LE DUC RICHARD ET GUNNOR
Un seul trouvère normand , Benoît de Sainte- More , à travers le voile poétique dont il a enveloppé l'issue de cette rencontre, laisse percer la vérité. 11 nous représente le duc Richard regagnant sa capitale dans un piteux état :
« Dreit vers Room s'en est venuz Lassez , dolanz del ferreiz ( du combat ) Li quirs des mains li est partiz :
Mult aveit pris dures colces ( coups ) Si n' na les sorcillcs enflées E le nés escorchié en sum Et les lèvres et le menton. »
Le duc Richard devait avoir une autre rencontre dans les mêmes parages, aux environs d'Arqués , mais d'une nature plus pacifique et plus agréable pour lui ; il n'en sortit pas, cette fois , le menton et le nez écorchés. Ecoutons le continuateur de Guillaume de Jumiéges :
« Le comte Richard , dit-il , ayant entendu « parler de la beauté de la femme d'un sien fo- « restier, demeurant non loin de la ville d'Arqués, « dans un lieu dit Equiqueville ( Schechevilla) 1 ,
' A trois lieues sud -est d'Arqués , sur la rivière de la BCthnne.
ÎW CI1ATEAC D'ARQl'ES.'
« dirigea adroitement une partie de chasse de « ce coté, voulant s'assurer, par lui-même, si « on lui avait fait un récit fidèle. S'étant donc « logé dans la maison du forestier , émerveillé « de la beauté de sa femme , il ordonna à son « hôte de lui amener, cette nuit même, à son « lit, Sainfrie ; car tel était le nom qu'elle por- « tait. Le mari, tout triste, en ayant fait part « à sa femme , celle-ci , comme une sage épouse , « le consola, en lui disant qu'elle mettrait à sa « place sa sœur Gunnor , jeune vierge dont la « beauté surpassait encore la sienne; ce qui fut « fait. Le duc, ayant appris la fraude, se réjouit « grandement de n'avoir pas péché avec la a femme d'autrui. »
L'historien ajoute :
« Le duc eut de Gunnor trois fils et trois « fdles. Ayant voulu élever à l'archevêché de a Rouen Robert, un de ses fds , on lui objecta « que cela n'était pas possible d'après les sacrés « canons , attendu qu'il n'avait pas épousé la « mère. Par ce motif, le comte Richard prit « pour femme, suivant le rit chrétien, la com- « tesse Gunnor , et les enfants qu'il avait eus
MARIAGE DE GCKNOR. *5
«civile furent placés, lors de la cérémonie « nuptiale, sous le poêle, avec le père et la « mère.»» 1
En 1024 > le fila de l'époux de Gunnor , Richard 11, étant à Fécamp, au mois d'août, délivra une charte en faveur de l'abbaye de Fontenellc ; le nom d'Arqués y figure. Le duc donnait à cette abbaye : l'église d'Arqués avec les dîmes, les hôtes , et la pèche pendant toute la semaine qui précède la fête de Saint- Wandrille*.
Quelques années après, en io3 1, le successeur de Richard II , le duc Robert confirmait cette donation. La manière dont il désigne Arques, dans ce diplôme, est à remarquer : « Ecclesiam cujus- « dam sedis nostrœ qiuv dicilur Archas » , l église (F une de nos résidences qu'on nomme Arques *. Guillaume-le-Bâtard la confirmait , à son tour, en 1047, absolument dans les mêmes termes.
« Guillaume de Jumicges, liber viii , c. 36.
1 « Similiter de Archia , et ecclesiam cum decimis et hospitibus, « et piscaria per totam ebdomadam pracedentem festum sancti « Wandrcgcsili. » — Xeustria pin , p. 165.
3 Car tu la ire de Saint- Wandrillc , aux archires du département , t. iv, p. 2045.
Il suit de là que la ville d'Arqués servait de résidence , au moins temporaire , à nos ducs dès le temps du duc Robert I, vers le commencement du xi c siècle , et peut-être plus anciennement encore; soit qu'ils y eussent été attirés et fixés par la beauté du lieu, soit que la ville d'Arqués partageât cette faveur avec tous les chefs-lieux de comtés en Normandie.