CHAPITRE m
PUBLICATION DU DISCOURS DE LA MÉTHODE, ETC., EN JUIN i637 ; CONTROVERSE A CE SUJET ENTRE DESCARTES ET LIBERT FROIDNONT, DE HACCOURT.
Sommaire.
1. Ce qu'était le premier oavrage de Descartes. — S. 11 en envoie des exemplaires à Plempias, à Libert Froidmont, de Haccourt, et au P. Foarnier, de Caen. Jésoite à Tournai. — 3. Controverse entre Froidmont et Descartes; critique générale: le système physique de Descartes est ingénieux , mais il est hypothétique et même contraire à la vérité. Réponse de Descartes : il n'a employé que des arguments démonstratifs et Froidmont ne Ta pas compris. — 4. Objections particulières : a) 11 est faux que les animaux soient de simples machines. Triple réponse de Descartes. — 5. 6) L'âme ne sent pas seulement dans le cerveau. Réponse de Descartes. — 6. c) Toutes les actions des corps ne sont pas mécaniques. Réponse de Descartes. — 7. Importance historique des lettres eutre savants au XVIlc siècle. — S. Conclusion de la controverse entre Descartes et Froidmont.
Le titre du premier livre que Descartes a publié nous en fait connaître la matière : Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences^ plus la ÏHoptrique^ les Météores et la Géométrie, qui sont des essais de Me méthode. Dans le Discours de la Méthode, Descartes touche à beaucoup de points. On peut dire qu'on y trouve des aperçus plus ou moins complets sur la logique, la psychologie, la théodicée, la cosmologie et la physiologie. Sa logique assigne au philosophe, comme point de départ, le doute réel ou factice, une seule vérité exceptée : celle où l'on affirme que l'on pense et par conséquent que l'on existe; elle place dans l'évidence le critérium de la vérité.
En se servant de cette méthode. Descartes découvre qu'il <*xisteen nous une substance qui n'est pas un corps, mais dont toute l'essence consiste dans la pensée et qui nous est mieux connue que notre propre corps.
L'existence de Dieu se démontre par l'existence de l'idée de Dieu en nous, par l'analyse même de cette idée et enfin par
le scepticisme universel qui découle logiquement de l'athéisnie.
Les attributs divins sont dérivés de l'idée de la perfection infinie qui constitue la divinité.
Il prétend que les animaux ne font aucune action dont ils aient le sens intime et n'ont, par conséquent, pas de sensations.
Il attribue les pulsations du cœur à la raréfaction du sang, sous l'action de la chaleur qui réside dans ce viscère; il prouve aussi, d'après Harvey, la circulation du sang i.
La Dioptrique est un traité où Descartes, se basant d'abord sur la nature de la lumière et sur celle de l'oeil , décrit par quels instruments on peut perfectionner le sens de la vue et donne la méthode pour les fabriquer 2.
Dans les Météores, Descartes commence par exposer ses idées sur la nature des corps, qu'il ne veut considérer que comme matière figurée et mobile, cette considération lui suffisant pour faire comprendre et leurs différences, et leurs compositions, et leurs propriétés. 11 se sert de cette théorie pour l'explication des météores aériens, aqueux et lumineux •^.
Enfin, dans la Géométrie, Descartes applique l'algèbre à la ^géométrie, simplifie la solution des problèmes de cette science et crée ainsi la géométrie analytique, de toutes ses gloires la plus incontestée *.
^ 0. volume VI, p. 277. Lettre au P. Mersenne en mars 1630: « En ce projet, je découvre une partie de ma méthode; je tâche âi démontrer l'existence de Dieu et de l'àme séparée du corps, et j*y ajoute plusieurs autres choses qui ne seront pas, je crois, désagréables au lecteur ».
* Ibidem: « En la dioptrique, outre la matière des réfractions, j*y parle aussi fort particulièrement de Pœil, de la lumière, de la vision et de tout ce qui appartient à la catoptrique et à Toptique ».
^ 0. volume VI, p. 277 : « Aux météores, je m*arréte princi paiement sar la nature du sel («ic), les causes des vents et du tonnerre, les figures de la neige, les couleurs de Tarc-en-ciel, où je tâche aussi à démontrer génénilement quelle est la nature de chaque couleur, et les couronnes du haloDen, et les soleils ou parhélla, semblables à ceux qui parurent à Rome, il y a six ou sept ans ».
* Ibidem : « Enfin en la géomérie, je tâche de donner une manière générale pour résoudre tous les problèmes qui ne Tout encore jamais été ».
A peine le volume eut-il paru à Leyde que le philosophe français en envoya des exemplaires à ses amis du dehors. PJempius, ancienne connaissance de Descartes à Amsterdam, et depuis lors devenu président du collège de Bruegel et professeur royal des institutions de médecine, en reçut trois pour sa part. En février de cette même année 1637, il avait été élu recteur magnifique pour la seconde fois. Il importait fort à Descartes de s'attacher un personnage aussi influent, puisque, sous le couvert de son autorité, il pouvait espérer de voir ses doctrines sinon accueillies dans l'Université, au moins tolérées. L'esprit indépendant de Plempius s'était déjà montré dans un de ses premiers ouvrages, édité à Amsterdam , avant sa nomination à Louvain; il y traitait une matière que Descartes traitait aussi dans sa dioptrique : la structure de l'œil et la vision ; mais dans le titre même, il se déclarait opposé à l'opinion commune des médecins et des philosophes ^. Rien n'empêche de voir dans cette attitude un effet des entretiens qu'il avait eus autrefois avec le réformateur français â, et celui-ci put croire que les sentiments de son ami d'alors étaient encore les mêmes. Ils l'étaient sans doute, mais pas à ce point, que l'amour de la nouveauté ferait admettre à l'auteur ce qu'il jugeait être contraire à la vérité. Ce fut donc à ce professeur c[ue Descartes envoya trois exemplaires de son ouvrage. Un d'entre eux lui était destiné; un autre devait être donné au P. Fournier; le troisième à Libert Froidmont, collègue de Plempius à l'Université et depuis trois ans successeur du
* Ophthalmographta, sive de oculi fahrica, action% et usu prœter cornnunem medicorum et philosophorum opinionem, Amsterdam, 1632. Toute la première partie est principalement consacrée à Panatomie de l'œil et à la démoDslratiOD des erreurs de Galien et des médecins qui ne croyaient qu'à sa parole sur cette matière. Cf Annuaire de C Université catholique pour 484S, p. 317 : Notice sur Plempius par M. le professeur Haan.
' Nous croyons même avoir remarqué des similitudes entre certaines parties <tQ traité de Plempius et la dioptrique de Descartes.
fameux Jansenius dans la chaire d'Écriture sainte. Froidmont, qui est surtout célèbre par ses commentaires exégétiques et le rôle si important qu'il a joué dans l'histoire du jansénisme, était né à Haccourt, près de Visé, en 1587. Il avait été pendant plusieurs années professeur de philosophie, d'abord chez les Prémontrés d'Anvers, ensuite à Louvain, au Collège du Faucon. Pendant ce temps, il avait publié plusieurs ouvrages, entre autres une dissertation sur la comète de 1618 et un traité de météorologie; en dépit de toutes les erreurs et de tous les défauts qu'on prétend y signaler, il faut cependant reconnaître qu'il y fait preuve de sagacité et d'un grand talent d'exposition ^. Ce furent ces livres qui le firent apprécier de Descartes et qui lui donnèrent l'idée de lui envoyer son travail ^. Les parents de Plempius, que Descartes avait chargés de transmettre son envoi, tardèrent quelque peu à le faire parvenir. Dès que Plempius l'eut reçu, il donna un exemplaire à Froidmont et le troisième au P. Fournier. Le P. Georges Foumier était un jésuite de la maison de Tournai. Né à Caen en 1595, il était devenu professeur au collège de la Compagnie à Tournai, d'abord d'humanités pendant cinq ans, ensuite de mathématiques pendant sept ans. Il a publié en France à partir de 1642 divers livres de géographie, de navigation et de géométrie ^. En 1644, Descartes lui fit encore remettre un exemplaire de ses Principes ^. On ne sait s'il répondit à l'envoi de ces deux
^ Kahlius., Bibliotheca Slruviana, Gottiogae, 1740, 1. 1, p. 413 : t In meteoramdoctrina aeslimanlurmaiimeLiberU Fromondimeteorologicoram libriVI, Antverp., 1627 et LondiDÎ, 1656 ».
' 0. volame VI, p. 375 : t J'ai reça ces jours-ci quelques objections de M. Fromondus de Louvain, auquel j*avais envoyé un livre, à cause qu'il a écrit des météores ». Descartes a pu lire cet ouvrage de Froidmont, qui a vu le jour en 1627. Plempius, grand admirateur de Froidmont, et qui se faisait gloire d*avoir été son élève, dit dans la préface de son ophthalmographie que tout ce quMI enseigne de neuf sur la dioptrique, il le doit aux leçons de Froidmont. V. Haan, notice citée plus haut, p. 910.
' Il m ourut au Collège de la Flèche (oh peut-être il avait été le condi8ci|)le de Descartes), en 1652. ^
* 0. volume IX, p. 180. Lettre à un R. P. Jésuite.
ouvrages, mais aucune lettre de lui à Descartes ou de Descartes à lui ne se trouve dans la correspondance du philosophe
français.
Après trois semaines d'un examen assidu, Froidmont consigna ses observations dans une lettre à son confrère, écrite en latin, et destinée évidemment à être transmise à Descartes ^.
ce J'ai parcouru, y dit-il, une grande partie de cette philosophie française. Remerciez-en bien pour moi, s'il vous plaît, fauteur dont j'admire et révère le talent la plupart du temps. Il nie semble voir en lui un Pythagore ou un Démocrite, qui, e xi lé volontairement, va trouver les Égyptiens et les Brahmanes et parcourt le monde entier pour connaître la nature et toutes les choses qui forment l'univers. » Cet exorde enjoué contient déjà quelques allusions dont Descartes ne dut pas être charmé; Froidmont ne qualifie pas sans malice la philosophie de DescarteSy de philosophie française; de ce temps-là on considérait la langue latine comme la langue docte 3. Nous ne croyons pas non plus que Descartes fût aise de se voir comparé à Pythagore et à Démocrite, et ses connaissances parmi les ministres protestants assimilées à des Brahmanes. Ce qui suit est du même ton. ce Cependant, bien que le talent de Tauteur apparaisse partout suffisamment, en quelques endroits
« DovcLA NiBcwEKHUis, Commentatio, etc., p. 95. Lettre de Froidmont à Pl»iipius en date du 13 septembre 1637.
* Descanes sentait lui-même le besoin de se dérendie sur ce point (O. Tolome I, p. 310, CHscours de la Méthode.) • Et si j'écris en français, qui e5t la langue de mon pays, plutôt qu*en latin, qui est celle de mes précepteurs, c'est à cause que j*espère que ceux qui ne se servent que de leur raison Datarelle toute pure, jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qa^aux livres anciens, et pour ceux qui joignent le bon sens avec Télude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m*assure, si partiaux pour le latin qu'ils refusent d'entendre mes raisons, parce que je les explique en langue vulgaire. » — En philosophant en langue vulgaire, Descaries suivait à quatre-vingts ans de distance l'exemple de Pierre Ramus notre quasi-comiiatriote, qui édita, en 1S55, une Dialectique en français (Bonillier, 1. 1, p. 9).
la vérité ne se laisse pas voir, et je crains fort que par un amour excessif de ses inventions il ne se flatte trop d'avoir frappé juste, et pense Junonem amplexari, cum nubem Ixion tantwn comprehendat.
« II n'est pas rare qu'à son insu, pensé-je, il retombe dans la physique d'Epicure, grossière et matérielle rudemet pingumculam, et pas assez conforme à ce qu'on croit généralement ^ être l'exacte vérité ».
On le voit, la physique de Descartes se confond non raro, c'est-à-dire souvent, avec celle d'Epicure, et cette dernière est superficielle et inexacte. En terminant sa lettre, il résume son appréciation, en disant que l'ouvrage de Descartes révélait du talent, c'est-à-dire de l'ingéniosité et du travail, en sous-entendant que c'était là tout et que le concept fondamental de ia physique était contraire à la vérité. Avant de passer à l'examea de quelques-unes des dix-huit objections particulières qu'il envoie à Descartes, voyons quelle réponse le philosophe français fit à ces critiques générales.
Plempius, dans la lettre à laquelle il joignait les remarques de Froidmont, n'avait voulu exprimer aucun jugement sur la Géométrie, alléguant qu'il n'était pas assez versé dans cette science. Il applaudissait à la Dioptrique, admirait les Météores, mais ne voulait pas admettre comme certaines les conclusions, ni non plus les principes que Descartes y exposait ; il comblait d'éloges le style de l'ouvrage ^ et enfin rejetait l'opinion
> CeUe reslriclion de Froidinont se comprend : dès ce temi)s-là, on aUeodaii l'ouvrage ob Gassendi essayait la réhabilita lion d'Epicure; et à Louvaiu, Erycius Puieanus Taisait depuis longtemps profession de Tadmirer, comme nous Pavons dit plus haut p. 18.
* « Quaeris quid sentiamus ? iroprimis, stylus in eo idiomate atticus est, ut desperem quemquam futurum, qui librum in latinum aeque recte verlet». C'est le seul témoignage contemporain que nous ayons rencontré, où il soit faii mention du caractère littéraire de Touvragede Descanes; lesbeaulés sévères de la prose de Descaries, qui, selon Taveu de Bouillier (t. I, p. 53), peodaoi longtemps remblent avoir passé inaperçues à la plupart des hislorieos de la littérature française, n'avaient pas échappé à Plempius. Ce professeur était d'ailleurs homme degoùl et ami de Vondel et de Hooffl. Cf. Biographie de Michaudt 2»« édition, m voce « Plempius ».
cie Descartes sur la cause des battements du cœur. Descartes répondit à Plempius et à Froidmont dans deux écrits séparés, datés du 27 novembre ^.
(] commença par manifester son étonnement d'une réponse aussi prompte 2, vu la difficulté de bien comprendre Touvrage «ans ravoir lu et relu plusieurs fois. D'autres trouveront que trois semaines d'examen suffisaient bien pour l'apprécier, let que tant de difficulté à le comprendre n'était pas une Qualité cartésienne. Suivent des remercîments pour les éloges de Plempius et les observations de Froidmont; mais ici, nous remarquons déjà l'emploi d'une tactique qui allait devenir familière à Descartes, toutes les fois qu'il se trouvait devant des adversaires. Pour lui, le jugement de Froidmont ne lui est d'aucune utilité, car Froidmont ne l'a pas compris ! A Plempius, qui lui avait dit que les Météores étaient une série d'hypothèses dont on prouverait difficilement la fausseté, mais qu'on pourrait laisser là comme improbables ou peu probables, il répond avec assurance que tout ce qu'il avance est démontré à la façon d'un théorème de mathématiques ; que, par conséquent, s'il se trompe en quelque point, son erreur doit être visible; mais que, d'autre part, s'il dit vrai, on s'expose, en suivant les anciens errements et en enseignant les
^ i^. volume VI, pp. 534 ei suivantes. Cette date est trop reculée. Nous préffroDS celle du 5 octobre, que donne Tédition publiée par Blavius à Amsterdam. En effet, la lettre de Plempius est du 15 septembre (Cf. Domela); (Vautre part. Descartes, dans une lettre à Merseune ^0. volume VI, p. 575), (iii qu'il a répondu à Froidmont dès le lendemain du jour oh il a reçu ses objections. Or, on admettra diflicilement que la If^ttre de Plempius soit restée <1eux mois eo chemin.
* Descartes n*aimait pas qu*on se pressât pour lui envoyer des objections.
Quand il fit examiner ses Méditations, le P. Mersenne lui promit à huit jours
<1<? là les difficultés des théologiens. Voici ce qu^écrivit là-dessus notre
philosophe : « Je m'étonne que vous me promettiez les objections de divers
^ tbéoio^fDs dans huit jours, à cause que je me suis persuadé quMI fallait plus
[ 'le temps pour y remarquer tout ce qui y est. » 0. volume VI II, p. 430. —
I VoTPz aussi ibidem, p. 453, oli il se déclare content d'un examen qui durerait
<l«ax ou trois ans.
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vieilles doctrines, à devenir la risée de ceux qui ^comprendront les siennes. On a le droit de s'étonner un peu de cette foi de Descartes dans la bonté de ses argumentations : car il ne s'est pas borné à soutenir la thèse générale de l'atomisme mécanique, qui de nos jours a encore de nombreux partisans, mais il est entré là-dessus dans des détails tellement précis ^ que la meilleure volonté ne peut faire qu'on les prenne pour autre chose que des hypothèses plus ou moins ingénieuses, mais hasardées.
Pour mettre un peu d'ordre dans l'examen des critiques de Froidmont et des réponses de Descartes 2, nous ne nous astreindrons pas à leur suite telle qu'elle est dans les lettres des deux adversaires, mais nous nous occuperons d'abord de l'automatisme des bétes, puis du siège de la sensibilité dans le <;orps de l'homme, enfin du mécanisme de la physique de Descartes.
Celui-ci, en homme d'esprit, commence par renvoyer à Froidmont la raillerie que Froidmont lui avait lancée : « Il me » semble, dit-il 3, que ce n'est pas sans raison que M. Fromon- » dus s'est souvenu, dans Texorde des objections qu'il a faites » contre moi, de la fable d'Ixion, non seulement pour ce qu'il » m'avertit fort à propos de me donner garde d'embrasser des » opinions vaines et trompeuses, au lieu de la vérité (ce que je » m'efforcerai de faire autant que je pourrai, et ce que j ai
* Rn voici des exemples. Les molécules de Peau sont eu forme de peiites anguilles; celles de Thuile, en forme de rameaux. L'eau salée affecte Icgoûi par la position ()erpeniliculaire des bâtonnets de sel pointus aux l)Outs. If^ vapeurs sVIèveot par IVffet des rayons solaires agissant sur les surrjces humides, comme le pied du voyageur sur la poussière du chemin. La supcrGcif de Teau est polie, grâce au frottement de l'air.
' Nous ne nous attachons qu'aux critiques atteignant les opinions philosophiques de Descartes, quelque intérêt que présentent les autres, même au point de vue de l'histoire du cartésianisme; un exposé plus élendu ûitoogerait excessivement ce travail.
* 0. volume VI, pp. 338 et suivantes.