Tome XXXIX
nisme. Depuis, ii était devenu un des huit régents de la Faculté de Théologie ^. II prit part aux fameuses censures de 166S.£n 1673, il n'avait pas encore changé de sentiment puisque nous le voyons approuver le Cartesius seipsum destruem 2 de de Decker en termes très énergiques : « C'est à bon droit que TÉglise romaine a censuré et circonscrit la Philosophie de René Descartes : plusieurs de ses dogmes ne s'accordent évidemment pas avec la doctrine orthodoxe de l'Evangile. Ils ne sont que les fictions de Démocrite et d'Épicure, toujours mal vues des Pères de l'Eglise, et raillées par Lactance avec beaucoup d'esprit et d'érudition. Le présent opuscule démontre excellemment que le roman de la Philosophie cartésienne est rempli de contradictions, et partant, est un monstre se dévorant lui-méoae. Aussi jugé-je que cette réfutation doit être donnée au public et lue attentivement par la jeunesse studieuse, pour qu'enfin elle cesse d'écrire sur ses tablettes des choses qu'elle devn effacer, et d'apprendre ce qu'elle devra désapprendre. » Certes, lorsque D.e Wulf parlait de la sorte, il n'avait pas encorp abandonné ses sentiments primitifs. Cependant, à en croire Baillet 3, entre 1678 et 1681 (qui fut l'année de sa mort), il devint beaucoup plus modéré dans ses appréciations, et même se convertit au cartésianisme. Voici les paroles de l'historien de Descartes : « Le P. de Farvacques (c'est un confrère de » Lupus dont il va être parlé bientôt) ayant montré au fameui » P. Lupus que le dessein du concile œcuménique de Con-
Biographie nationale, volume VI. Notice de M. Auc. Van der Meerscb, p. 26.
' « Renali Cartesii quod plara ejus dogmata cum orihodoxa Evaogelii » doctrina palam non cohaereant, Philosophiam merito notavil ei circuoiscripiat > Romana Ecclesia. Sunt Democrili et Epicuri figmenla, quae Ecctesiae Patres » seinper aversati sunt. Ipsa facile ac erudite iraducil et ridel LactaDiiu> » Firmianus. Fabulam sihi ipsi non consonare, adeoque esse suiipsius Torai » monslrum, insigniter demonstrat prxsens libellus. Hinc ipsum ja(lia> » donandum publico usui, ac a studiosa juvenlule perlegendum, ut unùem » illa novellis sui animl tabulis desinat radenda inscribere, et discere dédis- » cenda. Dabam Lovanii die 8 Junii 1675. F. Christianus Lupus, S. Th. Di^ctor » ac professor ord. eremit. iancli Augustin!. »
" Volume II, p. Sài.
) stance, en condamnant Wiclef, n'avait pas été de définir qu'il > y eût des accidents, ce docteur en fut surpris, revint de son » éloignement, étudia M. Descartes, approuva sa manière de » parler de la transsubstantiation, en un mot il se fit car- )) tésien, quoiqu'il eût été le principal auteur de la censure n (en note Doct, aliqmt Acad. Lovani. jtidicia, 1654) que quel- » ques membres de la Faculté théologique avaient faite des n écrits de M. Descartes, sans la participation des autres. Ce » changement de Lupus, qui était en grande considération « dans l'Université, fit revenir beaucoup d'autres docteurs. » Ceux qui furent curieux de lui en demander la raison n'en » reçurent point d'autre réponse *, sinon : Veritas placet et » vinât, Cartesius bene intellectus nihil habet mali. Et lorsqu'on » faisait instance sur la censure à laquelle il avait eu tant de » part, il ne faisait point difficulté de reconnaître sa précipi- )> tation, et de déclarer la censure irrégulière et invalide, sur » ce qu'on ne savait pas de quoi il s'agissait. Mais il tâchait de » Fexcuser en disant : Fuit subita, urgebamur, nova res pulsabat » aures. » Tel est le récit de Baillet. Il offre matière à plusieurs réflexions. D'abord, cet auteur fait confusion entre les censures personnelles de 1652 et 1653 et les censures académiques de 1663, qu'il ne semble pas avoir connues. En effet, quelques lignes plus haut il dit que ce Farvacques avait pris une grande part » à la censure que Lupus aurait rétractée. Or, Farvacques n'est arrivé qu'en 1655 à Louvain, et encore en qualité d'étudiant. De plus, Lupus, en rétractant sa censure, dit qu'elle avait été invalide et irrégulière ; cela ne peut guère s'entendre que d'un acte émané d'une autorité constituée. Enfin, il prétend qu'on l'avait portée trop hâtivement, parce que les théologiens en étaient requis instamment ; ce qui n'est pas vrai des censures de 1652-53. Nous ne contesterons pas la réalité des paroles de Lupus, ni partant celle d'une rétractation de sa part, malgré ce que M. Van der Meersch dit de son extrême opiniâtreté 2. Mais
* En noie : Relat. des prog. du cartésianisme dans CUniv. de Louvain, elc. i ' Biographie nationale. • Et en rendant bommage à ses connaissances ' ^icndues, on serait peut-être plus près de la vérilé en disant que c'est un » habile homme, mais rempli de préjugés et d'une extrême opiniâtreté. »
il importe de remarquer qu'elle porte avant tout sur la question des accidents ou plutôt sur la valeur de Targument qu'on voulait tirer du concile de Constance contre l'opinion cartésienne touchant les espèces eucharistiques. Cette rétractation s'étend-elle plus loin? Baillet l'affirme, mais ne le prouve pas*. En admettant la réalité des paroles de Lupus, nous ne prétendons pas nous porter garants de leur vérité. « Cartesius beue intellectus nihil continet mali »; peut-être Lupus entend-ii parler de l'indistinction des accidents; mais peut-on dire eu général que Descartes n'est tombé dans aucune erreur? « Censura fuit subita; urgebamur; nova res pulsabat aures »; et cependant, comme nous l'avons vu par les Actes de la Faculté, la lettre de l'internonce était du 27 août ; les thèses censurées du 29, la première réunion de la Faculté du 7 septembre; on y examina sérieusement ce dont il s'agissait, on y consacra plusieurs séances 2. D'ailleurs le cartésianisme était-il unt nouveauté en 1662? N'avons-nous pas vu qu'il était connu au sein de l'Université depuis 1637, c'est-à-dire depuis un quart de siècle?
A côté de Lupus, il faut placer l'augustin François Farvacques 3. Ce religieux (que Baillet anoblit en faisant précéder son nom de la particule) était originaire de Lille, où il naquit en 1622; mais il appartient aussi à notre pays, puisqu'il y séjourna depuis 1658 jusqu'à sa mort en 1689. Docteur en théologie dès 1657, il fut en 1662 (toujours d'après Baillet l'un de ceux qui s'opposèrent le plus ardemment à Descartes. Depuis, a il se rendit l'un de ses plus zélés sectateurs, après » avoir trouvé dans des auteurs fort approuvés de rÉglist* » son sentiment de la transsubstantiation, qui était presque » le seul point qui l'arrêtait. Il mit quelque temps apn^
• Si la Relation des progrès du cartésianisme dans l'Université dt Louvain pouvait se retrouver, ou serait peut-être édifié sur ce poiot
2 Voyez les pièces justificatives. — Ces réuDÎons se prolougèreut probablement jusqu*au 10 septembre, daie de la communication des censures au conseil rectoral.
■ Biographie nationale, volume VI, p. 886. Nolice de M. Recsens.
» dans ses thèses théologiques un extrait du livre que le )) cardinal d'Ailly, évéque de Cambrai, a fait sur le Maître » des sentences, pour faire voir que ce cardinal propose » l'opinion de M. Descartes, touchant les accidents de l'Eu- » charistie, et l'accorde avec la définition du concile œcumé- » nique de Constance. » Deux lignes plus bas, Baillet attribue à Farvacques la conversion de son confrère Lupus. Rien dans les ouvrages du religieux lillois ne contredit ce qu'en rapporte Baillet et, au contraire, un passage de ses Opuscules confirme ce que dit cet auteur de sa propension pour les théories cartésiennes touchant la nature des accidents ^. ce Le caractère sacramentel, se demande-t-il, est-il une qualité réellement distincte de l'âme? C'est là, répond-il, une question fort peu pratique : pourvu que le caractère sorte ses effets, pourquoi s'inquiéterait-on si c'est à l'aide d'une nouvelle entité ou autrement? Pour me servir d'un exemple familier, les cordonniers s'inquiètent rarement de savoir si le mouvement ou la figure de l'alêne qu'ils manœuvrent ou des souliers qu'ils font sont des entités réellement distinctes et séparables de Talène et des souliers, pourvu qu'ils sachent faire pour leurs pratiques de bonnes et solides chaussures. On peut se demander spéculativement si l'Église a défini quelque chose là-dessus. » La réponse est négative, et l'on y voit, entre autres choses, que l'auteur qualifie de sentence très probable celle d'après laquelle les couleurs et les formes ne sont pas réellement distinctes des substances qu'elles affectent 2.
En 1662, lors des censures, à côté de Lupus et de Farvacques siégeait un troisième théologien très célèbre de son temps par son opposition au jansénisme et au gallicanisme : Nicolas Du Bois 3, né vers 1620 à Vergnies, près Beaumont (Hainaut). Bouillier*, après avoir dit, d'après Welthuysen, qu'un violent adversaire de Descartes, nommé Du Bois, dans un pamphlet
' Opuscula Iheologica, Leodii, 1680, volume I» pp. 279, 2M4.
* P. 285, ObjecliOD 2.
* Biographie nationale^ volume VI. Notice de M. Reusens, p. 197.
* Volume I, p. 289.
intitulé Nuditas philosophiœ CMi^tesianœ, se prévalait contre sa Philosophie des diverses condamnations prononcées par les synodes et les académies, ajoute en note : « Ce Du Bois est
» sans doute le professeur d'Ecriture sainte de la Faculté de » Théologie de Louvain, livré aux Jésuites, dont Ârnauld, 9> dans ses lettres, signale souvent les violences, les intrigues » et les fourberies. » Nous laissons à Ârnauld la responsabilité de ses accusations. En tout cas, dans la longue liste des ouvrages de Du Bois, on n'en trouve aucun du titre rapportt' par Bouillier, ni même qui traite de matières philosophiques, ou se rattache de près ou de loin au cartésianisme. Mais en 1675, en tête du Cartesius seipsum destruetis, on Ht une approbation du livre, défavorable sans doute à Descartes, et toutefois empreinte d'une modération, qui contraste avec le ton de Chrétien Lupus et qui n'est pas d'un pamphléta'm;. « Puisque le Saint-Siège a proscrit les œuvres de Descartes, qu'Alexandre VU a ordonné de les mettre à l'index, et que de fait elles y ont été mises *, l'opuscule que voici sera utilement imprimé : ceux qui sont portés pour cet auteur auront ain si l'occasion de discuter ses opinions d'une taçon plus approfondie, sans plus leur donner leur assentiment avec péril peutêtre pour la foi, les mœurs ou la saine philosophie^. »
Les trois théologiens dont il vient d'être parlé, en avançant en âge, se sont rapprochés du cartésianisme, ou tout au moins se sont un peu radoucis à son endroit. Martin Steyaert, de
^ Trois propositions pour dire une même chose.
* « Cum sancta sedes Gartesii opéra probibuerit, et illa in indicem Ubroniio » prohibitoi-um referre manda verit Alexander VII, fuerintque in illum de » facio relata, merito opusculum hoc Cartesius seipsum deslruens, authore » J. T. Philosopha Lovaniensi, imprimetnr, ut aliis qui ejus studio addicti » sunt, occasio detur discutiendi ejus opiniones plenius quam iis, cum tidei » forte, aut morum vel philosophiae verse periculo, assentiant. Dalum I^Tanii » 7 april. 1675. Nie Ou Bois, S. Scripturae Prof., Lib. Gensor. >
Somergem, offre un phénomène contraire : de cartésien qu'il était dans sa jeunesse, il est devenu anticartésien dans Tâge mûr. Né en 1647 ^, il fit sa philosophie au collège du Château, et en 1665 il fut, comme son condisciple de Decker l'avait été l'année précédente, proclamé premier de son cours à l'unanimité des voix. Après trois ans d'études théologiques, on le nomma en 1668 sous-régent du collège du Château, et en 1670 professeur de philosophie. Trois ans après, Tévêque d'Ypre^ le choisissait pour son secrétaire, et de Decker le remplaçait dans sa chaire. Ses nouvelles occupations ne l'empêchèrent pas de se préparer au doctorat en théologie, qui lui fut effectivement conféré en 1675 avec dispense d'âge. C'est dans ses thèses doctorales que l'on trouve les indices de sentiments cartésiens. Le 8 mai, en défendant l'existence d'un seul Dieu en trois personnes, il approuve formellement la Théodicée de Descartes 2. « Que les philosophes le sachent : ils feront chose très utile si en métaphysique ils mettent tous leurs efforts à prouver aussi par la seule raison humaine l'existence de Dieu, son unité' et quelques-uns de ses autres attributs, ainsi que font plusieurs avec assez de bonheur par l'idée de l'être infiniment parfait. » Le 9 novembre, nouvelle affirmation cartésienne. Pour en comprendre toute la portée, il faut revenir sur un passage du Cartesius seipsum destnœm, auquel se rapportent visiblement les paroles du récipiendaire. On sait que Descartes recommande plusieurs fois de ne jamais donner son assentiment qu'à des propositions évidentes. De là des cartésiens en vinrent à s'exprimer dans le même
* V. sur Martin Slejraerl, Goetbals, Histoire des lettres, des sciences et des arts en Belgique, etc, Bruxelles, 1840, volume II, p. 1Ô8; eison Oraison funèbre, p. 61 des Fragmenta Steyaertiana (à la On des Aphorismi, Lovanii, 1 743). Gœihals veut souvent voir dans Sleyaen de Topposiiion au cariés'anisnie, là où en vérité il ne s'agit que de morale rigide et de gallicanisme.
* Fragmenta, p. Â\K « Idcirco philosophi operae pretium se farluros sciant > si loti per metaphysicam suam in hoc incumbanl ul Dei exisienliam, uni- * lalem et quaedam id ^eniis alia ullributa ipsa etiam liumnna ralione astruant » (sicut non inreliciter quidtm f.iciuni por ideam euiis infinité perft'Cti).. ».
sens. Quelques-uns, plus radicaux, dirent que d'autres assentiments que ceux-là étaient métaphysiquement impossibles. De Decker combat les uns et les autres au paragraphe vingttroisième : (c an dari possit assensus infirmus ? » An omnis assensus infirmus sit imprudens? Il répond affirmativement à la première question ^, en se basant sur le sens intime : « nous constatons manifestement qu'en même temps que nous jugeons, nous craignons de nous tromper dans nos jugements , par exemple, quand nous affirmons quelque chose en ajoutant : nisi fallor, nisi res aliter se habeat. Et qu'on remarque, dit-il, que la crainte ne tombe pas sur la vraisemblance qui est certaine. » Un peu plus loin ^, il prouve qu'il peut être prudent d'avoir de ces assentiments infirmes, notamment, pour éviter les jugements téméraires. Et il se munit 3 de l'autorité de saint Augustin dans son opuscule De utilitaie credetidi, cap. 4. Le Cartesius seipsum destruens, comme on le constate par les dates des approbations, et mieux encore par le passage de la lettre de Sluse à Oldenbourg, parut pendant l'été. Or, la thèse de Steyaert dont il va être question a été soutenue par lui « aux Vespéries de son Aula doctoralis le 9 novembre 1675 * ». Les Vespéries étaient, comme les Saturnales, une institution tout à fait originale et propre à Louvain s. La collation du doctorat se faisait en deux jours. Le premier s'appelait le jour des Vespéries. Vers le soir, dans l'auditoire de théologie, le candidat revêtu de l'habit propre aux bacheliers et d'un capuchon garni de fourrure, proposait à un bachelier une question qu'il avait au préalable examinée dans les deux sens ; la réponse donnée, le futur docteur redevenait pour quelque temps écolier et allait se mettre sur la sellette. Alors un des docteurs présents, qu'on nommait Mnterfïrète des Termes, prononçait un discours en l'honneur du récipiendaire, et lui proposait une question de
* Fragmenta, p. 57
5 Verm]L1>:i'S, Academia hvaniensis, Lovanii, 1667, p. 44.
théologie divisée en trois thèses imprimées. Aussitôt que le candidat i'avait traitée à fond, l'Interprète des Termes argumentait contre la première thèse et deux autres des plus anciens docteurs faisaient de même contre les deux suivantes. C'était la pai*tie sérieuse de la séance. Venait ensuite la partie amusante. Le président, dans un discours plaisant, faisait le procès au récipiendaire sur ses petits défauts et rappelait avec esprit tous les événements ridicules de sa vie antérieure. « Au milieu des rires universels, dit Vernulœus, la patience du candidat est mise à l'épreuve, et il ne peut se laisser aller à l'indignation. »Bon exercice d'humilité, conclut le naïf historien de ces naïves coutumes. La triple thèse des Vespéries de Steyaert nous a été conservée; dans la troisième ^, il s'oppose formellement à ce qu'a dit de Decker dans le passage rappelé plus haut : ce D'où nous vient la foi n'excluant pas le doute, dont parlent quelques auteurs modernes, sinon de la source commune des opinions probabilistes trop larges, savoir du dogme philosophique de l'assentiment qui serait infirme ou opinatif, et en même temps prudent? Je laisse les autres combattre victorieusement le conséquent. L'antécédent me déplaît davantage, non seulement en tant qu'il afiirme la prudence de tels assentiments, mais encore en tant qu'il affirme leur existence. L'esprit peut incliner dans un sens plutôt que dans un autre; mais il ne peut, par un assentiment proprement dit, par une assertion, par un jugement, adhérer à un objet en doutant simultanément de sa vérité, ou en craignant la vérité du contraire. Qu'on en appelle à l'antiquité sacrée et profane; qu'on apporte Augustin, Bernard, Aristote, Cicéron qui semblent le plus contrarier mon sentiment, le premier dans son opuscule De utilitate credendi; qu'on se prévaille de tous les arguments basés sur la foi intirme, sur le ni fallor topique, sur la bonne opinion qu'on doit avoir du prochain, et sur d'autres raisons du même genre : ou je me trompe, ou ils se détruisent eux-mêmes : Fallor ego, si sese ipsa no7} desiruunU » Ces derniers mots sont la flèche avec
* Fragmenta f p. 56.
Tinscription : à l'œil droit de Philippe. Us indiquaient à tout le monde l'auteur du Cartesius seipsum destruens.
Nous l'avons dit plus haut, les sentiments cartésiens de Steyaert ne réapparaissent plus dans la suite. En 1684, dans son édition annotée du poème de saint Prosper De ingratis, il mentionne Descartes ^ : sans le nommer toutefois, il l'appelle famosm Pkilosophus ex hodiernis, employant à dessein celte épithète équivoque.
En 1690, le 11 novembre 2, dans une sabbatine, il parle de la démonstration cartésienne de l'existence de Dieu, comme d'une nouvelle voie pour arriver à la connaissance de la divinité, et il dit qu'on ne doit pas s'y opposer systématiquement, pourvu que les cartésiens ne veuillent pas infirmer les anciennes preuves. Jusqu'ici rien de spécial; mais il ajoute : « saint Thomas a connu l'argument de Descartes, et. il faut l'avouer, il en a montré la faiblesse. » Le samedi suivant, il s'en prend encore à la Théodicée de Descartes 3, et ne veut pas de la manière dont certains cartésiens conçoivent la toute -puissance de Dieu. Quinze jours plus tard, le 9 décembre 1690, Steyaert s'en prend à Descartes avec plus de vivacité encore. Voici ce qu'il écrit en traitant de l'immensité divine *. On remarquera le jugement final qui est en luimême d'une haute gravité, et sous la plume d'un théologien aussi estimé que Steyaert, d'une trè^ grande portée. « Le concept de Descartes du monde indéfini, comme il dit, est tolérable, s'il veut signifier qu'on peut prendre autant d'espace
* OperOf Lovaiiii, 1703, volume III, m fine, p. 6t, nota. Il s'agit d*uoe opinion de Descaries sur les variations rie la lumière du soleil et sur leurs causps V 0. volume III, p. â66.0n y verra commenl les problèmes moderues sur la nature du soleil y sont déjà proposés et quelles solutions on leur donnait.
* Opéra, Lovanii, 1703, volume III, p. 50. V. pp. 2â4, 227. Dans tout cet alinéa, nous extrayons des deux cent cinquante thèses présidées par Steyaert depuis le 19 novembre 1689 jusqu'au 16 avril 1701 tout ce qui regarde le cartésianisme proprement dit.
^ ïbidem, p. 53.
* Ibidem t p. 36.
qu'il le faut pour expliquer tous les phénomènes. S'il veut dire davantage, savoir que l'on peut placer aussi loin que l'on veut les termes réels de l'univers, ce concept est dangereux et faux. Par le même raisonnement, on prouverait que le même univers n'a pas eu de commencement et ne peut avoir de fin, quand même Dieu le voudrait autrement. Ces sentiments et encore certains autres chez lui tendent trop vers le déisme, si on ne les interprète pas avec une prudence très grande i. » 11 s'oppose à l'automatisme le 7 avril 1691 2, le 12 mai 3, le !«■ mars 1692 -*, le 2 mars 1697 ^. Bien qu'il ait encore à revenir plusieurs fois sur la certitude de la Foi 6, jamais plus il n'attaque la doctrine des assentiments probables. Avant de quitter le volume, il importe d'y signaler un passage visant ouvertement Malebranche, et un autre dirigé probablement contre le célèbre Spinoza. C'est l'optimisme de l'oratorien qui est en cause 7. ce Dieu, dit Steyaert, peut faire des choses qu'il ne fait pas, et les faire autrement qu'il ne les fait, quoiqu'il ne puisse les faire que selon l'ordre de sa sagesse. Saint Thomas en donne la raison : la sagesse divine ne peut pas être liée de telle sorte à un ordre de choses qu'elles ne puissent avoir un autre cours. Et ainsi, il réfute ceux qui avaient erré avant lui, et prévient les arguments de ceux qui devaient errer plus tard. Il faut sur cette matière lire avec précaution ce qu'enseigne l'écrivain français qui nous a donné la Recherche de la vérité. Il suit du même fondement que Dieu peut faire de meilleures
* « Nimis ista, et alia quaedam in ipso, si noD caulissime accipiantur, ad > deismom tenduot. » Steyaerl semble prendre le mol déisme dans le sens de panibéisme. Ne voyail-ii pas à ce momenl la connexion des Principes de Descartes a^vecV Éthique et le Tractatus Theologico-Politicus de Spinoza?
* Ibidem, p. 67. Et il ajoute, contre les cartésiens encore, que Pexistence d*une âme dans les bétes n*ébranle pas la tbèse de rimmortalilé de Pâme.
* Ibidem^ p. 71.
* Ibidem, p. i04.
» Ibidem, p. 237.
* /6jd«m, pp. 115,254.
7 Ibidem, p. 63. On trouve encore p. 194 une allusion à ce qu'enseigne Malebrancbe sur les sorciers et les sorcières.
choses que celles qu'il fait, à moins que quelques-unes, sous un certain rapport, n'aient une dignité et une bonté infimes, comme sont la vision de Dieu, la Mère de Dieu, le Fils de Dieu. » Dans l'autre endroit, Steyaert examine dans quel sens on peut dire que c'est la nature qui fait et gouverne toutes choses ^, et il remarque que c'est folie de prétendre qu^une nature sans intelligence fasse toutes choses et les gouverne. Or, on sait que Spinoza parle fréquemment de la nature naturante et de la nature naturée et que, selon lui, la nature naturante est sans entendement et sans volonté s.
Le plus célèbre ouvrage de Steyaert, ce sont les Theologiœ practicœ aphorismi renfermés dans les volumes quatrième et cinquième de ses œuvres. Là aussi, le cartésianisme est battu en brèche, et peut-être plus vigoureusement encore que dans les thèses des sabbatines. A propos de la distinction réelle du caractère sacramentel d'avec l'âme, il ne veut pas voir les philosophes s'en mêler 3, surtout les modernes, si entichés de leurs idées claires, qu'ils nient tout ce qu'ils ne conçoivent pas distinctement. Ce principe peut se tolérer dans les matières de pure philosophie ; mais quand ils étendent leur critérium aux choses surnaturelles et nient les actes, les habitudes, les caractères et les autres œuvres de Dieu dans l'âme, ultra crépidamjudicant, velpotius ut cœci de coloribus.
Comment ! ils ne connaissent pas assez clairement leur âme et ils prononcent audacieusement sur ses qualités les plus intimes! Ils ressemblent à des aveugles qui jugeraient que le blanc et le noir ne sont pas distincts, parce qu'ils ne conçoivent clairement ni l'un ni l'autre. La source de leurs erreurs
' Opéra j p. 50. « Ubi obiter coiTigenda imaf^inatio de uescio qua iiatura, M qui£ omoia feceril el giiberuel. Quippe vel illa iiatura haec omnia sine • mente facil, el hacc stuiliiia est : vel facil ex inlinita quadam sapieiiiia nec >« minore bonitale; el hic est Oeus nosler; quem Naturam vocel qui voluerit, » modo summe sapientem, summe bonam, omnipoientem, omuisciam. elc »
* Bouilli ER, volume I, pp. 540, 359 el surtout pp. 352, 554. t Dieu en soi, « ou la nature naturante, comme dit Spinoza, n*a ni entendement ni volonté. »
» Volume V, p. 22.
est qu'ils croient que Dieu nous a donné la connaissance de toutes choses, tandis qu'il ne l'a donnée que des choses nécessaires, et encore cette connaissance a-t-elle été fort obscurcie par la chute de notre premier père. Plus loin ^, il attaque d'après le Cartesius seipsum destrtiens les deux systèmes cartésiens sur le mode de la présence réelle, et partant, il ne veut pas qu'on nie les accidents réellement distincts 2, quoiqu'il ne voie pas, comme jadis le P. Compton, une hérésie dans cette négation. En tète de la troisième partie se trouve la seconde allusion à Geulincx que l'on rencontre chez des écrivains belges. Steyaert lui reproche d'avoir appelé vertus cardinales d'autres vertus que la prudence, la justice, la force et la tempérance 3. « Âlias nescio quas illis substitutum » ivit apostata quidam fidei et hujus Âcademise in sua Ethica; » maie et futiliter 4. » Ce qui suit semblerait indiquer que Geulincx avait des imitateurs chez nous : « At pejus illum y) etiam catholici cœperunt aemulari. Maneant immoti car- » dines, ut ne ostium ipsum in discrimen veniat ». Pour achever cette étude sur Steyaert, écoutons la prédiction qu'il fait sur l'avenir du cartésianisme; elle nous amènera tout naturellement au paragraphe suivant ^. ce Les opinions philosophiques nouvelles sur l'extemion, essence du corps, sur la distinction des accidents d'avec la substance, auront, je pense, leur temps, ainsi que celles des bétes sans âme sensitive, du mouvement de la Terre, selon Copernic, des habitants de la Lune, et tant d'autres qui ont eu leur vogue, et maintenant
sont oubliées. »
On vient de le lire : le docteur Steyaert met parmi les opi-
» Pp. 83, 89, 92.
■ Pp. 95, 96.
* Volume IV, t. Il, p. 2.
* BouiLLiBR, volume I, p. 308, rapporte Topiuion de Geulincx : « les vertus » cardinales, ou les propriétés essentielles de la vertu, sont la diligence, 9 rohéissance, la justice et rhumilité. »
» Volume V, p. 96.
nions modernes destinées à être abandonnées celle de retendue actuelle, essence de la matière, et celle du mouvement de la Terre, conçu à la façon de Copernic.
Le secret de cette manière de parler et même en général de l'opposition si marquée de Steyaert aux idées de Descartes nous est révélé par le procès de Martin Van Velden *. Martin- Etienne Van Velden ou Vande Velde naquit à La Haye en décembre 1664, et fut proclamé primus de Louvain en 1683. En 1688, on le retrouve professeur de philosophie au collège du Faucon, où il avait fait ses études. Il y enseigna en qualité de professeur primaire vingt-cinq années durant. On ne sait au juste à quelle époque il monta dans la chaire royale de mathématiques qu'avait jadis illustrée le cartésien Van Gutschoven ^. Lui-même fut un cartésien décidé. Bax 3 dit de lui que le premier il importa le système cartésien et les autres sentiments de Descartes dans les cours de l'Université, et en rejeta Aristote. Évidemment fausse, si elle s'entend dans son sens obvie, cette affirmation paraît véritable en tant qu'elle s'applique au système astronomique de Descartes, que Bax semble désigner en distinguant le systema cartesianum des cœtera Cartesii placita 4. Descartes a en effet son système astronomique, tout comme Ptolémée, Tycho-Brahé et Copernic. Au fond, ce système s'identifie avec celui du chanoine de Thorn; seulement un peu par amour-propre, un peu à cause de différences réelles mais accidentelles, et beaucoup par prudence. Descartes
* Les faits coocernaDt Vao Velden dont il va élre question ici sont puisés dans le travail de M. Armand Stévart, intitulé : Procès de Martin-ÉHenne Van Velden, Bruxelles, 1871.
* En 1707, Van Velden prit la licence in utroque Jure; ce Tut sans doute pour être mis à même de se voir conférer son canonicat de Saint-Lamberl a Liège, en 1709.
* Stévart, p. 148.
* Bax ajoute, d'après Stévart, que Van Velden c navigatlonem versas Lunam aliquando instituere voluerit. » M. Stévart s'étonne un peu de cette affirmation, et puis Texplique assez longuement. Il serait peut-être bon de consulter à nouveau le texte de Bax, cette leçon étant fort peu vraisemblable.
a soin de l'en distinguer^, en se servant du biais dont il a déjà été parlé plus haut. On a vu ailleurs quelle importance le philosophe français attachait à ses idées sur Tastronomie ; on ne pouvait, d'après lui, les rejeter sans rejeter ipso facto toute sa Philosophie. Or le lundi 15 janvier 1691, Van Velden 2 prévint ses trois collègues du Porc, du Lys et du Château que le dimanche suivant, à l'occasion des exercices commandés par les statuts de la Faculté, il développerait les deux thèses suivantes ^ :
1) Materia est res extensa in longum, latum et profundum ; componitur ex divisibilibus sine fine. Vacuum implicat contradictionem.
3) Indubitatum est systema Copernici de planetarum motu circa solem, inter quas merito Terra censetur.
Le premier membre de la première thèse ressemble un peu à cette thèse de Robert de La Neuville dont parle le P. Valois, et est susceptible à la rigueur d'une interprétation bénigne; mais si, comme il est à peu près certain. Van Velden prend le mot matièf*e dans le sens de corps, et entend définir celui-ci, nous sommes en présence du grand dogme cartésien de l'étendue essentielle, avec toutes ses conséquences théologiques. Le second membre n'ofBre rien de spécial. Le troisième suppose que la distance entre les corps est essentiellement une réalité distincte des corps distants : idée cartésienne. Les péripatéticiens niaient l'existence du vide, mais affirmaient sa possibilité au moins métaphysique.
Le premier membre de la seconde thèse affirme énergiquement le système de Copernic, en tant que celui-ci implique le mouvement de translation des planètes autour du soleil, mais le second membre ne décide pas aussi formellement que la Terre soit une planète; on opine à bon droit, y est-il dit, que la Terre est une planète. Selon nous, ce censetur sauvait
* 0. volume III, pp. 187 el suivantes. ' Stévart, p. 43.
' Stévart, p. 66.
Van Yelden, et nous en dirons la raison plus bas. Il est un fait assurément curieux : on ne voit nulle part que la premièrt* thèse ait souffert la moindre difficulté ; c'est sur la seconde qm toute l'attention s'est portée. Les professeurs de physique s'en plaignirent le lundi matin au Doyen, comme d'une assertion offensante pour Rome. On fit dire à Van Velden de hien vouloir omettre ou modifier cette thèse. Van Velden consentit à une modification assez ridicule : au lieu de indubitatum esi systema Copernici, il écrivit certum est. Naturellement les trois professeurs ne se tinrent pas satisfaits, et un entretien qu'ils eurent avec leur collègue ce matin même n'aboutit pas. Mercredi 17, une résolution motivée de la Faculté déclare que « la thèse en question, pour éviter les inconvénients qui pourraient en résulter pour la Faculté, doit être supprimée ou modifiée à la satisfaction des trois collègues de Van Velden ». On donne quatre jours au professeur pour se résoudre à ce que lui demandent ses chefs hiérarchiques. Le lundi 32, on constate à la réunion de la Faculté que Van Velden ne démord pas de son idée, et, soit par esprit de conciliation, soit par sentiment d'impuissance, l'on résout de passer dans la série des discussions le tour du professeur récalcitrant. On eut beau lui mettre sous les veux son devoir et les suites d'une dés<>béissance. Il répondit : « Impavidum ferient ruinae », et se rendit incontinent à la salle des cours, où il expliqua pendant une demi-heure ses thèses sur l'essence de la matière i, le vide, le système de Copernic. « Ceux qui l'attaquent, dit-il, sont des ignorants; c'est pour cela qu'ils ne comparaissent pas; ils n'ont pas d'arguments à la main, hormis que si la Terre se meut, ils seraient lancés dans le Ciel ! L'Ecriture sainte, dans les textes qui semblent affirmer l'immobilité de la Terre, parie pour se faire comprendre du peuple. Aristote, qui défend cette immobilité, ne mérite pas créance : on a dû brûler ses livTes sur la place publique, parce qu'ils contenaient des sentences presque hérétiques ! et cependant, il en est qui préféreraient
^ P. 70. II s*agissail donc bien de la fameuse tbèse cartésienne.
se laisser avoir faim que de perdre ces livres! » L'audace du professeur fit revenir la Faculté à la décision primitive. En effet, le lendemain, le président du collège du Porc, ne voulant pas ^ que ses élèves (chargés sans doute d'intervenir à titre d'opposants dans la discussion des assertions de Van Velden) perdissent leur tour, demanda que les élèves du Château défendissent des thèses. On trouva sa demande légitime, et on fit parvenir à Van Velden, par le bedeau, une signification comme quoi il avait à envoyer le lendemain mercredi 24, avant dix heures du matin, des thèses à discuter le vendredi 26 et où ne se trouvât pas celle du système de Copernic. Van Velden ne bougea pas. Le jeudi 25 2, réunion de la Faculté ; le doyen adjura de nouveau le professeur d'obéir aux injonctions qui lui étaient faites, et comme il gardait un silence obstiné, on le condamna à payer dans les trois jours, selon les statuts, l'amende d'un florin, avec menace, s'il ne s'exécutait, d'en venir à des peines plus graves. Van Velden n'ayant pas payé l'amende, le lundi 29 3, il fut exclu de la Faculté pour trois mois et privé de ses honoraires. Le mardi 4-, réunion de la Faculté; Van Velden s'y introduisit violemment, chargea le doyen d'injures, et se fit fort d'assister à toutes les réunions ultérieures. Si grand fut le tumulte qu'on leva la séance.
L'affaire entra dans une nouvelle phase s , — car le doyea, craignant le renouvellement de pareilles scènes, en appela au tribunal du Recteur magnifique dans une longue lettre du mercredi 31 janvier ; celui-ci l'apostilla et l'envoya au professeur incriminé avec l'ordre provisoire de ne pas défendre la fameuse thèse et de ne pas prendre part aux séances de la Faculté. Le jeudi i^' février^, elle décide qu'il faut soutenir
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