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LE CARTÉSIANISME DANS LE CLERGÉ RÉGULIER

AU XVIIl® SIÈCLE.

Sommaire.

i. Les Jésuites de Reux, Barbier, Kingsley, De Bue, Keyen, de Feller. — 2. Les Dominicains d'Aubermont, Du Jardin, Praingué, BilIuarU — 3L Les Récollets François Henno, Donckers, Fabry. — 4. Les Bogards Mercier, Uuyckens, Du- Chaine, Compeers, Tourbe. — 5. Les Augustins Verdière, Désirant, Clenaert^s Pauwens, Marc, Van Roy, Hoydonck, de Femelmont, Natalis, Howet. — 6. De Cocq. Prémontré; Caesens, Capucin; Ransier, Bénédictin; les Croisiers de Liège.

Nous ne comptons faire autre chose dans ces deux derniers chapitres qu'un rapide exposé de Tétat du cartésianisme dans notre pays autXVIII^» siècle. Sans doute, la lutte continue entre les disciples de Descartes et les partisans de la Scolastique ; mais elle ne présente plus le même intérêt qu'au siècle précédent Les combattants n'ont pas toujours autant de vigueur. Devenus éclectiques, au moins pour la plupart, ils ne voient plus dans Descartes un adversaire et un ennemi, mais un philosophe qui à de fausses idées en mêle de bonnes, et dont ils se sentent les obligés. Alors même que les polémiques conservent les mêmes allures qu'auparavant, comme rien de neuf ne s'y dit, on ne pourrait les décrire longuement sans être fastidieux. Peutêtre s'étonnera-t-on de voir mentionnés ici des noms parfaitement obscurs; mais si l'on songe que ce sont surtout les hommes médiocres qui sont l'écho de la pensée commune, on admettra que l'histoire de leurs idées fait mieux connaître

le milieu intellectuel où ils vivaient que celle des idées des hommes de grand talent, par cela même plus personnelles.

Joseph de REUX.

Joseph de Reux, de Gand, Jésuite^ en 1688 professeur de théologie à Louvain ; il a été mêlé aux discussions sur le péché philosophique ^.

Asserta et raliocinia theologica selecta et in Belgio catholico controvet'sa cum responsione cul thèses ignorantiœ eximii viri

propugnatas in collegio Baiorum 8 Juin 4689 defendendœ

Lovaîiii die 48 Augustin Louvain, 1689.

Veximins vir n'est autre que Martin Steyaert. Ces thèses sont très étendues. II est assez remarquable que, tout en citant le statut oratorien de 1678, de Reux supprime le membre de phrase où l'on proscrit la Physique nouvelle, et ne dise rien de la Théologie cartésienne en parlant du sacrement d'eucharistie. Il a soin de déclarer aux jansénistes qu'ils ne peuvent ranger parmi leurs partisans les oratoriens, comme Malebranche: « Quam errant Janseniani, qui Patres Oratorii indiscri- » minatim faciunt suos! Quam maie norunt Thomassinos, » Porquios, Malebranchios ! » Le premier de tous les Belges peut-être, il nomme Spinoza et le déclare athée. Il n'est pas non plus ami de Descartes ni des cartésiens, comme on peut le voir à la manière piquante dont il rejette leurs démonstrations de l'existence de Dieu. Voici la traduction de cette curieuse thèse : ce Les fameuses idées d'oii le nouveau Stagirite de tant de lycées et le malheureux auteur d'une sorte de quiétîsme philosophique a cru tirer une démonstration si invincible et si limpide de l'existence du Dieu Très-Bon et Très-Grand, ne sont qu'un monstrueux paralogisme, doivent s'appuyer les unes sur les autres, décrivent un cercle à donner le vertige, et,

' Baylc, Continuation des pensées diverses^ Rotterdam, 1705, volume 11, pp. 477, 478.

comme on dit dans les écoles, ne sont qu'une pétition de principe ^. » Pour ne rien dire de la manière plaisante dont de Reux retourne contre les cartésiens l'accusation d'aristotélisme qu'ils avaient coutume de lancer aux scolastiques, il faut remarquer que c'est la première fois qu'on objecte en Belgique un cercle vicieux à la Méthode de Descartes. Ce dernier prouve en effet l'existence de Dieu par l'évidence et Tévidenœ par l'existence de Dieu. Quant à l'assimilation de son système au quiétisme, elle provient de ce que, comme Molinos -, Descartes a une tendance excessive à diminuer et même à anéantir l'activité propre des êtres créés, à exagérer leur passivité en face de l'action divine, et aussi à rendre réciproquement indépendants l'âme et le corps.

I^oiiYcUe proscription du cartésianisme par le général

des Jésuites.

Le 31 janvier 1706, le P. Michel- Ange Tamburini fut élu général de la Compagnie de Jésus. Son généralat dura jusqu'à sa mort arrivée le 28 février 1730 3. C'est dans ce laps de vingt-quatre ans, et presque certainement dès les premier^ temps 4, « qu'il interdit à tous les membres de la Société » d'enseigner trente propositions où se trouvent compris la » plupart des principes de Descartes et de Malebranche, et de » soutenir même comme une simple hypothèse le système de » Descartes ». Voici quelques-unes de ces propositions :

ce Mens humana de omnibus dubitare potest ac débet,

* « Idex illse ex quihus tôt L}C£oruin novus Sta^^iriia, et quietismt cujus- » dam philosophie! infaustus :iucior Cariesius rem banc (existere Ens L'ouin » Opl. Max.) opinatus est tam iuvicte limpideque demonstrari, vel paralogizaint » enormiter, vel in seipsas ideniidem revolvendae, et circulum descril)eDtes » plane vertiginosum, quod in scholis dicitur, principium petunt. >

' Le quiétisme théologîque de Molinos avait été condamné par Rome deux ans auparavant.

' /n«<t7u^(im, etc., Pragx, 1757, volume 1, p. 677.

* BouiLLiER, volunUe 1, p. 579. Nous n'avons trouvé ailleurs aucune mention de cette proscription.

» praeterquam quod cogitet adeoque existât. Ëssentia materiœ

» consistit in extensione externa. Mundi extensio indefinita

» est in seipsa. Solus Deus est qui movere possit corpora.

» Belluae sunt mera automata. Mens apprehendendo nulla-

» tenus agit, sed est faeultas passiva. Nullae sunt formœ

» substantiales corporeae a materia distinetse. NuUa sunt aeci-

» dentia absoluta. Systema Cartesii ^ defendi potest tamquam

» hypothesis. » C'est peut-être à la suite de cette proscription que parut l'ouvrage de Barbier dont nous allons parler.

Joseph-Marie BARBIER.

Joseph -Marie Barbier, Jésuite de Louvain, a publié un ouvrage intitulé : Veritas philosophiœ carlesiatiœ evicta inventis phUosophi Germani quem a cetisura calumniosa professons mathematici vindic€U. Voici ce qui a donné occasion à ce livre dont malheureusement nous ne connaissons que le titre s. André Rudiger, célèbre philosophe allemand , avait en 1715 édité à Francfort-sur-Mein un traité de physique intitulé : Physica divifia^ recta via, eademque média inter superstitiofiem et aiheismum, ad utramque hominis felidtatem, naturalem atque moralem, tetidens. Rudiger y enseignait un nouveau système de physique, et y blâmait directement Descartes, ses théories hypothétiques, son engouement pour le mécanisme et les démonstrations mathématiques. Naturellement les opposants furent nombreux. Le ministre protestant, Jacques Bernard, professeur de mathématiques et de philosophie, qui venait de reprendre la direction des Nouvelles de la république des lettres, attaqua Rudiger dans le premier article du numéro de mars 1717; il lui reprochait de l'obscurité, de la superstition, des cavillations philosophiques, de la crédulité, des

' Noos croyons qu'il faut eoteDcIre ces mots du système asirouomique de Descartes.

' Tout ce que dous disons ici est tiré de Brucker, HûL crilica philoso^ phiw, Lipsiae, 1766, Tolume IV, p. ii, p. 540.

principes vagues et incertains et enfin de la pauvreté de jugement. C'est alors que Joseph-Marie Barbier prit la plume pour proclamer la vérité des découvertes de Radigar, la de la Philosophie de Descartes, que ces découvertes en pleân jour, et le mal-fondé des récriminations du professeur de Leyde. Nous ignorons si Barbier vivait en Belgique. Brûcker l'appelle Jesuita Lovaniensis.

Autres Jésuites belges.

H. Van Meenen, dans V Histoire de la philosophie en Belgique, cite encore quatre Jésuites philosophes, mais qui pour diverses raisons n'appartiennent pas à notre sujet.

Gaude Lacroix, de Saint-André, près de Hervé (1652-i714j^ est un théologien moraliste qui a enseigné et publié hors de Belgique. Au reste il ne s'est pas occupé de cartésianisme.

François Noël, du Hainaut (1651-1729), que de Feller dit Allemand et fait naître vers 1640, partit pour la Chine après avoir enseigné quelques années les belles-lettres dans dÎTers collèges. Tous ses ouvrages ont été publiés en Bohême, en Allemagne, en France et en Suisse; aucun ne l'a été chez nous.

Barthélémy Des Bosses i, de Hervé (1668-1738), a vécu ^ enseigné hors de notre pays. Quoique péripatéticien et peutêtre parce quMl Tétait, il a été Tami et le correspondant de Leibnitz, et on peut voir dans Tédition Dutens ^ quarante lettres que ce savant lui adressa. La première est de 1706 et la dernière de 1716. Il est de plus Fauteur de la traduction latine des Essais de Thiodicée et de l'avertissement qui le précède. On y voit les preuves de l'influence que Des Bosses a. exercée sur Leibnitz dans la composition de cet ou\Tage 3 et la largeur

> Biographie nationale, Tolume V, p. 701. Notice de M. Redscxs. • VolumcVI, pp. 173-201.

> Peu s'en Tallul que les Essais de Thiodicée oe fussent imprimés à Liège, grâce au P. Des Bosst's. Leibnitz se déclarait très satisfait de la tTpograpliie liégeoise. Optra (édition Dutens), volume VI, p. 186w

d'esprit du Jésuite dans Tappréciation des idées de son illustre ami.

Jacques Lefebure, du Hainaut (1691-1788), mais que Goet* hais ^ fait naître en France, appartient à ce dernier pays : il mérite une place dans l'histoire du cartésianisme en France, surtout par ses études sur Bayle.

Guillaume KINGSLEY.

Cofidusiones ex universa philosophia, propugnandœ in œllegio anglicano Societatis Jesu, Leodii, mense Januar., anno 4728.

La vieille hostilité des Compton et des Blundell se retrouve chez leur successeur. Qu'on en juge par ce qu'il dit de Descartes dans la première thèse de physique générale (il s'agit du mécanisme cartésien) : ce A veritate Cartesio remotior nemo : in » fabula tamen, nulli secundus. Mundus, ejus ingenii fabrica, » sine sole squalet. » Malgré quelques opinions déjà tombées en désuétude de son temps, les thèses de Kingsley sont pour la plupart très intéressantes. 11 s'y prévaut de l'autorité de Leuv^enhoeckpour nier les générations spontanées; de celle de Newton pour affirmer la composition de la lumière blanche et expliquer le système du monde. On lira avec plaisir son exposé des principes fondamentaux du calcul infinitésimal.

Jacques DE BUE.

Ce religieux était professeur de philosophie au collège des Jésuites d'Anvers. Le séminaire de Saint-Trond possède un traité manuscrit dicté par lui à ses élèves :

Tractattis de Causis (dictatus anno 4760-4764).

Ce traité est fort étendu. Dix pages sont consacrées à la réfutation des preuves cartésiennes de l'existence de Dieu : De Bue

' Histoire des lettres, etc., Bruxelles, 1842, volume III, p. 287.

range les ontologistes parmi les sectateurs de Descartes. Le chapitre premier de la quatrième discussion est employé exclusivement à réfuter l'occasionnalisme de Malebranche. L'auteur apporte dans Tun et l'autre endroit des arguments clairs et solides. En somme, son ouvrage est remarquable, et renferme des données fort utiles pour l'histoire théologique et philosophique de ce temps-là.

Guillaume KEYEN et Jacques DE BUE.

Keyen était le collègue du précédent. Tous les deux ont présidé la soutenance des thèses suivantes :

Logica et Metaphyska propugnandœ in coUegio Societatis Jesu Anlverpiœ, même Decen^ri 4760.

Nous trouvons dans ces thèses deux assertions assez étonnantes dans la bouche de Jésuites. Les voici textuellement; — inutile de faire remarquer leur importance : ce Idea non est imaginatio sive sensatio interna : neque omnis idea ex imaginatione ortum ducit : unde Ulud Aristotelis : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, ut universaliier verum non admittimus (Logica, thés. 2, n^ 1). Duplex principiorum est usus, vel ad convincendos alios, vel nosmetipsos. Principium primum ad cQnvincendos nosmetipsos recte dixeris Cartesianum illud : quidquid idea dara et distincta percipio, in hoc certus sum me non falli; aut huic œquivalens (Hetaphys., thés. 2, no 2). »

Philosophia defendenda^ prœside P. Gulielmo Keyen, Antverpiœ, in collegio SocieUkis Jesu, mense Auguslo 1761.

Nous y retrouvons textuellement les deux thèses transcrites ci-<lessus. Keyen touche tous les autres points controversés entre cartésiens et malebranchistes, d'une part, et péripatéticiens, d'autre part. Il conclut toujours dans le sens de ces derniers^ mais ne s'emporte jamais contre ses adversaires.

François-Xavier ue FELLER.

Né à Bruxelles en 1735 ^, il entra dans la Compagnie de Jésus et survécut trente ans à sa suppression. De 1773 à 1794, il habita Liège, et y publia maints ouvrages. M. Le Roy s'est occupé dans Y Histoire de la philosophie au pays de Liège ^ des Observations philosophiques sur les systèmes de Newton, le mouvement de la Terre et la pluralité des mondes, parues pour la première fois à Liège en 1771. Nous dirons ici quelques mots du Catéchisme philosophique ou Recueil d'observations propres à défendre la religion chrétienne contre ses emiemis (1773) 3. De même que Descartes, de Feller conçoit la matière comme une substance purement passive *, et quand il en appelle aux grands philosophes modernes en faveur de l'inertie de la matière et de son incapacité intrinsèque de se donner le mouvement, il cite Descartes en compagnie de Copernic, Kepler, Gassendi, Newton et Malebranche. Dans la réfutation des objections iaites par les incrédules contre le dogme de la présence réelle, tout en soutenant que l'explication ordinaire n'implique aucune contradiction, il semble pencher pour l'une des deux thèses que nous avons vu combattre par de Decker, van Sichen et Ansillon, savoir celle où l'on admet que sous chaque particule très petite des espèces, mais actuellement étendue, se trouve le corps de Jésus-Christ réduit à des proportions minuscules, et par conséquent avec une extension actuelle^. « La Foi, » dit-il, qui nous apprend la présence réelle de Jésus-Christ » dans l'eucharistie, ne nous parle ni d'accidents absolus, ni » d'apparences, ni d'illusions cartésiennes, ni d'aucun autre » système d'explication. La Foi est simple, mais les inventions » des hommes sont composées. » Et il conclut que ceux qui ne s'accommodent pas des accidents absolus peuvent adopter l'explication des cartésiens, et que les plus sages s'abstiendront

' Biographie nationale, volume VII, p. 3. Notice de M. Eu. de Borchcrave.

* Bulletin de l'iruttilut archéologique liégeois, volume IV, pp. 141-146. s Nous nous servons de TédiiioD de Lille, 18â5Jn-13.

• Volume!, p. 236. V. p. 43.

« Volume III p. 33.

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