‹ Histoire du cartésianisme en BelgiqueChapitre 72 sur 113 · Tome XXXIX. 3G · texte numérisé non relu

Tome XXXIX. 3G

de trop rechercher dans ces matières. Il pense à peu pr^ de même façon sur Tàme des bétes ^. Quand l'homme entreprend d'examiner la nature intime des êtres, il peut tout au plus se permettre quelques conjectures; sa marche doit être circonspecte :

Quale per incertain lunam sub luce maligna Est iter in sllvis, ubi cœlum iapiter umbra Condidit, et rébus nox abstulit atra colorem *.

Il trouve toutefois que l'automatisme est plutôt un amusement philosophique qu'un résultat de raisons propres à persuader un esprit attentif et appliqué; il appelle ce sentiment i< le paradoxe cartésien ». Dans la question du mouvement de la Terre, il prétend qu'on peut tenir l'affirmative sans contredire la Genèse, ni le livre de Josué. « Mais, ajoute-t-il, elle n'est pas encore scientifiquement démontrée 3. Cette opinion n'a pas été condamnée par l'Église. Il n'y a ni bulle, ni bref du Pape; c'est un simple jugement de l'Inquisition qu'on peut respecter 4. »

Ces quelques extraits du principal ouvrage philosophique du Jésuite bruxellois suffisent pour faire voir en lui un scolastique tempéré dans son opposition au cartésianisme, au moins en physique générale.

Jean-Antoine d'AUBERMONT.

Ce religieux dominicain ^ naquit au château d'Aubermont au commencement du XYII® siècle et mourut en 1662. Docteur en théologie depuis 1652, il semble avoir pris part aux censures de 1662. Ansillon 6 le place parmi les adversaires les plus

I Volume 1, pp. 50 et suivantes.

* Virgile, Enéide, livre VI.

s Volume 11, pp. 161,162.

* Volume ]l, p. 308.

' Biographie nationale, volume I, p. 523. Notice de M. Edg. Coekans.

* Entretiens divers, p. 36.

marquants des doctrines cartésiennes. D'Aubermont, dans les huit ouvrages qu'il a édités, n'a pas eu l'occasion de montrer ses sentiments à l'endroit de Descartes; mais il a saisi celle que lui offrait la publication du Cartesim seipsum destruens de de Decker. On y lit les paroles suivantes , qui sont caractéristiques : <c la philosophie que Descartes a si honteusement souillée de diverses fictions est remplie de tant de paradoxes et fourmille de tant d'erreurs, qu'il est en vérité fort étonnant qu'elle ait trouvé autant de lecteurs et de fauteurs, surtout après la censure romaine. Elle ne mérite même pas de réponse ni de réfutation, car elle se détruit elle-même jusqu'aux fondements. Ce livre le démontre clairement ; aussi sera-t-il utilement imprimé ^. )>

Thomas DU JARDIN.

Ce religieux était en 1691 docteur en théologie et préfet des études au couvent de son ordre, à Louvain.

Thèses theohgicœ de sacrameiitis in génère et specie^ defendendœ Lovanii, mensejulio^ 1691.

Il y reproche aux disciples du philosophe français de poser des principes dont on pourrait déduire la présence du pain et du vin après la consécration ^. <c Convertitur per consecrationem » tota substantia panis et vini in corpus et sanguinem Christi, » ita ut nihil de substantia panis et vini maneat : quod non » commode salvabunt illi , qui substantias et essentias talium

* < Philosopbia quam Cartesius variis figmentis turpissime conslupravit, » tamis referta est paradoxis, totque scatet erroribus, ut mirum sitquod tôt

* adhac post RomaDam proscriptionem tantosque invenerit fautores et lec-

* tores; qax nec responsum quidem nec refutationem ollarn mereiur, utpole

> seroeiipsam fuoditus destruens, uti hoc libello cui titulus Cartesius » seipsum destruens dilucide demonslratur. Qui propterea utiliter in lucem

> edetur. Datum Lovanii 7 junii 1675, F. Joannes d^Aubermont, ord. Praed., » S. Th. Doct. et Prof. publ. »

* Th. de Eucharistia.

)> rerum constituunt in congerie motus, quietis, situs et figura? » in materia, cui quantitatem identificant ^ ».

Jourdain PRAINGUE.

Nous ne savons rien de lui, si ce n'est qu'il était docteur en théologie de l'Université de Louvain dès 1744, année où parurent à Gand les trois premiers volumes de sa Theologia speadativa et moraiis, in-8®. Les huit autres furent publiés l'année suivante dans la même ville. Il rejette la preuve anselmienne et la preuve ontologiste 3. Tout en disant que les accidents du pain et du vin demeurent après la consécration , il laisse libre de penser que cette permanence n'est qu'apparente 3. Voici ses paroles, dont la modération est assez remarquable chez un confrère du P. d'Aubermont : « An vero dentur » vera accidentia a subjecto realiter distincta , vel an sint sic » se habentia Philosophi disputant. Hoc fidei est non rema- » nere substantiam panis et vini quœ esset subjectum sic se » habentium vel accidentium. »

Charles-René BILLUART.

Né en 168tf à Revin (France), petite ville du diocèse de Liège 4, mort en 1787. Il étudia la philosophie et la théologie au couvent des Dominicains de sa ville natale, et fut ordonné prêtre en 1708 par l'évéque de Namur. La même année» il soutint à Liège des thèses sur toute la théologie; il fut en 1710

^ Remarquez ranalogie fiappante de ceue opinion avec la manière dont Locke conçoit la substance.

• Volume I, pp. 6, 7.

• Volume IX, p 387.

• Voyez sur ce savant religieux Biographie nationale, volume II, p. 427, notice de M. Auguste Vakder Mbersch; sa Vie en lalin par le P. Labtb, en tête du XIX* volume de ses œuvres, édition de Wurzbourg.

nommé professeur de philosophie au collège des Dominicains à Douai. Un an à peine s'était écoulé qu'on le rappela à Revin pour y enseigner la philosophie et la théologie jusqu'en 171S. Douai le revit alors Maître des étudiants de son ordre, en 1723 premier professeur du même collège, et enfin en 1728 provincial de la province de Sainte-Rose. Bien que Billuart ait vécu et enseigné hors de Belgique, il a droit d'être mentionné dans cette histoire. Il appartient, en effet, au diocèse de Liège; les trois ouvrages où il attaque Descartes (et l'un est consacré uniquement à l'attaquer) ont été imprimés à Liège; trois volumes de son grand Cours de théologie ont été dédiés à rëvêque d'Ypres, trois autres à l'évêque de Gand et deux à celui d'Anvers ^. Comme nous venons de le dire, le premier ouvrage de Billuart est tout entier contre Descartes. Antoine Legrand (ou Lengrand) , professeur de philosophie au Collège du Roi à Douai, avait publié en 1711 un opuscule intitulé Concordia Fidei et rationis, où il expliquait les apparences eucharistiques en prenant comme point de départ la doctrine de Descartes sur l'impossibilité des accidents réellement distincts de la substance. Le dominicain lui répondit quatre ans plus tard, dans un petit ouvrage : De mente Ecclesiœ catholicœ circaaccidentia Eucharistiœ, adversus Dom. Aiitonium Legrand S. Th. Licentiatum et Philosophiœ cartesianœ professorem in Academia Duacensi , Leodii ^ ». C'est, pose-t-il en thèse 3, un dogme constamment reçu dans l'Eglise que des accidents réels demeurent dans l'eucharistie sans aucune substance pour sujet, et soutenir le contraire est une témérité. Ce que Compton nommait une hérésie, le P. Billuart le dit une témérité : le dominicain est donc moins exigeant que le jésuite.

' En 1718 et 1719, il prêcha à Liège l'avent et le carême. Il le fit aussi à Maestricfat devanl le gouverneur, comte de Tilly. Dans ceue dernière ville il disputa victorieusement contre des ministres protestants.

' V. Cursus theologioft Wurzbourg, 17G0, volume XIX, in vila aucloris.

* Cursus theologiœ, Wurzbourg, 1758, volume XVII, p. 186. N'ayant pu nous procurer celte disserialion, nous en donnons le résumé qu*en fait ici llilluart.

En 1749 parut à Liège le volume de son cours théologique où il attaque de nouveau Descartes sur les accidents, et censure longuement les opinions des cartésiens Hagnan et Lengrand i.

Ces réfutations très intéressantes offrent quelques vues nouvelles. Billuart s'y montre opposé à l'explication mécanique des phénomènes physiques s. Au volume XVI® 3, la doctrine du caractère sacramentel, qualité réellement distincte, est vigoureusement soutenue, et à l'objection qu'on le conçoit difficilement, le dominicain répond sèchement qu'un théologien ne doit pas faire attention à la difficulté d'une proposition donnée, mais à sa plus grande conformité avec le sentiment et la manière de parler de l'Église. Dans le premier volume '^y il maltraite les deux démonstrations cartésiennes de l'existence de Dieu, « quas Cartesius commentus est, quas ineluctabiles » jactitat, quasque usurpant non pauci récentes tam philosophi » quam Theologi ». Faut-il les admettre? demande-t-il, après les avoir exposées, et il répond : « négative pro utraque ». La réponse compte sept pages ; elle est très claire et très serrée. En passant, Billuart affirme et prouve la fausseté de l'ontologisme, qui, dit-il, semble être rejeté par Descartes lui-même, bien que certains de ses disciples l'admettent ^.

L'appendice 6 où il réfute le système de Benoît Spinoza n'est pas moins intéressant : c'est la première réfutation explicite et assez étendue de ce philosophe qui ait paru en Belgique. Billuart montre qu'il a bien compris la doctrine du célèbre panthéiste;

^ Cursus theologiœ, Wurzbourg, 1758, volume XVIl, pp. 185-191. Le système de Lengrand est celui dont parle de Feller, et vers lequel ce savant Jésuite semble pencher, ainsi que nous Pavons dit plus haut. Billuart ne réfute pas seulement le sentiment de Lengrand par rapport aux accidents réels, mais encore la manière d'expliquer la présence réelle par un nombre infini de réplications du corps de Jésus-Christ actuellement étendu, mais réduit à des proportions minuscules.

» Pp. 152, 153.

« Pp. 78-86.

• Pp. 154-158.

il l'expose avec beaucoup de clarté et la réfute avec énergie. C'est à l'Éthique qu'il s'en prend : il donne contre ce livre d'excellents arguments, auxquels il joint des qualifications très sévères : « le système de l'auteur est impie et insensé; l'insensé Spinoza ajoute fiction à fiction ; son livre abonde en rêves d'une imagination en délire. » A la fin, il dit : « Âlia et longe » plura opponi possunt et opponunt quidam Theologi contra » illud systema, sed ab iis supersedemus, quia piget nos tôt y> ac tam absurdis figmentis serio refutandis immorare. »

Le XX*' volume a été écrit par notre auteur dans le cours des deux dernières années de sa vie, « cum vix respiraret prœ » continuis doloribus et debilitate pectoris, ad solatium et tsedii » vitandi causa ^. » Billuart, qui avait commencé sa carrière d'auteur en écrivant contre Descartes, la termine par une œuvre qui, sous un titre en apparence indifférent, contient de fortes attaques contre les cartésiens. C'est du traité De opère sex dierum que nous parlons. On trouve ces attaques dans deux endroits principaux de l'article premier, Utrum omne ens $U effective à Deo ? ubi de cartesianismo 2, et dans l'article septième. De opère sextœ diei 3. Dans ce dernier, il repousse l'automatisme au nom de l'Ecriture , de la Tradition et de la Raison. Dans le premier, il expose le système cosmogonique de Descartes et sa Physique générale, et les réfute avec beaucoup de vivacité. Disons cependant qu'il en veut moins à Descartes qu'à ses disciples, ce Descartes, dit-il ^, n'avait proposé ce système que comme une hypothèse purement possible ; aujourd'hui certains de ses disciples le défendent comme une thèse vraie en fait. » Le dominicain suppose que Descartes (et cette supposition paraît très fondée, quoiqu'un texte bien explicite fasse défaut) prétend expliquer par une évolution successive la formation non seulement de l'univers inorganique , mais encore

* XX* Yolame, In vîta auctoris.

' Cursus theologiœ^ volume XIX, pp. 3-0. 3 imem, pp. 52-54.

de toutes les plantes et de tous les animaux. Billuart attribue formellement cette opinion à des cartésiens, ses contemporains, et en cela son témoignage mérite créance ^. On voit donc que certaines théories, qui de nos jours font beaucoup de bruit, sont vieilles de presque deux siècles. Pour nous résumer, Billuart mérite une place distinguée parmi les adversaires de Descartes, par le nombre et la force de ses attaques et aussi par la grande autorité dont son Cours de théologie a toujours joui et jouit encore présentement*

François HENNO.

On ne sait de quelle partie de la Belgique Henno était originaire ; quelques-uns le font allemand, mais à tort s.

Theologia dogmatica moralis et scholastica. Colonise Agrippin», 1717, 8 volumes in-12. C'est une nouvelle édition : la première parut à Douai en 1713.

Volume I, De Deo uno et trino, p. 30. Il prétend que les athées proprement dits n'ont jamais existé : « Idem dicenduni )> existimo de famosis quibusdam atheis, qui ultimis tempo- )> ribus impietatis suae venenum propinarunt mundo , ut de » Andrsea Aretino in Italia, de Lucilio Vaninio in Gallia, de » Spinoza in Hollandis, etc. Quomodo enim fieri posset ut qui

* P. 4. < Cartesius . . . molu impresso parlicuiis singulis circa proprium » ceDtrum et pluribus circa ceDirum commune contendit mundum hanc » structura, disposilione, vaHetate, atque oroameiitis aUes mirabilem, nibii » Deo ulleriusageote, faciilime potuisse construi. »

P. 5. « Juxta Cartesium, materia striata {vulgo les parlies cannelées) oonsii- » tuit diversa corpora opaca, sciiicet planeias, imo et Terram nosiram, cum » omnibus corporibus suis, etiam animantibus, »

P. 7. « Pateos est plane chymericum esse ex eo motu semper circal:iri ec » uniformi formari posse omnia mundana corpora, etiam vivenfium. »

• V. le savant ouvrage du P. Servais Dirckx sur II Bibliographie des ^écotlels dt'S provinces belges.

» alios docere vellent, eo stupiditatis et dementise venissent, )> ut Deum negarent? » C'est dans Tordre chronologique la deuxième mention de Spinoza par un auteur belge.

Même volume , p. 47. Après avoir rappelé la triple division des idées selon Deseartes, il prouve que l'idée de Dieu n'est pas innée.

Au volume VII, imprimé pour la première fois en 1711, pp. 19S-199, il soutient contre les doutes de Taugustin Van Roy que le caractère sacramentel est une qualité réellement distincte. Pp. 521 et o22, il attaque la théorie des cartésiens sur les espèces eucharistiques : ce an Ecclesiae definitioni satis se » conforment novatores quidam philosophi, volentes rema- » nere quidem species intentionales panis et vini, non tamen » eorum accidentia, judicent oculatiores. Nos illorum doctri- » nam tamquam in fide periculosam, in philosophia rejici- )> mus. » Plus loin, il cite une explication d'un auteur moderne^ où les globules de la matière céleste jouent un grand rôle. P. 525, il admet comme plus probable que la dilatation et la raréfaction n'impliquent pas un changement dans le volume réel : c'est là un vestige de Physique cartésienne.

Pierre DONCKERS.

Donckers était en 1722 professeur de théologie , au couvent d'Anvers.

Theologia sacramentalis, defêiidenda Antverpiœ, in conventu FF. Min. Recoll. même octob. 1772.

Dans ses thèses sur l'eucharistie, ce récollet se sépare de ses confrères, quand il nie ^ que la permanence des accidents réels soit certaine de par la foi ou de par la raison, ce Illas » species esse sine panis et vini substantia est de fide, esse » ficcidentia stricte peripatetica, nec fide constat, nec ratione. »

* C*est ie P. Vau Roy, aagustin; nous en parierons plus loin.

* Thèse 4, §3.

Joseph FABRY.

Nous possédons de lui : Thèses philosophicœ propugnandœ ta conveniu cinacensi FF. Min. Recollectorum, Namurcî, 1731.

II s'y montre zélé péripatéticien et vigoureusement opposé aux cartésiens. Ainsi il est partisan des formes substantielles, qui ne consistent pas, ajoute-t-il, in délira carthesistartim sym-

metria. Il y a des causes efficientes ; l'Ecriture , les Pères , les conciles le prouvent contre Descartes : ce sont les seuls arguments indiqués par le religieux. On ne se douterait pas qu'on est en philosophie. Il ne veut pas de démonstration a priori de l'existence de Dieu : c'est rejeter implicitement une des deux preuves de Descartes. Les plantes ont une âme végétative, et les animaux une âme à la fois végétative et sensitive. La quantité est un accident réellement distinct. On le voit, Fabry reste plus fidèle aux traditions de son ordre que son collègue d'Anvers.

rroscrlptlon du cartésianisme par le ebaptire

des RécoUets.

Cette proscription (dont nous devons la connaissance au savant P. Servais Dirckx) est mentionnée dans un recueil manuscrit de l'époque. Elle émane du chapitre des Récollets de la province de Saint-Joseph (les deux Flandres), et a été portée en 1733.

c( Nous défendons qu'aucun professeur de philosophie enseigne les opinions cartésiennes; qu'ils ne les rapportent même pas, si ce n'est à titre purement historique et pour les réfuter ^. »

C'est en peu de mots dire et demander beaucoup.

' « Prohibemus ne uUus lector Philosophiae Iradat opiuiones carthesianas: » immo nec eas referai, iiisi mère hislorice et ad eas refellendas. >

Le chapitre général des Bogards prescrit Tétade d^Arlstote

en philosophie.

Ce qu'on va lire est extrait d'une brochure imprimée à Bruxelles en 1692 et intitulée : Brève apostolicum Innocenta XI pro adipiscenda sacrœ theologiœ laurea, cum norma studiorum pro religione Tertii Ordinis S. Frmicisci, Elle a été publiée sur Tordre du chapitre, par le R. P. François de Richelle, provincial pour la Belgique. Le bref en question est du 17 mai 1692. Le chapitre général, s'étant réuni le même mois à Assise, porta le 27 mai Tordonnance suivante : « Afin que l'intention du Saint-Siège exprimée dans le bref soit exécutée entièrement et sans amoindrissement, pour couper court à toute ambiguïté et toute équivoque, les Pères du chapitre général soussignés ont d'un consentement unanime décrété ce qui suit : Pendant les trois ans que doit durer le cours de philosophie, on enseignera la logique en entier, les huit livres De auditu physico^ les livres De ortu et interitu. De Cœlo, Mundo, Elementis, De Animo, et en dernier lieu la Métaphysique. » Puis viennent toute une série de précautions pour empêcher que jamais un candidat ne puisse arriver au grade de docteur en théologie sans avoir eflFectivement étudié ces ouvrages d'Aristote. Que dut penser le grand cartésien de Gabriel en voyant son provincial de Belgique publier cette ordonnance, qui était comme la déclaration authentique de la supériorité d'Aristote sur Descartes? Dans les premières années qui suivirent ce décret, les Tertiaires de saint François semblent avoir mis une sourdine à leur admiration pour Descartes; mais trente ans seront à peine passés qu'elle réapparaîtra d'autant plus intense qu'elle aura été plus comprimée.

Gaspar mercier, cartésien.

II était professeur de philosophie.

1) Philosophia ratio7ialis, quœ Brtixellis defetidetur, Bruxellis,

1724, pp. 12 ;

2) Philosophia universa, quœ Briixellis defmdetur, Bruxellis,

1725, pp. 8.

Dans rintroduction aux thèses de logique (où il nomme Descartes et Gassendi), il se déclare éclectique : ce nous prendrons, dit-il, ce qu'ont de bon l'ancienne Ecole et la nouvelle; nous ne sommes d'aucun parti, et ne rejetons entièrement ni les anciens ni les modernes. Dans toute secte, on trouve ténèbres et lumière, poison et antidote, fleurs et épines ^. >^ 11 rejette avec Descartes la vieille définition de Thomme (savoir qu'il est un animal raisonnable) : a Quam definitionem » canonizandam putarunt multi, eam exulamus, aequora ara- » turam ». La Méthode cartésienne, avec son doute méthodique et son CogitOj ergo swn^ est brillamment exposée, et en substance adoptée, avec l'appui d'Âristote S. II rejette l'aphorisme péripatéticien de Gassendi : « nihil est intellectu, quin » prius fuerit in sensu 3 ». L'essence de l'âme est la pensée actuelle; celle du corps, l'extension 4. Le jugement est un acte de la volonté !(. En 1725, il est plus cartésien encore: voici le premier principe de son Ontologie, qu'il appelle Philosophia tramcendentalis 6 : « Energice illud sœculi dedm )> sextijubar Cartesius, judicavit instituendum dubium metho » dicum omni philosophanti. » Plus loin, il dit que l'existence

» Pp. 2, 3.

' Pp. 4, 5. L*endroit d*Arislote se trouve Metaph. cap. 4 : c certa cogoitio > (|uae sequilur, solulio est eorum quae ar.tea dubitabantur. > ^ Ibidem.

* Pp. 9, 10.

le Dieu est prouvée invinciblement par la preuve cartésienne impruntée à saint Anselme^. Après avoir défini la matière )ar rétendue actuelle, il s'objecte l'eucharistie et répond avec lauteur ^ : « En philosophie, je propose sur les choses naturelles ce que je perçois clairement et distinctement, sans liscuter sur les mystères, qui ne seraient plus des mystères, s'ils ne dépassaient pas notre intelligence. C'est pourquoi nous prions tout le monde d'attaquer, par la seule raison, des conclusions purement philosophiques, prouvées par la seule raison. Dans de semblables matières, nous ne répondons jamais à ceux qui apportent contre nous l'autorité humaine. » H serait trop long de citer toutes les opinions cartésiennes de Mercier; loin d'être un éclectique, comme il le prétend, il est le cartésien belge le plus décidé que nous ayons rencontré jusqu'ici, malgré certaines réserves sur l'automatisme 3.

Charles HUYCKENS et Jean DU-CHAINE.

Tous deux étaient professeurs de philosophie et ont présidé ensemble les thèses suivantes :

1) PhUosophia rationalis quœ Antverpiœ defendetur, Antver-

piae, 1724;

3) Philosophia universa quœ Antverpiœ defendetur^ Antverpiœ, 1728.

Aussi cartésiens que leur confrère Mercier, en dépit de petits dissentiments. Voici un passage des thèses de 1724 ^. « Dans les sciences qui ne s'appuient pas sur la révélation, on prend à bon droit pour premier principe très certain (quoiqu'il ne vienne pas de l'arsenal de l'antiquité) : ce que je connais clai-

' P. 8, Mercier préfère à tous les systèmes aslrcDomiques celai de Copernic, expliqué à la maDîére de Descartes.

' Thèse 4.

renient et distinctement est comme je le connais. Ce n'est pas un principe inutile et inefficace, comme le prétendent vaine* ment les ennemis de cette vérité, afin de renverser ce fondement de toute connaissance philosophique. Jamais aacon argument ne l'affaiblira, toujours il demeurera inébranlable, et nos petits-neveux, s'ils aiment la lumière de la vérité, lui seront toujours affectionnés. »

En 1728, les deux professeurs persistent dans leur amour pour Descartes. Pour ne pas allonger indéfiniment cette revue, signalons la manière dont ils conçoivent la physique, et comment ils apprécient les sentiments des péripatéticiens ^. a O faut dans les corps ramener tous les phénomènes à la figure et au mouvement, et non pas les expliquer j^er invisam hacUnus et ad placUum effictam erUUatum farraginem. 11 est d'une part certain que la chaleur des corps n'est qu'un mouvement rapide et confus de leurs petites parties ; et il est certain d'autre part que c'est labourer le sable des bords de la mer que de vouloir expliquer les propriétés de la matière par des qualités occultes. » Quoi de plus cartésien ! D'un bout à l'autre des thèses, on retrouve ce même enthousiasme pour la Philosophie nouvelle.

Joseph COMPEERS.

Professeur de philosophie.

Thèses philosophicœ quœ Zepperis ^ defendentur, Lovanii,

Il admet les idées innées, adventices et factices, et range celle de Dieu parmi les premières. Le jugement est un acte de la volonté. Les différences entre les corps viennent de la disposition de leurs parties. Les plantes sont des machines. Il explique comme Descartes toutes les qualités sensibles. Il

» Thèse 5.

' Les Bogards avaient leur maison-mère à Zepperen, près de Saint-Troad.

( tî75 )

soutient comme plus probable que les sensations se font dans le cerveau, et il ajoute plaisamment : a Non inde consentaneum >3 esse te debere emplastrum médicinale applicare tuo cerebro, >y si vulnerato pede doleas, aut podagro labores. » 11 y a dans l'univers une quantité de mouvement qui ne s'accroît ni ne diminue jamais. Il met aux prises Descartes et Aristote sur la méthode, et donne la palme à Descartes. Pour lui, il n'y a pas d'accidents réellement distincts de la substance, et les dix catégories d' Aristote se réduisent à une. Enfin, il met l'essence de l'âme dans la pensée actuelle. D'autre part, il rejette l'automatisme : sinon, dit-il avec finesse, que l'homme qui des bêtes fait des automates nous prouve qu'il est homme lui-même ! Il juge obscure la définition que Descartes donne du mouvement. Il admet la possibilité du vide; enfin, on ne trouve plus chez lui cette animation et cette vigueur que nous avons constatée chez ses prédécesseurs.

Joseph TOURBE.

Ancien professeur de théologie.

Decalogus dogmatice, scholastice et pokmice deductus, qui Antverpiœ defendetur, Antverpiae, 1788, pp. 21.

Ces thèses sont précédées d'une dédicace à l'évêque De Nélis, où Ton retrouve une petite biographie de ce prélat. Rien de cartésien n'y apparaît. Au contraire, Tourbe n'est pas partisan de la démonstration a priori de l'existence de Dieu ^. Il attaque vivement Bayle ^ pour avoir semblé préférer l'athéisme au théisme : « Non nisi sceleratissimus dicit : non est Deus. Quis » igitur non stupeat hominem, si talis vocari possit 3, inter

s ibidem.

s En note : c Is est auctor illius dictionarii critici quod exinde fams causam 3 babet, unde perdere debuit. v

» christianos extitisse, qui tantam ab atheismo labem abster- » gère molitus fuerit, ita ut in votis habuisse videretur pra^ » stantiorem theismo atheismum demonstrare ». Ailleurs 4, il fait remarquer les (c corollaires pleins de poison » de la doctrine préchée par Bayle et Rousseau, d'après laquelle on ne doit croire que ce qui apparaît évidemment : « de là, dit-il, découle ce principe qu'on ne doit pas instruire les enfants de l'existence de Dieu, de la vie future, des règles des mœurs, s'ils ne jouissent d'une raison suffisante pour percevoir évidemment toutes ces choses ; qu'on doit éliminer les mystères de la Religion, qu'on doit soumettre non pas la raison aux Ecritures, mais les Écritures à la raison : « quae, quam absurda » et irreligiosa sint, nemo est qui non videat. » Tout cela est fort bien ; mais la Méthode de Descartes, tant aimée par les Bogards, n'a-t-elle pas été pour quelque chose dans les idées de Bayle et de Rousseau ?

Michel VERDIÈRE.

Licencié et professeur en théologie.

Assertionum moraiis christianœ pars prima, Antverpiœ defendenda, Antverpise, 1680.

Il laisse la liberté d'opiner pour ou contre l'automatisme -.

Bernard DÉSIRANT.

Né à Bruges en 1656, mort à Rome en 1725, fameux casuiste, dit la Biographie nationale 3, longtemps professeur de théologie pour les étudiants de son ordre à Louvain.

Theologia universa Hui defendenda^ Lovanii, 1685.

Il s'y montre partisan de la Méthode cartésienne ^ : « Soit

■ P. 3, en note.

* Paragraphe 1, n<> 4.

* Volume V, p. 73â. Notice de M Emile Varbivbergb.

* Thèse 1

un athée, même sceptique; on pourra le convaincre qu'il connaît Texistence de Dieu, par cela seul qu'il ne doute pas que tout ne soit douteux. »

Pierre CLENAERTS ,

Né à Anvers en 16oS, mort à Louvain en 1696^. Il enseigna la philosophie à Gand, puis la théologie à Anvers, au couvent de Louvain et enfin à l'abbaye de Sainte-Gertrude. Il prit le bonnet de docteur à Louvain en 1685.

1° Theologia universa Lovanii defendenda, Lovanii, 1690;

3^ Conclusiones theologiœ selectiores^ Bruxellis defetideiidœ, Lovanii, 1691 ;

3« Pentas theologica Gandavi defendenda ^ Lovanii, 1694.

En 1690, il adopte clairement la démonstration cartésienne de l'existence de Dieu 2, et il prétend que toutes les autres preuves s'y ramènent : ce Ad oculum monstrari potest quod omnes seu » ex theologis, seu ex philosophis collectae demonstrationes » existentiœ Dei resolvuntur in hanc : habeo ideam Dei, ergo » Deus est. » Cette théorie ne pouvait plaire à ceux qui trouvaient l'argument de Descartes mauvais. Aussi, en 1691 ^, Clenaerts reconnaît que la preuve de ce philosophe déplaît à beaucoup ; mais il maintient son dire. « Il n'y en a pas d'autre dans le monde entier qui ne soit appuyée sur cette preuve, ou qui ne s'y ramène ; et cela est vrai de celles qu'on trouve dans saint Paul et saint Augustin, chez tous les Pères et chez tous les philosophes. Cette conclusion est dans l'antécédent, non pas probablement, mais certainement, et ce, en vertu des premiers principes du raisonnement. » En 1694, il semble être d'un autre sentiment, car il n'en appelle plus qu'à la démonstration

^ Biographie nationale, volume IV, p. 145.

' Thèse û,

' Paragraphp 2.

Page 1