et défectuosités, ce Ce ne sont, dit Huyghens dans la préface de ses thèses ^, qu'épines, abstractions et dilutions de la Métaphysique aristotélicienne, provoquant le dégoût et l'horreur. » Ecoutons-le exposer lui-même ses idées 2, n vient de démontrer l'existence de Dieu par l'ordre de l'univers et par la Providence se manifestant dans la fondation et le gouvernement de l'Eglise. « Mais laissons les choses du dehors ; que notre âme rentre en elle-même ; elle y trouvera le Dieu qu'elle cherche par une voie bien plus courte. Sur l'esprit de chaque homme, resplendit l'incommutable Règle du vrai, du beau et du juste ; aucune âme ne peut s'en faire le juge, et c'est par Elle que s'apprécie toute beauté morale et artistique. C'est en jetant les yeux sur Elle que nous apercevons la beauté des temples et des palais; c'est en La voyant que nous jugeons qu'il faut vivre dans la justice, qu'il faut préférer le bien au mal, qu'il faut rendre à chacun son droit. Cette Loi primitive et suprême. Vérité, Sagesse, Beauté, et à la fois Source de toute vérité, de toute sagesse, de toute {beauté, ce Soleil intelligible qui brille sur l'horizon de toutes les âmes, qui les illumine de ses clartés, ce n'est pas l'homme lui-même, être changeant, tantôt juste, tantôt injuste, tantôt sage, tantôt errant. Ce n'est rien de créé, ni de contingent, c'est l'Être infini, en qui il n'y
a pas de changement, ni ombre de vicissitude. » Ne croirait-on pas entendre un écho de Malebranche s'élevant, comme parle Bouillier ^, pour décrire et célébrer cette divine lumière jusqu'à la plus haute poésie et jusqu'au lyrisme 2? Cependant cette doctrine malebranchiste, renouvelée de Platon, et prétendument de saint Augustin, ne pouvait plaire à tout le monde, et moins qu'à tout autre, à Antoine Arnauld, adversaire résolu de Malebranche, dialecticien froid et sévère, se défiant de tout ce qui élevait trop la raison naturelle, blessée par le péché, et qui ne pouvait aimer un système assignant aux actions morales des infidèles un mobile dont la noblesse pouvait les exempter de toute imperfection morale 3. Il rédigea une dissertation latine intitulée Dissertatio bipartita et insérée dans la collection de ses OEuvres complètes *, où il réfute avec une grande clarté l'ontologisme de son ami et les conclusions théologiques qu'il en déduit. Bouillier dit qu'il y abandonne saint Augustin pour saint Thomas : oui, s'il était avéré que saint Augustin ait été partisan de l'intuition de Dieu ; mais une étude approfondie des textes démontre clairement qu'il ne l'était point. Cette dissertation ne fut pas imprimée alors, par égard sans doute pour Huyghens, ami de l'auteur, Arnauld la passa pourtant à Nicole. Ce dernier, qui s'était basé sur le même fondement que le président du collège du Pape, pour édifier son système de la grâce générale, se trouva embarrassé d'y répondre, dit Bouillier, et la transmit à François Lamy, leur ami commun, qui s'acquitta de cette tâche avec beaucoup de vivacité. De plus, il en écrivit le 13 janvier 1693 à Arnauld lui-même ^
* Volume II, p. 86.
' Dans des Thèses theologicœ de superstilione defendendx die aprilis 16S8, LovaDii, p. 37, Huyghens se range à Pavis de Malebranche aUribuaol à des désordres d'imaginalion malade la plupart des c transports nocturnes des » sorciers au sabbat. > V. Malebranche, Œuvres, Paris, 1837, L I, p. 13, col. a-
' Bouillier, volume II, p. 189.
* Paris, 1781, volume XL.
* Sa leUre est la 47« du t. II des lettres de Nicole. Édition 1718. Voyez Tendroit d^Arnauld cité ci-dessous.
et Arnauld lui renvoya en mars de la même année, une lettre très intéressante pour Thistoire de l'ontologisme en Belgique 1. A la suite de cette lettre, Arnauld rédigea une nouvelle dissertation assez longue sous le titre de Règles du bon sais : elle n'est qu'un développement de la Dissertatio bipartita ^. Il n'est pas douteux que Huyghens n'ait eu communication de ces deux ouvrages; mais il n'en persista pas moins dans son sentiment. Dans un petit volume publié à Liège en 1694, avec une approbation très élogieuse de Jean Le Beau, curé de Saint-Adalbert 3, il répète la même doctrine en se servant davantage des paroles de saint Augustin. Il y donne aussi ^ la preuve cartésienne de l'existence de Dieu, empruntée à saint Anselme, avec la modification qui avait été introduite par Pbilippi et recommandée par Leibniz. II avoue que cet argument est en vogue, mais ajoute que jusque-là il n'en voit pas bien la force. Un petit mot dit en passant ^ révèle qu'il est partisan du mécanisme : il ne reconnaît d'autres principes dans les corps inanimés que la matière et le mouvement. Comme on le voit, Gommaire Huyghens n'est pas un cartésien intégral, encore moins un scolastique. Ce qui caractérise sa Philosophie, c'est l'ontologisme. Quoiqu'il se soit écarté de Malebranche dans la question de la Providence générale, il doit être rangé parmi ses adeptes, et, par conséquent, parmi les diciples peu fidèles du Maître.
Il n'a plus été fait mention de Chrétien De Wulf depuis sa lettre doctrinale de 1653, où il censurait sévèrement le cartésia-
^ Artiauld, Œuvres, Paris, 1781, t. XLII, p. 67, du Nouveau supplémeoi aux lettres.
' Pour Panalysedeces deux opuscules du théologien frauçais, voir Bouilli er, i- II, p. 190.
* Brèves observtUiones de doctrina sacra et iocis theotogicis, item de Deo opLmax. et attribulis divinis^ pp. 115, 116, 117, 118. V. pp. 183, 316, 225.
* P. lis.
' P. 193. c Maieria et motus quse principia sunt corporum ioanimatorum. »