‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 70 sur 113 · Tome XXXIX · texte numérisé non relu

Tome XXXIX

le procès qui va peut-être commencer, que les discussions accoutumées auront lieu mardi 6 février, sous la présidence du professeur Goethals ^, au lieu et place de Van Velden, si ce dernier ne se soumet pas.

Loin de se soumettre, Van Velden 2, appelant de ce jugement, avait pris son recours auprès du Conseil de Brabant, et celui-ci 3, par acte du 31 janvier, évoqua l'affaire devant lui avec défense de rien préjuger. L'intervention de l'autorité civile, contraire aux privilèges de l'Université, obligea la Faculté à envoyer des délégués à Bruxelles pour tâcher d'amener le désistement des juges. Us eurent communication de la plainte de Van Velden. Lecture en fut donnée * à la Faculté le dimanche 4 février, et comme le professeur s'y plaignait des conclusions prises contre lui « tumultueusement » et à une fausse majorité, le doyen, que Van Velden avait surtout en vue, fit relire les procès-verbaux des séances. Toute l'assemblée les approuva, en ajoutant que s'il y avait eu du tumulte, il était venu du côté du plaignant.

Le même jour î5, on apprit à Louvain que Van Velden n'avait pas seulement recouru à l'autorité civile, mais que s'étant de plus mis en rapport avec l'internonce Jules Piazza, il s'était efforcé, comme il le raconta lui-même à son cours, de lui donner satisfaction 6. L'internonce ne trouvait pas d'inconvénient *? à ce qu'il proposât la thèse dans les termes que l'on sait, si toutefois il ajoutait qu'il n'entendait pas rejeter les manières de parler usitées dans l'Écriture, ni admettre les points qui avaient amené la condamnation de Galilée. Cette manière de voir de l'internonce ne doit pas étonner, surtout si l'on considère le ceiisetvr du second membre de la thèse. Quoique la

^ Nous parlerons plus loin de ce personnage.

*' Comparez la traduction de ce passage par Stévart, p. 87. ' Pp. 84, 88.

congrégation romaine qui a censuré Galilée ait taxé d'erreur son opinion sur le mouvement de la Terre (et en cela nous ne faisons pas diificulté de reconnaître qu'elle s'est trompée) et que rinternonce di Lagonessa en 1633 ait écrit dans ce sens à Louvain, des savants et des théologiens de tout pays^ et notamment du nôtre, enseignèrent peu d'années après, dans des écrits imprimés, que ce système de Copernic était non pas erroné, mais douteux, et un de ces points sur lesquels il faut garder une prudente réserve. Nous citerons chez nous Froidmont, Tacquet, Philippi et Huyghens, dont nous avons rapporté ailleurs les paroles. N'avons-nous pas vu qu'un professeur du grand séminaire de Liège, Mathias Tombeur, deux ans avant Van Velden, dans des thèses imprimées à Liège avec l'approbation des supérieurs, fit défendre à ses jeunes séminaristes le système de Copernic sur le mouvement de la Terre, comme de beaucoup le plus probable? Et l'année même où Van Velden avait soutenu si énergiquement son opinion, Arnold Deschamps ne devait-il pas encore accentuer l'opinion de son collègue Tombeur? Pour en revenir à l'internonce Piazza, après avoir reçu la visite de Van Velden, il écrivit * une lettre à la Faculté des Arts où, tout en ménageant la susceptibilité de ses membres, il évoquait la cause à son tribunal. Cette lettre, écrite le samedi, arriva le dimanche à Louvain, après la séance de la Faculté; celle-ci fut convoquée à nouveau pour en entendre lecture 2. On décida d'envoyer des remerciements à l'internonce en lui annonçant l'arrivée prochaine de deux délégués, lesquels demeurèrent à Bruxelles jusqu'au mercredi 7 février 3. Leurs démarches chez l'internonce et les conseillers n'aboutirent à aucun résultat définitif, bien que Piazza semble avoir proposé à ces mandataires de consentir à ce que Van Velden fît soutenir la thèse avec quelque modification 4. 11 n'y réussit pas, et le jeudi 8 février, la Faculté rejeta elle-même un projet de modi-

fication présenté par rintermédiaire de Steyaert ^, à qui Tinternonce avait adressé Van Velden. Sans doute, elle se sentait forte des premières soumissions du professeur et voulait maintenir intégralement son autorité : qu'il se soumette, dit-elle, qu'il supprime complètement la thèse sur le système de Copernic! Dans Tentretemps 3, elle recommanda aux dél^ués de tout faire pour retirer la cause du conseil de Brabant. Heureusement, sur les instances pressantes de Tinternonce qui en fit la condition sine qua non d'une conciliation 3, Van Velden renonça ^ à son recours à l'autorité civile et s'engagea par écrit à rédiger une thèse roulant sur une autre matière. Il écrivit même à l'internonce pour le prier d'intercéder pour lui auprès de la Faculté, afin qu'elle révoquât son décret et le réintégrât dans ses anciennes charges. Ce prélat le fit dans une lettre du 9 février ^ : « Pardonnez-lui aussi, écrit-il, ce qu'il peut avoir dit contre vous. Ainsi cesseront tous les bruits qu'a excités cette afiaire et auxquels il faudra éviter de donner lieu dorénavant. » Dès le 10 février, la Faculté suivit les conseils de l'internonce, l'en assura par lettre, et toutes choses reprirent leur train ordinaire 6. Il est à remarquer que dans le procès Van Velden, la Faculté de Théologie n'a émis aucune censure doctrinale, et que ce professeur a été poursuivi au moins en partie pour infractions à la discipline universitaire. Il faut aussi reconnaître que les collègues de Van Velden furent un peu trop scrupuleux, lorsqu'ils s'émurent à l'annonce de la thèse copernicienne du professeur du Château.

Quatre ans plus tard, le 1^ juillet 1695, Van Velden, devenu professeur royal de mathématiques, préside des thèses philo-

' Pp. 134, 100. Les différences entre ceUe narration et celle de M. Stévari sont basées sur les éléments de fait Tournis par les pièces justiiicaiiTes qo*U donne 4 la fin de son ouvrage.

sophiques dont M. Stévart donne un extrait intéressant. La Cosmogonie de Descartes y est louée et adoptée, et par conséquent aussi le double mouvement de la terre, diurne et annuel, quoique la chose ne soit pas explicitement énoncée ^ : « Inge- » niose suos vortices Descartes effinxit, et perquam eleganter y> hujus universi corporis fabricam quasi ab ovo orsus est. 3) Dignum certe suo ingenio systema dédit. Planetae dupli- » cem potissimum prœ se ferunt motum, annuum et diur- 5î num. Annuus est, quo circa solem per orbes volvuntur » ellipticos ; diurnus quo circum axem aguntur propriam. »

Nous allons voir en Belgique un exemple de ce qu'on aurait fait contre les cartésiens et les jansénistes, si jamais le Gouvernement espagnol eût suivi les procédés du Gouvernement français. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut se rappeler quelques faits passés chez nos voisins du Sud. £n septembre 1678 2, la Congrégation de l'Oratoire de France tint sa sixième assemblée générale a proche le château du Louvre ». Le vendredi 16, l'assemblée déclara qu'elle ne défendait d'enseigner que les doctrines condamnées par l'Église, ou pouvant être suspectes des sentiments de Jansenius et de Baius pour la théologie, et des opinions de Descartes pour la philosophie. Les statuts portés par les députés, y compris celui dont on vient de lire un extrait, furent signés par eux tous, et, d'après Ârnauld, excitèrent des murmures dans toutes les maisons. En 1681, dans l'assemblée suivante, on rédigea un formulaire conforme au statut précité ; il devait être signé par chacun des membres de la Congrégation. Il contient une partie théologique, que la Causa quesnel-

* P. 150. La manière dont Van Velden parle de la rotation de Mercure et dont il qualilJe notre lune, contient aussi des indices de son sentiment sur le mouvement de la Terre.

' Causa queitnelliana sive motivumjuris pro procuratore contraQuesttel. Bruxelles, 1704, p. 6.

liana rapporte, et une partie philosophique qu'elle se borne à indiquer i, mais qui se trouve reproduite dans un intéressant petit recueil déjà mentionnées. La voici textuellement.

« Selon les résolutions de nos assemblées, dans la Philoso- » phie, l'on ne doit point s'éloigner de la physique, ni des » principes de la physique d'Aristote communément reçue » dans les Collèges pour s'attacher à la doctrine nouvelle de » M. Descartes, que le Roi a défendu qu'on enseignât pour » de bonnes raisons. L'on doit enseigner : i^ que l'extension » actuelle et extérieure n'est pas de l'essence de la matière; » 2^ qu'en chaque corps naturel il y a une forme substantielle » réellement distinguée de la matière ; 3® qu'il y a des acci- » dents réels et absolus, inhérents à leur sujet, réellement » distingués de toute autre substance, et qui peuvent surnatu- » rellement être sans aucun sujet; 4® que l'âme est réellement » présente et unie à tout le corps et à toutes les parties du » corps ; 5® que la pensée et la connaissance ne sont pas de » Tessence de l'âme raisonnable ; 6® qu'il n'y a aucune répu- » gnance que Dieu puisse produire plusieurs mondes en » même temps ; 7^ que le vide n'est pas impossible 3 ».

Quoique le formulaire fût rédigé, ce ne fut que trois ans après, et encore sur les instances de l'archevêque de Paris, qu'on l'envoya à signer, et ce fut à ce moment que Quesnel et Du Guet quittèrent la congrégation et la France où ils n'étaient plus en sûreté au temps de Louis XIV. Le premier était à Bruxelles, le 2S février 168S, et le second vint l'y rejoindre en mars. Sur ces entrefaites, Louis XIY déclara en 1689 la guerre à l'Allemagne ; la Belgique, cette fois-ci comme tant d'autres, servit de champ de bataille et d'enjeu. Le 1^ juillet 1690^ le

* P. 18. c Tum subjungebaolur aliqua scholani phiiosophicam spectaoti^ '

* Quœdam recentiorum Philosophorum ac prœsertim Cartesii propotitiones damnalœ ac prohibUœ,- appendice au volume V de la PhilosophK^ vniversalis de Du Hahel, Paris, 1705, p. 51.

^ Signature : « de Tordre de notre R. P. général et de son conseil, le loot » ci-dessus collationné avec les originaux par moi, prêtre et secrétaire (^ » Toratoire de Jésus, J. Bahier. $

maréchal de Luxembourg gagnait sa première bataille à Fleunis. En avril 1691, Louis XIV prenait Mons, après neuf jours de tranchée ouverte, et les Montois passaient ainsi sous la domination française. Or la ville de Mons possédait une maison de rOratoire, d'où dépendaient encore plusieurs autres dans le Haînaut, notamment à Soignies et à Thuin. Les Oratoriens montois furent mis en demeure de souscrire le formulaire. Dans leur embarras, ils recoururent au conseil de Pasquier QuesneM, et celui-ci, en mai 1691, leur rédigea la minute d'une protestation qu'ils envoyèrent au P. Bahier : « Nous » voulons être libres, y disaient-ils; s'il se trouve des régents » pour enseigner à ces conditions, qu'ils en usent comme ils yy l'entendront. Mais obliger des prêtres, appliqués à toute » autre chose, d'asservir leur liberté et leur raison sous un » joug si ridicule, c'est déshonorer la raison humaine et la » dignité de l'état sacerdotal 2. » Us déclarèrent qu'ils condamneraient tout ce que les Papes ont eu intention de condamner dans les cinq propositions, mais que pour le fait de Jansenius et tout autre dont on ne peut trouver le moindre vestige dans l'Écriture ni dans la tradition , ces points ne pouvaient être la

*■ Causa quesneltianay Bruxelles, 1704, p. 31. V. Bouillier, volume I, p. 480: GoETHALS, Histoire des lettres, etc., volume II, p. 18â.

* On trouve dans VAnatomie de la sentence de M^' Parchevéque de Matines contre Quesnet, 1705, des détails qui éclaircissent ses relaiionsavecles Oraloriens montois, pp. 33, 325. « Dans le stalut de rassemblée, ou proscrit les » opinions philosophiques de Descartes. Par quel droit? Et pourquoi m'enga- » gerais-je à renoncer à ma raison, à révidence, à ma liberté, si je trouve ses » opinions philosophiques meilleures que les autres ?

> 11**) On y oblige de reconnaître dans chaque corps naturel une forme A substantielle, réélit ment distincte de la matière, des universaux a parte rei, » la possibilité du vide et d'autres semblables vétilles.

9 P. 61. (Ajoutez à tout cela qu'il a aussi beaucoup écrit pour détourner » les prêtres de TOratoire de Mons, (jui dépendent de rOratoire de France, de » souscrire à la formule dont j'ai parlé plus haut )

» Si on m'a consulté, je n'ai pu répondre que selon mes sentiments, et » l'ayant fait de bonne foi, on n'a rien à me dire.

> Voyez les notes des nombres 14 et 16 ci-dessus oîi ce conseil est justifié. Ê C'est encore du fait si contesté qu'il s'agit là : on en a assez parlé. »

pierre de touche de la catholicité des fidèles, et conséquem- 1 meut qu'on n'en devait pas exiger la créance. Ils ajoutèreml que si on les poussait à bout, on devait s'attendre à voir' démembrer la congrégation. Goethals dit très bien que le^ doctrines du jansénisme et du cartésianisme marchaient de front et se prêtaient un mutuel appui. La réponse à cette protestation janséniste et cartésienne ne se fit pas longtemps attendre. Ce fut le Père Thorentier qui la rédigea ^. Elle est adressée au Cl Père Picquei7, supérieur de l'Oratoire de Mons », et datée du 23 juin. Malheureusement, la partie qui nous touche le plus, celle qui concerné les doctrines cartésiennes, est laissée dr côté. Dans le procès intenté à Quesnel devant l'archevêque de Malines, l'unique grief du procureur est le jansénisme de l'inculpé. Voici le seul passage se rattachant à l'opposition philosophique des oratoriens (suivent des points de suspension). « Mais puisque c'est le génie du pays de parler fran- » chement, je prendrai la liberté de vous dire, ce que tout )) le monde pensera aisément , que ce n'est ni la défense de la )) doctrine de Descartes, ni la manière de traiter les actions » humaines en philosophie, qui vous déplaît et qui attire vos » invectives contre la formule, mais l'obligation de renoncer » au jansénisme. » Le 10 août 1691, nouvelle lettre du P. Thorentier où ne se trouve rien de particulier. Elle produisit l'effet désiré 2 : le P. Picquery signa le formulaire; mais, dit le P. d'Avrigny dans ses Mémoires, des motifs humains lui tinrent lieu de raisons, et il signa quoiqu'il fût persuadé qu'il ne devait pas le faire. C'est ce qui paraît par une lettre qu'il j écrivit à M. Arnauld, le 21 septembre de la même année : son contenu montre que le religieux lui avait fait part de sâ soumission dans une lettre antérieure, et qu'ArnauId l'en avait sévèrement repris. Tout contrit à la suite de ces reproches, )^ P. Picquery avoue humblement sa faute en réclamant le béné-

* Causa quesnelUana^ \\ 56.

* Mémoires chronologiques il tiogmntiqves i\u P.D*\\'hni\\, I75i>, v(>i. fï^ p. 141.

tice des circonstances atténuantes : « J'ai signé, dit-il, avec » peine en la manière que je vous ai mandée, et croyant que » ma signature ne disait pas grand'chose, et je vous avoue » que l'éclat que ferait mon refus, la joie que cela donnerait à » nos ennemis et la ruine de notre maison n'ont pas peu » contribué à m'aveugler et à m'affaiblir. J'ai du déplaisir de » l'avoir fait et je suis très disposé à révoquer ma signature, )> si vous croyez que Dieu en sera glorifié. »

Telles furent les mesures prises contre les oratoriens de Mons ; elles font voir d'une manière frappante que la liberté en matière d'opinion philosophique et religieuse était plus grande chez nous qu'en France. Il serait désirable qu'on pût retrouver tous les documents qui se rattachent à cette affaire : le récit qu'on vient de lire fait soupçonner d'autres faits sur lesquels on ne possède jusqu'ici aucune donnée, notamment l'intervention du gouvernement français.

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