SI
» toujours tâche de faire jusques à présent), mais aussi à cause » que lui-même, lorsqu'il pense impugner ma philosophie, » ne réfute rien autre chose que cette philosophie creuse et » subtile, composée de vide et d'atomes, ou quelques autres » qui lui ressemblent, et qui ne me regardent pas du tout i. » Selon nous, Descartes disait juste en certains points, concernant presque tous la physique et la météorologie. Pour le reste, nous devons reconnaître que Froidmont avait bien compris son correspondant, et ne commettait pas le pire des sophismes, celui qu'Aristote a nommé 1' « ignoratio elenchi », et qui consiste à prêter à l'adversaire une théorie fausse ou absurde, qu'on renverse ensuite facilement et de la destruction de laquelle on se prévaut pour chanter victoire. Cela ne veut pourtant pas dire que, quand Froidmont attaque Descartes en le comprenant bien, il ait toujours le bon droit de son côté.
Cela dit, entrons en plein dans le sujet. Descartes avait enseigné dans le Discours de la Méthode que l'âme végétative et sensitive dans les plantes et dans les bêtes n'était autre « qu'un feu sans lumière, excité en leur cœur, de même » nature que celui qui échauffe le foin, lorsqu'on l'a renfermé u avant qu'il fût sec, ou qui fait bouillir les vins nouveaux, >i lorsqu'on les laisse cuver sur la râpe; » qu'avec elle, on pouvait expliquer tout ce que les bêtes ont de commun avec nous. Froidmont combat cette assertion avec vivacité : « Comment, s'écrie-t-il, des actions si nobles, telles que sont la vision et plusieurs autres semblables, peuvent-elles venir d'une cause si vile et si grossière comme est la chaleur naturelle? » Il avait raison : la sensibilité exige un principe substantiel, supérieur aux principes matériels qui donnent naissance aux corps
' Descaries avait été un peu piqué de celle comparaison mythologique; il là renvoie encohe à son auteur, dans un passage oii il réfute Froidmont, qui avait nié Tin^itanlanéiié du transport de la lumière: u 11 n'y a point de lieu oh il montre plus manifestement quMI a embrassé les nuages de la t>i)iIosophie de Democriie, au lieu de la Junon de la mienue, que dans l'observation, etc. » ^0. volume VI, p. 343.)
bruts, sup[iosât-on même ceux-ci agencés de manière à former le plus ingénieux des mécanismes. Ce n'est pas ici le lieu de prouver cette thèse que soutiennent, avec les scolastiques, tous les spiritualistes. Or, voici la réponse de Descartes : « J'admets, dit-il, que les animaux voient, mais d'une vision » inconsciente, différente de notre vision ordinaire, et assez » semblable à celle qui se produit quelquefois dans l'œil sans » que nous la sentions, bien qu'elle nous détermine à divers » mouvements, dans ce cas purement automatiques. » 11 y a là un abus du mot « vision », qui a l'avantage de dissimuler kl thèse de l'automatisme par trop opposée au sens commun et de permettre à Bescartes de réfuter victorieusement l'argument de son antagoniste. Mais il est bien manifeste que <«lui-ci, venant à la rescousse, n'eût pas manqué d'affirmer, en se prévalant de l'évidence, que la vision des animaux est de la même espèce que notre vision ordinaire, ainsi que leurs voluptés et leurs douleurs, et dès lors son objection revenait dans toute sa force.
Froidmont continue à presser Uescartes : « Dans votre théorie, dit-il, il n'est plus besoin d'admettre dans les animaux d'âme substantielle (il veut dire de principe vital supérieur aux principes des corps bruts), et par là vous donnez peut-être occasion aux athées d'exclure du corps humain l'âme raisonnable ». Cette crainte était assurément légitime, si l'animal ti&i doué d'une vraie sensibilité ^. Aussi les auteurs des sixièmes objections contre les Méditations reprirent-ils pour leur compta cette même critique quatre ans plus tard ^ ; et La Mettric ^. le plus franc matérialiste des philosophes du XV111« siècle, s'appuie sur cette doctrine cartésienne, dans son Traité de [homme-machine^ où il déclare qu'il pardonne tout à Descartes en faveur de l'automatisme, pour lequel il professe une véri-
* • On ne saurait douter raisonnablement qu*il y ait de la douleur dans lf$ » animaux, mais il parait que leurs plaisirs et leurs douleurs ne sont pas aussi p vifs que dans Thomme. » Lsibmtz, édition Rrdmaxn, p. 579.
* 0. volume II, p. 331.
* Cilé par Bocillicr, volume I, p. t6i.
tahle admiration : « 11 est vrai, dit-il, que ce célèbre philosophe » s*est beaucoup trompé, et personne n'en disconvient; mats » enfin, il a connu la nature animale, il a le premier démontré » que les animaux étaient de pures machines. Or, après une » découverte de cette importance, et qui demande autant de )* sagacité, le moyen, sans ingratitude, de ne pas faire grâce à »> toutes ses erreurs? Elles sont toutes ù mes propres yeux « réparées par cet aveu. »
dépendant que répondit Descartes? U aurait pu reprendre ba réponse de tantôt, et dire que Targument de Froidmont reposait sur une Tausse supposition, savoir Texistence dans les bêtes d'une sensibilité proprement dite. Cette réponse ne Teût pas sauvé: car la supposition est vraie, et l'autorité de Descartes persuadant que les bêtes ne sont que d'ingénieuses machines, il y avait danger ^ qu'on ne déduisît de là que les forces purement matérielles pourraient produire des sensations et, par analogie, des idées. Quoi qu'il en soit. Descaries préféra prendre des voies moins directes. Triple est sa réponse : dans mon opinion, dit-il, l'âme de Thomme est beaucoup plus au- •lessus de l'âme de la béte que dans l'opinion commune; de plus, j'enseigne ce qu'enseigne l'Ecriture sainte, tandis qu'elle mbarrasse extrêmement les partisans de la thèse opposée; ♦-iifîn, d'après eux, il faut, si l'on veut être logique, égaler Ihomme à la bête, sinon le mettre en dessous.
Il nous parait évident que le premier avantage ne détruit pas le danger objecté, et que ce n'est pas parce que l'automatisme rabaisse l'animal qu'il serait la vérité ; on pourrait, en effet, le rabaisser davantage encore par une autre opinion : serait-elle plus vraie que l'automatisme? Quant à l'Écriture sainte, des deux textes que Descartes apporte en sa faveur (Lévitique XVII, 14, et Deutér. XII, 23), le premier, pris dans son sens obvie, ne prouverien, et le second s'explique par une métonymie. Nous
^ Danger, disons-nous, ma:s non nécessilé logique. Cf. Loomans, Connais» «Qc« de soi-même. Bruxelles, 1880, p. 69 . « Esl-ce donc que Descartes cesse d'virespirilualîste, parce qu*il a cru à une solution mécanique du problème de l> vie organique et même animale ? »
entendrons plus tard Froidmont interpréter ce passage du Deutëronome ^.
Le troisième moyen de défense de Descartes n'est pas plus heureux. Il y donne l'argument classique dans l'école cartésienne en faveur de l'automatisme. A ce qu'il prétend, une âme sensitive supérieure au corps doit être spirituelle; et, pour cela, il fait ressortir que ses connaissances sont appréhensives, simples, infaillibles, intuitives : qualités, ajoute-t-il, que n'ont pas les connaissances mêmes de l'âme raisonnable et qui plutôt se retrouvent dans celles de Dieu et des Anges.
Froidmont aura dû être surpris de cette réponse : toute rÉcole enseigne que les facultés de notre âme sont d'abord celles de l'âme des animaux, et en outre, d'autres qui lui sont propres; que, d'ailleurs, les connaissances des animaux ne portent que sur des objets corporels particuliers; qu'elles ne sont pas susceptibles de certitude, et enfin qu'on ne peut les dire vraies qu'en un sens très large. A tout prendre, quand l'École exagérerait, ce qui n'est pas, la dignité de l'animal, vaudrait-il mieux la rabaisser en exagérant celle de la matière? Excès pour excès, nous aimons encore mieux le premier que le second.
* Léyitiqoe, XVH, 14. a Anima eniin omnis carnis in sanguine est, unde dixi Gliis Israël : sanguineni universae carnis non comedelis, quia anima carnis, in sanguine esl. » Autre ctiose est éire le sang, autre chose être dans le sang. D^ailleurs, si'ce texte prouvait ce que dit Descartes, il prouverait la même chose de Tâme humaine : TÉcriture parle, en effet, de Tàme de toute chair, donc aussi de Tàme humaine.
Deutér., XI I, 23. « Hoc solum cave, ne sanguinem comedas. Sauguîs enim (orum pio anima est : et idcirco noo debes animam comedere cuin carnilms. »
Descartes ajoute à ce propos : « Ces passages nous semblent beaucoup plus » clairs que ceux que l'on apportocontre certaines autres opinions condamnées i* par quelques-uns pour cela seul quVIles semblent contraires à TÈcriture. » Cesl une allusion aux considcrants de la sentence prononcée contre Galilée par les congrégations romaines et défendue par Froidmont dans ses ouvrages contre Lansbergius. Toutefois, dans la seconde éditionde la Météorologie, faite en 1646, Froidmont ne se prononce plus pour Timmobilité de la terre; au contraire, il y cite dans la préface un texte de saint Augustin où Tévéque d'Hip|M)ne semble laissei^ce point dans 'e doute; l'endroit cité est au chapitre X du livre II sur la Genèse.
Froidinont avait dirigé aussi son attention sur une autrt' assertion de Descartes dans la Dioptrique ^ : « On sait que ci*
> n'est pas proprement en tant que l'ame est dans les mem- •> bres qui servent d'organes aux sens extérieurs qu'elle sent,
> mais en tant qu'elle est dans le cerveau, où elle exerce cett»» >) faculté que l'on appelle le sens commun : car on voit des
> blessures et des maladies qui, n'offensant que le cerveau
> seul, empêchent généralement tous les sens, encore que le ' reste du corps ne laisse point pour cela d'être animé. » Bien que ces paroles soient susceptibles d'une interprétation qui n'aurait rien de contraire à l'opinion commune sur le siège de la sensibilité, Froidmont comprit que Descartes y affirmait la localisation dans le cerveau de toutes nos sensations, et protesta au nom du sens intime, qui les place dans les divers endroits du corps où ont lieu les impressions des objets extérieurs. Descartes n'en maintint pas moins son opinion en se réclamant du témoignage des médecins et des chirurgiens et en citant le fait de ceux qui croient sentir de la douleur à l'endroit où se trouvaient des membres amputés ^.
Venons-en au troisième grief de Froidmont : le mécanisme <lela physique cartésienne. C'était le plus considérable de tous, PîU'ce qu'il enveloppait dans sa généralité toutes les explications des divers phénomènes de la physique, de la chimie, de la physiologie, de l'astronomie, dont l'ouvrage de Descartes
* 0. Tolame V, p. 34.
' On p^ut Toir dans les auteurs UMustitutions de philosophie écrites ^>ns Pesprit des écoles la réfutation des deux arguments de Descartes, par ^îemple, Sarsevbiiino, Elément, phil. christ. Neapoli, 1873-74, volume III, P- *SS; ToNcioRGi, Institut, phifosoph.^ Bruxelles 1874, volume III, p. 77. -— '■'■• SitsscT, Dictionnaire des sciences philosophiques^ Paris 1852, l. VI, i* 579, in voce « sens, sensation, » localise aussi les sensations dans les divers 'iégfs organiques.
1 ri« )
est presque exclusivement composé. Descartes, qui l'avait bien vu, en avait été aussi plus touché que de tous les autres. On se rappelle que Froidmont avait qualifié le système de Descartes de (( rude et pinguiusculum ». Le philosophe français relève avec humeur cinq ou six fois cette accusation ^ : « Atque » si rudem et pinguiusculam philosophiam esse dicat...; nam » si nimis crassa mea philosophia ipsi videtur...; invcniet » crassam meam et rudem philosophiam pauculis istis esse )) contentam...; sed crassa mea philosophia talem augmenta- » tionem quantitatis non capit...; confido ipsum non adeo )> magnani occasionem reperturum pinguiusculam et ineclia- » nicam meam philosophiam contemnendi. »
Voyons comment Froidmont entend ce reproche : il le ft>rniule en trois endroits différents, deux fois à Tobjeclion dixième et une fois à l'objection dix-septième -. Le voici résumé : Vous dites que toutes les actions du corps se ramènent à des chocs, à des impulsions, variant d'après la figure, la grandeur, la situation et le mouyement de leurs parties; vous n'admettez pas d'autres espèces d'actions que ces impulsions, d'autres espèces d'énergies, d'activités, de facultés que des facultés impulsives. C'est dire que toute la nature corporelle est explicable par les lois de la mécanique. Mais cette opinion est insoutenable : pour rendre compte des faits, il faut absolument admettre d'autres actions, ainsi que je le montre dans quelques exemples.
Descartes répond : « Je ne nie expressément aucune des » choses que les autres imaginent de plus dans les corps, » outre celles que j'ai expliquées, mais cependant ma pbiloso- » phie grossière et rustique se contente de ce peu de choses. » (^est vrai : Descartes ne nie pas expressément toute énergie différente de la force impulsive; mais, comme il affirme expressément que toutes les actions des corps sont dues exclusivement ù cette force, il faut conclure à la non-existence
• 0. volume VI, pp. 344, 348, 350, 359, 361.
* 0. volume VI, pp. 348, 350, 360.
de toute autre énergie, à moins qu'on ne veuille admettre den faeultés oisives, ce qui ne se peut. A sa réponse Descartes joint un éloge de la mécanique : ce petite partie de la vraie » physique, laquelle, pour n'avoir pu trouver de place chez •) les sectateurs de la philosophie vulgaire, s'est retirée chez » les mathématiciens. » Froidmont n'eût eu garde de contredire cet éloge; mais il eût pu faire remarquer à son contradicteur que la mécanique appliquée ne pouvait pas entrer dans la philosophie, à moins de faire de celle-ci une science vraiment encyclopédique. Mais voici où Descartes présente formellement sa défense. 11 aflSrme que sa philosophie est mécanique, parce que, effectivement, la nature des choses est, si l'on peut s'exprimer ainsi, mécanique elle-même. Aussi ses démonstrations sont toutes mathémati((ues et donnent a priori ce que l'expérience donne a postemm, « En ma façon de philosopher, >) nulle raison n'est admise qui ne soit mathématique et >> évidente, et toutes les conclusions sont appuyées sur des » expériences très certaines. » La vérité est que, tout au plus, !(« diverses lois physiques rappelées par Descartes se peuvent • xpliquer par des impulsions : ce qui ne prouve pas encore que ce soit le seul moyen de les expliquer. Et d'ailleurs, Froidmont niait précisément que toutes les lois admissent «vite sorte d'explication. 11 faudrait, par conséquent, que nous reprenions une à une toutes les argumentations de Froidmont et les réponses de Deseartes ^ . Mais cette étude nous mènerait
* 0. volame VI, p. 350, Descartes fait roention d'un ouvrage de Froidmont iiitilulé : De la composition du continu, et concède qu'on |K)urra dire des dernières particules du corps tout ce que Froidmont a démontré dans ce traité « très sublil ».
Leibnilz, dans sa Thëodicée: Discours de la conformité de la foi avec la ^oUon, cite élogieusemenl le même ouvrage (édition Erdhanr, p. 485) : « Libertos Fromondus, théologien de Louvajn, grand ami de Jansenius, dont il a même publié le livre posthume intitulé : Augustinus, qui a fort travaillé ^r la grâce, et qui a aussi fait un livre exprès iniilulé : Ijibyrinthus de cofnposHione tontinui, a bien exprimé les diiBcuUés dei deux labyrinthes de la composition du continu et de la prédestination » Dans Pédition de Dutkms, ^ passage est annoté : « Libertus Fromondus A. 1587, d. 6 sept, natus,
sur le terrain de la physique proprement dite. Quelque intéressant que dût être cet examen, nous devons l'omettre pour ne pas allonger indéfiniment ce travail. Voici en peu de mots notre appréciation : Descartes, dans ses Météores, donne souvent des théories hypothétiques très ingénieuses comme des conclusions ayant la valeur de théorèmes géométriques; à cause même qu'elles expliquaient plausiblement un certain nombre de faits, elles avaient leur probabilité; du reste, des expériences ultérieures ont révélé des faits qui les contredisent; quelquefois Froidmond les attaque mal et alors Descartes fait habilement ressortir le faible de son argumentation ^ .
On se demandera peut-être pourquoi nous nous étendons si longtemps sur cette joute épistolaire? Sans nul doute, si nous avions été en présence de lettres ordinaires, il n'eût pas été bien utile de les analyser de la sorte ; mais il ne faut pas juger des lettres d'alors par celles d'aujourd'hui : au XYII* siècle, elles jouaient le rôle des articles modernes de revues ou de bulletins scientifiques, on les colportait de main en main , on en faisait des copies, et du côté de l'expéditeur, et du côté du destinataire; il n'était pas rare qu'on les imprimât
primum Antverpiae pbilosophiam, post Lovanii oratoriam et tbeologiam professas est. Locum habet inter insignes sui temporis phil. et matbematicos. » 1. 1, p. 83, en note. De fait cependaiil, Proiilmonl, dans toute la série de ses nombreux ouvrages, n*a jamais donné la moindre preuve de connaissances maibématiques fort étendues. Quand il apprécia le premier ouvrage de Descaries, il ne trouva pas un mot d^éloge pour la géométrie analytique, qui en fait le principal mérite.
' Voici comment Descartes, dans une lettre à son confident le P. Mersenoe» s'exprimait sur les objections de Liberl Froidmont (0.. volume Vf, p. 374) : t J*ai répondu à M. Fromondus dès le lendemain que j'ai reçu ses objeciious; et en eflfet je me réjouis lorsque je vois que les plus fortes objectioDs qu'on me fait ne valent pas les plus faibles de celles que je me suis faites k moi-même auparavant que d'établir les choses que j'ai écrites. »
tout au long, soit à part, soit dans le corps des ouvrages. Du reste» la doctrine qui y est contenue sert merveilleusement à éclaircir certains passages des ouvrages antérieurs et postérieurs, édités par les correspondants. Nous pourrons le constater plusieurs fois ^.
II nx)us reste encore une lettre de Descartes à Plempius, dont fanalyse servira de conclusion à ce récit de la première lutte du cartésianisme naissant avec Tancienne philosophie.
Cette lettre en mentionne une autre de Plempius à Descartes, où le premier accusait réception de Tapologie dont nous venons de parler, et décrivait l'impression qu'elle avait faite sur Froidmont. Le professeur louvaniste avait cru voir, et, à notre sens, il avait bien vu, un peu d'impatience dans la réplique de Descartes : « Je m'étonne fort, riposte 0 celui-ci 2, de ce que ma réponse lui a donné occasion de n croire que j'avais été un peu piqué ou irrité par son écrit ; •> car je veux bien qu'il sache que je ne l'ai nullement été, et o je pense même qu'il ne m'est pas échappé la moindre » parole contre lui, dont il ne se soit servi le premier contre >> moi et qui n'ait sa pareille ou même une plus rude en son i> écrit; en sorte que, croyant qu'il se plaisait à ce style, j'ai » forcé mon inclination, qui est tout-à-fait éloignée de toute rj sorte de dispute, de peur qu'en soutenant son effort trop n lâchement, et avec trop de mollesse, ce jeu lui fût moins o agréable. Et comme ceux qui se font la guerre aux échecs n ou aux dames, n'en sont pas ordinairement pour cela moins
* Cf. MicHAUD, Biographie^ i^ édition, in voce « Gassendi • p. G25, col. b. M. De Genindo, auteur de l'article, parlant delà volumineuse correspondance de Gassendi, assimile les le:tres si nombreuses des savants du XVII* siècle aux bollelins actuels des associations académiques. U y a plus : peu d'années après la mon du philosophe, tes lettres échangées entre Descartes et nos compatriotes ont été appelées à jouer dans Thistoire du cartésianisme le même rôle que ses ouvrages philosophiques, dont, une fois imprimées, elles sont devenues l'accompagnement obligé.
* 0. volume VI, p 36â.
» bons amis, jusque-là même que l'adresse en ce jeu est sou- » vent la cause ou l'occasion de Tamitié qui se contracte et » qui s'entretient entre plusieurs, ainsi j'ai tâché de mériter sa » bienveillance par ma réponse ^. » Puis vient un brillant éloge de Froidmont qui, on peut le croire, n'est pas un simple compliment : te Dans le jugement d'un si grand homme et si » bien versé dans les matières dont je traite, je vois comme » ramassées les opinions de beaucoup d'autres. »
Dans le reste de la lettre, Descartes s'attache surtout à faire voir quel a été le but de son livre ; et ici, il se montre dialecticien habile et au courant de la terminologie scolastique. a Remarquez, dit-il, comment je procède : je suppose dans » les parties des corps une forme, une position et un mou- » vement donnés et de là je déduis certaines conclusions, » lesquelles sont conformes à l'expérience. Mais ce ne sont là » que les conclusions apparentes; les vraies sont précisémenf » les suppositions dont je suis parti. Car on ne peut nier que, » quand une même supposition rend compte de beaucoup de )) faits, elle ne soit rigoureusement certaine. »
Nous avons déjà porté notre jugement sur cette façon d'argumenter. Ici nous ajouterons une réflexion : n'eût-il pas été plus favorable à la clarté de dire d'avance ce qu'on voulait prouver? 11 ne faut pas qu'on ait l'air de pécher contre la logique : or, maintes fois. Descartes semble partir en confiance de principes nullement prouvés.
Relevons en passant qu'en décembre, plus de six mois après
*■ Nous r«?lrouvons la même idée dans un passage d*une lettre de Descaries à M. de Zuilycliem, en date du 20 mars I63S. On y verra une preuve de la rapidité avec laquelle on se communiquait les lettres des hommes ma rquaDts. « Pour M Fromoudus, le petit différend qui a été entre lui et moi, ne méritait pas que vous en eussiez connaissance et il ne peut y avoir eu si peu de fautes dans la copie que vous en avez lue, que ce n*ait été assez pour defigur^f entièrement ce que vous eussiez pu y trouver de moins désagréable. Au resiei cette dispute s>st passée entre lui et moi comme un jeu d^écbecs; nous sommes demeurés bons amis après la partie achevée, et ne nous renvoyons plus Tuu à l'autre que des compliments. » 0. volume VU, p. 418.
rîmpression du Discours de la Méthode, les libraires de Louvain ne Texposaient pas encore en vente ^, de manière que Plempius était obligé de faire passer son exemplaire de main en main, ce qui ne plaisait pas à Descartes, qui, disait-il, ne pouvait attendre aucun jugement assez solide de ceux qui, s étant contentés d'emprunter son livre, l'auraient seulement lu à la bâte.
Le dernier paragraphe de sa lettre fait entrer en scène un nouvel acteur.